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Full text of "Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes"

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LES  NOUVELLES 

CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


L'ÉLECTRICITÉ 


b52,$-0 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES 


DE 


LA  SCIENCE 


PAR 


LOUIS  FIGUIER 


L'ÉLECTRICITÉ 


VOLUME  ILLUSTRÉ  DE  215  GRAVURES  ET  PORTRAITS 

d'après  les  dessins  de 
MM.  J.  FÉRAT,  A.  GILBERT,  BROUX,  etc. 


PARIS 


LIBRAIRIE  ILLUSTRÉE 

7,    RUE    DU  CROISSANT 


MARPON  k  FLAMMARION 

RUE    RACINE,  26 


WELLCC"  1  SNSTITUTE 

U  F  3Y 

Coll. 

we!MOmec 

Cad 

No. 

PRÉFACE 


Flien  ne  donne  l'idée  de  la  rapidité  avec  laquelle  se  développent 
et  se  succèdent,  de  nos  jours,  les  inventions  scientifiques,  comme 
la  simple  énumération  des  découvertes  nouvelles  qui  ont  apparu 
depuis  l'année  1870  jusqu'au  moment  présent.  Depuis  que  la  phy- 
sique a  porlé  ses  clartés  dans  cet  ordre  étrange  et  mystérieux 
de  phénomènes  qui  se  passent  dans  l'intimité  des  molécules  des 
corps,  — ce  que  l'ancienne  physique  avait  entièrement  méconnu,  — 
depuis  que  la  féconde  théorie  de  l'unité  des  forces  et  de  leur  trans- 
formation mutuelle,  c'est-à-dire  la  transformation  du  mouvement 
en  chaleur,  de  la  chaleur  en  électricité,  de  l'électricité  en  lumière, 
de  la  lumière  en  sonorité,  a  pris  pied  dans  la  pratique;  enfin, 
depuis  que  l'art  de  l'ingénieur  s'est  enrichi,  grâce  à  la  machine  à 
vapeur  et  à  de  nouveaux  agencements  mécaniques,  de  procédés 
rapides  et  précis,  une  foule  d'inventions  ou  de  travaux  que  l'on 
soupçonnait  à  peine  il  y  a  vingt  ans,  a  surgi  comme  à  l'envi.  Le 
téléphone,  —  le  microphone,  —  le  phonographe,  —  l'éclairage  par 
l'électricité,  —  le  transport  de  la  force  à  distance  par  le  courant 


n     •  PRÉFACE 

électrique,  —  les  applications  multipliées  de  la  puissance  de  la 
vapeur,  — ■  les  chemins  de  fer  s'élevant  le  long  des  montagnes,  — 
la  base  des  Alpes  plusieurs  fois  traversée  de  part  en  part,  pour 
recevoir  des  voies  ferrées  dans  ses  profondeurs,  —  des  canaux  de 
grande  navigation  creusés  à  travers  les  isthmes,  —  le  dessous  de 
l'Océan  labouré,  pour  opérer  la  jonction  de  la  France  et  de  l'Angle- 
t-erre,  —  l'art  de  la  guerre  révolutionné  par  l'invention  d'armes  nou- 
velles et  par  les  dimensions  de  plus  en  plus  colossales  données  aux 
bouches  à  feu,  —  les  torpilles  appliquées  à  la  guerre  maritime 
et  à  la  défense  des  côtes,  etc.;  —  voilà,  en  quelques  traits,  ce  qui 
a  été  créé,  dans  l'ordre  des  sciences  appliquées,  depuis  l'an- 
née 1870  jusqu'aujourd'hui. 

On  se  propose,  dans  cet  ouvrage,  d'exposer  quelques-unes  des 
nouvelles  créations  de  la  physique  moléculaire,  et  de  décrire  les 
chefs-d'œuvre  de  l'art  de  l'ingénieur  qui  ont  excité  et  excitent 
encore  une  admiration  générale. 

On  remarquera  peut-être  que,  dans  le  présent  volume  je  me 
suis  attaché  à  donner  un  certain  développement  à  la  partie  anec- 
dotique  et  littéraire  des  sujets  que  j'avais  à  traiter.  Je  ne  voudrais 
pas  qu'une  critique  discourtoise  prétende  que  les  lauriers  de 
M.  Jules  Verne  m'empêchent  de  dormir;  mais  je  reconnais  que 
l'œuvre  de  mon  honorable  confrère  a  un  peu  déteint  sur  ma 
propre  manière,  et  que,  plus  qu'autrefois,  j'ai  cédé  au  désir  de 
tenir  en  haleine  la  curiosité  du  lecteur  par  l'imprévu  et  la  variété 
de  la  narration,  par  la  forme  romanesque  du  récit,  quand  le  sujet 
le  permettait.  J'ai  tenté,  en  un  mot,  d'allier  une  œuvre  littéraire 
à  un  exposé  scientifique.  Si  l'alliage  est  incohérent  et  sonne  faux, 
que  l'on  pardonne  à  l'auteur,  en  faveur  de  l'intention,  qui  était 
bonne  en  soi,  car  il  s'agissait  de  conquérir  de  nouveaux  prosélytes 
à  la  science  et  à  ses  doctrines. 


PREFACE 


On  ne  doit  pas  s'attendre  à  trouver  ici  l'étude  complète  des  inven- 
tions et  découvertes  qui  ont  vu  le  jour  depuis  1870.  Je  ne  trai- 
terai que  celles  pour  lesquelles  je  possède  des  renseignements  et 
documents  assez  nombreux.  Quant  à  vouloir  étudier  et  décrire, 
avec  quelque  développement  historique  et  technique,  toutes  les 
manifestations  récentes  du  génie  des  savants  des  deux  mondes,  il  y 
aurait  folie  à  le  tenter. 

Assis  sur  un  rivage  de  l'Océan,  un  enfant  s'amusait,  du  creux  de 
ses  petites  mains  roses  et  blanches,  à  remplir  d'eau  une  coquille, 
placée  devant  lui  : 

«  Que  fais-tu  là,  mon  petit  ami?  lui  dit  un  passant. 

—  Je  veux  mettre  dans  ma  coquille,  dit  le  présomptueux  bambin, 
toute  l'eau  de  la  grande  mer.  » 

Moi  aussi,  je  remplis  ma  coquille  ;  mais  je  sais  bien  qu'elle  ne 
tient  pas  toute  l'eau  de  l'Océan, 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES 

DE  LA  SCIENCE 


LES  APPLICATIONS  NOUVELLES 

DE 

L'ÉLECTRICITÉ 


Bon  lecteur,  en  ouvrant  ce  volume,  consacré,  comme  son  nom  l'indique, 
à  exposer  les  nouvelles  conquêtes  de  la  science  dans  le  domaine  de  l'électri- 
cité, tu  t'attends  sans  doute  à  trouver,  à  cette  première  page,  une  expli- 
cation doctorale  de  tout  ce  qui  concerne  les  propriétés  générales  de  l'agent 
mystérieux  que  l'on  nommait  autrefois  le  fluide  électrique,  et  que  Ton  ne 
sait  guère  comment  appeler  aujourd'hui,  le  mot  de  fluide  étant  générale- 
ment honni  et  conspué,  sans  que  l'on  ait  encore  rien  trouvé  à  mettre  à  sa 
place.  Ami,  rassure-toi.  A  notre  première  entrevue,  je  ne  t'infligerai  pas 
une  leçon  de  physique.  Pour  l'étude  générale  de  l'électricité,  je  m'en 
réfère,  et  crois  devoir  te  renvoyer,  aux  ouvrages  de  nos  maîtres  qui  ont 
approfondi  ce  sujet  :  aux  excellents  Traités  de  physique  de  M.  Jamin,  de 
M.  Daguin  (de  Toulouse),  de  M.  Desains,  de  Pouillet,  ainsi  qu'aux  nom- 
breuses publications  spéciales  du  comte  Th.  du  Moncel  (de  l'Institut),  qui  a 
tant  fait  pour  répandre  dans  le  public  savant  la  connaissance  des  phéno- 
mènes électriques. 

D'ailleurs,  si  nous  rencontrons  quelque  question  d'un  ordre  un  peu 
compliqué,  je  m'efforcerai  de  l'élucider  de  mon  mieux,  et  à  la  satisfaction 
de  tous. 

Pour  comprendre,  par  exemple,  le  fait  général  qui  sert  de  base  à  V éclai- 
rage électrique,  il  suffit  de  se  rappeler  une  expérience  que  tout  le  inonde  a 
i.  t 


2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

vu  faire  dans  les  cours  de  physique  des  lycées  ou  des  Facultés,  ainsi  que 
dans  les  conférences  de  science  populaire  ;  et  cette  expérience,  la  voici  : 

Quand  on  réunit,  bout  à  bout,  les  deux  fds  dont  les  extrémités  consti- 
tuent les  pôles  opposés  d'une  pile  voltaïque,  et  que  l'on  établit  ainsi  (ou 
que  l'on  ferme,  selon  l'expression  consacrée)  le  courant,  rien  de  particulier 
ne  s'observe  si  le  fil  qui  réunit  les  deux  pôles  est  suffisamment  gros,  ou 
s'il  est  formé  d'une  substance  très  conductrice.  Mais  si  ce  fil  est  mince, 
s'il  n'est  pas  très  bon  conducteur,  et  qu'il  oppose,  dès  lors,  une  grande 
résistance  au  passage  du  courant,  l'électricité  s'accumulant  en  masse  sur 
ce  point,  et  se  trouvant  gênée  dans  son  libre  écoulement,  se  resserre, 
se  condense,  et  l'on  voit  alors  le  fil  rougir,  devenir  incandescent,  répandre 
de  la  lumière.  Si  Ton  écarte  légèrement  l'un  de  l'autre  les  deux  fils  con- 
ducteurs entre  lesquels  s'établit  et  se  continue  le  courant,  on  voit  une 
étincelle,  ou  un  petit  arc  lumineux,  jaillir  entre  les  deux  conducteurs 
disjoints,  et  constituer  un  sillon  étincelant  de  lumière. 

Dans  cette  expérience  de  la  lumière  se  produit,  et  cette  lumière  est  pro- 
voquée par  un  courant  électrique.  Il  y  a  donc,  ici,  électricité  et  éclairage: 
il  y  a  éclairage  électrique,  c'est-à-dire  le  phénomène  dont  nous  avons  à 
traiter  dans  cette  Notice. 

En  effet,  cher  lecteur,  entre  l'étincelle  qui  jaillit  de  l'un  à  l'autre  des 
deux  conducteurs  d'une  pile  électrique  mis  en  regard  à  très  faible 
distance,  et  le  splendide  éclat  de  l'arc  voltaïque  qui  inonde  nos  places 
publiques,  nos  ateliers  et  nos  grands  établissements,  de  sa  rayonnante  clarté, 
rivale  du  soleil,  il  n'y  a  de  différence  que  dans  l'intensité.  Au  fond,  c'est 
le  même  phénomène.  Qu'un  fil  métallique  manifeste  une  faible  incandes- 
cence quand  il  sert  à  relier  les  deux  pôles  du  courant  d'une  pile,  ou  qu'un 
foyer  étincelant,  alimenté  par  une  machine  à  vapeur,  lance  ses  feux  res- 
plendissants au  plus  loin  de  l'espace,  c'est  toujours  un  courant  électrique 
qui  est  en  cause  et  en  action  ;  et  il  n'y  a,  nous  le  répétons,  entre  ces  deux 
effets,  d'autre  différence  que  celle  de  l'humble  veilleuse  à  la  lampe  bril- 
lante, de  la  pauvre  chandelle  à  la  flamme  du  gaz. 

Gomment  est-on  passé,  de  la  simple  lueur  de  l'étincelle  électrique  aux 
lampes  voltaïques,  dont  nous  admirons  aujourd'hui  la  puissance  et  l'éclat? 
C'est  là  précisément  ce  que  nous  avons  à  faire  connaître  ;  c'est  cette  his- 
toire que  nous  avons  à  raconter.  Et  sans  plus  attendre,  nous  aborderons 
notre  sujet;  nous  entrerons  au  cœur  de  la  question,  in  médias  res,  comme 
disent  ceux  qui  aiment  les  citations  empruntées  à  la  langue  de  Virgile. 

Disons  donc  tout  de  suite  que  l'éclairage  électrique  a  été  créé  en  France, 
à  Paris  ;  et  nous  ajouterons  qu'il  est  sorti  d'un  hôpital  de  femmes  en  couches. 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


3 


A  cette  assertion,  chacun  va  se  récrier.  Avant  de  nous  taxer  de  légè- 
reté ou  d'ignorance,  que  l'on  veuille  bien  écouter  le  véridique  récit  qui 
va  suivre. 

Je  dis  que  l'éclairage  électrique  a  vu  le  jour  dans  un  hôpital  de 
femmes  en  couches,  et  je  n'aurai,  pour  le  prouver,  qu'à  invoquer  des 
souvenirs  personnels.  En  effet,  durant  ma  longue  carrière,  j'ai  été  assez 
heureux  pour  voir  par  moi-même  la  plupart  des  choses  que  j'avais  à 
raconter,  pour  tracer,  comme  écrivain  scientifique,  l'exposé  des  inventions 
modernes  ;  et  si  mes  récits  inspirent  quelque  conliance,  s'ils  jouissent 
de  quelque  autorité,  c'est  parce  que  j'ai  été,  de  près  ou  de  loin,  en  rap- 
port avec  les  inventeurs,  presque  tous  mes  contemporains.  Le  lecteur  aime 
assez  qu'on  lui  dise,  avec  le  Fabuliste  : 


Et  ce  témoignage  m'est  particulièrement  acquis  en  ce  qui  concerne 
l'invention  de  l'éclairage  électrique,  dont  je  vais  donner  la  chronique 
familière,  d'après  mes  souvenirs. 


«  J'étais  là,  telle  chose  m'advint.  » 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


I 

Léon  Foucault  et  le  Dr  Donné  à  l'hôpital  des  cliniques.  —  Léon  Foucault  remplace  le 
soleil,  dans  le  microscope  solaire,  par  la  lumière  électrique,  en  faisant  usage  de 
charbon  de  cornue  de  gaz.  —  Première  expérience  publique  d'éclairage  par  l'arc 
voltaïque,  faite  à  Paris,  sur  la  place  de  la  Concorde,  par  Deleuil  et  Léon  Fou- 
cault, en  décembre  1814.  —  Léon  Foucault  invente,  en  1818,  le  régulateur  de  la 
lumière  électrique.  —M.  Archereau  fait,  en  1849,  des  démonstrations  publiques 
de  l'illumination  des  grands  espaces  par  l'arc  voltaïque. 

Nous  sommes  en  1841.  Celui  qui  écrit  ces  lignes,  docteur  en  médecine 
de  21  ans,  fraîchement  débarqué  de  sa  province,  achève  son  modeste 
repas  à  la  table  d'hôte  de  Mme  de  Beaurepaire,  rue  Voltaire,  n°  7.  Il  se 
hâte  de  quitter  la  table,  et  laisse  en  présence  des  noisettes  et  des  raisins 
secs,  son  camarade,  le  docteur  Kaula,  venu,  comme  lui,  de  Montpellier, 
avec  le  professeur  Lallemand,  dont  il  était  l'élève,  —  son  ami,  Adolphe 
Wurlz,  enfant  de  Strasbourg,  ruminant  une  expérience  de  chimie  à  faire 
au  laboratoire  de  la  Faculté  de  médecine,  sous  les  yeux  d'Orfila,  et  ne  se- 
doutant  guère  alors  qu'il  sera  un  jour  sénateur,  et  sénateur  de  la  Répu- 
blique, chef  d'école  en  chimie  et  membre  de  l'Institut,  —  et  son  compa- 
triote, le  docteur  Courty,  se  préparant  à  aller  recueillir,  à  l'hôpital  Saint-Eloi 
de  Montpellier,  l'héritage  chirurgical  de  Lallemand.  Il  descend  la  rue 
Voltaire,  et  franchit  rapidement  cet  escalier  historique  de  la  rue  de  l'Ob- 
servance (aujourd'hui  rue  Antoine-Dubois)  qu'ont  foulé  tant  d'illustrations 
médicales  de  la  Faculté  de  Paris,  et  il  se  trouve  sur  la  place  de  l'École-de- 
Médecine,  devant  cette  jolie  colonnade,  aujourd'hui  disparue,  qui  ser- 
vait de  vestibule  architectural  à  l'hospice  des  femmes  en  couches,  forl 
mal  dénommé  hôpital  des  cliniques,  attendu  qu'on  y  faisait  des  accouche- 
ments et  point  de  clinique.  En  passant  devant  la  salle  de  garde  des 
internes,  il  serre  la  main  à  Charles  Robin,  cet  autre  travailleur,  destiné- 
un  jour  à  tous  les  honneurs  sénatoriaux,  universitaires  et  académiques,, 
et  il  entre  dans  la  cour  de  l'hospice. 

Aux  premières  heures  de  la  nuit,  les  arceaux  symétriques  de  cette  cour, 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  & 

noyés  dans  l'ombre,  ressemblent  à  la  colonnade  intérieure  d'un  cloître, 
dont  ils  ont  le  silence  et  le  recueillement.  Le  sombre  aspect  de  ces  galeries 
désertes,  ferait  rêver  un  poète;  mais  il  n'impressionne  guère  l'étudiant, 
qui  s'empresse  d'entrer  dans  une  vaste  salle  du  rez-de-chaussée,  pour 
arriver  a  temps  au  cours  particulier  d'anatomie  microscopique  fait  le 
soir  par  le  Dr  Donné. 

Aujourd'hui  que  les  cours  auxiliaires,  complémentaires,  secondai- 
res, etc.,  fourmillent  à  la  Faculté  de  médecine  de  Paris,  on  ne  comprend 
guère  que  le  cours  particulier  du  Dr  Donné  ait  marqué  un  événement  dans 
le  monde  médical  de  cette  époque.  C'est  que  l'enseignement  libre,  si  floris- 
sant aujourd'hui  et  qui  s'exerce  sous  l'égide  et  avec  le  concours  de  profes- 
seurs et  agrégés  de  la  Faculté,  était  alors  une  institution  infime,  que  le 
haut  enseignement  voyait  d'assez  mauvais  œil.  Dans  un  petit  bâtiment 
adossé  m.Blusée  Dupuytren,  construction  délabrée,  aujourd'hui  démolie,  et 
qui  était  baptisé  du  nom  Ecole  pratique,  quelques  réduits  sombres  et  bas 
recevaient  un  petit  nombre  d'élèves,  auxquels  des  professeurs  qui  pourtant 
devaient  devenir  célèbres  plus  tard,  les  Malgaigne,  les  Grisolle,  les  Vidal 
(de  Cassis),  les  Chassaignac,  préparaient  les  étudiants  aux  examens,  pour 
la  modique  somme  de  25  francs.  Tout  au  contraire,  le  cours  particulier  du 
l)r  Donné  était  fait  sans  aucune  rétribution  de  la  part  des  élèves;  et,  chose 
inouïe,  il  était  autorisé  par  la  Faculté  ! 

Comment  le  Dr  Donné  avait-il  obtenu  cette  faveur  insigne  ?  C'est  que  le 
Dr  Donné  était  rédacteur  du  feuilleton  scientifique  du  Journal  des  Débats, 
qu'il  était  gendre  du  rédacteur  en  chef,  M.  de  Sacy,  et  qu'on  ne  pouvait  rien 
refuser  à  un  journal  qui  faisait  la  pluie  et  le  beau  temps,  en  politique 
comme  en  littérature,  qui  nommait  les  ministres,  comme  il  nommait  les 
académiciens  et  les  professeurs.  Le  Dr  Donné  n'avait  donc  eu  qu'à  expri- 
mer un  désir,  et,  tout  aussitôt,  Orfila,  le  doyen  de  la  Faculté  de  médecine, 
s'était  empressé  de  mettre  son  cours  particulier  sous  l'égide  officielle  de 
l'École. 

Le  Dr  Donné  faisait  d'ailleurs  d'excellentes  leçons  de  microscopie.  C'est 
certainement  à  lui,  ainsi  qu'au  Dr  Mandl  et  à  M.  Charles  Robin,  que  la 
génération  scientifique  actuelle  doit  la  connaissance  des  applications  du 
microscope  à  la  médecine.  C'est  lui  qui,  le  premier,  a  fait  comprendre- 
l'utilité  du  microscope  dans  l'art  de  guérir. 

La  salle  dans  laquelle  professait  le  Dr  Donné,  était  vaste,  bien  disposée, 
et  pouvait  contenir  une  soixantaine  d'élèves.  Mais  ce  qu'il  y  avait  de  plus 
remarquable,  c'est  qu'après  chaque  leçon,  les  assistants  trouvaient  une 
douzaine  de  bons  microscopes,  rangés  en  bataille  sur  une  planche,  et  au- 


6  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

moyen  desquels  ils  pouvaient  revoir,  tout  à  loisir,  ce  que  le  professeur  venait 
de  décrire.  Un  préparateur,  attaché  au  cours,  était  chargé  de  guider  les 
élèves,  dans  leurs  observations  après  la  leçon. 
Ce  préparateur  s'appelait  Léon  Foucault. 

Comment  Léon  Foulcault  était-il  investi  des  fonctions  de  préparateur 
du  cours  de  microscopie  du  Dr  Donné  ? 

Né  à  Paris,  en  1819,  Léon  Foucault  était  le  fils  d'un  libraire-éditeur, 
qui  avait  fait  une  certaine  fortune,  en  publiant  le  recueil  de  mémoires 
sur  l'histoire  de  la  Révolution  française,  rassemblés  par  Monmerqué. 

Après  la  mort  de  son  mari,  Mme  Foucault  avait  tenu  le  cabinet  de 
lecture  qui  existe  encore,  près  de  la  place  de  l'Odéon,  au  n°  10  de  la 
rue  Voltaire,  et  elle  avait  vu,  grâce  à  l'épargne,  grossir  sa  fortune  ;  de 
sorte  que  son  fds  avait  été  laissé  libre  de  choisir  une  profession  con- 
forme à  ses  goûts.  Le  jeune  homme  s'était  décidé  pour  la  chirurgie,  car 
il  était  excessivement  adroit  de  ses  mains.  Il  était  entré,  par  la  voie 
du  concours,  comme  élève  externe,  à  l'Hôtel-Dieu. 

Seulement,  Léon  Foucault  avait  dans  l'esprit  une  indépendance  abso- 
lue. Il  n'avait  pu  jamais  rester  dans  aucune  pension,  ni  dans  aucun 
lycée,  parce  qu'il  était  impatient  de  tout  joug  intellectuel,  et  qu'il  n'aimait 
à  étudier  que  par  ses  méthodes.  On  avait  dû,  finalement,  terminer  son 
éducation  à  domicile,  avec  des  maîtres  particuliers. 

Le  service  de  l'hôpital  ne  trouva  pas  Léon  Foucault  plus  docile  que 
la  règle  du  lycée.  Il  avait*  senti  de  bonne  heure  se  développer  en  lui  un  pen- 
chant décidé  pour  la  mécanique  et  la  physique.  11  construisait,  de  ses 
mains,  des  modèles  de  machines,  et  il  avait,  par  exemple,  exécuté  un  petit 
modèle  de  machine  à  vapeur,  pourvu  de  tous  ses  organes,  qui  était  une 
merveille  d'exécution. 

Cependant,  il  ne  pouvait  se  livrer  à  son  goût  pour  la  physique  et  la  mé- 
canique sans  négliger  son  service  à  l'hôpital.  Le  chirurgien  en  chef  ■ — 
c'était  Denonvilliers  —  ne  tarda  pas  à  s'en  apercevoir,  et  à  s'en  plaindre. 

Un  jour,  Denonvilliers,  trouvant  quelque  chose  à  reprendre  dans  le 
service  de  son  externe,  l'appela,  et  devant  les  élèves,  lui  parla  ainsi  : 

«  Monsieur  Léon  Foucault,  vous  vous  occupez  beaucoup  de  physique  ? 

— ■  Sans  doute,  monsieur  le  professeur,  répondit  Léon  Foucault. 

—  Mais  vous  vous  occupez  un  peu  moins  de  chirurgie. 

—  Peut-être,  monsieur  le  professeur... 

—  Quand  on  aime  la  physique  et  qu'on  n'aime  pas  la  chirurgie, 
savez-vous  ce  que  l'on  fait,  monsieur  Léon  Foucault? 

- —  Que  fait-on,  monsieur  le  professeur  ? 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  7 

—  On  aoandonne  la  chirurgie,  et  l'on  s'adonne  à  la  physique.  » 

Léon  Foucault,  qui  avait  la  décision  prompte,  répliqua,  en  jetant  son 
tablier  d'exleme  :  «  Vous  avez  parfaitement  raison,  monsieur  Denonvil- 
liers  ;  je  quitte  l'hôpital.  » 

Voilà  comment  Léon  Foucault  déserta  la  chirurgie  pour  la  physique, 
etl'Hôtel-Dieu  pour  la  Sorbonne. 

11  était  déjà  en  relations  d'amitié  avec  le  Dr  Donné,  qui  lui  avait  de- 
mandé son  aide  pour  installer  ses  microscopes.  Dès  qu'il  eut  quitté  l'hô- 
pital, il  se  mit  entièrement  à  la  disposition  de  son  ami. 

C'est  pour  cela  que  nous  trouvions,  après  chaque  leçon  de  M.  Donné,  le 
secours  actif,  intelligent  et  serviable  du  jeune  physicien,  qui  nous  faisait 
répéter  les  observations  microscopiques  dont  le  professeur  avait  parlé. 

Le  Dr  Donné  était  d'autant  plus  heureux  d'avoir  sous  la  main  un  phy- 
sicien aussi  expert  que  Léon  Foucault,  qu'il  avait  souvent  besoin  des 
lumières  d'un  homme  spécial.  Dans  son  feuilleton  scientifique  du  Journal 
des  Débats,  il  avait  cru,  fort  mal  à  propos,  —  peut-être  par  motif  poli- 
tique, —  devoir  prendre  une  altitude  hostile  à  l'égard  de  François  Arago; 
et  ce  dernier,  qui  avait  l'épidémie  sensible,  rendait  coup  pour  coup 
au  rédacteur  scientifique  du  journal  de  la  rue  des  Prêtres.  Avec  sa  verve 
ordinaire,  le  Secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  des  sciences  aimait  à  re- 
lever les  faux  pas  que  son  adversaire  faisait  dans  ses  attaques  contre  lui. 
On  se  rappelle  encore  les  sarcasmes  que  François  Arago,  en  dépouillant 
la  correspondance  académique,  lança  contre  le  Dr  Donné,  à  propos  de 
l'eau  fangeuse  qui  sortait  du  puits  de  Grenelle,  dans  les  premiers  mois  de 
l'achèvement  du  forage.  Le  Dr  Donné,  qui  n'avait  cessé  d'argumenter  contre 
la  lenteur  des  opérations  du  puits  de  Grenelle,  se  rejetait,  une  fois  l'œuvre 
menée  à  bien,  sur  les  masses  énormes  de  terre  que  l'eau  entraînait  avec 
elle.  Il  prétendait  que  les  grandes  quantités  de  terre  ainsi  enlevées  par 
les  eaux  artésiennes,  compromettaient  la  solidité  des  maisons  du  quartier 
du  Gros-Caillou.  Le  puits  avait  550  mètres  de  profondeur  !  Vous  pensez 
si  Arago  faisait  des  gorges-chaudes  de  cette  bévue  du  feuilletoniste. 

On  comprend  donc  que  le  secours  des  connaissances  spéciales  de  Léon 
Foucault  n'était  pas  de  trop  pour  le  Dr  Donné. 

C'est  ce  que  l'on  vit  bien,  du  reste,  dans  l'invention  de  l'éclairage  élec- 
trique, à  laquelle  nous  arrivons. 

Le  Dr  Donné  a  publié,  en  1845,  en  commun  avec  Léon  Foucault,  un  ma- 
gnifique Atlas  d'anatomie  microscopique.  Les  dessins  qui  ont  servi  à  gra- 
ver ces  planches,  étaient  obtenus  au  moyen  du  microscope  solaire,  qui 
éclairait  les  images,  amplifiées  par  la  puissante  lentille  de  l'instrument 


■S  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

L'objet  étant  fortement  éclairé  par  la  concentration  des  rayons  solaires,  on 
projetait  sur  un  écran  l'image  agrandie  de  cet  objet.  Cette  image  agrandie 
était  alors  dessinée,  et  plus  tard  gravée.  Mais  le  soleil,  on  le  sait  de  reste, 
n'est  pas  un  hôte  assidu  de  l'horizon  parisien.  Il  était  donc  important  de 
pouvoir  remplacer  l'astre  radieux,  comme  l'appellent  les  astronomes,  par 
une  source  de  lumière  équivalente,  que  l'on  pût  produire  à  volonté. 

Il  y  avait  bien  la  lumière  oxy-hydrique,  c'est-à-dire  la  flamme  résul- 
tant de  la  combustion  do  gaz  hydrogène  par  l'oxygène  pur,  qui  donne 
une  source  lumineuse  d'une  prodigieuse  puissance,  quand  on  interpose 
dans  cette  flamme  un  fragment  de  chaux  ou  de  magnésie.  Mais  ce  n'est  pas 
sans  raison  que  le  mélange  des  gaz  hydrogène  et  oxygène  porte  le  nom  de 
■gaz  tonnant.  Sans  doute  pour  justifier  son  nom,  le  gaz  tonnant  avait  plus 
d'une  fois  détoné,  et  fait  sauter  les  appareils,  entre  les  mains  du  docteur. 
De  pareilles  commotions  étaient  fort  mal  à  leur  place  dans  un  hospice 
de  femmes  en  couches.  Aussi  le  directeur  de  l'hôpital  avait-il  mis  son 
veto  administratif  sur  l'emploi  de  ce  dangereux  mélange. 

C'est  dans  ces  circonstances  que  Léon  Foucault  eut  l'idée  de  remplacer 
le  soleil  par  la  lumière  électrique.  Pour  éclairer  l'instrument  amplifica- 
teur, il  chercha  à  utiliser  la  lumière  que  produit  le  courant  électrique 
placé  dans  certaines  conditions. 

Trente  années  auparavant,  c'est-à-dire  en  1813,  un  chimiste  anglais, 
•dont  nous  aurons  à  raconter  plus  loin  la  vie  et  les  travaux,  Humphry 
Davy,  avait  découvert  ce  fait  fondamental,  que  si  l'on  se  sert  de  pointes 
de  charbon  de  bois,  comme  pôles  terminaux  d'une  pile  voltaïque,  et  que 
l'on  fasse  passer  la  décharge  de  la  pile  entre  ces  deux  pointes  de  charbon, 
on  obtient  une  lumière  d'une  puissance  extraordinaire,  par  suite  de 
la  résistance  que  le  charbon  oppose  au  passage  du  courant.  Seule- 
ment, comme  le  charbon  de  bois  est  essentiellement  combustible,  la 
lumière  durait  à  peine  quelques  instants,  en  raison  de  l'inflammation 
du  charbon.  Pour  assurer  la  persistance  de  l'arc  électrique  lumineux, 
Davy  avait  été  obligé  d'enfermer  les  deux  pointes  de  charbon  dans  un 
globe  de  verre  où  il  faisait  le  vide.  Dans  cet  espace,  artificiellement 
privé  d'air,  le  charbon  ne  pouvait  se  consumer  et  l'arc  électrique  se 
maintenait  indéfiniment. 

L'expérience  de  Davy  était  splendide,  et  depuis  trente  ans  on  la  répé- 
tait dans  les  cours  publics  de  physique  des  Facultés  ;  mais  elle  restait 
à  l'état  de  curiosité  scientifique,  et  personne  encore  n'avait  songé  à 
en  tirer  le  moindre  parti. 

C'est  alors  que  Léon  Foucault  eut  une  idée,  une  inspiration  de  premier 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  9 

ordre.  L'appareil  de  Davy,  où  il  faut  faire  le  vide,  ne  pouvait  être  utilisé 
dans  la  pratique.  Mais  on  pouvait  chercher  un  charbon  moins  combus- 


tible, avec  lequel  on  opérerait  en  plein  air.  Après  avoir,  avec  une  pa- 
tience infinie,  passé  en  revue  toutes  les  variétés  possibles  de  l'immense 
1.  2 


(0  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

groupe  des  charbons,  pour  trouver  un  charbon  peu  combustible  à  l'air, 

 ce  qui  paraissait,  soit  dit  en  passant,  une  sorte  de  pierre  philosophale, 

 Léon  Foucault  trouva  le  phénix  cherché.  Ce  charbon-phénix,  ce  char- 
bon peu  combustible  à  l'air,  c'est  celui  que  l'on  retire  des  cornues  ayant 
longtemps  servi  à  distiller  la  bouille,  pour  la  préparation  du  gaz  de 
l'éclairage.  Cette  sorte  de  coke,  qui  a  été  calciné  pendant  plusieurs  semai- 
nes, a  acquis  une  densité  considérable,  qui  le  rend  très  peu  combustible  à 
l'air;  et  en  même  temps,  il  est  devenu  très  bon  conducteur  de  l'électricité, 
ce  qui  manque  au  charbon  végétal.  Léon  Foucault  tailla  dans  ce  coke  cal- 
ciné, qu'on  appelle  aujourd'hui,  et  d'après  lui,  charbon  de  cornue  de 
gaz,  de  petites  baguettes,  lesquelles,  amincies  en  pointe,  lui  servirent  à 
forer  les  deux  pôles  d'une  pile  voltaïque.  Il  put  ainsi  obtenir,  en  plein 
air,  une  lumière  d'une  prodigieuse  intensité,  et  qui  durait  longtemps,  par 
suite  de  la  grande  densité  des  charbons  servant  de  conducteurs. 

Par  une  de  ces  coïncidences  heureuses  qui  se  rencontrent  quand  l'heure  a 
sonné  des  grandes  découvertes  utiles  au  progrès  de  l'humanité,  le  physicien 
allemand  Bunsen  venait,  deux  années  auparavant,  de  créer  son  excellente  pile 
à  deux  acides.  Jusque-là  on  n'avait  disposé,  avec  la  pile  à  auges,  que  d'un 
courant  électrique  d'une  intensité  très  faible  ;  de  sorte  que,  pour  effectuer 
l'expérience  de  Davy,  il  fallait  réunir  un  nombre  énorme  de  couples  voltaïques. 
Grâce  à  la  découverte  de  la  pile  de  Bunsen,  qu'il  adopta  tout  de  suite, 
Léon  Foucault  put  disposer  d'une  source  puissante  et  constante  d'électricité. 

C'est  en  1844  que  Léon  Foucault,  grâce  à  l'emploi  du  charbon  de  cornue 
de  gaz  et  de  la  pile  de  Bunsen,  remplaça  le  soleil  dans  l'instrument  am- 
plificateur qui  servait  à  faire  les  projections  des  objets  microscopiques, 
pour  Y  Atlas  du  cours  de  microscopie  du  Dr  Donné,  qui  fut  publié  deux 
années  après 

L'hôpital  des  cliniques  fut  donc  le  premier  théâtre  de  celte  découverte, 
si  féconde  en  conséquences  pour  l'avenir.  Léon  Foucault  put,  dès  lors, 
renoncer  au  gaz  tonnant,  et  travailler  à  ses  projections  microscopiques, 
sans  crainte  de  faire  tressauter  dans  leurs  lits  les  nouvelles  accouchées. 
Peut-être  même,  a-ix  nromières  heures  du  soir,  plus  d'une  femme,  sur  son 
lit  de  douleur,  eut-elle  l'heureuse  surprise  dune  clarté  sidérale  venant 
illuminer  subitement  les  sombres  arceaux  de  la  triste  cour  de  l'hospice. 

'  Allas  du  cours  de  microscopie,  exécuté  d'après  nature,  ou  microscopo-daguerréotype,  par 
Alfred  Donné  el  Léon  Foucault.  Paris,  1846;  in-folio  de  20  planches,  contenant  80  figures  gravées 
et  un  texte  descriptif. 

Cet  atlas  faisait  suite  à  l'ouvrage  du  D>-  Donné,  publié  sous  ce  titre  :  Cours  de  microscopie  complé- 
mentaire des  études  médicales.  Analomie  et  physiologie  des  fluides  de  l'économie.  Paris,  1844. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  li 

Il  y  avait  pourtant  un  inconvénient  grave  dans  la  lampe  électrique 
simple  que  Léon  Foucault  venait  de  créer  ;  et  cet  inconvénient,  chacun  le 
devine.  Quelque  peu  combustible  que  soit  le  charbon  de  cornue  de  gaz, 
cependant  il  brûle  à  l'air,  quoique  dans  une  faible  proportion.  Par  la  com- 
bustion, les  pointes  s'usent  ;  dès  lors,  la  distance  entre  les  deux  charbons 
étant  trop  grande,  le  courant  ne  passe  plus,  et  l'arc  lumineux  disparaît  ; 
en  d'autres  termes,  la  lumière  s'éteint. 

Pour  remédier  à  cet  inconvénient  fondamental,  Léon  Foucault,  dans  la 
lampe  électrique  primitive,  rapprochait,  tout  bonnement  à  la  main,  les 
charbons  l'un  de  l'autre,  à  mesure  qu'ils  s'usaient  par  la  combustion. 
A  cet  effet,  chaque  charbon  était  attaché  à  une  tige  métallique,  que  l'on 
faisait  avancera  volonté,  dans  une  coulisse. 

Cependant  V appareil  photo-électrique  de  Foucault  et  Donné  ne  devait 
pas  rester  longtemps  confiné  dans  les  projections  et  agrandissements 
d'objets  microscopiques.  C'est,  avons-nous  dit,  en  1844  que  nos  deux 
physiciens  firent  l'application  de  leur  système  d'illumination  électri- 
que par  l'électricité,  aux  projections  d'objets  d'anatomie  microscopique. 
L'année  1844  ne  s'était  pas  écoulée  qu'un  habile  opticien  de  la  rue 
Dauphine,  Deleuil,  rendait  les  Parisiens  témoins  de  la  première  expérience 
d'éclairage  public  qui  ait  été  faite  en  aucun  lieu  du  monde. 

Au  mois  de  décembre  1844,  à  8  heures  du  soir,  la  place  de  la  Concorde 
était  remplie  de  curieux,  accourus  de  tous  les  points  de  la  capitale,  pour 
assister  à  l'expérience  que  les  journaux  avaient  annoncée  la  veille.  On  pense 
bien  que  les  jeunes  pensionnaires  de  Mme  de  Beaurepaire  se  trouvaient 
tous,  à  l'heure  dite,  à  ce  rendez-vous  de  la  science  ;  et  un  spectacle 
admirable  devait  largement  satisfaire  leur  curiosité. 

Dans  la  foule  entière,  il  y  eut  une  véritable  stupéfaction.  Bien  qu'il 
existât  un  brouillard  assez  intense,  la  lumière  électrique  en  perçait  les 
vapeurs,  et  inondait  toute  la  place  de  la  Concorde.  Je  constatai  que  l'on 
pouvait  lire  un  journal  au  pied  de  l'Obélisque,  malgré  la  nuit  noire  qui 
couvrait  l'espace  non  éclairé,  et  le  brouillard  qui  s'étendait  partout. 

L'appareil  d'éclairage,  c'est-à-dire  les  deux  pointes  de  charbon  entre 
lesquelles  s'élançait  l'arc  voltaïque,  était  placé,  du  côté  de  la  rue  Royale, 
sur  les  genoux  de  la  statue  de  la  ville  de  Lille,  et  cent  éléments  de  Bunsen 
étaient  logés  dans  la  petite  pièce,  fermée  par  une  porte  de  bronze,  qui  est 
ménagée  dans  le  soubassement  de  la  statue. 

N'y  a-t-il  pas  un  curieux  et  intéressant  rapprochement  dans  le  fait  de 
cette  statue  de  notre  industrielle  et  savante  cité  de  Lille,  prenant  sur  ses 
genoux,  comme  pour  l'accueillir  et  la  bercer,  à  sa  naissance,  la  jeune 


12  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

invention  de  l'éclairage  électrique  ?  C'est  d'une  ville  française,  symbolisée 
dans  son  image  de  pierre,  que  partirent  les  premiers  rayons  d'une  aurore 
qui  devait  bientôt  répandre  partout  d'éblouissantes  clartés. 

A  partir  de  cette  soirée  mémorable,  l'éclairage  public  par  l'arc  voltaïquo 
était  créé. 

L'expérience  fut  répétée  par  Deleuil,  quelques  jours  après,  sur  le  quai 
Gonti,  en  plaçant  l'appareil  dans  le  pavillon  que  cet  opticien  possédait  alors 
sur  ce  quai,  pour  les  opérations  du  daguerréotype. 

Mais  l'appareil  que  Deleuil  avait  employé,  c'est-à-dire  la  lampe  photo- 
électrique de  Léon  Foucault,  n'était  que  l'enfance  de  l'art.  Ainsi  qu'il  vient 
d'être  dit,  deux  éléments  fondamentaux  en  faisaient  la  valeur:  1°  la  pile 
inventée  deux  années  auparavant  par  le  chimiste  allemand  Bunsen,  et  qui 
avait  permis  de  développer  une  masse  considérable  d'électricité,  que  n'au- 
rait jamais  pu  donner  la  pile  jusque-là  en  usage  ;  2°  le  charbon  de  cor- 
nue de  gaz,  employé  comme  conducteur  terminal  des  deux  pôles.  Mais 
l'usure  des  charbons,  et  leur  usure  inégale,  était  un  inconvénient  capi- 
tal. Gomme  nous  l'avons  dit,  Deleuil  et  Léon  Foucault  avaient  été  obligés, 
pendant  l'expérience  de  la  place  de  la  Concorde,  de  rapprocher  à  la 
main  les  supports  métalliques  des  deux  charbons,  à  mesure  qu'ils  s'usaient 
et  brûlaient  à  l'air.  Il  fallait  perfectionner  ce  primitif  engin.  Pour  avoir 
un  appareil  scientifique,  pour  obtenir  un  éclairage  régulier,  constant,  il 
fallait  s'arranger  pour  obtenir  le  rapprochement  des  charbons  automa- 
tiquement, c'est-à-dire  sans  aucun  secours  de  la  main. 

C'est  ainsi  que  Léon  Foucault  fut  conduit  à  l'une  des  plus  brillantes 
découvertes  physico-mécaniques  de  .notre  siècle.  Nous  voulons  parler  du 
régulateur  de  la  lumière  électrique,  conception  due  en  propre  à  ce  grand 
physicien. 

Pendant  la  révolution  de  1848,  il  y  avait,  à  la  Préfecture  de  police  de 
Paris,  un  homme  qui  attira  sur  lui  l'attention  par  un  mot  juste  et  bien 
placé.  Caussidière  se  vanta  de  faire  de  l'ordre  avec  du  désordre,  c'est-à-dire 
de  faire  de  la  police  et  de  la  bonne  surveillance  municipale,  en  utilisant  les 
personnages  dangereux  qui  remplissaient  Paris  insurgé. 

Est-ce  le  mot  de  Caussidière,  prononcé  en  1848,  qui  inspira  à  Léon  Fou- 
cault l'idée  de  son  régulateur,  imaginé  la  même  année?  On  pourrait  le 
croire,  car,  à  l'exemple  du  Préfet  de  police  de  1848,  Léon  Foucault  fit  de 
l'ordre  avec  du  désordre.  11  réalisa  dans  la  physique  ce  que  Caussidière 
faisait  dans  l'administration  municipale.  Il  y  avait  du  désordre  dans 
l'éclairage  de  sa  lampe  photo-électrique,  et  ce  désordre  provenait  de  l'irré- 
gularité du  courant  électrique.  Avec  ce  désordre,  c'est-à-dire  avec  le  courant 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  15 

électrique  même,  Léon  Foucault  fil  de  l'ordre,  c'est-à-dire  rendit  l'éclairage 
régulier.  Expliquons  ce  rébus. 

Dans  le  régulateur  de  la  lumière  électrique  que  l'on  doit  à  Léon  Foucault, 
c'est  le  courant  électrique  lui-même  qui  règle  le  rapprochement  des  cônes 
de  charbon,  au  fur  et  à  mesure  de  leur  usure  par  la  combustion  à  l'air. 
Voici  comment  ce  résultat  esl  obtenu. 

Les  deux  baguettes  de  charbon  sont  continuellement  poussées  l'une 
contre  l'autre  par  un  petit  ressort.  Mais  l'action  de  ce  ressort  est  sus- 
pendue par  l'effet  d'un  électro-aimant.  Tout  le  monde  sait  ce  que  l'on 
appelle  électro-aimant.  C'est  un  petit  barreau  de  fer  pur,  autour  duquel 
s'enroule  un  fil  isolé,  que  peut  parcourir  le  courant  d'une  pile.  Le 
courant  voltaïque  d'une  pile  circulant  ainsi  autour  d'un  barreau  de  fer 
pur,  le  transforme  en  aimant,  c'est-à-dire  lui  donne  la  propriété  d'attirer 
le  fer.  Or,  dans  le  régulateur  de  la  lumière  électrique  de  Léon  Foucault, 
le  courant  électrique  qui  aimante  cet  électro-aimant  esl  le  même  qui 
produit  l'arc  électrique  éclairant  :  c'est  une  portion  dérivée  de  ce  même 
courant.  Quand  les  charbons  s'usent  par  leur  combustion  à  l'air,  la 
distance  entre  eux  augmente,  et  le  courant  électrique  ayant  un  plus 
grand  espace  à  franchir  à  travers  l'air,  perd  de  son  intensité.  Ayant 
perdu  de  son  intensité,  le  courant  aimante  avec  moins  de  force  l'électro- 
aimant  qui  paralyse  l'effet  du  ressort  rapprochant  les  charbons.  Dès  lors, 
ce  ressort,  étant  moins  contenu,  agit  et  rapproche  un  peu  les  charbons. 
Ce  rapprochement  se  fait  jusqu'à  ce  que  la  distance  primitive  soit 
rétablie.  Quand  le  courant  électrique  a  repris  son  énergie  première,  l'arc 
lumineux  recouvre  sa  puissance  éclairante. 

Ces  effets  de  contre-balancement  de  l'action  du  ressort  et  de  reprise 
de  la  puissance  du  même  ressort,  se  continuent,  selon  les  variations  de 
l'écart  des  deux  charbons,  et,  par  celte  répétition  d'effets,  la  lumière  de 
l'arc  électrique  demeure  constante. 

Ainsi,  c'est  l'agent  producteur  du  phénomène  lumineux,  c'est-à-dire  le 
courant  électrique  lui-même,  qui  gradue  et  modère  les  irrégularités  de  la 
longueur  de  l'arc.  L'ordre,  c'est-à-dire  l'uniformité  d'effet  éclairant,  est 
produit  par  le  désordre,  c'est-à-dire  par  les  irrégularités  dans  la  distance 
des  pointes  de  charbon. 
Voilà  le  rébus  explique. 

Le  régulateur  de  la  lumière  électrique  imaginé  par  Léon  Foucault,  en 
1848,  fut  perfectionné  dans  ses  détails  par  un  habile  opticien  de  Paris, 
M.  Jules  Duboscq,  à  qui  Léon  Foucault  en  avait  confié  la  construction.  Sim- 
plifié par  M.  Jules  Dubosq,  le  régulateur  de  Léon  Foucault,  que  l'on 


16 


LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 


trouve  décrit,  dans  les  ouvrages  de 
de  Léon  Foucault  et  Duboscq.  est 


FlG.  3.  —  RÉGULATEUR  DE  LA  LUMIÈRE  ÉLEC- 
THIQUE  DE  FOUCAULT  ET  DUBOSCQ. 

E,  électro-aimant,  actionné  par  le  courant  qui  pro- 
duit l'arc  voltaïque  et  qui  tend  ù  rapprocher 
les  deux  charbons.  —  R,  Ressort  antagoniste 
qui  paralyse  l'effet  de  1  électro-aimant.  —  B, 
boite  contenant  dans  son  intérieur  des  rouages 
d'horlogerie  et  une  crémaillère,  qui  peuvent 
faire  rapprocher  ou  éloigner  les  deux  charbons 
et  qui  sont  en  rapport  avec  le  ressort  R.  — 
V,  vis  de  rappel  réglant  la  force  des  ressorts 
d'horlogerie  contenues  dans  la  boîte  B.  —  C,  C, 
charbons  entre  lesquels  s'élance  l'arc  voltaïque. 


trique,  et  Deleuil  avait  fait  sur 
morable  dont  nous  avons  parlé. 
Léon  Foucault,  pour  que  le  s 


physique,  sous  le  nom  de  régulateur 
représenté  dans  la  figure  3.  La  légende 
accompagnant  celte  figure  donne  l'ex- 
plication de  ses  organes. 

M.  Jules  Duboscq  se  servit  de  ce 
régulateur  pour  effectuer  l'éclairage 
du  microscope  photo-électrique,  c'est- 
à-dire  pour  obtenir  les  projections 
d'objets  divers  d'histoire  naturelle  et 
d'anatomie  ;  comme  aussi  pour  éclai- 
rer l'image  des  astres  agrandie  au 
foyer  d'un  télescope  à  miroir  concave  ; 
en  un  mot,  pour  exécuter  toutes  les 
projections  d'objets  scientifiques,  qui, 
depuis  ce  moment,  devinrent  à  la  mode 
dans  les  cours  publics  de  sciences 
et  dans  les  conférences  populaires. 
M.  Jules  Duboscq  a  promené  dans  toute 
la  France  son  régulateur  et  son  micro- 
scope photo-électrique,  pour  le  plus 
grand  bien  et  la  meilleure  instruction 
de  tous. 

Nous  ajouterons  que,  dès  sa  créa- 
tion ,  le  régulateur  Foucault  et  Duboscq 
servit  à  inaugurer  l'éclairage  électrique 
au  théâtre. 

En  1849,  l'Opéra  de  Paris  montait 
le  Prophète  de  Meyerbeer.  On  sait  que 
le  grand  compositeur  veillait  avec  une 
sollicitude  extrême  à  la  mise  en  scène 
de  ses  ouvrages.  Il  n'était  pas  satisfait 
du  moyen  que  l'on  se  proposait  d'em- 
ployer pour  produire  l'effet  de  soleil 
levant,  qui  termine  le  troisième  acte 
de  cet  opéra.  Léon  Foucault  venait 
précisément  de  créer  l'éclairage  élec- 
la  place  de  la  Concorde  l'expérience  mé- 
Meyerbeer  saisit  l'à-propos.  Il  s'adressa  h 
ivant  voulût  bien  appliquer  son  système 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  17 

d'éclairage  à  l'imitation  de  l'effet  du  soleil  sur  la  scène.  Il  fallait,  pour 
cela,  disposer  un  réflecteur  parabolique  autour  du  foyer  de  la  lumière 
électrique  et  de  son  régulateur.  Léon  Foucault  s'appliqua  à  exécuter  un 
miroir  répondant  aux  conditions  demandées. 

La  figure  4  représente  la  disposition  que  Léon  Foucault,  aidé  de 
M.  Jules  Duboscq,  adopta  pour  imiter,  à  l'Opéra,  l'effet  du  soleil  levant. 
Comme  on  le  voit,  la  lumière  est  placée  au  foyer  d'un  miroir  parabolique, 
qui  la  réfléchit  et  la  renvoie  pa' 
rallèlement  à  l'axe  de  ce  miroir 
A  peu  de  distance  est  disposé  un 
écran  transparent,  à  travers  lequel 
la  lumière  se  tamise,  et  prend 
des  tons  plus  harmonieux,  ou  plus 
doux.  Des  toiles  légères  sont  sus- 
pendues un  peu  plus  loin,  et  flot- 
tant devant  l'appareil,  estompent 
l'éclat  et  graduent  l'effet  de  la  lu- 
mière. 

Pour  produire  l'effet  du  soleil 
montant  à  l'horizon,  la  lampe  et 
tout  le  système  que  nous  venons 
de  décrire  s'élevaient,  d'un  mou- 
vement uniforme,  grâce  à  un  res- 
sort moteur  produisant  un  mou- 
vement ascensionnel. 

Tout  cela  n'avaitpas  été  combiné 
ni  exécuté  sans  difficultés.  D'un 
autre  côté,  Meyerbeer  n'était  pas  facile  à  contenter,  dans  son  désir  de 
mettre  tous  les  effets  de  la  mise  en  scène  à  la  hauteur  de  ses  chefs-d'œuvre. 
Aussi,  Léon  Foucault  avait-il  beaucoup  de  peine  à  satisfaire  l'illustre  com- 
positeur. Il  faisait  tous  ses  efforts  dans  ce  but,  sans  y  parvenir  toujours. 

A  cette  époque,  Léon  Foucault,  qui  ne  disposait  pas  encore  de  la  fortune 
de  sa  mère,  était  heureux  de  trouver  dans  son  feuilleton  scientifique  du 
Journal  des  Débats,  les  ressources  de  sa  modeste  existence.  Il  dînait,  avec 
nous,  à  une  table  d'hôte  de  la  rue  des  Beaux-Arts.  Pendant  trois  mois,  il 
nous  arrivait  chaque  jour,  portant  sous  son  bras  le  fameux  réflecteur 
qu'il  venait  d'essayer  sur  la  scène  de  l'Opéra,  et  il  se  dédommageait  avec 
nous,  en  exhalant  ses  plaintes  pour  l'ennui  que  lui  donnaient  les  exigences 
du  maëstro. 


flg.  4.  — al  pareil  de  léon  foucault  et  jules  duboscq  pro- 
duisant, avec  l'arc  voltaïyue  et  un  réflecteur,  l'ef- 
fet  du  soleil  levant,  sur  la  scèke  de  l'opéra,  dans  le 
«  Prophète.  » 

A,  régulateur  de  la  lumière  électrique.  —  R,  réflecteur 
parabolique.  —  C,  l'un  des  châssis  transparents,  à  tra- 
vers lesquels  se  tamise  la  lumière. 


18  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Cependant  tout  finit  par  marcher  à  la  satisfaction  générale. 

Nous  ajouterons  que  l'appareil  électrique  exécuté  en  1849,  pour 
les  représentations  du  Prophète,  est  encore  appliqué  ;  et  qu'à  chaque 
représentation  de  cet  opéra,  aujourd'hui,  comme  autrefois,  c'est  le 
même  réflecteur  qui  est  employé.  Bien  plus,  comme  en  1849,  le 
courant  électrique  est  produit  par  la  pile  de  Bunsen.  Ce  qui  prouve  que 
la  honne  mécanique  et  la  grande  musique  bravent  les  efforts  du  temps. 

L'éclairage  public,  l'éclairage  des  grands  espaces,  étant  devenu  facile 
avec  le  régulateur  de  Léon  Foucault  et  la  pile  de  Bunsen,  quelques 
physiciens  commencèrent  à  s'adonner  à  la  propagation  de  la  nouvelle 
source  lumineuse,  et  cherchèrent,  en  même  temps,  à  assurer,  par 
d'autres  moyens  mécaniques,  la  fixité  de  l'arc  éclairant. 

Parmi  ceux  qui  s'occupèrent,  à  cette  époque,  avec  le  plus  d'ardeur,  à 
répandre  la  connaissance  et  l'usage  de  l'éclairage  électrique,  il  faut  citer 
M.  Archereau. 

M.  Archereau  était  un  amateur  de  sciences  qui,  possesseur  d'une  cer- 
taine fortune,  la  consacrait  à  des  recherches  et  à  des  travaux  de  physique. 
Il  s'était  fait  connaître  par  une  modification  de  la  pile  de  Bunsen.  Il  avait 
retourné,  comme  un  habit,  la  pile  du  physicien  allemand.  Il  avait  mis 
dehors  ce  que  Bunsen  avait  mis  dedans,  et  mis  dedans  ce  que  Bunsen 
avait  mis  dehors.  M.  Bunsen  plaçait  le  charbon  de  son  générateur  d'é- 
lectricité à  l'extérieur  et  le  zinc  à  l'intérieur.  M.  Archereau  fit  l'in- 
verse, ce  qui  était  beaucoup  plus  commode  pour  la  taille  du  charbon. 
Mais  surtout,  il  avait  changé  l'espèce  de  charbon  dont  M.  Bunsen 
avait  fait  usage.  Le  physicien  d'Heidelberg  employait  un  mélange  pul- 
vérulent de  houille  grasse  et  de  coke;  M.  Archereau  le  remplaça  par  le 
charbon  de  cornue  de  gaz,  que  Foucault  avait  fait  servir  à  composer 
les  baguettes  conductrices  de  l'arc  voltaïque. 

M.  Archereau  avait  enfin  résolu,  par  un  moyen  autre  que  celui  de  Léon 
Foucault,  le  problème  consistant  à  maintenir  égal  l'écartement  des  char- 
bons. Il  plaçait  la  gaine  métallique  du  porte-charbon  dans  un  électro- 
aimant  cylindrique  creux.  Dans  ces  conditions,  c'est-à-dire  avec  un  électro- 
aimant creux,  ou  ce  que  les  physiciens  appellent  un  solénoïde,  quand  le 
courant  vient  animer  l'électro-aimant  creux,  son  armature,  qui  n'est  autre 
chose  que  le  porte-charbon  négatif,  est  attirée.  Mais  le  courant  électrique 
perd  de  sa  puissance,  le  porte-charbon  négatif,  tiré  par  un  contrepoids, 
s'élève,  et  le  point  lumineux  reste  invariable. 

Le  moyen  était  ingénieux  et  simple,  mais  il  était  bien  inférieur,  en 
précision,  à  celui  de  Léon  Foucault. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


La  figure  5  représente  le  régulateur  de  la  lumière  électrique  de  M.  Ar- 
chereau.  La  légende  qui  accom- 
pagne celte  figure  donne  l'expli- 
cation du  mécanisme  de  cet  in- 
strument. 

C'est  avec  sa  pile  de  Bunsen 
perfectionnée  et  son  régulateur  à 
solénoïde  que  M.  Archereau  com- 
mença, en  1847,  à  faire  des  ex- 
périences publiques  d'illumina- 
tion par  l'électricité. 

Survinrent  les  événements  de 
révolution  de  1848,  qui  lui  enle- 
vèrent, par  un  de  ces  revers  trop 
communs  à  cette  époque,  la  pres- 
que totalité  de  sa  fortune.  Dès 
lors,  notre  physicien  fit  par  né- 
cessité ce  qu'il  avait  fait  par  goût. 
11  loua  une  petite  boutique  sur  le 
quai  des  Orfèvres,  vendit  ses  nou- 
velles piles  de  Bunsen,  et  fit  des 
essais  publics  d'illumination  élec- 
trique, à  l'exemple  de  M.  Jules 
Duboscq. 

En  juillet  1848,  l'appareil  de 
M.  Archereau  lançait  sa  gerbe  lu- 
mineuse à  travers  la  Seine,  et  allait 
vivement  éclairer  la  colonnade  du 
Louvre.  Ce  spectacle  attirait  un 
nombre  considérable  de  curieux. 
Bientôt,  et  presque  chaque  soir, 
M.  Archereau  projetait  le  long  du 
quai  le  faisceau  de  lumière  émané 

Ces  exhibitions  amusaient  le  publ 
nouveau  mode  d'éclairage. 


FlG.  5.  —  RÉGULATEUR  DE  LA    LUMIÈRE  ÉLECTRIQUE 
DE  M.  AHCUEUEAU. 

S,  coupe  verticale  du  solénoïde,  ou  électro-aimant 
creux,  recevant  le  courant  qui  lui  donne  son  aiman- 
tation du  courant  même  qui  produit  l'arc  vollaïque. 
F,  barreau  de  fer  suspendu  au  milieu  de  lelectro-ai- 
mant  creux,  et  soutenu  par  une  corde  et  un  contre- 
poids P,  de  manière  qu'il  puisse  monter  ou  descendre 
sous  l'influence  de  ce  courant,  t',  charbon  négatif  at- 
taché au  système  mécanique  du  barreau  de  fer;  t,  char- 
bon positif,  qui  est  attaché  à  la  potence  T  de  l'appareil. 

Le  courant  électrique  entrant  par  la  potence  T,  arrive 
au  charbon  positif,  forme  l'arc  vollaïque,  et  après  avoir 
traversé  cet  arc,  ainsi  que  le  barreau  F,  passe  dans 
l'aimant  creux  S,  et  revient  à  la  pile  par  la  borne 
métallique  B,  placée  sur  le  socle  et  isolée. 

Si  les  charbons  s'écartent  trop  l'un  de  l'autre  et  que  la 
résistance  de  l'arc  augmente,  l'intensité  du  courant 
diminue  dans  l'électro-aimant  S,  le  fer  est  moins  for- 
tement attiré  et  le  charbon  négatif,  relevé  par  le 
contrepoids,  se  rapproche  du  charbon  positif.  A  l'in- 
verse, si  les  charbons  se  rapprochent,  le  courant  aug- 
mente d'intensité,  ce  qui  produit  une  plus  forte  at- 
traction de  la  part  de  l'électro-aimant  sur  le  fer  doux, 
et  détermine  l'éloignement  des  charbons. 

de  son  puissant  foyer  électrique. 

ic  parisien,  et  le  familiarisaient  avec  le 


<33p> 


II 


Premiers  essais  d'éclairage  électrique  faits  en  Angleterre,  par  W.  Staite,  en  1848.  — 
Lacassagne  et  Thiers  inventent  un  régulateur  de  la  lumière  électrique,  et  font, 
à  Lyon,  des  expériences  d'éclairage.  — Nouvelles  expériences  à  Paris,  de  1850  à 
1856.  —  L'éclairage  électrique  appliqué  aux  travaux  de  nuit.  —  Invention  de  nou- 
veaux régulateurs.  —  Le  régulateur  Serrin.  —  La  lampe  Jaspar. 

Le  mouvement  commencé  en  France  se  propagea  rapidement  à  l'étranger. 
En  Angleterre,  W.  Staite  faisait,  dans  la  salle  d'un  hôtel  de  la  ville  de 
Sunderland,  un  essai  d'éclairage  par  l'électrité,  dont  le  Times  rendait 
compte,  le  1  novembre  1848,  avec  de  grands  témoignages  d'admiration. 

«  La  puissance  de  cet  éclairage  est  immense,  disait  le  journal  de  la  Cité. 

«  11  ressemble  au  soleil  ou  à  la  lumière  du  jour,  et  obscurcit  l'éclat  des 
bougies,  comme  le  ferait  le  soleil  lui-même.  » 

Il  est  bon  de  noter,  en  passant,  que  W.  Staite  avait  construit  un  régu- 
lateur de  la  lumière  fondé  sur  le  même  principe  que  celui  de  Léon  Fou- 
cault. Il  avait  même  pris  un  brevet  antérieur  à  celui  de  Léon  Foucault, 
qui  ne  s'avisa  de  faire  breveter  son  régulateur  que  lorsqu'il  apprit  que 
W.  Staite,  en  Angleterre,  avait  obtenu  un  privilège  pour  le  même  appareil. 
Mais  il  est  parfaitement  établi  aujourd'hui  que  le  régulateur  de  Léon 
Foucault  est  sa  propre  et  personnelle  découverte,  et  que  le  physicien 
anglais  ne  fit  que  breveter,  en  Angleterre,  ce  que  Léon  Foucault  avait  in- 
venté en  France;  absolument  comme  un  industriel  anglais,  qui  répondait 
au  nom  de  Gaine,  prenait,  à  la  même  époque,  un  brevet  à  Londres,  pour  le 
papier-parchemin  que  j'avais  découvert,  à  Paris,  en  1846.  C'est  ce  qui 
peut  s'appeler  le  détroussement  scientifique  international. 

Grâce  à  son  régulateur,  W.  Staite  popularisa  en  Angleterre  l'éclairage 
électrique.  Pendant  quatre  ans,  il  promena  son  appareil  dans  les  prin- 
cipales villes  du  royaume.  Sa  mort,  arrivée  en  1852,  arrêta  l'essor  de 
sa  propagande. 

On  continuait,  en  France,  à  s'intéresser  aux  débuts  de  l'éclairage 
par  l'électricité.  A  Lyon,  Lacassagne,  essayeur  à  la  Monnaie,  et  Rodolphe 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


21 


Thiers,  chimiste,  avaient  imaginé  un  système  fort  ingénieux  de  régula- 
teur. L'un  des  deux  charbons  produisant  l'arc  lumineux,  reposait  sur  une 
petite  colonne  de  mercure,  laquelle,  grâce  à  un  mécanisme  spécial,  sou- 
levait ce  charbon,  et  le  rapprochait  de  son  congénère,  à  mesure  qu'il 
se  raccourcissait  par  sa  combustion  à  l'air. 

C'est  au  mois  de  juin  1855,  sur  le  quai  des  Célestins,  que  Lacas- 
sagne  et  Rodolphe  Thiers  firent,  à  Lyon,  la  première  expérience  publique 
de  leur  système  d'éclairage.  Les  journaux  de  Lyon  la  rapportèrent  avec  un 
véritable  enthousiasme. 

«  Le  quai  tout  entier,  écrivait  le  Salut  Public,  était  inondé  d'une 
«t  lumière  fulgurante,  qui  permettait  de  lire  à  une  distance  de  400  mètres 
«  du  foyer  lumineux.  Les  oiseaux  eux-mêmes,  croyant  le  jour  déjà  revenu, 
«  quittèrent  leurs  nids  sous  les  combles,  pour  venir  battre  de  l'aile  dans 
«  les  rayons  du  nouveau  soleil.  » 

Les  expériences  de  Lacassagne  et  Thiers  furent  répétées,  au  mois 
de  juillet,  à  Château-Beaujon,  chez  le  peintre  de  marine  Théodore  Gudin. 
Les  journaux  de  Paris  ne  furent  pas  moins  enthousiastes,  dans  leurs 
descriptions  de  l'expérience  de  Château-Beaujon,  que  l'avaient  été  les 
feuilles  lyonnaises.  Voici,  par  exemple,  ce  qu'écrivait  la  Gazelle  de  France 
du  5  juillet  1855  : 

«  Hier,  les  promeneurs  qui  se  trouvaient,  à  neuf  heures  du  soir,  dans  les  envi- 
rons de  Château-Beaujon,  ont  été  tout  à  coup  inondés  d'une  lumière  aussi  puissante 
que  celle  du  soleil.  En  effet,  on  eût  dit  que  le  soleil  venait  de  se  lever,  et  telle 
était  l'illusion  que  des  oiseaux,  surpris  dans  leur  sommeil,  ont  voltigé  devant  ce 
jour  artificiel.  Le  foyer  lumineux  partait  de  la  terrasse  du  Château-Beaujon,  où 
MM.  Lacassagne  et  Thiers,  chimistes  lyonnais,  démontraient  devant  une  société 
d'élite,  réunie  chez  M.Théodore  Gudin,  les  avantages  de  la  lumière  électrique  sor- 
tie des  langes  de  la  théorie,  et  abordant  franchement  le  domaine  du  fait  accom- 
pli. L'expérience  a  été  complète. 

«  La  puissance  du  foyer  lumineux  embrassant  une  vaste  surface  était  si  fulgu- 
rante, que  les  dames  conviées  à  l'expérience  ont  ouvert  leurs  ombrelles,  non  pour 
faire  une  galanterie  aux  innovateurs,  mais  pour  se  garantir  contre  les  ardeurs  de 
ce  mystérieux  et  nouveau  soleil.  » 

La  puissance  du  foyer  que  l'on  comparait  alors  à  un  mystérieux  soleil, 
n'était  pourtant  que  de  60  becs  Carcel.  Qu'aurait  dit  la  Gazette  de 
France  si  la  lampe  Lacassagne  et  Thiers  eût  brillé  d'un  éclat  égal  à 
150  becs  Carcel,  comme  brillent  aujourd'hui  quelques  lampes  électriques 
alimentées  par  des  machines  électro-dynamiques? 

Au  mois  d'octobre  1856,  une  grande  démonstration  de  la  puissance 
des  effets  de  l'éclairage  électrique  fut  donnée,  au  plus  haut  de  l'Arc  de 


îl2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES   DE  LA  SCIENCE 

triomphe  de  l'Étoile.  Pendant  quatre  heures,  l'avenue  des  Champs- 
Elysées  fut  splendidement  éclairée  par  les  appareils  Lacassagne  et  Thiers. 
On  voulait  attirer  sur  cette  merveilleuse  invention  l'attention  de  l'Empereur 
Napoléon  III. 

Pendant  cette  même  année  1856,  les  expériences  d'éclairage  élec- 
trique faites  sur  des  places  publiques,  se  multiplient.  On  les  trouve  réali- 
sées à  Paris,  à  l'Alcazar  et  au  Jardin  d'hiver;  à  Lyon,  à  l'observatoire  de 
Fourvières. 

En  janvier  1857,  Lacassagne  et  Thiers  tentent  l'éclairage  permanent 
de  la  rue  Impériale,  à  Lyon,  avec  deux  foyers  seulement.  Mais  la  mort 
de  Lacassagne  arrêta  l'entreprise. 

Au  mois  de  mars,  à  Toulon,  on  essaye  d'éclairer,  par  ce  moyen,  le 
port  intérieur. 

On  commençait  à  comprendre  l'utilité  de  la  lumière  électrique;  mais 
on  croyait  devoir  la  limiter  à  l'éclairage,  pendant  la  nuit,  des  chan- 
tiers et  usines,  quand  les  circonstances  exigeaient  un  travail  en  dehors 
des  habitudes  ordinaires. 

En  1855,  la  Commission  impériale  du  palais  de  l'Industrie  fit  éclairer 
par  la  lumière  électrique  les  ouvriers  occupés  à  la  décoration  de  la 
grande  nef  de  l'Exposition,  pour  la  solennité  de  la  clôture.  Une  lampe 
électrique  avait  été  placée  à  chacune  des  deux  extrémités  de  la  nef; 
chaque  lampe  était  mise  en  action  par  une  pile,  formée  de  cent  élé- 
ments de  Bunsen.  La  première  de  ces  lampes  marcha  de  5  heures  à 
10  heures  et  demie  du  soir;  la  seconde  de  10  heures  et  demie  à  5  heures 
du  matin,  et  de  3  heures  à  6  heures.  On  réunit  ensuite  les  deux  lampes, 
et  on  les  fit  fonctionner  ensemble  jusqu'au  lever  du  jour. 

L'éclairage  électrique  prenant  décidément  possession  des  chantiers  de 
travaux  pendant  la  nuit,  on  s'occupa  d'en  faciliter  l'emploi.  La  pile  de 
Bunsen  était  encore  le  seul  agent  de  production  d'électricité,  et  l'on  n'en 
entrevoyait  pas  d'autre.  Tous  les  efforts  se  portaient  donc  sur  le  perfection- 
nement du  régulateur  de  lumière. 

De  1850  à  1860,  on  vit  apparaître  un  grand  nombre  de  régulateurs  de 
lumière.  Le  régulateur  de  Léon  Foucault  et  Jules  Duboscq  et  celui 
d'Archereau  ont  servi  de  types  à  la  construction  de  la  plus  grande 
partie  de  ces  appareils,  dus  aux  physiciens,  ou  opticiens,  Gaïffe,  Bur- 
gin,  Cherlemps,  Jaspar,  Carré,  Siemens,  Lonlin,  Rapieff,  Brush,  de 
Mersanne,  Fontaine,  etc. 

Nous  nous  dispenserons  de  décrire  ces  divers  appareils.  Nous  nous 
bornerons  à  signaler  celui  qui  a  servi  à  la  plupart  des  éclairages  par 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


23 


l'électricité  que  l'on  ait  exécutés  en  France,  jusqu'à  l'apparition  de  la  bou- 
gie Jablochkoff.  Nous  voulons  parler  du  régulateur  de  M.  Serrin. 

Le  régulateur  Serrin  (fig.  6)  est 
celui  qui  répond  le  mieux  à  toutes 
les  exigences  de  la  pratique.  Il  laisse 
les  deux  charbons  en  contact  quand 
le  courant  électrique  ne  circule  pas. 
Lorsque  le  courant  est  fermé,  il  tient 
les  charbons  à  l'écart  voulu,  et  les 
rapproche  graduellement,  sans  les 
laisser  arriver  de  nouveau  au  con- 
tact. Si  un  accident  quelconque,  par 
exemple  un  violent  coup  de  vent,  ou 
la  rupture  d'un  charbon,  vient  à 
interrompre  l'arc  lumineux,  l'appa- 
reil ramène  de  nouveau  les  deux 
charbons  au  contact,  puis  il  les 
éloigne  à  la  distance  nécessaire  pour 
que  l'arc  voltaïque  se  rétablisse. 

Voici  par  quels  moyens  ingénieux 
ce  résultat  est  obtenu.  C'est  le  poids 
du  porte- charbon  supérieur,  C, 
c'est-à-dire  du  charbon  positif,  qui 
constitue  le  moteur.  Une  crémaillère 
taillée  dans  la  partie  inférieure  de 
la  tige  SS',  qui  porte  ce  charbon, 
engrène  avec  une  série  de  roues  à 
ailettes,  R.  Quand  le  courant  élec- 
trique n'est  pas  établi,  les  engre- 
nages tournent,  jusqu'à  ce  que  les 
charbons  soient  en  contact.  Ce  con- 
tact ferme  le  courant  électrique,  et 

aussitôt  l'électroaimant,  E,  attire  une  armature  de  fer,  à  laquelle  est 
fixé  un  parallélogramme  en  cuivre,  PPT".  Ce  parallélogramme  saisit  la 
roue  à  ailettes  R,  l'embraye,  et  arrête  la  descente  du  charbon  supérieur. 
Mais  ce  parallélogramme,  composé  de  substance  métallique  conductrice, 
est  relié  au  charbon  inférieur,  C.  Par  suite  de  son  mouvement,  il  fait  des- 
cendre le  charbon  inférieur,  et  de  cette  manière  il  détermine  un  écart  des 
de«x  charbons,  ce  qui  fait  naître  l'arc  voltaïque.  Quand  les  charbons  se 


Fig.  (î.  —  régulateur  de  la  lumière  électrique 
de  m.  serrin. 


21  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LÀ  SCIENCE 

consument,  par  l'action  de  la  haute  température  et  de  l'air,  leur  écart 
augmente  ;  mais  l'électro-aimant,  perdant  de  sa  force,  laisse  libre  le  paral- 
lélogramme, qui  rapproche  les  charbons,  et  ainsi  de  suite. 

Le  bouton  B,  sert  à  tendre  ou  à  détendre  le  ressort  antagoniste  qui  fait 
équilibre  à  l'action  de  l'électro-aimant  F. 

Le  régulateur  Serrin  est,  on  le  voit,  une  application  du  système  de 
Léon  Foucault,  dans  lequel  les  irrégularités  du  courant  voltaïque  qui  pro- 
duit la  lumière,  servent  à  amener  le  rapprochement  régulier  des  deux  char- 
bons, mais  une  application  singulièrement  perfectionnée  et  merveilleu- 
sement entendue  pour  les  fonctions  diverses  que  doit  remplir  cet  appa- 
reil. Le  parallélogramme  métallique  qui  oscille  pour  arrêter  les  rouages 
d'horlogerie,  est  une  invention  mécanique  très  ingénieuse  et  d'un  effet 
remarquable. 

C'est  grâce  au  régulateur  Serrin  que  l'éclairage  électrique  se  répandit 
et  se  popularisa  en  France,  depuis  l'année  1860  jusqu'à  l'année  1868. 

Disons,  par  exemple,  que  c'est  le  régulateur  Serrin  qui  fut  adopté 
quand,  pour  la  première  fois,  l'éclairage  par  l'électricité  fut  substitué  à 
l'éclairage  à  l'huile,  dans  les  phares  de  France.  Le  25  novembre  1865, 
quatre  régulateurs  Serrin  remplacèrent  les  lampes  à  huile  dans  les  deux 
phares  du  cap  de  la  Hève. 

Nous  ajouterons  que  ce  même  régulateur  est  encore  aujourd'hui  en 
usage,  en  dépit  des  bougies  Jablochkoff.  C'est  ainsi  que  l'Hippodrome  de 
Paris  est  éclairé  en  partie  par  des  régulateurs  Serrin  adaptés  aux  charbons 
de  l'arc  voltaïque;  que  le  théâtre  du  Châtelet  en  fait  également  usage,  et 
qu'une  foule  d'ateliers  aujourd'hui  éclairés  par  l'électricité  fournie  par  la 
machine  Gramme,  n'employent  pas  d'autre  régulateur. 

A  l'Exposition  universelle  de  1855,  M.  Jaspar,  constructeur  à  Liège  (Bel- 
gique) montrait,  pour  la  première  fois,  son  régulateur,  basé  sur  le  système 
Archereau,  et  qui,  successivement  perfectionné  par  lui,  devait  obtenir  la 
médaille  d'or  à  l'Exposition  universelle  de  1878. 

Ce  régulateur  réunit  les  types  Archereau  et  Léon  Foucault.  Comme 
dans  le  système  Archereau,  un  électro-aimant  creux  rétablit  la  dis- 
tance normale  entre  les  deux  charbons,  par  l'intermédiaire  de  cordes  et 
de  poulies  d'inégale  longueur,  et  d'inégal  diamètre,  qui  agissent  sur 
les  supports  des  charbons. 

M.  Jaspar  donne  à  son  régulateur  une  disposition  très  originale,  qui 
ajoute  beaucoup  à  l'effet  lumineux.  L'arc  voltaïque  pourvu  de  son  régu- 
lateur est  entièrement  caché.  Ainsi  que  le  représente  la  figure  7,  il  est 


FlG.   7     —  LAMPE  JASPAR. 


de  haut  en  bas,  de  manière  à  éclairer  très  vivement  et  sans  blesser  la 
vue.  Le  courant  est  amené  par  les  tringles,  qui  servent  de  conducteurs 
opposés. 


i. 


4 


III 


Suite  des  travaux  de  Léon  Foucault.  —  L'expérience  du  pendule  au  Panthéon.  —  Le 
gyroscope.  —  Travaux  de  Léon  Foucault  à  l'Observatoire  de  Paris.  —  Mort  de  ce 
physicien- 
Pendant  que  l'éclairage  électrique,  issu  de  la  fertile  imagination  de  Léon 
Foucault,  progressait  ainsi,  d'un  pas  assuré,  dans  la  carrière,  que  faisait 
l'inventeur  de  ce  système?  Léon  Foucault  n'avait  pas  cessé  de  s'intéresser 
au  succès  qu'obtenait  l'éclairage  électrique  auprès  des  physiciens  et  du 
public;  mais  son  génie  mécanique  l'entraînait  en  d'autres  directions.  Nous 
n'avons  pas  à  faire  ici  l'histoire  particulière  des  découvertes  de  Léon  Fou- 
cault en  physique  ni  en  astronomie;  cependant  nous  ne  pouvons  nous 
empêcher  de  signaler  une  de  ses  découvertes  qui  constitue  pour  la  France 
un  titre  de  gloire  nationale. 

Qui  ne  connaît,  qui  n'a  entendu  parler  de  la  célèbre  expérience  par 
laquelle  Léon  Foucault  démontra  et  rendit  visible,  pour  ainsi  dire,  à  tous 
les  yeux,  le  mouvement  de  déplacement  de  la  terre? 

Il  est  intéressant  de  savoir  comment  Léon  Foucault  fut  mis  sur  la  voie 
de  son  importante  démonstration  du  mouvement  de  notre  globe  dans 
l'espace. 

On  sait  que  Galilée  découvrit  l'égalité  de  Yisochronisme  des  oscillations 
du  pendule  en  observant  le  mouvement  tranquille  et  régulier  d'une  lampe 
suspendue  à  la  voûte  de  la  cathédrale  de  Pise.  C'est  par  un  hasard  sem- 
blable, fécondé  également  par  l'observation  et  la  réflexion,  que  Léon  Fou- 
cault fut  conduit  à  la  découverte  qui  rendra  son  nom  à  jamais  célèbre. 

Tendant  une  excursion  qu'il  faisait  sur  les  côtes  de  Normandie,  à  l'époque 
des  vacances,  Léon  Foucault,  en  faisant  la  traversée  de  Honfleur  au  Havre, 
essuya  une  tempête  d'une  extrême  violence.  Le  bateau  à  vapeur  était  affreu- 
sement ballotté  par  les  vagues.  Roulis  et  tangage  mettaient  les  passagers 
aux  plus  rudes  épreuves.  Seul  peut-être,  parmi  le  petit  équipage,  Léon  Fou- 
cault demeurait  insensible  aux  fureurs  de  la  mer.  Il  était  tout  entier  à 
l'examen  d'un  phénomène  qui  frappait  vivement  son  esprit.  Pendant  que 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  27 

le  bateau,  sous  l'impulsion  des  vagues,  exécutait  des  mouvements  désor- 
donnés, une  petite  vergue,  suspendue  au  sommet  d'un  mât,  demeurait  im- 
mobile, ou  pour  mieux  dire,  tout  en  suivant  le  mouvement  de  translation 
du  bateau,  ne  sortait  pas  un  seul  instant  du  plan  qu'elle  occupait  dans 
l'espace. 

Pour  un  physicien  observateur,  il  y  avait  là  le  germe  d'une  démonstra- 
tion de  la  réalité  du  mouvement  de  translation  de  la  terre,  démonstration 
expérimentale  que  l'on  cherchait,  depuis  Galilée,  sans  l'avoir  trouvée. 

C'est  ce  que  Léon  Foucault  ruminait  dans  sa  tête,  en  descendant  du  bateau 
à  vapeur  du  Havre,  pour  revenir  à  Paris.  Mais  il  fallait  vérifier  le  fait  par 
une  expérience  directe.  Il  fallait  s'assurer  qu'avec  une  tige  aussi  longue 
que  le  mât  du  bateau  à  vapeur,  le  point  de  suspension,  le  point  le  plus 
élevé,  demeurerait  immobile  dans  le  même  plan,  pendant  que  la  terre  se 
déplacerait  au-dessous,  par  son  mouvement  propre. 

Le  philosophe  romain  Sénèque  a  écrit,  dans  ses  Lettres  morales,  un 
chapitre  sur  le  Mépris  des  richesses.  Mais  il  faut  ajouter  que  le  même 
Sénèque,  précepteur  et  ministre  de  Néron,  jouissait  d'une  fortune  d'un 
million  de  sesterces  ;  ce  qui  était  une  manière  de  protester  par  ses  actions 
contre  la  thèse  qu'il  avait  soutenue  dans  ses  écrits.  La  richesse  n'est  pas, 
en  effet,  un  élément  inutile  à  un  philosophe  qui  veut  pénétrer  les  arcanes 
de  la  nature.  Si  Léon  Foucault  n'eût  été  qu'un  pauvre  diable,  logé  dans 
une  mansarde,  il  n'eût  jamais  trouvé  le  moyen  d'exécuter  l'expérience 
qui  le  mit  sur  le  chemin  de  la  gloire.  Il  habitait,  depuis  la  mort  de 
sa  mère,  une  jolie  maison  de  la  rue  d'Assas,  qui  lui  appartenait.  Il 
put  donc,  sans  avoir  à  s'inquiéter  ni  du  propriétaire,  ni  des  voisins,  ni 
d'un  cerbère  en  loge,  faire  l'étrange  expérience  que  voici.  Au  plus  haut 
de  la  voûte  de  l'escalier  de  sa  maison  il  attacha  une  tige  métallique,  grâce 
à  un  mode  de  suspension,  chef-d'œuvre  de  son  ami  Gustave  Froment, 
qu'ont  admiré  tous  les  connaisseurs  en  mécanique,  et  il  fit  descendre  cette 
tige  jusque  dans  la  cave,  en  lui  pratiquant  un  passage  suffisant  à  travers 
le  sol,  au  rez-de-chaussée.  Il  obtint  ainsi  un  pendule  aussi  haut  que  le 
mât  du  bateau  à  vapeur  qu'il  avait  observé,  et  à  l'extrémité  inférieure 
de  ce  pendule,  c'est-à-dire  dans  la  cave,  il  attacha  une  masse  pesante. 

Il  reconnut,  en  faisant  osciller  cette  immense  tige  pourvue  de  sa  masse 
pesante,  que  le  point  d'attache  au  sommet  de  la  maison  demeurait  toujours 
dans  le  même  plan,  tandis  que  la  terre  se  déplaçait  au-dessous  de  lui.  Et 
ce  déplacement,  il  le  rendit  sensible  par  un  moyen  ingénieux.  Il  présen- 
tait à  la  masse  terminale  du  pendule,  taillée  en  pointe,  de  petits  tas  de 
sable.  La  pointe  démolissait  successivement  ces  tas  de  sable.  C'était 


28 


LES   NOUVELLES   CONQUÊTES   DE   LA  SCIENCE 


évidemment  la  terre  qui,  en  se  déplaçant,  venait  présenter  les  petits 
amas  sablonneux  à  l'extrémité  du  pendule  qui,  lui-môme,  ne  sortait 
pas  de  son  plan. 

Celte  expérience  fit  grand  bruit  dans  Paris;  elle  fut  bientôt  trans- 
portée de  la  maison  de  la  rue  d'Àssas  à  l'Observatoire,  dans  la  grande 
salle  de  la  Méridienne. 

Le  président  de  la  République,  le  prince  Louis-Napoléon,  informé  de 
cette  belle  découverte,  voulut  qu'elle  fût  répétée  magnifiquement.  C'est 
à  l'intérieur  du  Panthéon,  sous  la  coupole,  que  fut  installé,  au  mois  de 
février  1851,  le  pendule  de  Léon  Foucault.  Le  point  de  suspension  à  la 
voûte,  de  l'extrémité  de  cette  interminable  tige,  était,  comme  nous  l'avons 
déjà  dit,  un  chef-d'œuvre  d'art  et  de  précision,  dû  à  Gustave  Froment. 
Des  monticules  de  sable  humide,  installés  sur  une  petite  galerie  circulaire, 
recevaient,  à  chaque  oscillation,  le  choc  d'une  pointe  fixée  à  la  boule  du 
pendule.  À  chaque  retour  du  pendule,  la  brèche  ainsi  formée  s'agrandissait 
de  quelques  millimètres,  vers  la  gauche  de  l'observateur.  Par  ce  remar- 
quable artifice,  l'habile  expérimentateur  rendait  sensible  à  tous  les  yeux 
le  sens  invariable  suivant  lequel  se  produit  le  mouvement  de  la  terre. 

L'histoire  de  la  science  contemporaine  compte  bien  peu  d'exemples 
d'une  expérience  ayant  aussi  vivement  frappé  l'esprit  du  public  et  celui 
des  savants.  Ce  fut,  en  France,  un  succès  populaire  pour  l'auteur,  et  à 
l'étranger,  un  concert  unanime  d'admiration  et  d'éloges. 

La  démonstration  qu'il  donnait  du  mouvement  de  la  terre  par  cet 
imposant  système,  Léon  Foucault  la  reproduisit,  en  1852,  dans  un 
appareil,  de  dimensions  ordinaires,  qui  est  aujourd'hui  classique  dans 
les  cabinets  de  physique  et  dans  les  écoles,  et  que  l'on  désigne  sous  le 
nom  de  gyroscope. 

De  nouveaux  travaux,  qu'il  publia  sur  la  chaleur  et  le  magnétisme, 
achevèrent  de  faire  connaître  Léon  Foucault  comme  un  savant  de  premier 
ordre. 

Dès  lors,  les  distinctions  lui  arrivèrent  de  tous  les  côtés.  Tandis  que 
la  Société  royale  de  Londres  lui  décernait  la  médaille  de  Copley,  il  en- 
trait, en  qualité  de  physicien,  à  l'Observatoire  de  Paris,  en  1855. 

C'est  vers  cette  époque  qu'il  imagina  une  expérience  extrêmement 
remarquable,  aujourd'hui  décrite  dans  tous  les  Traités  de  physique,  et 
qui  consiste  à  mettre  en  évidence,  par  un  exemple  qui  frappe  les  yeux, 
la  conversion  du  travail  mécanique  en  chaleur.  Dans  cette  expérience, 
éminemment  propre  à  mettre  en  évidence  la  grande  théorie  moderne 
de  la  conversion  mutuelle  des  forces  les  unes  dans  les  autres,  on  pro- 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  3! 

thiit    une    température  très    élevée,  à  l'aide    d'un   simple  aimant. 

Prenant  au  sérieux  son  rôle  de  physicien  de  l'Observatoire,  Léon  Fou- 
cault s'ingénia  à  perfectionner  les  instruments  de  physique  de  cet  éta- 
blissement. Adaptant  au  télescope  à  réflexion  des  miroirs  a.gentés  par 
un  procédé  à  lui,  il  donna  à  cet  instrument  beaucoup  de  puissance  et  de 
netteté.  Puis,  il  changea  la  forme  de  ces  miroirs  :  de  sphérique  qu'elle 
était,  il  la  fit  parabolique,  prouvant  qu'on  obtenait  ainsi  de  meilleurs 
effets.  Il  surveillait  tous  les  détails  de  la  fabrication  de  ces  miroirs,  et 
inventait  un  procédé  pour  reconnaître  s'ils  avaient  bien  la  forme  voulue. 

Ces  travaux  désignaient  Léon  Foucault  pour  remplir  une  place,  de 
création  récente,  au  Bureau  des  Longitudes  :  il  obtint  cette  place, 
en  1862. 

C'est  alors  que,  reprenant  un  projet  annoncé  en  1850,  il  mesura 
directement  la  vitesse  de  la  lumière,  à  l'aide  de  l'appareil  à  miroirs 
tournants.  Il  reconnut  que  cette  vitesse  était  de  298  millions  de  mètres 
par  seconde,  et  non  de  508  millions,  comme  on  l'avait  cru  jusqu'alors. 

Léon  Foucault  remplaça  Clapeyron  à  l'Académie  des  sciences,  en  jan- 
vier 1865. 

Ce  ne  fut  pas,  d'ailleurs,  sans  une  très  longue  attente  qu'il  fut  admis 
dans  l'illustre  aréopage.  Ses  travaux,  universellement  admirés,  marquaient 
depuis  longtemps  sa  place  dans  la  section  de  physique  de  l'Institut. 
Mais  il  avait  remplacé  le  Dr  Donné  dans  la  rédaction  du  feuilleton 
scientifique  du  Journal  des  Débats,  et  l'indépendance  de  ses  jugements, 
en  ce  qui  concerne  les  travaux  scientifiques  qu'il  avait  mission  de  faire 
connaître  au  public,  ne  lui  avait  pas  créé  des  appuis  parmi  les  mem- 
bres de  l'Institut.  Ce  fut  par  un  concours  de  circonstances  inattendues, 
qu'il  fut  admis  aux  honneurs  du  fauteuil  académique,  où  il  ne  devait, 
d'ailleurs,  siéger  que  peu  d'années. 

Ce  qui  fait  le  mérite  de  Léon  Foucault,  c'est  la  grande  originalité 
de  son  esprit  scientifique.  Aucune  de  nos  grandes  écoles  ne  l'avait 
formé;  aucun  maître  ne  l'avait  guidé;  aucune  théorie,  aucune  formule 
toute  faite,  ne  s'étaient  imposées  à  son  esprit.  Il  restait  constamment  lui- 
même.  Doué  du  génie  inventif  par  excellence,  il  a  usé  sa  vie  à  chercher 
et  h  trouver  des  solutions  aux  problèmes  les  plus  divers,  passant,  avec 
une  étonnante  facilité,  des  questions  de  physique  à  celles  de  mécanique. 

En  raison  même  de  cette  ardeur  d'esprit  qui  le  poussait  toujours  en 
avant,  il  prenait  rarement  la  peine  d'exposer  les  principes  qui  l'avaient 
guidé  dans  ses  recherches,  et  bien  qu'il  maniât  très  facilement  la  plume, 
il  n'a  laissé  aucun  ouvrage.  C'était  par  une  sorte  de  tour  particulier  de  son 


32 


LES  NOUVELLES   CONQUÊTES   DE   LÀ  SCIENCE 


esprit,  qu'il  dédaignait  le  secours  du  calcul.  Contrairement  aux  principes 
de  la  majorité  des  physiciens,  il  entendait  ne  demander  qu'à  l'expérience 
seule  des  conclusions  que  l'on  tire,  d'ordinaire,  par  la  voie  des  mathémati- 
ques, d'un  fait,  une  fois  bien  acquis  par  l'expérience.  Ce  que  la  plupart 
des  physiciens  auraient  déduit  simplement  des  résultats  de  l'analyse  algé- 
brique, ou  intégrale,  il  s'attachait,  lui,  à  le  découvrir  directement,  par  l'ex- 
périence. 

On  ne  saurait  prononcer  avec  assurance  sur  les  avantages  d'une  telle 
marche  dans  la  voie  des  découvertes  scientifiques.  Ce  qui  est  certain, 
toutefois,  c'est  que  ce  mépris  du  calcul  obligeait  Léon  Foucault  à  de 
prodigieux  efforts  de  réflexion,  d'observation  et  de  mémoire. 

Cette  perpétuelle  tension  d'esprit,  qui  faisait  succéder  des  nuits  sans  som- 
meil à  des  jours  sans  repos,  devait  finir  par  briser  son  intelligence  et 
son  corps. 

Le  10  juillet  1867,  dans  la  force  de  l'âge  et  du  talent,  Léon  Fou- 
cault fut  frappé  d'une  attaque  d'apoplexie.  Les  premiers  symptômes  de 
la  paralysie  s'annoncèrent,  chez  lui,  par  un  engourdissement  de  la 
main,  qui  l'empêchait  de  signer  son  nom.  Dès  la  première  heure,  il  se 
sentit  perdu.  Il  avait  trop  de  connaissances  en  médecine  pour  se  faire  illu- 
sion sur  le  sort  qui  l'attendait.  Bientôt,  la  langue  s'embarrassa  ; 
ensuite  la  vue  fut  abolie.  Tout  ce  qui  sert  à  la  manifestation  extérieure 
de  la  pensée,  lui  faisait  défaut,  alors  que  son  intelligence  demeurait 
intacte. 

L'infortuné  savant  eut  donc  la  douleur  de  se  voir  mourir  peu  à  peu,  et 
d'assister  à  la  destruction  partielle  de  son  être.  Il  vit  s'éteindre  graduel- 
lement cette  lumière  intérieure,  qui  avait  brillé  d'un  si  vif  éclat,  et  qui 
l'avait  classé  parmi  les  gloires  de  la  science  française.  Ses  amis,  ses 
parents,  assistaient,  avec  un  morne  chagrin,  aux  efforts  qu'il  faisait  pour 
exprimer,  par  quelques  mots  incohérents,  le  désespoir  de  son  âme. 
«  Mon  Dieu!  mon  Dieu!  que  vous  ai-je  fait?  »  s'écriait-il,  quelquefois,  à 
travers  mille  difficultés.  Mais  le  plus  souvent,  un  seul  mot  s'échappait  de 
ses  lèvres  contractées,  et  ce  mot  c'était:  «  Malheur!  » 

Le  11  février  1868,  Dieu  mit  un  terme  à  son  long  martyre.  Léon  Fou- 
cault  expira,  en  prononçant  encore  le  mot  funeste:  «  Malheur!  ► 


IV 


Invention  de  la  bougie  électrique.  —  La  vie  et  les  travaux  de  M.  Paul  Jablochkoff.  — 
Description  de  la  bougie  électrique.  —  Applications  réalisées  en  1876,  1878  et 
1879,  de  l'éclairage  électrique  avec  le  système  Jablochkoff. 

En  1868,  à  l'époque  de  la  mort  de  Léon  Foucault,  la  question  de  l'éclai- 
rage par  l'électricité  était  encore  peu  avancée.  L'application  de  la  machine 
magnéto-électrique  de  la  Compagnie  l'Alliance,  au  moyen  de  laquelle  on 
produit  de  l'électricité  sans  l'emploi  de  pile  voltaïque,  et  par  le  seul 
effet  de  la  transformation  en  électricité  du  mouvement  de  fils  conducteurs 
tournant  autour  d'aimants  naturels,  avait  sans  doute  prouvé  que  l'on 
pouvait  engendrer  de  la  lumière  dans  des  conditions  très  pratiques;  mais 
le  défaut  de  l'éclairage  électrique,  chose  singulière!  résidait  dans  sa  puis- 
sance même.  Le  singulier  reproche  que  quelques  opposants  aveugles 
avaient  adressé  au  gaz,  à  l'époque  de  ses  débuts,  celui  d'éclairer  trop, 
était  le  principal  argument  que  l'on  présentait  contre  l'éclairage  élec- 
trique. On  l'accusait  de  donner  une  lumière  éblouissante.  On  regrettait  de 
ne  pouvoir  distribuer  en  un  certain  nombre  de  modestes  flambeaux  cet 
étincelant  foyer  :  on  aurait  voulu  pouvoir  le  diviser  en  petites  masses 
éclairantes,  de  la  seule  force  d'une  lampe  Carcel.  Mais  aucun  moyen 
n'avait  encore  été  trouvé  pour  transformer  cette  magnifique  source  lumi- 
neuse en  un  éclairage  domestique,  de  nature  à  s'introduire  dans  les  maisons 
et  les  appartements.  La  lumière  électrique  recevait  quelques  applications; 
mais  tout  se  bornait  à  l'éclairage  des  chantiers  de  travaux,  pendant  la 
nuit,  ou  à  des  éclairages  de  gala,  dans  les  nuits  de  fête,  chez  les  ambas- 
sadeurs et  les  banquiers. 

Le  régulateur  Serrin  servait  à  effectuer  ce  mode  d'éclairage,  dans  les 
rares  occasions  où  l'on  y  avait  recours,  et  les  éléments  de  Bunsen  étaient 
les  générateurs  de  l'électricité. 

Mais  tous  les  régulateurs  de  lumière  électrique  sont  coûteux,  délicats, 
et  ne  peuvent  être  maniés  que  par  des  physiciens  de  profession. 

Aussi  les  appréciations  des  savants  concernant  l'avenir  de  la  lumière 
i.  5 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


électrique,  étaient-elles  fort  peu  encourageantes.  Nous  n'en  voulons 
pour  preuve  que  le  jugement  que  portaient  deux  physiciens  de  mérite, 
MM.  Boutan  et  d'Almeida,  sur  l'utilité  de  l'éclairage  électrique,  dans  leur 
Cours  de  physique,  publié  en  1869: 

«  La  lumière  do  l'arc  voltaïque  a  été  bien  souvent  essayée  pour  l'éclairage  des 
villes,  disent  ces  auteurs,  et  jusqu'ici  elle  l'a  été  sans  succès...  Ces  petits  soleils 
disséminés  sur  les  places  et  dans  les  carrefours,  fatigueront  les  habitants,  éblouis 
par  l'éclat  insupportable  d'une  lumière  aussi  vive.  On  demandera  à  revenir  immé- 
diatement au  mode  actuel  d'éclairage.  On  pourrait,  à  la  vérité,  amortir  l'éclat  par 
des  verres  dépolis  ;  mais  alors  la  perte  serait  considérable,  et  comme  la  production 
d'électricité  est  très  coûteuse,  nous  ne  voyons  pas  trop  l'avantage  qu'il  y  aurait  à 
substituer  cette  lumière  affaiblie  à  celle  du  gaz.  » 

Pauvres  MM.  Boutan  et  d'Almeida  !  vous  étiez  mauvais  prophètes  !  Un 
intervalle  de  quelques  années  devait  démentir  vos  prévisions. 

C'est  en  1876  qu'un  véritable  coup  de  théâtre  se  produisit  dans  la 
question  de  l'éclairage  électrique,  et  qu'une  révolution,  dans  la  bonne 
acception  du  mot,  se  fit  dans  cette  industrie  savante.  Pendant  que  les 
électriciens  s'évertuaient  à  perfectionner  les  régulateurs  de  lumière,  dont 
le  nombre  s'accroissait  ious  les  jours,  sans  aucun  profit,  une  invention 
du  caractère  le  plus  original,  surgit,  et  vint  rejeter  dans  l'ombre  tous 
ces  appareils  mécaniques. 

D'où  nous  venait  la  bougie  électrique,  où  avait-elle  pris  naissance? 

C'est  du  nord  aujourd'hui  que  nous  vient  la  lumière. 

Ce  vers  de  Voltaire  s'applique  parfaitement  à  l'origine  de  la  découverte 
dont  nous  parlons.  C'est,  en  effet,  la  Russie  qui  apporta  au  reste  de 
l'Europe  le  précieux  et  nouveau  flambeau  qui,  par  sa  simplicité  et  son 
cachet  usuel,  mérite  parfaitement  le  nom  de  bougie  électrique  que  lui 
donna  l'inventeur. 

La  bougie  électrique  supprime  toute  espèce  de  mécanisme.  Plus  de 
rouages  d'horlogerie,  plus  d'électro-aimant,  aucun  de  ces  engins  de  cuivre, 
de  fer  et  d'acier,  qui  compliquent  l'éclairage.  Le  charbon  brûle  de  haut 
en  bas,  régulièrement,  tranquillement,  comme  une  bougie,  et  sans  autre 
secours  que  lui-même. 

Cette  invention  parut  une  merveille,  et  elle  était,  en  effet,  merveilleuse. 
A  son  apparition,  l'industrie  de  l'éclairage  électrique  fut  créée,  pour  ainsi 
dire,  tout  d'un  coup.  Les  hommes  de  finances,  qui,  jusque-là,  avaient 
considéré  avec  indifférence  l'industrie  de  la  lumière  électrique,  entrèrent, 
avec  une  ardeur  sans  égale  dans  la  nouvelle  carrière  qui  leur  était  ou- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  55 

verte.  Grâce  aux  capitaux  dont  on  put  aussitôt  disposer  pour  son  exploi- 
tation, la  bougie  électrique  servit  à  l'éclairage  dans  certain  nombre  de 
magasins,  d'établissements  publics  et  de  lieux  de  réunion,  sans  parler 
des  places  publiques  et  des  chantiers  de  travaux.  La  bougie  élec- 
trique forçait  les  portes  qui  étaient  restées  fermées  devant  les  régula- 
teurs. 

C'est  la  Russie,  disons-nous,  qui  avait  fait  à  l'Europe  ce  magnifique 
présent  de  la  science  et  de  l'industrie.  C'est,  en  effet,  à  un  savant  russe, 
à  M.  Paul  Jablocbkoff,  qu'est  due  l'invention  de  la  bougie  électrique. 

M.  Paul  Jablochkoff  est  né  à  Serdobsk  (gouvernement  de  Saratow),  le 
14  septembre  1847.  Il  appartient  à  une  famille  distinguée,  en  possession 
d'une  certaine  aisance.  Son  père  était  conseiller  municipal  et  membre  du 
Conseil  général  de  sa  province.  Son  frère  était,  à  l'âge  de  28  ans,  lieu- 
tenant-colonel du  génie,  et  il  avait  fait  partie,  en  qualité  d'ingénieur,  de 
l'expédition  qui  fut  conduite  dans  l'Asie  centrale  par  l'illustre  Solokef, 
le  héros  moscovite,  dont  sa  patrie  déplore  encore  la  perle.  Le  lieutenant- 
colonel  Jablochkoff  périt  glorieusement,  sur  le  champ  de  bataille,  pendant 
cette  expédition. 

Destiné,  comme  son  frère,  au  métier  des  armes,  le  jeune  Paul  Jabloch- 
koff fit  ses  études  à  l'Ecole  du  génie  militaire  de  Saint-Pétersbourg.  Il  en 
sortit,  en  1866,  à  l'âge  de  19  ans,  avec  le  grade  de  lieutenant,  dans  le 
5e  régiment  de  sapeurs,  qui  tenait  garnison  à  Kiew. 

Comme  il  manifestait  déjà  un  goût  décidé  pour  les  sciences,  il  fut 
envoyé  à  l'Ecole  militaire  galvano-technique,  établissement  que  le  gouver- 
nement russe  a  créé  pour  former  les  officiers  qui  auront  à  accomplir,  au 
régiment,  des  travaux  nécessitant  des  connaissances  spéciales  en  physique 
ou  en  mécanique.  Entré  dans  cette  école  en  1868,  M.  Paul  Jablochkoff 
la  quitta,  après  avoir  terminé  les  études  auxquelles  on  y  est  astreint,  et 
il  retourna  dans  son  régiment  de  sapeurs,  pour  y  faire  le  service  qui  est 
obligatoire  pour  les  officiers  sortis  de  cette  école. 

Son  service  militaire  dura  deux  ans.  Il  avait  la  double  qualité  de  chef 
de  la  compagnie  des  mines  galvaniques  et  d'aide  de  camp  de  régiment, 
grade  particulier  à  l'armée  russe. 

Dans  la  compagnie  des  mines  galvaniques,  le  jeune  officier  commença 
de  s'initier,  par  la  voie  pratique,  aux  phénomènes  généraux  de  l'électricité. 
Ses  aptitudes  pour  les  sciences,  particulièrement  pour  l'électricité,  ayant 
été  remarquées  de  ses  chefs,  il  fut  appelé,  en  1871,  à  la  direction  géné- 
rale des  télégraphes  de  Moscou  à  Koursk. 

Comme  directeur  d'une  ligne  télégraphique  assez  étendue,  M.  Jablochkoff 


56  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

eut  à  sa  disposition  les  ateliers  où  se  construisaient  et  se  réparaient 
tous  les  appareils  télégraphiques;  ce  qui  lui  permit  d'étudier  de  près 
l'électricité,  au  point  de  vue  pratique.  C'est  alors  qu'il  commença  de 
s'intéresser  au  perfectionnement  de  l'éclairage  électrique,  question  qui 
occupait  un  certain  nombre  de  physiciens  de  l'Europe. 

Son  attention  fut  particulièrement  appelée  sur  la  nécessité  de  perfec- 
tionner ou  de  supprimer  les  régulateurs  de  la  lumière  voltaïque,  dans  une 
circonstance  qu'il  est  intéressant  de  rapporter. 

En  1872,  le  parti  nihiliste  russe  n'inspirait  pas  encore  sans  doute 
toutes  les  appréhensions  qu'il  devait  faire  naître  et  justifier  plus  tard  par 
d'horribles  attentats,  cependant  il  commençait  à  éveiller  assez  de 
craintes  pour  que  l'on  jugeât  prudent  de  veiller  sur  les  jours  de  l'Empe- 
reur. Lorsque  Alexandre  II  voyageait  sur  la  ligne  de  Moscou  à  Koursk, 
ordre  était  donné  d'éclairer  la  voie,  à  grande  distance  en  avant,  par  un 
foyer  électrique.  Comme  directeur  de  la  ligne  télégraphique  entre  ces 
deux  villes,  M.  Jablochkoff  était  chargé  d'installer  et  de  surveiller  l'appareil 
d'éclairage  de  la  voie,  et  quand  le  train  impérial  voyageait,  pourvu  de  ce 
puissant  moyen  d'éclairage  (fig.  9),  il  se  plaçait  sur  la  ocomotive, 
en  tête  du  train,  à  côté  du  mécanicien. 

Ainsi  exposé  aux  chocs  et  trépidations  du  convoi,  le  régulateur  de  la 
lumière  électrique  était  soumis  à  une  rude  épreuve,  et  il  n'en  sortait  pas 
toujours  à  son  avantage.  M.  Jablochkoff  était  obligé  de  porter  souvent 
remède  aux  dérangements  de  son  mécanisme.  11  est  donc  probable  que  ce  fut 
la  conviction,  qui  entra  alors  profondément  dans  son  esprit,  de  l'insuffi- 
sance des  régulateurs  de  lumière,  qui  amena  notre  jeune  physicien  à  l'idéi 
de  supprimer  un  engin  par  trop  délicat. 

En  1875,  M.  Jablochkoff  prit  la  grave  résolution  de  renoncer  à  son 
emploi  dans  le  service  télégraphique,  pour  s'adonner  à  des  recherches 
scientifiques,  dont  la  pensée  l'occupait  sans  cesse.  C'est  en  vain  que 
l'administration  voulut  retenir  un  employé  dont  la  supériorité  était  re- 
connue. Il  résista  à  toutes  les  offres  qui  lui  étaient  faites.  Son  inten- 
tion était  de  se  perfectionner  dans  la  connaissance  de  l'électricité,  pour 
mener  à  bien  un  système  tout  nouveau  qu'il  entrevoyait  et  qui  con- 
sistait à  faire  brûler  sans  aucun  appareil  les  charbons  de  l'arc  voltaïque 
consacrés  à  l'éclairage. 

L'Amérique  préparait  alors  son  Exposition  universelle  de  Philadelphie, 
et  l'on  annonçait  que  l'on  y  verrait  des  merveilles.  La  promesse  ne  fut, 
d'ailleurs,  aucunement  justifiée,  car  l'Exposition  de  Philadelphie  de  1876 
fut  assez  médiocre.  Elie  avait  toutefois  excité,  par  avance,  de  grandes 


ii 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  59 

espérances  à  l'étranger.  M.  Jablochkoff  résolut  de  se  rendre  à  Philadel- 
phie, pour  y  étudier  l'état  et  les  ressources  de  l'éclairage  par  l'électricité. 

Pour  un  Russe,  Paris  est  sur  le  chemin  de  l'Amérique.  M.  Jablochkoff 
s'arrêta  donc  à  Paris,  avant  de  s'embarquer  pour  le  Nouveau  Monde. 

On  raconte  que  plus  d'un  peintre  ou  d'un  antiquaire,  arrivés  à 
Rome,  pour  y  faire  un  séjour  d'une  semaine,  pendant  le  cours  d'un 
voyage  en  Italie,  n'ont  plus  quitté  la  ville  éternelle,  séduits  par  l'abon- 
dance et  l'intérêt  des  richesses  de  toute  sorte  qu'elle  leur  offrait  Ainsi 
il  advint  à  M.  Jablochkoff,  qui,  s'arrètant  à  Paris  pour  quelques  jours, 
n'en  est  plus  sorti.  La  capitale  de  la  France  présentait  au  savant  voya- 
geur en  quête  d'études  techniques,  ce  que  nulle  autre  cité  des  deux 
mondes  n'aurait  pu  lui  offrir,  et  Philadelphie  était  bien  loin  de  réunir, 
en  ce  qui  concerne  l'électricité  et  les  arts  qui  s'y  rattachent,  les 
ressources  que  Paris  renferme. 

C'est  ce  que  fit  comprendre  à  M.  Jablochkoff  le  chef  de  la  maison  Bré- 
guet,  avec  lequel  le  voyageur  russe  s'était  mis  en  rapport,  dès  son  arrivée  à 
Paris.  Il  y  avait  en  ce  moment,  à  Londres,  une  exposition  nationale  d'appa- 
reils scientifiques  :  M.  Bréguet  offrit  à  l'ingénieur  russe  d'aller  représenter 
sa  maison  à  cette  Exposition.  C'était  pour  notre  jeune  physicien  la  meil- 
leure manière  de  s'initier  à  l'état  de  la  question  qu'il  voulait  étudier,  et 
au  lieu  d'un  coûteux  voyage  dans  le  Nouveau-Monde,  il  trouvait  une  juste 
rémunération  de  son  temps  et  de  son  travail 

L'Exposition  américaine  fut  donc  oubliée;  Londres  prit  la  place  de  Phi- 
ladelphie. 

Ayant  accompli  à  Londres  l'office  que  lui  avait  confié  M.  Bréguet, 
M.  Jablochkoff  revint  à  Paris,  et  il  se  trouva  naturellement  dans  les  meil- 
leurs rapports  avec  le  savant  physicien-constructeur,  digne  héritier  d'un 
nom  célèbre.  M.  Bréguet  mit  ses  ateliers  à  la  disposition  de  M.  Jablochkoff, 
pour  perfectionner  une  invention  dont  il  avait  apporté  avec  lui  l'idée,  mais 
qui  attendait  encore  son  complément.  C'est  ce  que  l'on  va  comprendre,  et 
l'on  verra,  en  même  temps,  par  quelle  suite  d'observations  M.  Jablochkoff  a 
réalisé  sa  découverte. 

Voulant  supprimer  toute  espèce  de  mécanisme  dans  l'éclairage  par  l'élec- 
tricité, désirant  rendre  inutile  un  régulateur  quelconque,  et  faire  brûler 
l'arc  lumineux  qui  jaillit  entre  les  deux  conducteurs  comme  brûle  une 
bougie  ou  une  chandelle,  M.  Jablochkoff  avait  eu  une  idée  qui  m'a  person- 
nellement —  et  je  ne  crois  pas  être  le  seul  —  frappé  d'admiration,  quand 
j'en  ai  eu  connaissance  pour  la  première  fois.  Il  avait  eu  la  pensée  de  dis- 
poser les  deux  baguettes  de  charbon  parallèlement  en  face  l'une  de  l'autre,  en 


Ad  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

les  séparant  par  une  substance  devenant,  à  la  chaleur  rouge,  conductrice 
de  l'électricité,  telle  que  le  kaolin  ou  le  plâtre,  et  de  faire  décharger  le 
courant  électrique  entre  les  extrémités  supérieures  des  deux  charbons.  Le 
kaolin,  ou  le  plâtre,  fondent,  par  la  température  prodigieusement  élevée  du 
foyer  électrique.  Dès  lors,  à  mesure  que  les  charbons  s'usent  par  leur  com- 
bustion à  l'air,  le  plâtre  qui  les  sépare  fond  également,  se  volatilise,  et  dis- 
paraît; de  sorte  que  les  deux  baguettes  de  charbon  brûlent  régulièrement 
et  de  haut  en  bas,  comme  une  chandelle  ou  une  bougie.  De  là  le  nom  de 
bougie  électrique,  parfaitement  justifié,  de  litre  et  de  fait. 

Evidemment  l'idée  est  charmante.  Seulement  —  il  y  a  un  seulement, 
et  il  est  grave  —  les  deux  charbons  ne  brûlent  pas  avec  la  même  vitesse. 
Tous  les  électriciens  savent  depuis  longtemps  que  dans  l'éclairage  électrique 
par  les  cônes  de  charbon,  le  charbon  attaché  au  pôle  positif  brûle 
deux  fois  plus  vite  que  le  charbon  négatif.  C'est  ce  qui  arrivait  avec  la 
bougie  de  M.  Jablochkoff.  Le  charbon  positif  s'usant  plus  rapidement,  que 
le  charbon  opposé,  les  deux  pointes  libres  n'étaient  bientôt  plus  en 
regard  l'une  de  l'autre,  et  le  courant  électrique  ne  passait  plus  :  la  bougie 
s'éteignait,  et  de  cet  inconvénient  fondamental  M.  Jablochkoff  n'avait 
jamais  pu  triompher. 

C'est  dans  les  ateliers  de  M.  Bréguet  qu'il  trouva,  après  huit  mois  d'ex- 
périences, la  solution  qu'il  cherchait.  La  machine  magnéto-électrique,  dite 
de  la  Compagnie  ï Alliance,  qui  sert  à  engendrer  l'électricité  au  moyen  d'un 
assemblage  de  fils  conducteurs  tournant  autour  d'aimants  naturels,  donne 
des  courants  alternatifs.  Quand  l'électricité  est  employée  à  faire  naître  de 
la  lumière,  le  courant  qui  traverse  les  deux  charbons,  est  tantôt  positif  et 
tantôt  négatif.  Ce  système  était  le  salut  dans  le  cas  de  M.  Jablochkoff,  et 
l'inventeur  le  comprit  dès  qu'il  fut  initié  au  jeu  de  la  machine  magné- 
to-électrique de  la  Compagnie  l'Alliance.  En  se  servant,  pour  composer 
l'arc  voltaïque,  de  cette  machine,  au  lieu  d'une  pile  de  Bunsen,  on  ob- 
tenait une  usure  égale  des  deux  charbons,  parce  que  chaque  charbon  re- 
cevant alternativement  les  deux  courants  contraires,  les  deux  pointes 
brûlaient  avec  la  même  vitesse,  sans  que  le  circuit  électrique  fût  jamais 
interrompu. 

Ainsi  fut  portée  à  sa  perfection,  par  l'inventeur,  la  bougie  électrique. 

La  bougie  Jablochkoff  se  compose,  en  résumé,  de  deux  baguettes  de 
charbon  placées  parallèlement  l'une  à  côté  de  l'autre,  à  une  distance  con- 
venable, et  qui  dépend  de  l'intensité  de  la  source  électrique.  Ces  charbons 
sont  séparés  par  une  matière  isolante,  fusible  et  volatile,  c'est-à-dire  par 
du  kaolin  ou  du  plâtre,  ce  qui  donne  au  tout  l'apparence  d'une  bougie. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  J.\ 

L'extrémité  des  deux  charbons  est  seule  visible.  Ces  deux  extrémités  sont 
donc  comme  deux  mèches  de  bougies,  placées  en  regard  l'une  de  l'autre. 


C'est  entre  les  deux  extrémités  libres  que  jaillit  l'arc  voltaïque,  lorsqu'on 
met  les  deux  extrémités  inférieures  en  communication  avec  le  courant 

U  6 


42 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


électrique  (fîg.  11).  A  mesure  que  les  charbons  brûlent,  le  plâtre  qui 
les  entoure,  fond,  comme  le  corps  gras  d'une  bougie;  il  se  volatilise, 
et  laisse  ainsi  à  nu  continuellement  la  même  longueur  des  deux  char- 
bons, nécessaire  à  l'entretien  de  l'arc  lumineux. 

Il  suffit  donc  de  placer  cette  espèce  de  bougie  dans  le  lieu  qu'il  s'agit 
d'éclairer,  et  de  la  mettre  en  rapport  avec  la  source  électrique,  pour 

obtenir  l'effet  qu'on  produit 
avec  l'attirail  mécanique 
compliqué  d'un  régulateur 
de  lumière. 

Les  bougies  Jablochkoff 
sont  renfermées  dans  un 
globe  de  verre  dépoli,  qui 
a  pour  effet  d'atténuer  le 
trop  vif  éclat  de  l'arc 
électrique,  lequel,  vu  direc- 
tement, blesserait  les  yeux. 

Nous  représentons  dans 
la  figure  12  le  globe  de  verre 
qui  enveloppe  la  bougie  Ja- 
blochkoff, ainsi  que  le  dis- 
que sur  lequel  sont  posés 
les  porte-charbon. 

Chaque  porte  -  charbon 
consiste  simplement  en  un 
ressort  qui  presse  la  base 
de  la  bougie  contre  un  sup- 
port métallique. 

Cinq  ou  six  bougies  élec- 
triques,   avec   le  porte- 
charbon,  sont  placées  dans 
Fig.  1 1 .  —  bougie  j»blochkoff.  chaque  globe.  Quand  une 

des  bougies  est  consumée, 
une  autre  doit  la  remplacer,  et  il  ne  faut  pas  que  l'éclairage  soit  inter- 
rompu, pendant  l'instant  de  ce  remplacement.  A  cet  effet,  à  chaque  inter- 
valle d'une  heure  et  demie  environ,  un  surveillant  vient  faire  tourner  le 
disque  mobile  qui  supporte  les  bougies,  et  mettre,  par  ce  mouvement,  une 
bougie  nouvelle  en  communication  avec  le  courant  électrique. 
On  appelle  commutateur  h  disque  mobile  qui  permet,  par  son  déplacement, 


bougie    Jablochkoff  de 
ong  et  de 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  iô 

de  faire  communiquer  une  nouvelle  bougie  avec  le  courant.  C'est  avec  une 
clet  dont  il  est  porteur  que  le  surveillant  fait  marcher  le  commutateur. 

Toutefois,  la  nécessité  de  se  pourvoir  d'un  gardien  était  un  inconvénient. 
M.  Jablochkoff  est  parvenu,  grâce  à  une  ingénieuse  application  de  la  dilata- 
tion des  métaux  par  la  chaleur,  à  rendre  le  remplacement  des  char- 
bons automatique. 

Un  petit  levier  métallique  coudé 
porte  sur  la  partie  tout  à  fait 
inférieure  de  la  bougie.  Lorsque 
la  bougie  a  été  usée  jusqu'en  ce 
point,  la  tige  métallique  manque 
de  point  d'appui  ;  dès  lors, 
elle  bascule  et  vient  s'appliquer 
sur  la  bougie  suivante,  dans  la- 
quelle elle  fait  passer  le  courant. 
Une 

25  centimètres  de 
4  millimètres  de  large,  dure  une 
heure  et  demie.  La  couleur  de  la 
lumière  dépend  de  la  matière 
employée  pour  séparer  les  char- 
bons. Avec  le  kaolin,  la  lumière 
est  blanche;  avec  le  plâtre,  elle  est 
plus  ou  moins  rosée. 

Nous  ne  représentons  qu'une 
seule  bougie  dans  la  figure  ci- 
contre,  pour  simplifier  le  dessin; 
mais,  en  réalité,  comme  il  est 
dit  plus  haut,  chaque  globe  en- 
veloppe cinq  ou  six  bougies.  Le 
courant  passe  de  l'une  à  l'autre 
chaque  heure  et  demie;  soit  que 
le  gardien  vienne  pousser  à  la 
main  le  commutateur,  soit  que  le  commutateur  fonctionne  automatique- 
ment, par  le  moyen  mécanique  que  nous  venons  de  décrire. 

La  bougie  Jablochkoff,  qui  simplifiait  d'une  façon  inespérée  l'éclairage 
par  l'arc  voltaïque,  donna  une  impulsion  considérable  à  cette  branche  de 
l'industrie.  A  partir  de  l'année  1876,  date  de  la  découverte  du  physi- 
cien russe,  l'éclairage  électrique  prit  un  essor  qui  ne  devait  plus  s'arrêter. 


FlG.  12.           GLOBE  DE  LA  BODGIE  JABLOCHKOFF 

ET  DISQUE  MOBILE,  AVEC  SON  PORTE-CHARBON. 


44  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE   LA  SCIENCE 

Une  compagnie  financière  qui  s'était  formée  pour  exploiter  les  brevets 
de  M.  Jablochkoff,  avait  proposé  au  Conseil  municipal  de  la  ville  de  Paris 
d'éclairer,  par  ce  nouveau  procédé,  la  place  et  toute  l'Avenue  de  l'Opéra 
jusqu'au  Théâtre-Français,  pour  le  même  prix,  à  lumière  égale,  qui 
était  payé  à  la  Compagnie  du  gaz.  Le  Conseil  municipal  avait  accepté  cette 
offre;  de  sorte  que  le  51  mai  1878,  une  magnifique  rangée  de  candé- 
labres, portant  des  globes  Jablochkoff,  faisait  son  apparition  sur  la  place 
et  sur  l'Avenue  de  l'Opéra. 

L'éclairage  par  le  système  Jablochkoff  ainsi  établi  au  centre  du  plus 
beau  quartier  de  la  capitale,  vint  donner  la  preuve  de  sa  puissance  et 
de  ses  avantages.  Nous  entrerons  dans  un  autre  chapitre,  c'est-à-dire 
en  parlant  des  applications  diverses  de  l'éclairage  électrique,  dans  les 
détails  techniques  qui  concernent  l'installation  du  système  Jablochkoff 
à  l'Avenue  de  l'Opéra.  Nous  nous  contentons,  pour  le  moment,  de  signaler 
le  fait. 

La  démonstration,  que  donnait,  chaque  soir,  l'éclairage  électrique  de  la 
place  et  l'Avenue  de  l'Opéra,  porta  ses  fruits.  Bientôt,  des  magasins,  des 
ateliers,  plusieurs  places  ou  rues,  des  établissements  publics,  l'Hippodrome 
et  quelques  gares  de  chemins  de  fer,  furent  illuminés  par  le  nouveau  système. 

Les  magasins  du  Louvre  adoptèrent  les  premiers  ce  mode  d'éclairage. 
Le  danger  d'incendie  qui  est  inhérent  à  l'éclairage  au  gaz,  dans  des 
pièces  remplies  d'étoffes,  de  tissus  légers  et  de  toutes  sortes  d'objets 
inflammables,  était  la  principale  cause  qui  avait  décidé  le  propriétaire  de 
ces  vastes  magasins  de  confection  à  adopter  le  nouveau  moyen  d'éclai- 
rage. L'incendie  des  magasins  du  Grand-Condé,  la  même  catastrophe 
arrivée  aux  magasins  du  Grand-Monge,  et  plus  tard  à  ceux  du  Printemps, 
occasionnés  tous  par  le  gaz,  parlaient  éloquemment  en  faveur  d'un  procédé 
d'éclairage  dans  lequel  la  lumière,  contenue  dans  un  globe  de  verre, 
ne  peut  jamais  communiquer  au  dehors  ni  flamme,  ni  chaleur. 

L'éclairage  des  Magasins  du  Louvre  commença,  en  1878,  par  la 
rotonde  qui  porte  le  nom  de  Halle  Marengo.  Six  mois  après,  douze 
foyers  nouveaux  étaient  installés  dans  d'autres  salles  du  rez-de-chaussée. 
Le  chef  de  cet  établissement  prit  là  une  initiative,  qu'il  est  juste  de 
constater. 

Dans  certains  hôtels,  tels  que  l'hôtel  Continental  et  le  Grand-Hôtel,  le 
système  Jablochkoff  fut  également  adopté. 

A  l'Hôtel  Continental  (tig.  15),  la  lumière  électrique  fournie  par  les 
bougies  Jablochkoff  produisait  un  effet  éminemment  curieux  au  milieu 
des  ornements  et  des  peintures,  à  caractère  arabe,  do  la  Salle  mauresque. 


FlG.   13.  —  LA  SALLE  MAURESQUE  DE  L'ilÔTEL  OOSTI.VESTAL,  A  PARIS,  ÉCLAIRÉE  PAR  LES  LAMPES  JABLOCHKOFF. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  17 

Mais  l'effet  le  plus  artistique  fut  obtenu  dans  la  cour  du  Grand- 
Hôtel.  Au  milieu  de  cette  cour  est  un  grand  bassin  circulaire,  entouré 
d'une  bordure  de  fleurs  et  de  plantes  vertes  (fig.  14).  Du  centre  de  ce  bas- 


sin, un  peu  au-dessus  du  niveau  de  l'eau,  s'élève  un  socle,  supportant 
un  large  globe  opalin,  surmonté  lui-même  d'un  plateau  convexe.  Le 
tout  est  dominé  par  une  vasque  d'eau  qui  tombe  en  gerbes,  avec  pul- 


43  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIEiNCE 

vérisation  d'une  partie  de  liquide.  La  lumière  traversant  l'enveloppe 
d'opale  et  la  nappe  d'eau  qui  en  ruisselle,  produit  de  très  jolis  effets, 

On  fit,  à  Rome,  à  la  même  époque,  une  application  de  la  lumière  Ja- 
Jdochkoff  des  plus  intéressantes,  au  point  de  vue  artistique.  Nous  voulons 
parler  de  l'éclairage  du  Colisée. 

Le  Colisée  n'est  pas  la  plus  vaste  ruine  de  l'ancienne  Rome ,  car  les 
Thermes  de  Caracalla,  qui  pouvaient  recevoir  trois  mille  baigneurs  à  la 
fois,  et  dont  les  immenses  salles,  promenoirs,  piscines  et  galeries, 
occupent  autant  d'espace  qu'une  petite  ville,  lui  sont  bien  supé- 
rieurs en  étendue;  mais  c'est  le  plus  architectural  des  monuments  de 
l'antiquité.  Rien  ne  donne  mieux  l'idée  de  l'énorme  chiffre  de  la 
population  de  la  Rome  impériale,  que  ce  cirque  colossal  où  cent  mille 
spectateurs  trouvaient  à  s'asseoir  commodément.  Commencé,  sous  Vespa- 
sien,  inauguré  pendant  le  règne  de  son  fils,  Titus,  le  Colisée,  après 
avoir  subi,  au  temps  des  barbares  et  au  Moyen  âge,  les  plus  rudes  assauts, 
est  encore  debout  aujourd'hui,  ébréché  sans  doute,  mais  toujours  imposant 
et  superbe. 

Quand  on  embrasse  d'un  coup  d'œil  l'intérieur  de  cette  construction  mo- 
numentale, on  comprend  que  l'on  est  bien  en  présence  du  lieu  de  plaisirs 
d'un  peuple  cruel  et  pourtant  raffiné.  On  voit  encor  les  traces  du  vela- 
rium,  immense  tente,  composée  de  la  réunion  de  trois  cents  voiles  de 
navires,  que  manœuvrait  une  armée  de  marins,  et  qui  arrêtait  les  rayons 
du  soleil.  On  reconnaît  que  les  gradins  étaient  partagés  en  trois  étages,  et 
que  chaque  étage  était  desservi  par  des  galeries  voûtées,  servant  de  pro- 
menoirs pendant  les  intermèdes.  On  voit  lesvomitorii,  qui  laissaient  entrer 
et  sortir  librement  le  public,  pendant  toute  la  durée  du  spectacle  ou  des 
combats.  On  aperçoit  même  les  fenêtres  des  caves,  encore  garnies  de  bar- 
reaux, où  l'on  renfermait  les  bêtes  féroces.  Le  bas  peuple  se  logeait  au 
haut  de  l'édifice.  Les  gradins  du  milieu  appartenaient  au  gros  de  la  popula- 
tion :  jeunes  hommes  nouvellement  revêtus  de  la  robe  virile,  vestales 
au  long  voile,  nobles  dames,  sénateurs,  esclaves  et  affranchis.  Les  patri- 
ciens se  plaçaient  près  de  l'arène,  sur  une  estrade  aux  draperies  de 
pourpre. 

L'aspect  de  cette  arène  rappelle  involontairement  à  l'esprit  du  visiteur  ces 
tueries  d'hommes  que  les  consuls  ou  les  empereurs  offraient  à  une  multi- 
tude sanguinaire  et  blasée.  Les  scènes  de  carnage  et  de  mort,  la  vue  de  la 
souffrance  et  de  l'agonie,  étaient  les  distractions  favorites  des  Romains. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  40 

Pendant  l'inauguration  du  Colisée  de  Titus,  qui  dura  cent  jours,  dix  mille 
victimes  humaines  furent  livrées  aux  bêtes.  C'est  sur  ce  même  sol  que  les 
gladiateurs  combattaient  entre  eux,  sous  les  yeux  de  la  foule,  et  l'on  sait 


avec  quelle  joie  féroce  vingt  mille  mains  se  levaient,  vingt  mille  poitrines 
frémissantes  et  enivrées  jetaient  au  gladiateur  le  signal  d'immoler  son 
adversaire  vaincu  et  terrassé.  Plus  tard,  les  martyrs  chrétiens,  selon  le 
i.  7 


50  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

courage  ou  la  terreur  qu'ils  éprouvaient  devant  les  tigres  et  les  lions,  re- 
çurent les  applaudissements  ou  les  insultes  de  ce  peuple  sanguinaire. 

Le  mur  d'enceinte  du  Colisée  est  loin  de  s'être  conservé  intact.  Une 
portion  seule  possède  les  trois  étages  de  portiques  qui  formaient  l'ancien 
édifice.  Tout  le  reste  est  privé  du  dernier  rang  d'arcades,  et  le  pan  resté 
debout,  coupé  comme  par  un  coup  de  hache,  trace  sur  le  fond  du  ciel  une 
ligne  géométrique  nettement  accusée. 

Dans  cette  vaste  ruine,  tout  ce  qui  tient  à  l'homme  paraît  mesquin  dans 
son  essence  et  chétif  dans  ses  proportions.  On  s'abstient  d'y  parler,  car  la 
voix  humaine  y  produit  un  son  grêle  et  faux.  Quand  j'entrai  au  Colisée, 
pour  la  première  fois,  il  y  avait  dans  l'arène  une  chaire  à  prêcher  et  une 
guérite  de  factionnaire.  Cela  jurait  tellement  au  milieu  de  tant  de  ves- 
tiges de  l'antiquité,  que  j'aurais  voulu  faire  rentrer  sous  terre  la  chaire 
à  prêcher,  la  guérite  et  le  factionnaire.  Tout  ce  qui  ne  rappelle  pas  les 
souvenirs  classiques  est  ici  comme  une  note  discordante  dans  un  concert 
harmonieux. 

Mais  c'est  la  nuit  qu'il  faut  voir  le  Colisée;  car  il  prend  alors  un 
aspect  fantastique.  Les  pâles  rayons  delà  lune,  venant  éclairer  le  grandiose 
édifice,  l'entourent  d'une  auréole  d'argent  et  prêtent  à  ses  murailles 
démantelées  une  poésie  étrange.  Il  n'est  pas  de  spectacle  plus  solennel 
que  celui  de  ce  colosse  de  pierre  en  partie  perdus  dans  d'épaisse  ténèbres, 
en  partie  baigné  dans  la  molle  lueur  des  étoiles. 

L'art  est  très  heureusement  intervenu  pour  s'associer  au  sentiment 
d'admiration  qu'éveille  le  Colisée  contemplé  dans  la  sérénité  de  la  nuit.  11 
a  permis  d'accroître  et  de  provoquer  à  volonté  celte  heureuse  impres- 
sion de  l'âme  et  des  yeux.  A  la  lueur  trop  capricieuse  de  notre  satellite,  on 
a  substitué  la  clarté  de  l'arc  voltaïque,  diffusée  par  des  globes  opalins, 
qui  reproduisent  l'effet  du  clair  de  lune.  La  vue  de  la  masse  imposante  du 
Colisée  sur  lequel  se  jouent  les  blanches  lueurs  de  la  lumière  électrique, 
le  contraste  entre  cette  lumière  vigoureuse  et  les  noires  profondeurs 
de  l'ombre  dans  lesquelles  sont  plongés  les  gradins,  les  arceaux  et  les 
voûtes  de  l'antique  cirque  romain,  produisent  un  effet  saisissant.  Depuis 
1879,  époque  à  laquelle  on  en  fit  le  premier  essai,  on  donne  ce  spectacle 
aux  étrangers  et  touristes  qui  peuvent  s'offrir  ce  régal  des  yeux. 

La  mode  étant  établie  d'éclairer  magnifiquement  par  la  lumière  élec- 
trique les  salons  et  les  palais,  les  soirs  et  nuits  de  gala,  les  lampes, 
Jablochkoff  permirent  de  prodiguer  fastueusement  ce  mode  d'éclairage. 
On  a  conservé  en  Angleterre  le  souvenir  du  splendide  spectacle  que  pré- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  53 

scnta  le  château  de  Windsor,  résidence  de  la  reine  Victoria,  situé  à 
environ  trois  kilomètres  de  Londres,  sur  la  rive  droite  de  la  Tamise, 
pour  célébrer  le  mariage  du  prince  Léopold,  duc  d'Albany,  dernier  fils 
de  la  reine,  avec  la  princesse  de  Waldcck-Pyrmont,  sœur  de  la  reine 
de  Hollande. 

Pendant  la  soirée  4111  suivit  la  célébration  du  mariage,  la  lumière 
électrique  projetait  ses  brillants  éclats  sur  l'architecture  grandiose  du 
château  et  sur  les  pittoresques  sites  au  milieu  desquels  se  dresse  le  majes- 
tueux édifice.  Aucune  région  ne  pouvait  mieux  se  prêter  à  un  grand 
effet  d'éclairage  que  le  célèbre  château  royal  d'Angleterre.  Avec  ses 
dépendances,  ce  château  couvre  une  étendue  de  13  hectares.  11  est  bâti 
sur  une  colline  dominant  la  vallée  que  parcour  la  Tamise.  Ses  nombreuses 
terrasses,  ses  grands  murs,  se.  innombrable  tourelles  et  clochetons,  enfin 
la  tour  qui  le  surmonte,  offrent  l'aspect  le  plus  imposant  (fig.  16). 

A  l'intérieur  des  diverses  cours  du  château  on  avait  disposé  une  série 
de  lampes  Jablochkoff,  dépourvues  de  globe.  Leur  clarté  s'apercevait, 
par  transparence,  de  l'extérieur  à  travers  les  fenêtres  du  palais  ;  en  même 
temps  que  la  grande  silhouette  de  l'édifice  entier  profilait  au  loin  ses 
ombres  puissantes.  Un  énorme  foyer  électrique,  qui  avait  été  installé  sur 
la  plate-forme  du  donjon,  était  aperçu,  à  des  distances  considérables,  par 
tous  les  habitants  du  pays,  qui  n'oubliero-nt  pas  l'impression  que  produisait 
sur  eux  ce  soleil  de  la  nuit. 


V 


Modifications  apportées  au  système  de  la  bougie  Jablochkoff.  —  La  bougie  Wilde.  — 
La  bougie  Jamin.  —  La  lampe-soleil.  —  Le  système  Werdermann. 

La  bougie  Jablochkoff  a  été  diversement  modifiée  par  des  physiciens 
empressés  de  la  perfectionner,  et  bien  qu'aucun  des  systèmes  qu'on  lui  a 
opposés  n'ait  manifesté  de  supériorité  bien  marquée,  nous  devons  cepen- 
dant, pour  être  complet,  donner  une  idée  de  ces  nouvelles  dispositions. 

En  1879,  M.  Wilde,  physicien  constructeur  de  Manchester,  supprima  la 
matière  qui,  dans  la  bougie  Jablochkoff,  sépare  les  deux  charbons.  Les 
charbons  sont  placés  parallèlement,  simplement  séparés  l'un  de  l'autre 
par  une  couche  d'air,  c'est-à-dire  par  un  éloignement  de  quelques  mil- 
limètres. Un  petit  mécanisme,  fondé  sur  l'emploi  d'un  électro-aimant,  fait 
passer  l'électricité  de  l'un  à  l'autre  charbon  pour  les  allumer.  Lorsque  le 
courant  vollaïque  ne  passe  pas,  le  porte-charbon,  poussé  par  un  ressort, 
fait  appuyer  les  deux  baguettes  l'une  contre  l'autre.  Quand  le  circuit  est 
établi,  l'arc  jaillit  entre  les  deux  charbons;  l'électro-aimant  mis  en  action 
attire  l'armature  du  porte-charbon  et  éloigne  les  baguettes  l'une  de  l'autre. 
L'arc  éclairant  est  ainsi  établi.  Quand  le  courant  est  interrompu,  les  deux 
charbons  viennent  se  remettre  en  contact. 

La  bougie  Wilde  peût  brûler  de  haut  en  bas,  ce  qui  n'a  pas,  d'ailleurs, 
d'avantage  particulier. 

M.  Jamin  (de  l'Institut),  professeur  de  physique  à  la  Sorbonne,  a  repro- 
duit la  disposition  et  le  mode  d'allumage  de  la  lampe  Wilde,  c'est-à-dire  a 
supprimé  la  matière  qui  sépare  les  deux  charbons  dans  la  bougie  Jabloch- 
koff. Il  pose  simplement  les  deux  charbons  parallèlement  en  regard  l'un  de 
l'autre,  comme  le  fait  M.  Wilde,  en  laissant  entre  eux  une  distance  de 
quelques  millimètres. 

Ce  que  M.  Jamin  a  ajouté  à  la  lampe  Wilde  complique  ce  système,  sans 
grande  utilité. 

M.  Jamin  fait  circuler  plusieurs  fois  autour  des  charbons  le  courant 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  55 
électrique,  ce  qui  doit,  selon  lui,  maintenir  la  fixité  et  accroître  l'étendue 
du  point  lumineux.  Mais  cette  disposition,  reconnue  peu  utile,  est  Je  plu-; 
souvent  supprimée;  de  sorte  que  la  lampe  Jamin  actuelle  ne  diffère  pas 
sensiblement  de  la  lampe  Wilde.  Elle  est  enfermée  dans  un  long  man- 
chon de  verre,  d'un  effet  peu  gracieux. 

Nous  représentons  dans  la  figure  ci-dessous  la  lampe  Jamin  sans  son 


1 

1  i 

1       ■  M 

F'ig.  17  —  lampê  jAiiis. 


manchon  de  verre.  La  planche  qui  suit  montre  l'installation  de  ce  mode 
d'éclairage  dans  un  établissement  public,  un  café-concert. 

Une  disposition  particulière  de  la  bougie  Jablochkoff  a  été  réalisée,  en 
1881,  par  MM.  Bureau  et  Clerc,  qui  lui  donnèrent  le  nom  de  lampe-soleil, 
M.  Clerc  est  un  ancien  ingénieur  de  la  compagnie  Jablochkoff. 

Voici  la  disposition  de  la  lampe-soleil. 

Les  deux  charbons  (fig.  19)  sont  placés  obliquement  l'un  à  l'égard 


56  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

de  l'autre.  Us  sont  séparés  par  un  bloc  de  chaux,  dont  ils  émergent 
d'une  petite  quantité,  à  peu  près  comme  la  lame  d'acier  d'un  rabot  de 
menuisier  fait  saillie  hors  de  son  enveloppe  de  bois.  Le  tout  est  con- 


tenu dans  une  boîte  en  bois,  ouverte  par  le  bas,  suspendue  par  une  lige 
en  forme  de  fer  à  cheval,  à  laquelle  aboutissent  les  fils  conducteurs  du 
courant.  L'arc  voltaïque  jaillit  par  le  dessous  de  la  boîte,  avec  un  très  grand 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  57 

4 

éclat,  dû  à  la  fois  au  foyer  électrique  et  à  l'interposition,  dans  ce  même 
foyer,  du  bloc  de  chaux,  qui  augmente  encore  son  pouvoir  éclairant, 
ainsi  qu'il  arrive  avec  la  lumière  dite  oxy-hydrique,  dans  laquelle  un  frag- 
ment de  chaux  interposé  au  milieu  de  la  flamme  accroît  dans  des  propor- 
tions considérables  la  puissance  lumineuse  de  cette  flamme  (fig.  20, 
page  58) . 

La  lampe-soleil  a  l'avantage  de  donner  à  la  lumière  une  grande  fixité, 


Fig.  19.  —  lampe-soleil,  disposition  des  deux  chardons. 


ce  qui  n'arrive  pas  avec  les  bougies  Wilde  et  Jamin,  dans  lesquelles,  aucun 
corps  étranger  n'étant  interposé  entre  les  deux  charbons,  il  se  manifeste 
des  variations  d'éclat  par  le  rapprochement  fortuit  des  deux  baguettes  de 
charbon. 

La  lampe-soleil  parait  présenter  des  avantages  pour  l'application  de  l'é- 
clairage électrique  aux  salles  de  peinture  et  de  sculpture  dans  les  musées, 
quand  on  veut  prolonger  leur  exhibition  pendant  les  soirées. 

La  lampe-soleil  a  servi  à  effectuer  divers  grands  éclairages.  Nous  cîte- 
i.  s 


58  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

rons  l'essai  qui  en  a  été  fait  avec  succès  pour  éclairer  l'entrée  du  passage 
Jouffroy,  à  Paris.  La  figure  21  montre  cette  installation. 

En  Angleterre,  une  disposition  toute  spéciale  de  l'arc  voltaïque  éclairant 
a  obtenu  une  grande  faveur,  et  a  servi  à  populariser  l'éclairage  électrique 
dans  ce  pays.  Nous  voulons  parler  de  la  lampe  Werdermann. 

Un  physicien  français,  M.  Revnier,  avait  antérieurement  employé  une 
disposition  fort  analogue  à  celle  dont  M.  Werdermann  faisait  usage  en 


FlG.  20.  —  LAMPE-SOLEIL,   POSITION  DU  FOYER  RAYONNANT. 


Angleterre;  mais  les  deux  inventions  ayant  fusionné,  nous  les  décrirons 
sous  le  nom  commun  de  système  Werdermann. 

Une  baguette  métallique  est  mobile  à  l'intérieur  d'un  tube  métallique. 
Au  moyen  d'un  contrepoids  attaché  à  une  corde  qui  se  réfléchit  sur  une 
poulie,  cette  baguette  peut  élever  le  charbon,  par  le  seul  effet  de  son 
poids.  L'extrémité  supérieure  du  charbon  vient  buter  contre  un  disque 
de  cuivre,  qui  est  en  rapport  avec  le  pôle  négatif  de  la  pile  ou  du  géné- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  -  î,î) 

rateur  de  l'électricité,  tandis  que  le  tube  métallique  communique  avec  le 
pôle  positif.  Il  y  a  donc,  comme  le  montre  la  figure  22  (page  60),  contact 
continuel  entre  le  charbon  et  le  disque  de  cuivre.  Aucun    arc  ne  se 


produit;  seulement  le  charbon  qui  sert  à  obtenir  la  continuité  du  courant, 
est  porté  à  la  chaleur  rouge-blanc,  et  par  sa  vive  incandescence  constitue 
le  foyer  rayonnant. 


60  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LÀ  SCIENCE 

C'est  une  disposition,  on  le  remarquera,  essentiellement  différente  de 
toutes  celles  que  nous  venons  de  décrire,  et  dans  lesquelles  c'était  l'arc 
vollaïque  jaillissant  entre  les  deux  charbons  qui  produisait  la  lumière. 
Dans  le  système  Werdermann,  il  n'y  a  point  d'interruption  de  courant. 

Le  circuit  est  continu;  c'est  l'incandescence  du 
charbon  parcouru  par  le  courant  électrique  qui 
forme  le  point  lumineux. 

La  figure  ci-contre  représente  la  partie  essen- 
tielle de  la  lampe  Werdermann.  Le  charbon,  con- 
tenu dans  une  gaine,  est  poussé  de  bas  en  haut 
par  l'effet  d'un  poids  G,  et  d'une  corde  F  se  réflé- 
chissant sur  une  poulie.  Le  pôle  positif  est  à  l'ex- 
trémité A  du  charbon  et  le  pôle  négatif  à  l'extré- 
mité qui  termine  la  tige  recourbée  D.  Le  charbon 
poussé  de  bas  en  haut  par  le  poids  C  vient  buter 
contre  le  disque  de  cuivre  E,  et  le  contact  s'établit 
entre  le  charbon  et  le  disque.  L'extrémité  du  char- 
bon rougit  par  l'afflux  de  l'électricité  et  par  la 
recomposition  des  deux  électricités  contraires.  Il 
y  a  ainsi  une  très-vive  incandescence  du  conduc- 
teur, représenté  par  le  charbon. 

La  lampe  Werdermann  importée  d'Angleterre  en 
France,  en  1879,  a  été  le  sujet  d'études  atten- 
tives ayant  pour  but  de  rendre  pratique  ce  sys- 
tème, et  de  l'appliquer  à  de  véritables  lampes 
rappelant,  par  leur  aspect,  les  lampes  à  huile  ou 
à  gaz. 

Dans  lepetit  théâtre  de  l'Alhenreum,  au  faubourg 
Montmartre,  à  Paris,  on  avait  établi  cet  éclairage 
et  installé  des  statues,  des  tableaux,  des  tentures, 
pour  essayer  l'effet  de  ces  lampes.  Le  public 
assistait  à  ces  expériences,  pendant  lesquelles  on 
produisait  à  volonté,  grâce  à  un  régulateur,  la 
ne  22.  —  lampe  werdermann      graduation  de  la  lumière,  son  extinction  cl  son 

rallumage. 

La  forme  à  donner  aux  lampes  Werdermann  fut  l'objet  de  longues  études 
de  la  part  de  MM.  Napoli  et  Penaud.  Il  n'était  pas  facile  de  leur  don- 
ner un  aspect  décoratif  et  d'en  composer  un  lustre,  en  raison  de  la  longue 
et  grande  queue  qui  sert  de  gaine  au  charbon.  On  s'est  tiré  de  la  diffi- 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  M 

aille  en  inclinant  les  globes,  et  cachant  les  queues  dans  les  cristaux.  En 
réunissant  un  certain  nombre  de  globes  inclinés,  on  est  arrivé  à  constituer 
des  lustres  assez  élégants  (figure  25). 

M.  Penaud,  directeur  des  ateliers  de  la  rue  des  Martyrs,  où  ces  lampes 
se  construisaient,  en  a  beaucoup  varié  les  formes.  Dans  le  dessin  d'en- 


FlG.  23    —  LUSTRE  YVEnDEr.MANJ 


semble  que  donne  la  figure  24  (page  G5),  on  voit  la  disposition  de  ces 
divers  modèles,  depuis  le  support  à  applique  très  simplement  orné, 
jusqu'au  piédestal  surmonté  de  statues  qui  portent  les  lanternes. 

Comme  la  lampe  Werdermann  donne  une  intensité  de  lumière  de 
beaucoup  inférieure  à  celle  des  bougies  Jablochkoff,  on  peut  l'utiliser 
pour  l'éclairage  des  appartements,  et  cette  application  a  même  pris  un 
certain  développement  en  Angleterre. 

En  France,  la  lampe  Werdermann  a  été  mise  à  l'essai  dans  des  con- 


62  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

ditions  très  intéressantes.  Elle  participa  aux  expériences  d'éclairage  élec- 
trique qui  furent  faites,  en  1881,  à  Paris,  au  théâtre  de  l'Opéra. 

Divers  systèmes  avaient  été  admis  à  cette  expérience  comparative,  sur 
laquelle  nous  aurons  à  revenir.  En  ce  qui  le  concernait,  le  système 
Werdermann  avait  eu  pour  mission  d'éclairer  le  foyer  des  abonnés, 
c'est-à-dire  le  vestibule  circulaire  qui  est  situé  au-dessous  de  la  salle. 
La  lumière  Werdermann  y  fonctionnait  seule.  Un  lustre  portant  16  foyers 
était  suspendu  au  milieu  de  la  salle  (fig.  25,  page  65)  et  éclairait  la  rotonde. 

Dans  les  essais  qui  furent  faits  à  l'Opéra  en  1881,  la  lumière  Werder- 
mann fut,  après  la  lampe-soleil,  celle  qui  donna  les  meilleurs  résultats. 

Tels  sont  les  divers  systèmes  qui  ont  été  réalisés  après  la  décou- 
verte de  M.  Jablochkoff,  pour  entrer  en  lutte  avec  les  bougies  du  physicien 
russe.  Ces  divers  systèmes  se  sont  disputé  les  suffrages  du  public.  Une 
occasion  intéressante  permit  à  toutes  ces  inventions  nouvelles  de  se 
faire  apprécier  des  connaisseurs  et  des  intéressés.  A  l'époque  de  l'Expo- 
sition universelle  de  1878,  l'aspect  de  plusieurs  quartiers  de  Paris 
permit  de  juger,  en  connaissance  de  cause,  l'état  de  cette  question. 
Pendant  les  grandes  assises  de  la  science  et  de  l'industrie  qui  se 
tenaient  au  palais  du  Champ  de  Mars,  Paris  était,  chaque  soir,  inondé 
de  flots  de  lumière  électrique.  Cet  éblouissant  éclairage  semblait,  en  ce 
moment,  caractériser,  symboliser  les  progrès  des  sciences  appliquées  à 
l'industrie.  Aussi  l'avait-on  prodigué.  La  place  et  l'avenue  de  l'Opéra, 
la  façade  du  Corps  législatif,  la  place  du  Théâtre-Français,  la  place  de  la 
Madeleine,  le  pourtour  de  l'Arc  de  triomphe  de  l'Étoile,  etc.,  étaient  illu- 
minés par  ce  nouveau  feu  d'artifice. 

Cependant,  le  problème  général  de  l'éclairage  par  l'électricité  n'était 
pas  encore  résolu.  Que  présentaient,  en  effet,  au  public,  les  lampes 
Jablochkoff,  les  lampes-soleil,  les  lampes  Jamin,  les  lampes  Siemens, 
Werdermann,  Lontin,  etc.,  alors  distribuées  sur  divers  points  de  la  capi- 
tale? Des  lumières  d'une  intensité  éblouissante,  de  la  valeur  de  cinquante 
becs  Carcel  environ,  puissance  excessive,  inutile  presque  toujours,  puis- 
qu'il fallait  l'éteindre  par  des  globes  de  verre  dépoli,  qui  absorbaient 
40  pour  100  de  la  lumière  du  foyer  voltaïque.  Ce  que  l'on  attendait,  ce 
que  l'on  demandait,  c'étaient  de  petits  foyers  du  faible  pouvoir  éclairant 
de  deux  à  trois  becs  Carcel.  Or,  c'est  ce  que  personne  n'avait  encore  pu 
réaliser.  Les  lampes  Werdermann  seules  auraient  pu  prétendre  à  un 
office  de  ce  genre,  car  on  peut  réduire  leur  éclat  à  trois  ou  quatre 
becs  Carcel. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  65 

La  pratique  en  était  donc  toujours  au  même  point.  On  avait  un 
énorme  foyer  qui  éblouissait  les  yeux,  et  dont  on  était  forcé  d'atténuer 
l'éclat  par  des  globes  demi-transparents.  On  s'en  servait  pour  éclairer  de 


grands  espaces,  de  vaste  chantiers  de  travail  ou  des  places  publiques; 
mais  quant  à  introduire  l'éclairage  électrique  dans  les  maisons  parti- 
culières, on  ne  pouvait  encore  s'en  flatter. 


64  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Une  année  se  passa  ainsi,  et  la  question  de  l'éclairage  électrique  sem- 
blait sommeiller,  lorsque  tout  d'un  coup,  le  27  décembre  1879,  arrive 
d'Amérique  à  Paris  l'étonnante  nouvelle  que,  dans  ce  pays  privilégié  de 
l'extraordinaire  en  fait  d'art  mécanique,  on  vient  de  faire  la  découverte 
de  l'éclairage  électrique  à  faible  intensité,  c'est-à-dire  de  résoudre  le 
problème,  depuis  si  longtemps  poursuivi,  de  l'éclairage  domestique  par 
l'électricité. 

Hâtons-nous  de  dire  que.  dans  les  premiers  temps,  personne,  ni  physi- 
cien ni  constructeur,  n'ajouta  foi  à  cette  nouvelle,  et  qu'une  incrédulité 
universelle  l'accueillit.  Cependant,  informations  prises,  il  fallut  bien  se 
rendre  à  l'évidence,  et  reconnaître  que  le  fait  annoncé  était  réel,  et  que 
l'industrie  serait  bientôt  en  possession  de  l'éclairage  domestique  fourni 
par  l'électricité;  c'est-à-dire  que  l'on  pourrait,  avec  le  courant  électrique 
convenablement  mis  en  œuvre,  produire  des  luminaires  d'un  petit  volume, 
parfaitement  applicables  à  l'éclairage  des  appartements. 

Quel  est  le  procédé  qui  avait  apporté  la  solution  de  ce  problème  capital? 
C'est  le  procédé  que  les  physiciens  appellent  V incandescence  du  conducteur. 
La  lampe  Werdermann,  que  nous  venons  de  décrire,  est  une  sorte  de 
transition  entre  les  deux  systèmes. 

Nous  avons  dit,  à  la  première  page  de  cette  Notice,  que  si  l'on  réunit 
les  deux  pôles  d'une  pile  voltaïque  par  un  fil  métallique,  la  recomposi- 
tion des  deux  électricités  contraires  qui  s'opère  dans  ce  conducteur,  ne 
s'accompagne  d'aucun  phénomène  extérieur,  si  le  fil  a  certaines  dimen- 
sions ;  mais  que,  s'il  est  mince  et  ne  peut  livrer  à  l'écoulement  de  l'élec- 
tricité qu'un  passage  rétréci,  l'électricité  s'accumulant  en  grande  quantité 
dans  ce  faible  espace  échauffe  le  conducteur,  le  fait  rougir,  le  porte 
à  Y  incandescence.  C'est  sur  ce  principe  qu'est  fondé  Yéclairage  électrique 
par  incandescence  du  conducteur,  que  l'on  pourrait  appeler,  d'une  manière 
plus  rigoureuse,  incandescence  par  le  courant  électrique  continu. 

C'est  grâce  à  l'emploi  d'un  conducteur  d'une  nature  toute  spéciale, 
que  l'on  peut  faire  servir  à  l'éclairage  l'incandescence  provoquée  par  un 
courant  électrique. 

Mais  comment  est-on  parvenu  à  appliquer  à  l'éclairage  l'incandescence 
d'un  corps  parcouru  par  un  courant  électrique?  Nous  avons  personnifié 
l'histoire  de  la  découverte  de  l'éclairage  par  l'arc  voltaïque  dans  deux 
grandes  individualités  scientifiques,  à  savoir  Léon  Foucault  et  M.  Jabloch- 
koff.  La  création  de  l'éclairage  électrique  par  Y  incandescence  se  résume, 
de  même,  dans  deux  grandes  figures  scientifiques  :  Humphry  Davy  et 
Thomas  Edison.  Nous  allons  donc  raconter  le  développement  et  les  progrès 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  65 

de  celle  seconde  découverte,  en  y  mêlant,  comme  nous  l'avons  fait  dans 


VI 


La  vie  et  les  travaux  de  Sir  Humphry  Davy. 

Humphry  Davy  naquit  à  Penzance,  dans  le  Cornouailles,  le  17  décem- 
bre 1778.  C'était  l'aîné  des  enfants  de  Robert  Davy,  qui  avait  exercé 
quelque  temps,  dans  sa  ville  natale,  la  profession  de  sculpteur  en  bois. 
Mais  cet  art,  lucratif  au  Moyen  âge,  à  l'époque  où  la  décoration  des 
cathédrales  catholiques  nécessitait  beaucoup  d'ouvrages  de  boiserie  scul- 
ptée, avait  perdu  toute  son  importance  depuis  la  conversion  de  l'Angleterre 
au  protestantisme.  Robert  Davy  se  relira  à  Varfell,  petite  propriété 
qu'il  possédait  à  une  lieue  de  la  ville,  sur  le  bord  de  la  baie  du  Mont, 
dans  la  paroisse  de  Ludgvan,  et  il  s'attacha  à  faire  valoir  celte  ferme, 
qui  ne  suffisait  qu'à  grand'peine  aux  besoins  de  sa  famille.  Le  jeune  Hum- 
phry fut  laissé  à  Penzance,  chez  un  ami,  le  docteur  Tomkin,  qui  se 
chargea  de  son  éducation. 

L'enfant  fut  placé  dans  une  école  élémentaire,  ensuite  dans  l'école, 
plus  élevée,  du  docteur  Cardew.  Mais  il  prit  peu  de  goût  aux  leçons  de 
ses  maîtres,  soit  que  l'originalité  de  son  esprit  s'accommodât  mal  de  la 
règle  et  du  régime  classiques,  soit  qu'il  eût  de  la  peine  à  fixer  encore 
l'activité  de  ses  pensées.  On  le  rencontrait  plus  souvent  sur  le  chemin 
de  Penzance  à  Yarfell  que  sur  les  bancs  du  docteur  Cardew.  Pendant  des 
|ours  entiers,  il  errait  solitairement,  au  bord  de  la  mer,  ou  s'enfonçait 
dans  les  montagnes  des  districts  environnants.  Il  chassait,  il  péchait, 
il  jetait  au  vent  les  premières  inspirations  de  sa  jeunesse.  A  douze  ans  il 
était  poète.  Le  premier  livre  tombé  entre  ses  mains,  le  Voyage  du  pèlerin, 
de  Bunyan,  avait  produit  sur  sa  jeune  imagination  un  effet  prodigieux. 
Bientôt  il  lut  Homère,  qui  changea  la  direction  de  ses  idées,  et  il  entreprit 
un  poème  épique  sur  Diomède.  On  assure  que  cette  production  d'un  poète 
de  douze  ans  offrait  une  variété  extraordinaire  d'incidents  et  d'aventures. 

Au  retour  de  ses  excursions  solitaires,  il  rassemblait  ses  petits  cama- 
rades sous  le  balcon  de  l'auberge  de  l'Étoile,  et  comme  Goethe,  comme 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  07 

Walter  Scott  enfants,  il  tenait  son  jeune  auditoire  sous  le  charme  de  mille 
histoires  merveilleuses,  dont  son  imagination  multipliait  les  incidents  à 
l'infini.  Le  sujet  de  ses  narrations  était  puisé  le  plus  souvent  dans  les 
Nuits  arabes.  Il  l'empruntait  aussi  aux  légendes  des  vieux  habitants  du 
pays  et  aux  traditions  de  sa  grand'mère  qui,  dans  les  longues  soirées 
d'hiver,  l'endormait  aux  souvenirs  des  récits  merveilleux  de  la  contrée. 
La  bonne  grand'mère  croyait  fermement  aux  revenants  et  aux  sorciers; 
et  plus  d'une  fois  le  jeune  Humphry,  dans  un  accès  de  malice  espiègle, 
avait  revêtu,  à  minuit,  le  long  drap  blanc  du  fantôme,  et  défilé  silencieu- 
sement devant  la  vénérable  dame,  recueillie  et  tremblante  au  coin  de  son 
foyer.  Un  instant  après,  il  revenait  s'asseoir  près  d'elle,  et  écouter,  en 
jouant  l'incrédulité,  le  récit  de  l'apparition.  Si,  par  aventure,  il  trouvait 
une  charrette  oubliée  sur  la  grande  place,  il  y  grimpait,  et  sur  ce  théâtre 
improvisé  il  mettait  en  action,  devant  ses  camarades,  les  scènes  les 
plus  célèbres  des  poètes.  Pour  ajouter  à  l'illusion,  il  couronnait  le  dénoû- 
ment  par  l'explosion  de  pétards  et  de  feux  d'artifice. 

Cependant,  son  père  essayait  inutilement  de  lutter  contre  ses  embarras 
de  fortune.  Les  revenus  de  la  ferme  ne  pouvant  couvrir  les  dépenses  de 
sa  maison,  il  perdit  courage,  et  mourut,  à  quarante-quatre  ans,  en  jetant 
un  regard  désolé  sur  l'avenir  de  sa  famille.  Mais  sa  veuve  ne  se  laissa  point 
abattre.  C'était  une  femme  d'un  esprit  résolu,  qui  ne  recula  pas  devant  la 
tâche  qui  lui  était  léguée.  Elle  revint  à  Penzance,  et  rassembla  ses  res- 
sources, pour  tenir  une  maison  garnie,  et  recevoir,  comme  pensionnaires, 
les  étrangers  qu'attiraient  dans  le  pays  la  salubrité  de  Pair  et  la  beauté  du 
climat.  En  même  temps,  elle  ouvrit,  avec  une  jeune  émigrée  française,  un 
magasin  de  modes,  qui  ne  tarda  pas  à  prospérer.  À  la  mort  de  son  mari, 
son  revenu  se  bornait  à  150  livres  sterling,  et  ses  propriétés  étaient 
grevées  d'une  dette  de  1500  livres.  En  peu  de  temps  elle  réussit  à  éteindre 
la  dette,  sans  que  l'éducation  des  enfants  fût  interrompue. 

Mais  déjà  le  jeune  Humphry  voulut  prendre  sa  part  des  charges  de  la 
famille.  11  chercha  un  état,  se  décida  à  embrasser  la  médecine,  et  entra,  à 
dix-sept  ans,  comme  apprenti  chez  Borlase,  chirurgien-apothicaire  de  Pen- 
zance. On  sait  qu'en  Angleterre  les  médecins  peuvent  tenir  officine,  et 
préparer  eux-mêmes  les  médicaments  qu'ils  prescrivent. 

Le  jeune  apprenti  était  chargé  par  son  patron  de  porter  les  remèdes 
aux  clients  de  la  campagne,  et  dans  ces  courses  en  pleine  nature, 
il  retrouvait  les  traces  de  ses  inspirations  premières.  Livré  à  ses  seules 
pensées,  loin  des  ennuis  de  l'officine,  il  reprenait  là,  sur  leur  ancien 
théâtre,  la  chaîne  brisée  des  impressions  de  son  enfance.  Un  jour,  chargé 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

de  porter  un  médicament  dans  une  paroisse  voisine,  il  s'oublia  longtemps 
à  déclamer  au  bord  du  rivage,  et  dans  la  chaleur  du  débit,  il  jeta  son 
flacon  à  la  mer.  Il  fut  tout  surpris,  en  arrivant  à  la  porte  du  malade,  de  se 
présenter  les  mains  vides  :  «  Quel  songe-creux  que  ce  garçon!  »  disait 
l'apothicaire. 

Jusqu'à  ce  moment  la  science  l'avait  fort  peu  occupé.  Il  avait  lu  à  peine 
quelques  livres  de  chimie  ou  d'histoire  naturelle,  mais  rien  ne  faisait  pres- 
sentir chez  lui  la  vocation  scientifique.  Une  circonstance  fortuite  vint  la 
faire  éclorc. 

Grégoire  Watt,  fils  du  célèbre  James  Watt,  à  qui  l'on  doit  les  plus  grands 
perfectionnements  de  la  machine  à  vapeur,  fut  envoyé  à  Penzance,  pour 
se  remettre  des  suites  d'une  affection  de  poitrine,  et  il  vint  loger  dans  la 
maison  garnie  tenue  par  Mme  Davy.  Ravi  à  la  pensée  de  se  trouver  en  rap- 
port avec  le  fils  de  James  Watt,  le  jeune  Davy  eut  à  cœur  de  paraître  à  ses 
yeux  sous  son  jour  le  plus  brillant,  et  dès  la  première  entrevue,  il  mit 
la  conversation  sur  la  métaphysique  et  la  poésie,  objets  de  ses  études  favo- 
rites. Grégoire  Watt  avait  vingt-deux  ans  :  il  sortait  de  l'Université  de 
Glascow,  bourré  d'érudition  et  rompu  aux  joutes  littéraires.  Battu  dès  la 
première  rencontre,  le  pauvre  Humphry  fut,  en  outre,  déconcerté  par  les 
façons  aristocratiques  de  son  adversaire.  Cependant  il  ne  se  rebuta  pas;  car 
pour  rien  au  monde  il  n'eût  voulu  laisser  au  jeune  savant  une  opinion 
défavorable  de  sa  personne.  Il  résolut  de  l'amener  sur  le  terrain  de  la 
science,  et  de  l'attaquer  sur  la  chimie.  Mais  pour  discuter  sur  la  chimie, 
il  fallait  la  connaître,  et  c'est  à  peine  s'il  en  était  aux  éléments.  Aussitôt, 
il  emprunte  dans  la  ville  la  traduction  du  Traité  de  chimie  de  Lavoisier. 
En  deux  jours  le  livre  est  dévoré,  et  le  jeune  homme  déclare  à  son  anta- 
goniste qu'il  est  prêt  à  lui  prouver  la  fausseté  de  toute  la  doctrine  du  chi- 
miste français.  ' 

On  devine  aisément  que  Grégoire  Watt  renversa  bien  vite  l'échafaudage 
des  objections  de  l'écolier;  mais  il  fut  frappé,  durant  ces  conférences,  de 
l'ardeur  et  de  la  clarté  de  ce  jeune  esprit,  et  il  se  lia  dès  lors  intimement 
avec  Humphry  Davy. 

Les  conséquences  de  cette  amitié  furent  immenses  pour  Davy.  Il  puisa 
dans  le  commerce  de  son  compagnon  un  goût  déclaré  pour  les  sciences,  en 
particulier  pour  la  chimie;  et  pendant  les  longues  excursions  qu'ils  firent 
ensemble,  il  fut  initié  peu  à  peu  aux  éléments  des  sciences  naturelles. 

Le  lieu  de  leurs  entretiens  était  la  vieille  mine  de  Whéry,  dont  les  gale- 
ries s'étendent  jusque  sous  la  mer,  cl  où  l'on  entend  le  bruit  des  <agucs 
et  le  choc  des  galets,  à  travers  la  faible  épaisseur  de  terre  qui  sépare  la 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


69 


mine  du  lil  de  l'Océan.  Ce  fut  sous  la  profondeur  de  ces  voûtes  solitaires, 
ayant  sur  sa  tète  les  grandes  voix  de  la  nature  et  autour  de  lui  les  ri- 
chesses qu'elle  dérobe  à  nos  yeux,  que  le  jeune  Davy  put  entrevoir,  pour 
la  première  fois,  le  monde  de  la  science,  monde  plein  de  mystères,  mais 
bien  différent  de  la  région  des  rêves  qu'il  avait  affectionnés  jusque-là.  Dès 
ce  jour  il  entra  dans  la  voie  où  sa  destinée  l'appelait. 

Ce  fut  le  hasard  qui  le  mit  en  état  de  réaliser  les  rêves  de  sa  jeune  ambi- 
tion scientifique. 

En  1798,  un  physicien  de  quelque  mérite,  Davis  Guilbert',  arrivait  à 
Penzance.  Passant,  devant  la  boutique  de  Borlase,  il  aperçut  le  jeune 
Humphry  qui,  assis  sur  le  seuil  de  la  porte,  se  balançait  nonchalamment, 
se  laissant  aller  à  ses  rêveries  accoutumées.  Guilbert  fut  frappé  de  son 
front  rêveur,  de  ses  yeux  noirs  et  pleins  de  feu,  de  son  attitude  recueillie 
et  pensive.  Il  s'informa  de  lui,  et  il  apprit  que  dans  la  ville,  on  citait  ce  jeune 
homme  comme  s'occupant  d'expériences  de  chimie.  Guilbert  désira  le  con- 
naître, et  ils  eurent  ensemble  une  entrevue. 

Davy  lui  communiqua  les  résultats  de  quelques  travaux  de  chimie 
qu'il  venait  d'exécuter.  Guilbert  fut  bientôt  convaincu  qu'il  venait  de 
trouver  dans  une  obscure  boutique  de  Penzance  un  savant  destiné  à  ho- 
norer sa  patrie,  et  il  s'empressa  d'écrire  à  son  ami  Bedoès,  pour  lui  faire 
part  de  sa  découverte. 

Bedoès,  en  réponse,  fit  proposer  à  Davy  de  se  rendre  auprès  de  lui,  à 
Bristol,  pour  diriger  le  laboratoire  de  Y  Institution  pneumatique. 

L'Institution  pneumatique  de  Bedoès  était  un  établissement  qui  ve- 
nait d'être  créé  sous  l'impulsion  des  idées  nouvelles  que  la  chimie 
naissante  provoquait  dans  toute  l'Europe.  Les  gaz  commençaient  à  être 
bien  connus,  et  comme  de  tous  les  agents  nouvellement  révélés  aux 
hommes,  on  en  espérait  des  prodiges.  Leur  emploi  dans  le  traitement 
des  maladies  semblait  promettre  des  guérisons  miraculeuses.  On  avait 
donc  fondé,  par  souscription,  à  Bristol,  un  établissement,  renfermant  un 
hôpital  et  un  laboratoire  ptnr  l'étude  expérimentale  des  propriétés 
physiologiques  des  gaz.  La  place  offerte  à  Davy  était  celle  de  directeur  de 
ce  laboratoire. 

Le  6  octobre  1798,  Humphry  Davy  dit  adieu  à  sa  ville  natale,  et  se  rendit 
à  Bristol. 

C'est  là  qu'il  fit  la  découverte  des  propriétés  hilarantes  du  gaz  protoxyde 
d'azote,  effets  physiologiques  bizarres,  qui  tiennent  à  une  action  toute  par- 
ticulière de  ce  gaz  sur  le  système  nerveux. 

Le  phénomène  physiologique  découvert,  à  Bristol,  par  Humphry  Davy, 


70  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

fil  beaucoup  de  bruit  dans  le  monde  savant;  mais  il  ne  fut,  à  cette  épo- 
que, que  l'objet  d'une  curiosité  stérile.  Repris  en  Amérique,  en  1846,  il 
devint,  entre  les  mains  du  docteur  Jakson  et  du  dentiste  Morton,  le  signal 
de  l*une  des  inventions  les  plus  merveilleuses  de  notre  siècle.  Nous  vou- 
lons parler  de  Yanesthésie,  ou  anéantissement  de  la  douleur  dans  les  opé- 
rations chirurgicales,  découverte  à  laquelle  les  deux  expérimentateurs  amé- 
ricains Jakson  et  Morton  furent  conduits  parla  connaissance  des  propriétés 
stupéfiantes  du  gaz  protoxyde  d'azote. 

L'ouvrage  dans  lequel  Davy  fit  connaître  les  effets  du  gaz  hilarant,  com- 
mença à  lui  faire  une  certaine  réputation.  Bristol  parut,  dès  lors,  un 
théâtre  trop  étroit  pour  son  mérite,  et  il  fut  appelé  à  Londres,  pour  rem- 
placer, à  Y  Institution  royale,  le  professeur  de  chimie. 

Dès  les  premières  leçons  qu'il  fit  à  Y  Institution  royale,  sa  réputation  fut 
fondée.  C'est  alors  que  commença  pour  lui  l'existence  brillante,  qui,  pendant 
vingt  ans,  devait  l'entourer  de  ses  séductions.  Son  talent  lui  ouvre  les  salons 
du  grand  monde.  Recherché  de  tout  ce  que  Londres  renferme  de  plus 
éminent,  comblé  de  présents  et  d'invitations,  il  devient  l'homme  à  la  mode. 
Sans  doute,  la  faveur  singulière  avec  laquelle  la  chimie  naissante  était 
partout  accueillie,  à  la  fin  du  siècle  dernier,  entrait  pour  quelque 
chose  dans  cette  heureuse  fortune.  En  Angleterre,  comme  en  France, 
la  chimie,  alors  à  ses  débuts,  excitait  un  enthousiasme  universel.  Mais  les 
qualités  personnelles  de  Davy  devaient  ajouter  à  l'entraînement  du  jour. 
Il  avait  vingt-cinq  ans  à  peine,  des  traits  pleins  de  distinction  ;  ses  leçons 
étaient  toujours  longuement  préparées,  et  son  style,  très  soigné,  se  res- 
sentait de  ses  habitudes  littéraires. 

Davy  se  laissa  un  moment  éblouir  par  ce  brillant  accueil  du  monde.  II 
s'enivra  des,  joies  de  son  triomphe.  Mais  ce  moment  fut  court.  Il  comprit 
qu'il  n'avait  donné  jusque-là  que  de  grandes  espérances,  et  il  mit  son 
orgueil  à  les  justifier  par  l'importance  de  ses  travaux. 

Le  monde  savant  était  alors  extrêmement  préoccupé  des  découvertes 
capitales  par  lesquelles  Alexandre  Vol  ta,  l'immortel  physicien  d'Italie, 
venait  de  révéler  clans  l'électricité  l'agent  le  plus  extraordinaire  de  la 
nature.  Davy  aborda  l'un  des  premiers  l'étude  de  ce  genre  de  phénomènes. 
Les  travaux  par  lesquels  il  a  rattaché  à  la  chimie  les  phénomènes  élec- 
triques, ont  en  eux-mêmes  une  telle  importance,  et  ont  exercé  sur  les  pro- 
grès de  la  science  une  influence  si  profonde,  qu'il  est  indispensable 
d'entrer  à  cet  égard  dans  quelques  développements. 

C'est  en  1800,  à  l'aurore  de  notre  siècle,  qu'Alexandre  Volta  découvrit 
la  pile,  «  le  plus  merveilleux  instrument  que  les  hommes  aient  ja- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  71 

mais  invcnlé,  a  dit  Arago,  sans  en  excepter  le  télescope  et  la  machine  à 
vapeur.  » 

On  raconte  que  dans  son  enfance,  le  chimiste  allemand  Bergmann  restait 
des  heures  entières  debout,  devant  un  foyer,  sans  pouvoir  détacher  ni  son 


IA  STATUÉ  d'aLEXANPRE  VOLTA  A  CODE, 
d'après  UNE  PHOTOGRAPHIE. 

esprit,  ni  ses  yeux,  du  spectacle  de  la  combustion.  Quel  est  le  physicien  qui, 
lui  aussi,  n'ait  passé  de  longues  heures  dans  une  contemplation  muette  de- 
vant les  effets  de  l'instrument  admirable  que  nous  devons  au  génie  de  Volta? 


72  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Quoi!  avec  quelques  couples  de  cuivre  et  de  zinc  baignés  par  un  liquide, 
avec  quelques  morceaux  de  zinc  et  de  charbon  plongeant  dans  des  acides, 
avec  cet  assemblage,  inerte  en  apparence,  on  peut  séparer  en  leurs  élé- 
ments primitifs  toutes  les  combinaisons  naturelles;  on  peut  les  défaire, 
comme  un  ouvrier  défait  les  anneaux  rivés  d'une  chaîne!  Les  composés 
les  plus  résistants,  ceux  que  maintient  l'attraction  la  plus  énergique  et  qui 
ont  mis  des  siècles  à  se  former,  aussi  bien  que  les  combinaisons  passagères 
que  le  hasard  des  affinités  a  fait  éclore  un  jour,  pour  les  effacer  le  lendemain, 
tous  peuvent  se  dissocier  sous  nos  yeux  !  Et  non  seulement  cet  ins- 
trument dispose  de  la  puissance  de  l'analyse,  mais  il  est  aussi  un  agent 
de  synthèse.  Cette  force  qui  sépare,  peut  aussi  réunir;  ces  combinaisons 
que  vous  avez  détruites,  vous  pouvez  les  reconstruire,  et  renouer  à  votre 
gré  les  anneaux  de  cette  chaîne  rompue  !  Cet  agent  mystérieux  se 
prête,  s'élève  et  se  plie  à  tout;  il  peut  exciter  les  actions  chimiques 
les  plus  violentes  ou  réaliser  le  plus  humble  des  phénomènes  naturels. 
Et  ce  n'est  pas  seulement  sur  les  corps  bruts  que  l'électricité  agit 
avec  tant  de  puissance  ;  elle  produit  sur  le  corps  humain  les  plus  éton- 
nants effets,  et  semble  jouer  un  rôle  essentiel  dans  les  principales  fonc- 
tions de  la  vie  ! 

L'enthousiasme  qui  portait  les  savants,  au  commencement  de  notre 
siècle,  vers  l'étude  de  l'électricité,  s'explique  donc  sans  peine. 

Davy  se  jeta  avec  ardeur  dans  cette  voie  nouvelle.  Il  entreprit  sur 
l'électricité  une  longue  série  de  recherches,  dont  l'histoire  des  sciences 
conservera  toujours  le  souvenir. 

Il  avait  déjà  appliqué  la  pile  de  Volta  à  l'analyse  d'un  certain  nombre 
de  corps.  Après  avoir,  en  particulier,  mis  hors  de  doute  le  fait  de  la 
décomposition  de  l'eau  par  la  pile,  phénomène  mal  étudié  jusqu'à  lui, 
Davy  prouva  que  tous  les  composés  chimiques,  quels  qu'ils  soient,  peu- 
vent, tout  aussi  bien  que  l'eau,  se  réduire  en  leurs  éléments. 

Il  avait  déjà  constaté  que  tous  les  corps,  sous  l'influence  d'un  courant 
électrique,  peuvent  être  ramenés  aux  éléments  qui  les  composent.  Il  posa, 
dès  lors,  en  principe,  que  la  cause  de  la  combinaison  des  corps  se  résume 
dans  une  attraction  électrique;  et  par  une  série  d'inductions  et  d'expé- 
riences qu'il  serait  hors  de  propos  de  rapporter,  il  proclama  ce  fait,  que 
l'affinité  chimique  n'est  autre  chose  que  l'électricité;  en  d'autres  termes, 
que  la  force  qui  détermine  l'union  des  corps  et  qui  maintient  les  com- 
binaisons formées,  est  identique  avec  la  force  électrique.  Telle  est  l'origine 
de  la  théorie  électro-chimique,  qui  a  fourni  à  Berzélius  l'occasion  de  si 
brillants  succès,  et  qui  a  régné  dans  la  science  pendant  un  demi-siècle. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  73 

Le  travail  de  Davy  sur  les  rapports  de  l'affinité  chimique  et  de  l'élec- 
tricité obtint  en  Europe  un  retentissement  prodigieux.  Les  témoignages 


de  l'admiration  publique  ne  manquèrent  pas  à  son  auteur.  La  Société 
royale  de  Londres  lui  décerna  la  médaille  de  Baker. 

i.  10 


74  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

La  décomposition  des  alcalis  et  des  terres  par  la  pile  voltaïque  suivit 
de  près  le  mémoire  général  de  Davy  dont  il  vient  d'être  question. 

C'est  en  1807  que  Davy  fit  cette  grande  découverte,  que  la  potasse  et  la 
soude,  aussi  bien  que  la  chaux  et  la  baryte,  ne  sont  que  des  oxydes 
d'un  métal  prodigieusement  avide  d'oxygène.  Il  isola,  par  un  moyen  des 
plus  ingénieux,  le  métal  de  ces  alcalis  et  de  ces  terres. 

La  découverte  des  radicaux  métalliques,  le  sodium,  le  potassium,  le 
baryum,  le  calcium,  n'était  pas  seulement  remarquable  en  elle-même; 
elle  ouvrait  une  voie  toute  nouvelle  à  la  physique  et  à  la  chimie, 
en  permettant  de  dévciler  la  nature  d'une  série  de  corps  analogues 
à  la  potasse,  à  la  soude,  à  la  baryte,  à  la  chaux.  Peu  d'années  après,  la 
silice  et  l'alumine  étaient  décomposées,  et  leur  radical  métallique  était 
isolé. 

A  cette  époque,  une  grave  maladie  vint  mettre  ses  jours  en  danger. 
Pendant  sa  convalescence,  une  pile  de  Wollaston,  de  600  plaques,  de 
quatre  pouces  chacune,  fut  construite  et  mise  à  sa  disposition. 

Bientôt  après,  la  munificence  de  quelques  particuliers  lui  en  offrit  une 
plus  énergique  encore.  C'était  la  pile  la  plus  forte  que  l'on  eût  encore 
construite.  Elle  se  composait  de  200  couples.  Chacun  de  ces  couples  ren- 
fermait dix  doubles-plaques  de  zinc  et  de  cuivre.  Le  nombre  total  des  élé- 
ments était  donc  de  2000.  Chaque  couple  ayant  52  pieds  carrés,  la  sur- 
face totale  était  de  128  000  pieds  carrés.  Le  liquide  excitateur  était  une 
dissolution  d'alun,  aiguisée  d'acide  sulfurique. 

Cette  puissante  batterie  fut  installée,  en  1813,  dans  les  caves  de 
Y  Institution  royale.  Elle  permit  à  Davy  d'étudier,  dans  toute  leur  am- 
pleur, les  effets  physiques  et  chimiques  de  l'électricité  sous  forme  de 
courant. 

C'est  en  se  servant  d'acide  azotique  étendu  d'eau,  comme  liquide  exci- 
tateur de  sa  puissante  pile,  que  Davy  découvrit  le  phénomène  fondamental 
qui  devait  conduire  un  jour  à  l'éclairage  par  l'électricité.  En  terminant  les 
pôles  de  cette  pile  par  deux  pointes  de  charbon,  il  reconnut  que  quand 
on  approche  ces  charbons  l'un  de  l'autre,  à  une  très  faible  distance, 
on  voit  aussitôt  jaillir  entre  les  deux  conducteurs  une  étincelle  d'un 
éclat  incomparable.  Si  l'on  éloigne  peu  à  peu  les  charbons,  il  se 
forme,  à  travers  l'air,  un  arc  étincelant  de  lumière. 

Mais  nous  n'avons  pas  besoin  de  le  dire,  l'expérience  ainsi  effectuée 
dans  l'air  n'avait  qu'une  durée  presque  insignifiante,  en  raison  de  la  rapide 
combustion  du  charbon.  Davy  eut  alors  l'idée  féconde  d'enfermer  les  char- 
bons dans  le  vide,  pour  empêcher  leur  combustion.  Il  plaça  donc  les  deux 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  7b 

pôles  de  la  pile  terminés  par  les  deux  pointes  de  charbon,  dans  un  vase 
de  verre,  de  forme  ovale,  hermétiquement  clos,  et  dans  lequel  on  faisait  le 
vide  à  l'aide  de  la  machine  pneumatique.  Les  deux  conducteurs  de  la  pile 
voltaïque  pénétraient  à  l'intérieur  du  globe  de  verre,  par  deux  ouvertures 


FlG.  28.           LŒCF  ÉLECTR1QCE  Dli  1  A\  {. 

mastiquées  par  un  enduit  résineux,  et  enveloppées  d'un  manchon  de  cuivre, 
ainsi  que  le  montre  la  figure  28. 

Cette  magnifique  expérience  fut  répétée,  en  1813,  parHumphry  Davy, 
dans  son  cours  de  chimie  à  l'Institution  royale  de  Londres  (fig.  29).  Elle 
excita  la  plus  vive  admiration.  On  était  loin  cependant  de  prévoir  alors 
qu'il  y  avait  là  le  prélude  d'une  révolution  dans  l'éclairage. 


76  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

La  môme  expérience  fut  répétée  dans  beaucoup  de  centres  scientifiques 
de  l'Europe.  Seulement,  en  raison  de  la  puissance  qu'il  fallait  donner  au 
courant  électrique,  elle  était  difficile  à  faire,  à  une  épobue  où  l'on  ne  pou- 
vait développer  que  des  effets  d'une  intensité  médiocre,  puisqu'on  ne  dis- 
posait que  de  la  pile  de  Wollaston,  et  de  la  pile  à  auges. 

Par  l'ensemble  de  ses  travaux,  qui  avaient  tant  ajouté  à  la  connaissance 
des  effets  physiques  et  chimiques  de  l'électricité,  agrandi  le  théâtre  et  les 
moyens  d'action  de  la  chimie,  et  modifié  les  doctrines  générales  de  cette 
science,  Davy  s'était  placé  à  la  tête  des  chimistes  de  son  temps.  Membre  de 
la  Société  royale  de  Londres  depuis  1805;  son  secrétaire,  en  1807,  et  plus 
tard,  son  président;  chargé,  pendant  dix  ans,  par  le  bureau  d'agriculture, 
d'un  cours  de  chimie  agricole,  dans  lequel  il  fonda  une  science  sans 
précédents  avant  lui;  brillant  professeur  à  Y  Institution  royale;  comblé 
enfin  des  dons  de  la  fortune,  il  semblait  devoir  réunir  en  lui  toutes  les  con- 
ditions du  bonheur.  Son  ambition  n'était  pourtant  pas  satisfaite.  Dans 
son  orgueil  il  avait  rêvé  une  place  plus  haute  encore;  la  soif  des 
honneurs  politiques  et  des  distinctions  nobiliaires  le  dévorait.  Maïs,  en 
Angleterre,  la  carrière  des  honneurs  publics  ne  s'ouvre  qu'aux  privilégiés 
de  la  naissance.  En  1812,  il  fut  créé  chevalier  par  le  régent;  et  il  put 
signer  :  «  Sir  Humphry  Davy  ».  Plus  tard,  on  le  fit  baronnet.  Mais  tout 
finit  là,  et  plus  d'une  fois  il  dut  cruellement  ressentir  la  distance  qui 
sépare,  dans  son  pays,  l'héritier  d'une  grande  famille  de  l'homme  sorti 
des  rangs  inférieurs. 

Il  ne  résista  pas  aux  mécomptes  de  sa  vanité.  Il  laissa  voir  dans  les 
actions  de  sa  vie  les  ressentiments  de  son  cœur.  C'est  alors  que  se  mani- 
festa, chez  lui,  celte  sorte  de  révolution  morale,  dont  ses  contemporains 
ont  raconté,  et  même  exagéré,  les  effets.  Il  se  laissait  aller  à  une  hauteur 
révoltante  de  tons  et  de  manières,  que  l'on  mettait  sur  le  compte  de 
l'irritation  secrète  qui  le  tourmentait,  à  l'idée  de  ne  pas  briller  au  plus 
haut  degré  de  l'échelle  sociale. 

Pour  distraire  ses  ennuis,  il  se  mit  à  voyager  sur  le  continent.  Il  pro- 
mena sa  mélancolie  dans  toutes  les  parties  de  l'Europe,  passant  de  Paris  à 
Rome,  de  Rome  à  Vienne,  et  de  Vienne  à  Genève.  Il  s'oubliait  parfois  dans 
les  vallées  de  la  Suisse  ou  dans  les  montagnes  du  Tyrol,  parce  qu'il  y 
retrouvait  le  calme  de  ses  premières  années. 

En  1815,  il  obtint  de  Napoléon  Ier  la  permission  de  traverser  la  France 
pour  se  rendre  en  Italie.  Cependant,  on  l'arrêta,  comme  il  débarquait  à 
Morlaix.  Un  Anglais  pénétrer  en  France  en  1815!  cela  semblait  si  étrange 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  79 

qu'on  ne  pouvait  s'empêcher  d'y  chercher  quelque  motif  suspect.  Mais 
des  ordres  arrivèrent  de  Paris,  et  le  voyage  put  être  repris. 

Davy  passa  deux  mois  dans  notre  capitale,  recherché  de  tous,  fêlé  par  les 
savants.  Ampère,  Cuvier,  Laplace,  Gay-Lussac,  Thenard,  Berthollet,  se  fai- 
saient remarquer  par  leur  empressement  auprès  du  célèbre  étranger.  A  une 
assemblée  de  l'Institut,  à  laquelle  il  assista,  assis  à  la  droite  du  président, 
celui-ci  annonça  que  la  séance  était  honorée  par  la  présence  du  chevalier 
sir  Humphry  Davy. 

Il  quitta  Paris  en  janvier  1814,  et  se  rendit  en  Auvergne,  dont  il 
examina  les  volcans  éteints.  De  là,  il  partit  pour  l'Italie,  en  traversant  le 
midi  de  la  France. 

A  Montpellier,  où  il  séjourna  deux  mois,  il  reçut  l'accueil  le  plus  cha- 
leureux de  tous  les  hommes  distingués  de  cette  ville  savante.  Etienne 
Bérard,  un  des  meilleurs  élèves  de  Berthollet,  qui  venait  de  remplacer 
mon  oncle,  Pierre  Figuier,  comme  professeur  de  chimie  à  l'Ecole  de 
pharmacie  de  Montpellier,  lui  fit  les  honneurs  de  la  contrée.  Mon  père, 
qui  aimait  à  montrer  les  curiosités  du  pays  aux  savants  de  distinction, 
était  toujours  de  ces  excursions.  On  fit  visiter  au  célèbre  touriste  les  Py- 
rénées, les  Cévennes,  et  tous  les  sites  géologiques  intéressants  des  envi- 
rons de  Montpellier. 

Davy  entra  en  Italie  par  Turin.  Il  fit  à  Gênes  quelques  expériences  sur 
les  propriétés  électriques  de  la  torpille.  A  Milan,  il  eut  une  entrevue  avec 
l'illustre  Volta.  A  Florence,  il  répéta,  dans  le  laboratoire  de  l'ancienne 
Académie  del  Cimento,  les  expériences  sur  la  combustion  du  diamant,  en 
se  servant  des  lentilles  mêmes  que  le  grand-duc  Côme  III  avait  fait  con- 
struire, en  1695,  pour  les  physiciens  Averani  et  Targioni. 

Dans  un  séjour  assez  long  à  Borne,  il  fit  des  expériences  très  curieuses 
sur  la  nature  des  couleurs  qu'employaient,  pour  leurs  peintures,  les  Bo- 
mains  et  les  Grecs.  Peu  de  temps  auparavant,  quelques  pots  de  terre 
remplis  de  couleur  avaient  été  trouvés,  en  pratiquant  des  fouilles,  dans  les 
ruines  de  la  salle  des  bains  du  palais  de  Titus,  où  l'on  a  découvert,  comme 
on  le  sait,  les  plus  belles  fresques  antiques  qui  soient  conservées  aujour- 
d'hui à  Borne,  et  notamment  les  originaux  d'après  lesquels  ont  été  faits 
les  dessins  du  Vatican.  Cette  circonstance  suggéra  à  Davy  l'idée  de 
quelques  recherches  qui  ne  manquent  pas  d'importance  pour  l'histoire  des 
arts. 

Davy  conclut  de  ses  expériences  que  les  artistes  grecs  et  romains  se 
servaient  déjà  de  toutes  les  couleurs  qu'ont  employées  les  grands  peintres 
italiens  à  l'époque  de  la  Benaissance.  Il  reconnut  même  deux  couleurs, 


80  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

l'azur  égyptien  et  le  pourpre  de  Tyr,  qui  étaient  employées  par  les  anciens, 
cl  dont  la  peinture  moderne  ne  fait  plus  usage. 

Il  constata  également  que  les  anciens  possédaient  mieux  que  les  mo- 
dernes la  préparation  et  l'emploi  des  couleurs  à  la  fresque.  Les  fresques 
du  palais  de  Titus  présentent,  en  effet,  une  fraîcheur  et  un  degré  de  con- 
servation que  sont  loin  d'offrir  les  ouvrages  du  même  genre  de  quelques 
artistes  célèbres  appartenant  à  l'époque  de  la  Renaissance.  Davy  a  fait,  à  ce 
sujet,  quelques  observations  très  justes  sur  le  choix  des  substances  colo- 
rantes et  sur  la  nature  des  enduits  qui  peuvent  le  mieux  mettre  les 
fresques  à  l'abri  des  ravages  du  temps.  Ces  indications,  fondées  sur  des 
faits  chimiques  incontestables,  mériteraient  d'être  prises  en  considération 
par  les  artistes,  qui  pourraient  y  trouver  les  moyens,  trop  négligés  au- 
jourd'hui, d'assurer  la  perpétuité  des  peintures  à  la  fresque. 

Continuant  son  voyage,  Davy  visita  Rome,  Florence  et  Venise.  Il  passait 
les  étés  sur  les  bords  du  lac  de  Genève,  et  faisait,  de  là,  de  fréquentes 
excursions  dans  le  Tyrol.  Il  rentra  en  Angleterre  par  le  Tyrol  et  l'Alle- 
magne, pour  éviter  la  France  qui,  dans  ce  moment,  lui  était  fermée, 
car  on  était  aux  Cent  jours. 

Son  retour  était  attendu  à  Londres  avec  l'impatience  la  plus  vive. 

Tout  le  monde  a  entendu  parler  du  feu  grisou,  cet  accident  terrible 
qui,  dans  les  houillères,  coûte  la  vie  à  tant  d'ouvriers  mineurs.  Il  se 
dégage  souvent,  des  couches  de  houille  en  voie  d'exploitation,  un  gaz  in- 
flammable, l'hydrogène  bicarboné.  Ce  gaz  paraît  être  engagé  dans  les 
fissures  et  les  cavités  des  couches  de  charbon.  Mis  en  liberté  par  la  pioche 
du  mineur,  qui  attaque  ces  couches,  il  se  répand  dans  les  galeries,  se  mêle  à 
l'air  atmosphérique,  et  finit,  quand  il  s'est  accumulé  en  quantité  considé- 
rable, par  constituer  un  mélange  explosif.  Ce  mélange  gazeux  s'enflamme  et 
détone  quand  les  ouvriers  pénètrent  dans  la  mine  avec  une  lampe  allumée. 

Ce  qui  fait  le  danger  de  ces  explosions,  ce  n'est  pas,  comme  on  pourrait 
le  penser,  la  chaleur  produite  par  l'inflammation  du  gaz,  mais  bien  la  vio- 
lence avec  laquelle  l'air  se  précipite,  pour  combler  le  vide  déterminé  par 
cette  combustion.  Il  en  résulte  un  vent  terrible,  qui  lance  les  ouvriers 
contre  les  murs  et  les  écrase.  Au  temps  d'Humphry  Davy,  ces  malheurs 
étaient  si  fréquents,  dans  les  houillères  anglaises,  qu'un  grand  nombre 
de  mines  avaient  dû  être  abandonnées. 

i£n  1812,  dans  la  mine  de  Filling,  près  de  Sunderland,  une  seule 
de  ces  explosions  fit  périr  cent  et  un  mineurs.  Chaque  matin,  les  ou- 
vriers de  cette  houillère  se  séparaient  de  leurs  familles  comme  des 
soldais  qui  vont  faire  le  coup  de  feu. 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  61 

Pendant  la  même  année,  dans  une  houillère  de  Liège,  en  Belgique,  une 
explosion  se  fit  entendre  et  coueha  sur  le  sol  soixante-huit  ouvriers.  Les 
malheureux  auraient  pu  se  sauver,  car  la  plupart  n'étaient  que  hlcssés, 
mais  le  gaz  continuant  à  se  dégager,  les  asphyxia  tous,  le  grisou  étant 
irrespirable  en  même  temps  qu'inflammable. 

Les  moyens  de  défense  contre  ces  désastres  étaient  alors  nuls,  ou  sans 
valeur.  Pour  s'éclairer  dans  les  ténèbres  des  galeries,  les  ouvriers  se 
servaient  quelquefois  d'un  appareil  que  l'on  montre  encore  dans  les 
anciens  cabinets  de  physique.  C'est  une  roue  d'acier  de  15  à  18  centi- 
mètres de  diamètre,  dont  un  engrenage  augmente  la  vitesse,  et  qui, 
rencontrantà  sa  périphérie  un  silex,  fournit  des  étincelles.  La  faible  clarté 


FlG.  50.  —  LA  LAMPE  DE  SURETE  D'HUMPIIRÏ  DAVÏ  DANS  UNE  MINE  DE  HOUILLE. 


de  ces  étincelles  guidait  le  mineur  jusqu'au  lieu  de  son  travail.  Cependant 
cet  appareil  même  déterminait  encore  quelquefois  des  explosions. 

Quand  le  grisou  avait  envahi  une  mine,  ou  bien  lorsque  celle-ci  se 
trouvant  disposée  en  cul-de-sac,  la  ventilation  ne  pouvait  s'y  établir  faci- 
lement, les  ouvriers,  avant  de  s'introduire  dans  les  galeries,  étaient  obligés 
de  mettre  le  feu  au  gaz.  Pour  cela,  un  homme,  couvert  de  vêtements 
mouillés,  armé  d'un  masque  avec  des  yeux  de  verre,  et  muni  d'une  torche 
portée  à  l'extrémité  d'une  longue  perche,  pénétrait  dans  la  mine,  et 
s'avançait  à  plat  ventre,  en  poussant  la  perche  devant  lui,  jusqu'à  ce 
I.  h 


$2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

qu'il  eût  atteint  la  l  égion  du  gaz,  et  que  l'on  eût  entendu  la  détonation. 
Quand  le  grisou  avait  détoné,  on  pouvait  entrer  dans  la  mine  en  toute 
sécurité. 

Les  dangers  et  les  inconvénients  attachés  à  l'exploitation  des  houillères 
étaient  si  graves,  qu'un  comité,  composé  de  propriétaires  de  mine,  se  forma 
à  Newcastle,  en  1814,  pour  chercher  les  moyens  d'y  remédier.  Depuis  un 
an  on  s'occupait  de  la  question,  sans  espoir  de  succès,  lorsque  le  retour  de 
Davy  vint  ranimer  les  espérances.  On  lui  confia  cette  recherche.  Porter 
le  feu  au  milieu  d'un  magasin  à  poudre,  en  supprimant  le  danger,  voilà 
ce  qu'on  demandait  à  la  science. 

Tout  le  monde  connaît  la  solution  brillante  que  Davy  donna  de  ce  difficile 
problème,  par  sa  célèbre  invention  de  la  lampe  de  sûreté,  aujourd'hui  en 
usage  dans  les  mines  du  monde  entier,  et  qui  a  préservé  jusqu'à  ce  jour 
des  milliers  d'existences.  Davy  renferma  la  lampe  dans  une  enveloppe  de 
toile  métallique,  qui  refroidit  assez  la  flamme  pour  l'empêcher  de  communi- 
quer le  feu  au  grisou,  s'il  existe  dans  la  mine,  ce  qui  n'empêche  pas  la 
lampe  d'éclairer  le  mineur. 

La  lampe  de  sûreté  de  Davy  est  un  des  plus  beaux  exemples  des  ser- 
vices que  peut  rendre  à  l'humanité  le  secours  des  sciences.  La  gratitude 
publique  ne  manqua  pas,  d'ailleurs,  à  l'inventeur  et  au  philanthrope.  La 
Société  royale  de  Londres  l'honora  de  la  médaille  de  Rumford  ;  les  proprié- 
taires des  mines  lui  offrirent  un  service  de  vaisselle  plate,  évalué  1200  livres 
sterling,  et  l'Empereur  de  Russie  lui  envoya  un  magnifique  vase  de  vermeil, 
avec  une  lettre  autographe,  où  il  exprimait  toute  son  admiration  pour  sa 
découverte.  C'est  à  cette  occasion  que  Davy  fut  créé  baronnet. 

La  lampe  de  sûreté,  rapidement  popularisée,  produisit  une  véritable 
révolution  dans  l'industrie  des  houillères.  Sans  cette  lampe  beaucoup 
d'exploitations  auraient  été  impossibles,  et  l'on  se  remit  à  extraire  le 
charbon  de  plusieurs  mines  que  l'on  avait  été  forcé  de  noyer. 

Davy  se  refusa  avec  beaucoup  de  noblesse  à  tirer  aucun  parti  pécuniaire 
de  sa  découverte.  Ses  amis  lui  conseillaient  de  prendre  un  brevet  d'inven- 
tion, lui  faisant  espérer  un  revenu  annuel  de  1000  livres  sterling.  Comme 
un  ami  le  pressait,  un  jour,  à  ce  sujet  : 

«  Non,  dit-il,  je  n'ai  jamais  songé  à  rien  de  semblable;  mon  seul  but 
g  a  été  de  servir  la  cause  de  l'humanité,  et  je  suis  assez  payé  par  la  satisfac- 
«  tion  que  j'en  éprouve.  » 

Et  son  interlocuteur  insistant  : 

«  J'ai  tout  ce  qu'il  me  faut,  répliqua-t-il ,  pour  mes  besoins  et 
«  mes  projets  ;  de  plus  grandes  richesses  ne  pourraient  rien  ajouter  à  ma  ré- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  83 

«  putation  ou  à  mon  bonheur.  Elles  me  permettraient,  à  la  vérité,  d'avoir 
«  quatre  chevaux  au  lieu  de  deux,  mais  à  quoi  me  servirait-il  d'entendre 
«  dire  que  sir  Humphry  Davy  attelle  quatre  chevaux  à  sa  voilure?  » 

En  1815,  il  repartait  pour  l'Italie,  appelé  par  le  directeur  du  Musée  de 
Naples,  pour  chercher  les  moyens  de  dérouler  les  manuscrits  sur  papyrus, 
trouvés  dans  les  fouilles  d'IIerculanum. 

Après  avoir  rempli  la  tâche  qui  lui  était  confiée,  Davy  profita  de  son 
nouveau  séjour  à  Naples  pour  faire  des  recherches  sur  la  cause  des 
éruptions  volcaniques.  Il  a  consigné  dans  deux  mémoires  sa  théorie  sur 
ce  grand  phénomène  de  la  nature. 

Humphry  Davy  expliquait  l'éruption  des  volcans  par  l'existence,  à  l'in- 
térieur du  glohe,  de  dépôts  immenses  de  métaux  alcalins,  qui  seraient  mis 
en  liberté  par  de  puissantes  actions  électriques.  Selon  lui  l'eau,  arrivant  au 
contact  de  ces  métaux,  se  décomposerait  et  provoquerait  un  dégagement  de 
chaleur  considérable,  ce  qui  produirait  tous  les  phénomènes  volcaniques. 
La  position  habituelle  des  cratères  en  activité,  qui  presque  tous  sont 
placés  près  de  la  mer,  l'incandescence  de  la  lave,  le  bruit  qui  précède 
l'éruption,  les  exhalaisons  gazeuses  et  salines  qui  l'accompagnent,  tout  le 
confirmait  dans  cette  hypothèse. 

Pendant  longtemps  les  géologues  ont  jugé  avec  défaveur  la  théorie  de 
Davy  sur  l'origine  des  volcans.  Cependant  c'est  cette  théorie,  ou  du  moins 
son  principe,  que  professe  aujourd'hui  la  majorité  des  savants.  Sans  doute 
on  considère  comme  surannée  la  théorie  du  chimiste  anglais,  en  ce  qui 
concerne  l'existence  de  métaux  alcalins  dans  les  profondeurs  de  la  terre; 
mais,  tout  en  mettant  de  côté  la  réaction  chimique  qu'invoquait  Humphry 
Davy,  les  géologues  contemporains  proclament,  à  peu  près  unanimement, 
que  la  cause  des  éruptions  volcaniques  ne  peut  se  trouver  que  dans  une 
communication  accidentelle  entre  l'eau  de  la  mer  et  l'intérieur  du  globe, 
porté  à  une  température  excessive,  par  suite  de  l'existence  de  ce  que 
l'on  nommait  autrefois  le  feu  central,  et  que  l'on  nomme  aujourd'hui, 
—  ce  qui  revient  au  même  —  l'incandescence  des  parties  profondes  du 
globe. 

Si  l'on  jette  les  yeux  sur  une  carte  représentant  la  situation  géographique 
de  tous  les  volcans  actuels,  on  reconnaîtra  que  presque  tous  sont  placés 
près  de  la  mer.  Ce  n'est  que  par  une  exception  excessivement  rare  que  l'on 
voit  des  bouches  volcaniques  à  l'intérieur  des  continents.  Et  même  dans 
ce  dernier  cas,  peut-on  signaler  de  grands  lacs  à  proximité  des  cratères. 

C'est  la  situation  des  volcans,  c'est-à-dire  leur  voisinage  presque  constant 
des  côtes  maritimes,  qui  a  conduit,  de  nos  jours,  à  expliquer  les  pliéuo- 


84  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

mènes  volcaniques  par  une  communication  entre  l'eau  de  la  mer  et  la  lave 
brûlante  qui  se  trouve  dans  les  profondeurs  du  globe.  Puisque  les  bouches 
volcaniques  avoisinent  presque  toujours  les  côtes,  on  a  pensé  que  le  phé- 
nomène des  éruptions  est  dû  à  la  communication  qui  peut  s'établir  entre 
le  bassin  de  la  mer  et  l'intérieur  de  la  terre,  à  une  très  grande  profon- 
deur, là  où  la  température  est  prodigieusement  élevée.  Par  suite  de  la 
communication  entre  la  mer  et  les  parties  profondes  et  brûlantes  du  sol, 
l'eau  réduite  en  vapeur,  ou  décomposée  par  la  chaleur  intérieure  du 
globe,  se  ferait  jour  au  dehors,  en  disloquant  les  couches  qui  pèsent  sur 
ces  vapeurs  et  ces  gaz.  Ainsi  se  produiraient  les  tremblements  de  terre 
et  les  éruptions  volcaniques. 

Ce  qui  confirme  cette  théorie,  c'est  que  la  presque  totalité  des  vapeurs 
et  des  gaz  qui  s'échappent  des  cratères  est  composée  de  vapeur  d'eau.  La 
prétendue  fumée  des  volcans  n'est  autre  chose  que  de  la  vapeur  d'eau;  et 
la  lave,  quand  elle  coule  au  dehors  et  qu'elle  se  refroidit,  laisse  dégager 
des  quantités  considérables  de  vapeur  d'eau.  D'après  Ch.  Sainte-Claire 
Deville,  les  99  centièmes  de  ce  que  le  vulgaire  nomme  h  fumée  des  volcans, 
sont  composés  de  vapeur  d'eau.  M.  Fouqué,  le  successeur  de  Ch.  Sainte- 
Claire  Deville  au  Collège  de  France,  a  calculé  que  le  cratère  de  l'Etna, 
pendant  l'éruption  de  1865,  lançait  des  colonnes  de  vapeur  d'eau  qui,  à 
l'état  liquide,  auraient  représenté  l'écoulement  d'un  ruisseau  donnant 
250  litres  d'eau  par  seconde.  Il  arrive  souvent  que  la  vapeur  d'eau  lancée 
par  un  cratère  se  résout  en  eau  liquide,  et  retombe,  sous  forme  de  pluie, 
le  long  des  flancs  de  la  montagne. 

Ce  serait  donc,  en  résumé,  l'eau  de  la  mer  qui,  mise  en  communication 
avec  l'intérieur  de  la  terre,  et  reparaissant  au  dehors,  à  l'état  de  vapeurs, 
constituerait  les  exhalaisons  des  volcans. 

La  composition  des  gaz  et  des  matières  solides  qui  sont  lancés  par  les 
cratères,  en  même  temps  que  la  vapeur  d'eau,  montre  que  c'est  bien  de  l'eau 
de  la  mer  que  doivent  provenir  ces  produits.  Du  gaz  acide  chlorhydrique. 
des  chlorures,  des  sels  de  soude,  des  sels  ammoniacaux,  tels  sont  les  compo- 
sés chimiques  qui  sont  lancés  des  cratères,  ou  qui  tapissent  leurs  bords. 
Le  sel  marin  provenant  de  l'eau  de  la  mer,  peut  fournir,  par  sa  décom- 
position, ce  gaz  chlorhydrique,  ces  chlorures,  et  ces  sels  de  soude. 

Les  matières  qui  constituent  la  lave  proprement  dite  sont  d'origine 
souterraine.  Elles  proviennent  des  roches  profondes  mises  en  fusion  par  la 
chaleur  ou  réduites  à  l'état  pâteux.  Ce  sont  des  silicates  d'alumine,  de 
potasse  ou  de  chaux,  combinés  à  beaucoup  d'eau.  Le  fer  entre  aussi  dans  la 
composition  des  laves,  et  c'est  le  chlorure  de  fer  qui  colore  en  jaune  les 


31.  —  HUMPHRY  DAVY,  AU  PIED  DU  VÉSUVE,  ÉTUDIE  LES  PHÉNOMÈNES  QUI  ACCOMPAGNENT  UNE  ÉRUPTION 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  87 

bords  de  beaucoup  de  cratères.  Pendant  une  ascension  au  cratère  du  Vé- 
suve, que  nous  fîmes  en  1865,  [nous  remarquâmes  que  ses  bords 
étaient  teints  d'une  coloration  rougeâtre,  qui  nous  rappelait  complète- 
ment la  couleur  du  chlorure  de  fer  de  nos  laboratoires.  On  lit,  d'autre 
part,  dans  la  relation  donnée,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Académie  des 
sciences,  par  M.  de  Saussure,  de  l'éruption  de  l'Etna  du  mois  de  juin  1879, 
que  les  neiges  étaient  fortement  colorées  en  jaune  par  du  chlorure  de  fer. 
Or,  les  eaux  de  la  mer  sont  chargées  de  chlorures  alcalins,  qui,  combinés  à 
quelque  composé  ferrugineux  du  terrain,  peuvent  donner  du  chlorure  de  fer. 

Ainsi,  d'après  la  nouvelle  théorie  que  des  chimistes,  comme  Ch.  Sainte- 
Claire  Deville,  et  des  géologues,  comme  M.  Daubrée  en  France  et  M.  Fuchs 
en  Allemagne,  soutiennent,  avec  preuves  à  l'appui,  les  éruptions  volca- 
niques ne  seraient  que  des  phénomènes  locaux  et  accidentels.  D'après  leurs 
calculs,  l'eau  de  mer,  pénétrant  à  une  profondeur  de  15  kilomètres  au- 
dessous  de  la  surface  du  sol,  y  trouverait  une  température  suffisante  pour 
que  la  vapeur*  et  les  gaz  résultant  de  sa  décomposition  aient  une  force 
de  1500  atmosphères.  Cette  tension  serait  assez  énergique  pour  soulever 
les  assises  terrestres  ou  liquides  qui  les  surmontent,  et  pour  chasser  au 
dehors  des  colonnes  de  vapeur  d'eau  et  de  gaz.  C'est  par  cette  pression 
s'exerçant  sur  les  laves,  c'est-à-dire  sur  les  roches  profondes  mises  en 
fusion,  que  ces  laves  liquides  pourraient  s'élever  au  niveau  du  sol,  et  cou- 
ler à  sa  surface,  mêlées  à  des  torrents  de  vapeur  d'eau. 

On  reconnaît,  à  ces  traits  généraux,  la  théorie  chimique  qu'Humphry 
Davy  trouva  en  étudiant  les  éruptions  du  Vésuve.  Un  système  de  vues 
scientifiques  est  oublié  ou  décrié  pendant  cinquante  ans;  et  après  ce  long 
intervalle,  on  le  voit  renaître,  restauré  et  rajeuni. 

Multa  renascentur  qiiaejam  eecidere, 

dit  Horace. 

Les  premiers  travaux  scientifiques  de  Davy,  ceux  qui  avaient  fondé  sa 
gloire,  se  distinguent  parla  puissance  de  la  portée  théorique;  ceux  qu'il 
exécuta  dans  la  seconde  partie  de  sa  carrière,  dénotent  une  continuelle 
tendance  à  l'application  de  la  physique  et  de  la  chimie  aux  objets  d'utilité 
publique.  On  en  a  vu  plus  haut  un  exemple  dans  l'invention  de  la  lampe 
de  suretè.  Le  dernier  n'est  pas  le  moins  remarquable.  Nous  voulons  parler 
des  recherches  que  le  chimiste  anglais  entreprit,  en  1823,  sur  l'invitation 
de  l'amirauté  britannique. 

Pour  défendre  la  quille  des  vaisseaux  des  atteintes  de  l'eau  de  la  mer, 
et  pour  la  mettre  à  l'abri  des  attaques  de  certains  mollusques,  du  genre 


88  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

des  teredo  et  des  pholades,  on  se  servait,  aux  premiers  temps  de  la  marine 
anglaise,  de  peaux  d'animaux  recouvertes  de  poix.  Vers  la  fin  du  seizième 
siècle,  on  eut  recours  à  un  doublage  extérieur  en  plomb,  que  les  Romains 
avaient  déjà  employé.  Le  cuivre  fut  ensuite  substitué  au  plomb,  et  le  pre- 
mier essai  de  ce  métal  fut  fait  en  1761,  sur  la  frégate  l'Alarme.  En  1780, 
tous  les  vaisseaux  anglais  étaient  doublés  de  cuivre.  Cependant  le  cuivre 
s'altère  à  la  mer  avec  une  rapidité  extrême,  surtout  dans  quelques  golfes 
et  embouchures  de  fleuves  des  côtes  de  l'Afrique,  en  raison  du  gaz  suif- 
hydrique  qui  s'y  dégage.  La  corrosion  de  cette  doublure  étant  pour  la  ma- 
rine une  source  de  dépenses  considérables,  les  commissaires  de  l'amirauté 
demandèrent  à  la  Société  royale  de  Londres  les  moyens  de  la  prévenir. 
Davy  se  chargea  de  cette  recherche. 

Le  problème  fut  résolu  par  lui,  de  la  manière  la  plus  élégante,  en 
vertu  d'une  simple  application  de  sa  théorie  générale  sur  les  relations 
de  l'électricité  avec  les  phénomènes  chimiques.  L'altération  du  cuivre 
des  navires  était  due  à  l'action  de  l'eau  de  la  mer  sur  le  métal.  Sous 
l'influence  de  l'air,  le  sel  marin  donnait  naissance  à  un  chlorure  de 
cuivre,  et  il  se  précipitait,  en  même  temps,  de  l'hydrate  de  magnésie,  pro- 
venant de  l'action  de  l'oxyde  de  cuivre  sur  le  chlorure  de  magnésium 
dissous  dans  l'eau  de  la  mer.  Selon  Davy,  l'action  chimique  est  réglée 
par  l'état  électrique  des  corps;  par  conséquent,  sa  théorie  indiquait 
qu'en  changeant  l'état  électrique  du  cuivre,  on  pourrait  empêcher  l'action 
chimique  de  s'établir.  Le  cuivre  est  positif  dans  l'échelle  électro-chi- 
mique; c'est  en  raison  de  ce  fait  que  l'oxygène  de  l'air  peut  se  fixer  sur 
ce  métal,  et  former  de  l'oxyde  de  cuivre,  lequel,  agissant  ensuite  sur  les 
sels  tenus  en  dissolution  dans  l'eau  de  la  mer,  donne  lieu  aux  produits 
indiqués  plus  haut.  En  rendant  le  cuivre  électro-négatif,  cette  réaction 
devait  être  empêchée. 

Comment  placer  le  cuivre  dans  un  état  d'électricité  négative?  En  le 
mettant  simplement  en  contact  avec  un  autre  métal,  capable  de  s'élec- 
triser  positivement.  Ainsi,  en  plaçant  sur  la  doublure  du  navire  quelques 
morceaux  de  zinc  ou  de  fer,  on  devait  prévenir  toute  réaction  de  celte 
espèce.  Et  comme,  d'ailleurs,  la  tension  électro-positive  du  cuivre  est  très 
faible,  une  quantité  relativement  très  petite  du  nouveau  métal  devait 
réaliser  l'effet  défensif. 

L'expérience  confirma  pleinement  ces  déductions  de  la  théorie.  Un 
morceau  de  zinc,  de  la  grosseur  d'un  pois,  ou  la  tête  d'un  simple  clou 
de  fer,  conservaient  quarante  ou  cinquante  pouces  carrés  de  cuivre.  Pour 
mettre  la  doublure  des  navires  à  l'abri  de  toute  altération  de  la  part  de 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  89 

l'eau  do  la  mer,  il  suffisait  donc  de  la  recouvrir,  de  place  en  place,  de 
quelques  morceaux  de  zinc,  ou,  plus  simplement  encore,  de  réunir  les 
feuilles  de  cuivre  au  moyen  de  clous  de  zinc  ou  de  fer. 

Informée  du  résullat  des  recherches  de  Davy,  l'amirauté  donna  l'ordre 
aussitôt  d'en  faire  l'expérience  sur  des  bâtiments  de  l'État.  L'essai  fut  tel- 


FlG.  32.   —  HUMPHRY  DAVY  FAIT  EXÉCUTER,   A  l'aRSENAL  DE  PORSTMOUIfl, 
LE  DOUBLAGE  GALVANIQUE  DE  LA  COQUE  D'UN  NAVIRE. 

lement  satisfaisant  que  trois  mois  après,  toute  la  marine  royale  avait 
adopté  le  nouveau  moyen  de  protection  emprunté  à  la  théorie  électro-chi- 
mique. En  France,  on  commença  également  à  l'appliquer. 

Mais  bientôt,  tout  changea.  Les  bâtiments  ainsi  traités,  qui  étaient  partis 
pour  des  expéditions  lointaines,  revinrent  aux  ports  dans  un  étal  de  déla- 
brement imprévu.  La  doublure  métallique  était  percée  sur  tous  les  points; 
la  coque  mise  à  découvert  et  fortement  endommagée.  Que  s'était-il  passé  ? 
i.  t2 


«0  LES   NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

En  rendant  le  cuivre  électro-négatif,  on  l'avait  bien  mis  à  l'abri  de  l'action 
de  l'oxygène;  mais  sous  ce  nouvel  état,  il  pouvait  attirer  les  corps  électro- 
positifs,  comme  les  bases  insolubles,  la  magnésie  et  la  chaux  contenues 
dans  l'eau  de  la  mer.  Au  bout  d'un  certain  temps,  le  doublage  des  navires 
était  recouvert  d'un  sédiment  formé  de  chaux  et  de  magnésie.  Sur  ce 
dépôt  les  plantes  marines,  les  crustacés,  les  coquilles,  les  zoophytes, 
venaient  se  fixer.  Il  fallait  enlever  ces  incrustations  avec  la  hache.  Elles 
occasionnaient  des  altérations  chimiques  sur  les  deux  métaux,  qui  se 
trouvaient  bientôt  percés,  et  la  coque  du  navire,  dénudée,  était  exposée 
aux  ravages  des  mollusques  et  des  zoophytes.  L'adhésion  de  cette  couche 
parasite  allait  au  point  de  diminuer  la  vitesse  de  marche  du  navire;  elle 
devenait  aussi  lente  que  si  l'on  eût  ajouté  quelque  mortier  au  doublage  du 
bâtiment. 

A  la  vue  de  ce  résultat,  il  n'y  eut  qu'un  cri  contre  le  chimiste.  L'ami- 
rauté, qui  perdait  des  sommes  considérables,  ne  lui  épargna  pas  les  mots 
amers.  Le  public  rit  tout  haut  de  l'événement.  En  trop  d'occasions  Davy 
s'était  montré  intraitable  envers  ses  inférieurs  pour  que  l'on  ne  profitât 
pas  de  la  revanche  qui  se  présentait. 

Cette  hostilité  le  blessa  et  l'irrita  profondément.  Il  se  remit  à  l'œuvre, 
pour  trouver  quelque  biais;  mais  il  se  rebuta  vite,  car  le  gouvernement  ne 
le  soutenait  plus,  et  le  courage  l'abandonnait ,  en  présence  d'injustes 
attaques.  Sa  santé  en  fut  altérée. 

«  Un  esprit  susceptible,  écrivait-il  à  un  ami,  pourrait  éprouver  du 
«  dégoût  et  se  dire  :  Pourquoi  travailler  pour  son  pays,  quand  on  n'en 
«  reçoit  que  des  outrages?  Je  suis  plus  affecté  'que  je  ne  devrais  l'être; 
«  mais  je  deviens  plus  sage  de  jour  en  jour,  en  songeant  à  Galilée  et  aux 
«  siècles  où  les  philosophes  et  les  bienfaiteurs  de  l'humanité  étaient  brûlés, 
«  pour  les  services  qu'ils  rendaient  au  monde.  » 

Mais  sa  résignation  n'était  qu'apparente.  Cette  nouvelle  atteinte  portée  à 
son  orgueil  réveillait  toutes  les  blessures  de  son  âme.  Dévoré  d'une  noire 
mélancolie,  il  quitta  l'Angleterre,  et  chercha  dans  les  voyages  sa  consolation 
accoutumée.  Ses  dernières  années  se  passèrent  loin  du  ciel  de  sa  patrie. 
Il  se  remit  à  parcourir  la  Suisse,  l'Illyrie,  le  Tyrol,  l'Italie,  ne  revenant 
à  Londres  que  pour  fort  peu  de  temps  et  à  de  rares  intervalles. 

Depuis  longtemps  il  avait  abandonné  toutes  ses  places.  En  1827,  ilenvoya, 
de  Salzbourg,  sa  démission  de  président  de  la  Société  royale.  Dans  ses  excur- 
sions, il  poussa  jusque  dans  le  nord  de  la  Suède;  mais  à  Stockholm,  H 
n'eut  pas  même  le  désir  de  voir  Berzélius.  Le  hasard  seul  amena  une  entre- 
vue entre  ces  deux  hommes  illustres,  mais  elle  fut  courte  et  insignifiante. 


L'ÉCLAIRAGE  ELECTRIQUE  91 

Davy  était  devenu  insensible  aux  souvenirs  de  sa  gloire  scientifique;  il  ne  de- 
mandait plus  que  des  distractions  à  l'amertume  de  ses  pensées. 

Il  n'y  trouva  d'adoucissement  que  dans  son  retour  aux  travaux  littéraires. 
Ce  sera  la  gloire  éternelle  des  lettres  d'apporter  aux  âmes  blessées  la 
consolation  suprême.  Le  savant  déçu  dans  les  espérances  de  son  orgueil, 
s'efforçait  de  retrouver  le  calme  des  premières  années  en  revenant  aux 
études  littéraires  qui  avaient  occupé  sa  jeunesse.  C'est  en  Italie  qu'il  écri- 
vit son  curieux  el  touchant  ouvrage  intitulé  Consolations  en  voyage. 

Le  livre  des  Consolations  envoyage,  ou  les  Derniers  jours  d'un  philosophe1, 
renferme  la  plus  éloquente  expression  des  sentiments  philosophiques  de 
l'auteur.  Dans  une  série  de  dialogues,  divers  interlocuteurs  se  livrent  aux 
considérations  les  plus  élevées  sur  les  points  fondamentaux  de  la  philo- 
sophie. Le  spiritualisme,  poussé  jusqu'au  point  de  l'idéalisme  platonicien, 
résume  la  pensée  de  ce  livre.  Les  progrès  de  l'espèce  humaine,  la  destinée 
de  l'homme,  le  rôle  des  milliers  de  globes  qui  composent  le  monde 
visible,  y  sont  le  sujet  de  dissertations,  dans  lesquelles  on  retrouve,  avec 
l'éclat  de  l'imagination  la  plus  hardie,  des  spéculations  métaphysiques 
d'une  grande  valeur. 

Mais  c'étaient  là  les  lueurs  dernières.  Depuis  longtemps  les  forces  de 
notre  philosophe  errant  déclinaient  ;  les  moindres  promenades  le  fatiguaient. 
Deux  ans  auparavant,  il  avait  éprouvé,  en  Angleterre,  une  légère  atteinte 
de  paralysie.  A  Rome,  le  20  février  1829,  et  sans  aucun  symptôme 
précurseur,  il  fut  frappé  d'une  nouvelle  attaque.  11  se  rétablit  pourtant, 
et  son  frère  John  Davy  vint  le  rejoindre.  Ensemble,  ils  reprirent  tristement 
le  chemin  de  l'Angleterre.  Ils  franchirent  les  Alpes,  et  arrivèrent  en  Suisse, 
en  passant  par  Aix  et  Chambéry.  Durant  ce  voyage,  Davy  semblait  renaître 
à  l'existence  ;  la  vue  des  campagnes  de  la  Suisse,  qui  rappellent  certaines 
contrées  du  centre  de  l'Angleterre,  lui  faisait  éprouver  de  douces  émotions. 
Il  se  croyait  revenu  aux  années  de  son  enfance;  il  retrouvait  comme  un 
écho  des  jours  heureux. 

Cet  éclair  fut  court.  Le  28  mai,  on  arriva  à  Genève.  Davy  se  coucha 
assez  tranquille;  mais  à  3  heures  du  matin,  le  domestique  vint  annoncer 
à  John  Davy  que  son  frère  était  fort  mal.  On  entra;  il  était  sans  connais- 
sance, et  quelques  instants  après,  il  expira. 

Genève  tout  entière  assista  au  convoi  du  philosophe,  que  le  gouverne- 
ment honora  de  funérailles  publiques.  Il  repose  dans  le  cimetière  de 
Plain-Palais,  auprès  de  la  tombe  de  Pictet. 

1  Cet  ouvrage  a  élé  traduit  dans  notre  langue,  en  1868.  par  M.  Camille  Flammarion,  et  cette  tra- 
duction compte  aujourd'hui  huit  éditions. 


VII 


Les  premiers  inventeurs  de  l'éclairage  électrique  par  incandescence  —  W.  Starr,  en 
Amérique.  —  Sa  mort  mystérieuse.  —  Greener  et  Staite,  en  Angleterre.  — 
Travaux  de  M.  de  Changy.  —  Sa  lampe  à  conducteur  de  charbon  et  à  conducteur 
de  platine.  —  Accueil  fait  à  cette  invention.  —  Un  ingénieur  en  chef  des  mines 
difficile  à  contenter  et  un  physicien  bourru. 

L'expérience  de  Y  œuf  électrique  faite  par  Humphry  Davy,  en  1813,  dans 
son  cours  de  chimie  à  V Institution  royale  de  Londres,  renfermait  la  solu- 
tion anticipée  du  problème  de  l'éclairage  électrique,  tel  qu'on  le  voit 
aujourd'hui  mis  en  pratique  pour  l'éclairage  intérieur.  L'éclairage  par 
incandescence,  comme  on  l'appelle  aujourd'hui,  consiste,  en  effet,  à  faire 
passer  le  courant  électrique  à  travers  un  conducteur  de  charbon,  placé 
dans  une  cloche  vide  d'air,  ainsi  qu'opérait  Humphry  Davy.  Dans  l'éclairage 
électrique  moderne,  le  courant  est  continu,  tandis  que  dans  l'expérience 
de  Davy  le  courant  était  interrompu,  et  donnait  naissance  à  un  arc 
entre  les  deux  conducteurs,  un  peu  écartés  l'un  de  l'autre  :  voilà  toute 
la  différence.  En  réduisant  Y  œuf  électrique  d'Humphry  Davy  à  de  plus 
petites  dimensions,  en  maintenant  l'arc  sans  discontinuité,  et  faisant  usage 
de  courants  plus  faibles,  pour  obtenir  un  moindre  éclat  lumineux,  on  a 
créé  la  lampe  à  incandescence  actuelle. 

Voyons  comment  on  est  arrivé  à  ces  modifications. 

La  lampe  à  charbon  et  à  incandescence  dans  le  vide  est  le  résultat  des 
recherches  successives  de  beaucoup  de  physiciens.  Les  premiers  créateurs 
de  ce  système  sont  :  en  Amérique,  W.  Starr  (1845);  en  Belgique, 
M.  de  Changy  (1858).  Si  les  essais  de  ces  deux  chercheurs  n'aboutirent 
point,  il  ne  faut  en  accuser  que  le  sort  contraire  et  la  fatalité  qui  les 
poursuivit  l'un  et  l'autre.  L'invention  de  W.  Starr  fut  arrêtée  par  la  mort 
mystérieuse  de  l'auteur,  événement  que  l'on  n'a  jamais  pu  expliquer. .Et 
quand  on  se  rappelle  que  l'inventeur  du  gaz  de  l'éclairage,  le  Français 
Philippe  Lebon,  périt,  en  1804,  sous  les  coups  d'assassins  restés  inconnus, 
on  ne  peut  se  défendre  d'un  singulier  et  triste  rapprochement  entre  la  fin 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  93 

tragique  et  secrète  de  ces  deux  premiers  créateurs   de  branches  nou- 
velles de  l'art  de  l'éclairage. 

J.  W.  Starr  était  un  savant  et  un  écrivain  de  Cincinnati.  Il  avait 
publié  plusieurs  ouvrages  de  philosophie  naturelle,  et  s'était,  en  même 
temps,  occupé  d'applications  de  la  physique.  Comment  arriva-t-il  ù  rendre 
pratique,  pour  l'appliquer  à  l'éclairage  domestique,  l'expérience  d'IIum- 
phry  Davy?  On  l'ignore,  mais  il  est  certain  qu'en  1845,  W.  Starr  avait 
fait  usage,  comme  agent  d'éclairage,  d'un  fil  mince  de  charbon  enfermé 
dans  une  cloche  privée  d'air  et  parcouru  par  un  courant  voltaïque.  On 
trouve  même  consigné  dans  son  brevet  d'invention ,  qu'il  faisait  usage 
d'une  machine  magnéto-électrique  pour  produire  l'électricité. 

En  sa  double  qualité  de  savant  et  de  philosophe,  W.  Starr  était  pauvre. 
Mais  il  y  avait  alors  à  New- York  un  philanthrope  éminent,  Peabody,  de 
Danvers  (Massachusetts),  mort  à  Londres  en  1869,  à  qui  les  Etals-Unis 
devaient  la  création  de  beaucoup  d'institutions  scientifiques  ou  charitables, 
et  qui  s'était  fait  une  grande  renommée  en  Amérique  et  en  Angleterre, 
comme  le  Mécène  déclaré  des  idées  et  des  hommes  de  valeur.  W.  Starr 
demanda  à  Peabody  les  fonds  qui  lui  étaient  indispensables  pour  per- 
fectionner sa  découverte.  Le  philanthrope  répondit  généreusement  à  cet 
appel.  Il  remit  à  W.  Starr  la  somme  qui  lui  était  nécessaire. 

L'Amérique  n'avait  pas  alors,  comme  aujourd'hui,  la  prétention 
de  donner  seule  l'éclosion  aux  créations  nouvelles  de  la  science.  La  vieille 
Europe  conservait  encore  ce  privilège.  Peabody  conseilla  à  son  protégé 
de  se  rendre  à  Londres,  pour  communiquer  sa  découverte  aux  électriciens 
de  la  métropole  britannique.  En  même  temps,  comme  l'assistance  d'un 
homme  versé  dans  les  affaires  est  indispensable  à  un  philosophe,  trop  sou- 
vent détaché  des  intérêts  de  ce  bas  monde,  il  lui  adjoignit  un  agent, 
nommé  King,  chargé  de  le  diriger  dans  ses  démarches,  et  de  le  garer 
des  embûches  des  exploiteurs  d'idées,  lesquels  ne  manquent  pas,  à  ce  que 
l'on  assure,  aux  bords  de  la  Tamise. 

Dès  leur  arrivée  à  Londres,  W.  Starr  et  King  se  mirent  en  rapport 
avec  les  professeurs  de  Y  Institution  royale,  particulièrement  avec  l'il- 
lustre Faraday,  qui  était  l'oracle  de  l'électricité  dans  toute  la  Grande- 
Bretagne;  puis  ils  s'occupèrent  de  faire  une  expérience  publique  de  leur 
système  d'éclairage.  En  bon  Américain,  W.  Starr  installa  dans  un  im- 
mense candélabre,  vingt-six  lumières,  pour  symboliser  les  vingt-six  États 
que  comptait  alors  l'Union  américaine. 

L'expérience  réussit  parfaitement.  La  lumière  fournie  par  le  candé- 
labre aux  vingt-six  lampes  était  d'une  grande  intensité  et  d'une  teinte 


91  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

agréable.  Faraday  admira  beaucoup  la  découverte  de  W.  Starr,  et  lui  pré- 
dit le  plus  grand  succès.  Il  lui  conseilla,  en  même  temps,  de  prendre, 
sans  plus  tarder,  un  brevet  d'invention. 

Le  brevet  fut  pris.  Seulement,  King,  au  lieu  de  faire  délivrer  la  patente 
au  véritable  inventeur,  la  demanda  et  l'obtint  pour  lui-même.  C'est  à 
peine  si  W.  Starr,  ravi  de  son  succès,  s'aperçut  de  la  déloyauté  de  son 
agent. 

Il  est  dit,  dans  ce  brevet,  que  le  conducteur  à  employer  est  le 
charbon  de  cornue  de  gaz,  réduit  à  l'état  de  fil,  —  que  l'on  peut  placer 
plusieurs  appareils  d'éclairage  sur  le  même  circuit,  —  et  que  l'on  peut 
emprunter  le  courant  soit  à  une  pile,  soit  à  une  machine  magnéto- 
électrique. 

Quelques  jours  après  la  prise  du  brevet,  W.  Starr  s'embarquait,  avec 
King,  sur  le  navire  Le  Monde.  Mais  le  second  jour  de  la  traversée,  W.  Starr 
fut  trouvé  mort  dans  sa  cabine.  La  mort  était-elle  naturelle?  Y  avait-il 
eu  suicide  ou  crime?  C'est  ce  que  l'on  s'occupa  fort  peu  de  rechercher.  Un 
homme  de  plus  ou  de  moins  n'est  pas  ce  qui  inquiète  beaucoup  les 
citoyens  de  la  jeune  Amérique. 

King  débarqua  donc  seul  à  New-York.  Il  demanda  au  philanthrope 
Teabody  la  faveur  de  remplacer  W.  Starr  dans  l'exploitation  de  la  nouvelle 
lampe.  Mais  celui-ci,  ne  lui  témoignant  aucune  confiance,  lui  refusa  tout 
appui  financier.  Et  King  n'ayant  pas  trouvé  d'autre  bâilleur  de  fonds,  l'in- 
vention en  resta  là. 

Bientôt  après,  King  disparut;  on  n'entendit  plus  parler  de  lui,  et  cette 
dernière  circonstance  ajoute  encore  à  l'étrangeté  de  cette  affaire. 

L'année  suivante,  en  1846,  deux  Anglais,  Greener  et  Staite,  qui  avaient 
eu  connaissance  du  brevet  de  W.  Starr,  prenaient,  à  Londres,  un  brevet 
presque  pareil,  mais  ils  n'arrivaient  pas  plus  que  l'Américain  King  à  faire 
exploiter  ce  système. 

Douze  ans  après,  la  même  invention,  c'est-à-dire  la  lampe  à  incandes- 
cence, à  conducteur  de  charbon  et  à  courant  continu,  apparaît  en  Belgique. 
L'inventeur  est  un  ingénieur  des  mines,  M.  de  Changy. 

Le  directeur  du  Musée  industriel  de  Bruxelles,  le  spirituel  Jobard  — 
celui  de  tous  les  hommes  qui  a  fait  le  plus  mentir  son  nom  —  se  fit 
l'apôtre  de  la  découverte  de  M.  de  Changy.  Combien  de  fois  ne  lui  ai-je 
pas  entendu  raconter  les  merveilles  de  cette  invention,  et  déclarer  que  là 
était  la  seule  solution  du  problème  de  l'éclairage  par  l'électricité!  Je  ne 
prenais  pas  toujours  au  sérieux  les  enthousiasmes  de  Jobard;  l'expé- 
rience a  prouvé  que  Jobard  voyait  juste. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  95 

On  lit  dans  tous  les  ouvrages  qui  ont  traité  de  l'éclairage  électrique, 
que  M.  de  Changy  est  Belge.  M.  de  Changy  n'est  pas  plus  Belge  que  ne 
l'était  Jobard.  Bien  qu'on  l'ait  toujours  appelé  Jobard  (de  Bruxelles),  Jobard 
était  Bourguignon,  quant  à  M.  de  Changy,  il  est  Tourangeau.  La  France 
ne  doit  laisser  perdre  aucun  des  rayons  de  son  auréole  scientifique. 

M.  de  Changy  résidait  à  Bruxelles.  Ce  fut  Jobard,  son  professeur  et  son 
ami,  qui  tourna  ses  idées  sur  la  question  de  l'éclairage  par  l'électricité. 
En  1838,  Jobard  avait  émis,  dans  le  Courrier  belge,  cette  idée,  qu'un 
fragment  de  charbon  servant  de  conducteuret  placé  dans  une  chambre  vide 
d'air,  ainsi  qu'avait  opéré  Humphry  Davy,  donnerait  une  lumière  fixe, 
durable  et  d'une  grande  intensité.  Ingénieur  des  mines,  M.  de  Changy  fut 
frappé  de  la  possibilité  d'appliquer  une  pareille  lampe  à  l'éclairage  des  ga- 
leries de  mines  de  houille,  pour  remplacer  la  lampe  de  sûreté  de  Davy,  et 
il  se  mit  à  l'œuvre. 

M.  de  Changy  commença  ses  expériences  en  1844.  Il  fit  usage  du  seul 
charbon  conducteur  de  l'électricité  que  l'on  possédât  alors,  c'est-à-dire  du 
charbon  de  cornue  de  gaz.  Il  tailla  des  baguettes  aussi  fines  que  possible 
de  ce  charbon,  et  les  enferma  dans  des  ampoules  de  verre,  préalablement 
privées  d'air  par  la  machine  pneumatique;  puis  il  mit  ces  petites  cloches 
en  communication  avec  les  deux  conducteurs  d'une  pile  voltaïque. 

La  nature  du  charbon  dont  l'inventeur  faisait  usage,  apportait  un  obstacle 
particulier  à  la  réussite  de  pareils  essais,  déjà  si  difficiles  par  eux-mêmes, 
à  une  époque  où  tout  était  encore  à  créer  en  ce  genre.  Le  charbon  de 
cornue  de  gaz  n'est  jamais  bien  homogène  ;  en  sorte  que  la  baguette,  sous 
l'influence  électrique,  se  détruisait  toujours  par  quelque  point.  M.  de  Changy 
essaya  de  lui  donner  de  l'homogénéité  en  remplissant  ses  pores.  Pour  cela  il 
trempait  la  baguette  de  charbon  dans  des  résines  fondues  ou  des  solu- 
tions sucrées,  et  il  la  faisait  ensuite  recuire.  Le  résultat  fut  meilleur,  et 
M.  de  Changy  constitua  un  type  de  lampe  dont  nous  donnons,  dans  la 
figure  55,  une  représentation  au  trait. 

Le  succès  était  satisfaisant,  au  point  de  vue  de  l'invention,  dont  le  prin- 
cipe était  trouvé.  Sans  doute,  de  tels  appareils  ne  pouvaient  être  sérieu- 
sement utilisés;  c'était  là  pourtant  un  progrès  digne  de  remarque,  en 
supposant,  toutefois,  que  l'auteur  ignorât  les  curieuses  expériences  de 
W.  Starr,  qui  furent  publiées  vers  1844,  et  que  nous  venons  de  rapporter, 

M.  de  Changy  ayant  été,  sur  ces  entrefaites,  appelé  en  Angleterre,  comme 
ingénieur  en  chef  des  mines  de  Weal-Ocean  et  de  WealRamoth,  ses  recher- 
ches furent  suspendues  pendant  quelques  années. 

Toutefois,  l'idée  qui  l'avait  conduit  à  les  entreprendre,  c'est-à-dire  l'écîai- 


96  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

rage  des  mines,  ne  pouvait  cesser  de  le  préoccuper,  surtout  dans  les 
fonctions  auxquelles  il  était  appelé.  Il  inventa  même,  à  cette  époque,  une 
lampe  à  huile,  qui  fut  longtemps  en  usage  sous  le  nom  de  Victoria-safety- 
Lamp.  Mais  ce  n'était  qu'une  sorte  de  pis-aller;  la  lampe  électrique  n'ayant 
pas  cessé  de  lui  apparaître  comme  l'idéal  pour  l'éclairage  des  mines. 
Aussi,  lors  de  son  retour  à  Bruxelles,  en  1850,  reprit-il  ses  recherches, 
d'abord  avec  des  interruptions,  puis  très  activement,  vers  1855. 

A 


FlG.  53.  —  MEMIÈHE  LAMPE   A  INCANDESCENCE  DE  M.  DE  CI1ANGT. 


M.  de  Changy  dirigea  ses  essais  dans  deux  sens  en  môme  temps.  Sans 
abandonner  le  charbon,  il  s'occupa  de  constituer  une  lampe  dans  laquelle 
le  platine,  devenant  incandescent  par  le  passage  du  courant,  produisait 
l'effet  lumineux. 

Le  platine  n'a  pas,  comme  agent  de  ce  mode  d'éclairage,  les  qualités  du 
charbon  de  cornue,  mais  il  n'a  pas,  non  plus,  certains  de  ses  défauts,  et 
on  devait  penser  qu'il  permettrait  d'arriver  plus  rapidement  à  un  système 
pratique.  Seulement,  si  l'on  fait  usage  du  platine,  ce  métal  étant  fusible, 
tandis  que  le  charbon  est  absolument  infusible,  il  faut  éviter  la  fusion  et  la 
destruction  du  fil  incandescent,  même  dans  le  vide,  et  pour  cela  il  faut 
limiter  strictement  l'intensité  du  courant  qui  le  traverse.  D'autre  part, 
pour  que  le  système  soit  pratique,  il  faut  que  l'on  puisse  placer  plusieurs 
lampes  sur  un  même  circuit,  les  foyers  étant  trop  peu  intenses  pour 
pouvoir  être  employés,  avec  économie,  si  chacun  d'eux  réclamait  un 
circuit. 

W.  Starr,  en  Amérique,  avait  résolu  le  problème,  et  il  avait  rendu  les 
physiciens  de  Londres  témoins  de  ses  expériences.  Mais,  comme  nous  l'avons 
dit,  la  mort  de  l'inventeur  avait  arrêté  ces  premières  tentatives.  Un  physicien 
anglais,  W.  Staite,  prit,  en  1858,  un  brevet  pour  l'emploi  d'un  métal  moins 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  97 

fusible  que  le  platine,  l'iridium.  Les  dispositions  indiquées  par  W.  Staite 
étaient  rationnelles;  mais  Staite  était  obligé  de  donner  un  courant  à  chaque 


lampe,  et  de  plus,  l'iridium  est  un  métal  fort  rare  et  fort  cher;  en  sorte 
que  ce  système  n'était  nullement  pratique. 

i.  13 


9S  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Des  expériences  méthodiquement  suivies  conduisirent  M.  de  Changy 
à  reconnaître  que  le  platine  doit  recevoir  une  préparation  particulière. 
Il  ne  doit  pas  être,  dès  le  premier  abord,  porté  à  l'incandescence;  il  faut, 
pour  ainsi  dire,  l'accoutumer  peu  à  .peu  au  genre  de  service  qu'on 
lui  demande.  A  cet  effet,  il  faut  le  maintenir  à  des  chaleurs  rouges  modé- 
rées, pour  le  faire  peu  à  peu  et  lentement  monter  au  degré  de  tempé- 
rature où  il  doit  être  entretenu.  Edison  devait  trouver  ce  même  fait,  envi- 
ron vingt  ans  plus  tard. 

M.  de  Changy  avait  également  reconnu  qu'il  y  a  intérêt  à  pne  as  employer 
le  platine  pur,  mais  légèrement  carburé.  A  cet  effet  il  lui  faisait  subir 
une  opération  assez  semblable  à  la  cémentation  de  l'acier;  il  le  chauf- 


FlC.  35.  —  PREMIÈRE  LAMPE  A  INCANDESCENCE  DE  M.   DE  CflANGV,  COMPOSÉE   D'UN  CONDUCTEUR  DE  PLATINE. 

(GRANDEUR  NATURELLE.) 

faitdans  des  poussières  de  charbon,  et  le  faisait  ensuite  repasser  à  la  filière. 

C'est  par  cette  série  de  recherches  que  l'ingénieur  français  arriva  à 
constituer  des  lampes  dans  lesquelles  le  platine  ne  fondait  pas,  et  qui  pro- 
duisaient une  assez  vive  lumière.  Nous  donnons  ici  (fig.  55)  la  représen- 
tation, en  vraie  grandeur,  de  cette  lampe. 

Ayant  ainsi  atteint  le  but  qu'il  s'était  proposé,  c'est-à-dire  ayant  con- 
stitué une  nouvelle  lampe  de  sûreté  pour  l'éclairage  des  mines,  destinée 
à  remplacer  la  lampe  de  sûreté  de  Davy,  M.  de  Changy  se  hâta  de  soumettre 
son  invention  à  un  ingénieur  en  chef  des  mines,  qui  faisait  autorité  en  Bel- 
gique, M.  Devaux. 

L'objection  que  fit  à  M.  de  Changy  l'ingénieur  en  chef  des  mines  de 
Belgique,  est  assez  singulière  pour  être  rapportée  ici. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  99: 

«  Votre  lampe,  dit-il  à  l'inventeur,  a  un  défaut  :  elle  est  parfaite.  » 

Et  comme  M.  de  Changy  manifestait  sa  surprise  : 

«  La  lampe  de  Davy,  ajouta  M.  Devaux,  pour  justifier  sa  critique,  nous 
«  avertit  de  la  présence  du  gaz,  parce  que  sa  flamme  s'allonge,  quand  le 
«  grisou  existe  dans  la  mine.  Alors,  l'ouvrier,  prévenu  par  ce  phénomène,  se 
«  hâte  de  sortir  de  la  galerie.  » 

Mais  il  y  a  bien  d'autres  signes  que  celui  de  l'allongement  de  la  flamme,1 
dans  la  lampe  de  sûreté  de  Davy,  pour  déceler  la  présence  du  grisou. 
En  outre,  l'usage  d'une  lampe  brûlant  dans  un  air  chargé  de  grisou,  est 
un  danger  permanent,  car  les  mailles  de  la  toile  métallique  n'empêchent 
pas  toujours  l'inflammation  du  gaz.  Il  arrive,  en  effet,  assez  souvent,  qu'un 
ouvrier  imprudent,  ou  n'y  voyant  pas  assez  clair,  ouvre  sa  lampe  de  sûreté, 
et  met  le  feu  au  gaz.  C'est  ce  qui  produit  les  trois  quarts  des  accidents. 
Donc,  un  éclairage  d'où  est  exclue  toute  flamme  était  une  découverte  capi- 
tale pour  la  sûreté  des  mineurs. 

Mais  le  siège  de  l'ingénieur  en  chef  était  fait  :  M.  Devaux  refusa  son 
approbation  à  ce  nouveau  système  d'éclairage  des  mines. 

Cela  n'empêcha  pas  l'inventeur  de  continuer  ses  recherches  et  de  perfec- 
tionner sa  lampe.  A  la  date  du  17  mai  1858,  il  prit  un  brevet  pour  un  sys- 
tème complet  de  régulation  et  de  division  du  courant  pour  la  lumière  élec- 
trique à  incandescence.  Voici  le  mécanisme  fort  curieux  de  ce  régulateur. 

Chaque  lampe  était  placée  sur  un  circuit  dérivé  du  courant  général,  lequel 
traversait,  en  outre  de  la  lampe,  le  fil  d'un  électro-aimant.  Un  deuxième 
circuit  branché  sur  le  premier,  était  formé  par  le  noyau  de  cet  électro- 
aimant et  son  armature.  Ce  deuxième  circuit  n'était  donc  fermé  que  si 
l'électro-aimant,  éLant  actif,  mettait  son  armature  en  contact  avec  le 
noyau.  On  conçoit,  alors,  comment  les  choses  se  passaient.  Dans  l'état 
normal,  le  circuit  renfermant  la  lampe  et  le  fil  de  l'électro-aimant  était 
seul  fermé,  le  ressort  antagoniste  de  l'électro-aimant  étant  réglé  de  façon 
que  le  courant  convenable  pour  l'incandescence  n'était  pas  assez  fort  pour 
le  vaincre.  Si  le  courant  augmentait  trop,  le  magnétisme  de  l'électro- 
aimant  augmentait  avec  lui,  le  ressort  antagoniste  était  vaincu,  l'armatiii c 
revenait  au  contact  du  noyau,  et  formait  ainsi  un  circuit  dérivé,  de  petite 
résistance,  qui  détournait  le  courant,  devenu  trop  intense  et  dangereux 
pour  l'appareil. 

La  quantité  d'électricité  absorbée  par  la  lampe  étant  ainsi  limitée,  il 
devenait  possible  d'en  mettre  plusieurs  sur  le  même  circuit,  ce  qui  réali- 
sait les  deux  buts  cherchés  :  la  régularisation  du  courant  et  la  division  de 
la  lumière. 


100  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Nous  avons  dit  que  tout  en  travaillant  l'incandescence  par  les  mélaux, 
M.  de  Changy  n'avait  pas  abandonné  le  charbon.  Dans  cette  période  il  essaya, 
ne  trouvant  pas  de  charbon  convenable,  d'en  fabriquer  de  toutes  pièces. 
Il  fit  passer  par  une  filière  des  pâtes  de  plombagine,  pour  en  former  des 
baguettes  fines,  qu'il  cuisait  ensuite.  Mais  il  était  obligé  d'introduire  des 
corps  agglomérants,  par  exemple  de  l'argile,  la  plombagine  seule  n'ayant 
pas  assez  de  consistance. 

Toutefois,  on  n'obtenait  pas  encore  ainsi  des  baguettes  résistant  à  l'in- 
candescence électrique;  elles  présentaient  une  certaine  tendance  au  ramol- 
lissement. Vers  1859,  M.  du  Moncel  avait  obtenu  une  lumière  très  bril- 
lante en  se  servant,  comme  conducteurs,  de  languettes  de  charbon  obtenues 
parla  calcinationde  fibres  végétales,  telles  que  du  liège,  de  la  basane,  préala- 
blement trempés  dans  l'acide  sulfurique  et  carbonisés.  M.  de  Changy  essaya 
des  matériaux  de  ce  genre;  mais  il  fallait  prendre  certaines  précautions, 
augmenter  la  conductibilité,  l'homogénéité,  qui  n'étaient  pas  d'abord  suffi- 
santes. C'est  ce  qui  décida  l'inventeur  à  combiner  les  deux  genres  de  con- 
ducteurs, et  à  réaliser  un  type  de  lampe  assez  curieux,  où  l'incandescence 
du  platine  est  réunie  à  celle  du  charbon.  A  cet  effet  une  spirale  de  pla- 
tine s'enroulait  autour  du  charbon. 

Nous  représentons  une  de  ces  lampes  (fig.  57)  de  grandeur  naturelle. 

Etant  ainsi  parvenu  à  résoudre  le  problème,  que  l'on  appelait  alors  la 
division  de  la  lumière  électrique,  et  qui  était  généralement  considéré 
comme  une  espèce  de  quadrature  du  cercle,  M.  de  Changy  s'occupa  de 
faire  connaître  sa  découverte.  Il  commença  par  la  soumettre,  à  Bruxelles, 
aux  personnes  compétentes  et  en  état  de  la  faire  adopter. 

Au  premier  rang  se  trouvait  Jobard,  qui  n'avait,  d'ailleurs,  jamais  cessé 
de  suivre  avec  un  vif  intérêt  les  essais  de  notre  inventeur. 

Satisfait  des  résultats  acquis,  Jobard  en  fit  le  sujet  de  diverses  commu- 
nications. Il  adressa,  en  particulier,  une  lettre  à  l'Académie  des  sciences 
de  Paris,  le  27  février  1858,  antérieurement  à  toute  prise  de  brevet.  Dans 
cette  lettre,  Jobard  résumait  les  expériences  de  l'inventeur,  et  énumérait  les 
applications  de  la  lampe  électrique  qu'il  avait  conçues. 

Ces  applications  sont  assez  singulières,  soit  dit  en  passant.  Les  voici  : 

«  1°  Eclairage  des  mines; 

«  2°  Lampes  immergées  pour  la  pêche  de  nuit  ; 

«  5°  Bouées  lumineuses  ; 

«  4°  Télégraphie  nautique,  obtenue  à  l'aide  de  tubes  colorés  renfermant 
«  les  hélices  incandescentes,  etdont  les  combinaisons  obtenues  à  l'aide  d'un 
«  clavier,  formeraient  des  signaux  lumineux  au  haut  d'un  mât  de  navire.  » 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  105 

On  ne  peut  s'empêcher  de  sourire  quand  on  lit  l'étrange  énumération, 
faite  par  l'excellent  Jobard,  des  applications  que  pourrait  recevoir  la  lumière 
électrique.  C'est  le  cas  d'invoquer  Boileau,  et  de  dire,  avec  le  satirique  : 
Oh!  le  plaisant  projet  d'un  honnête  savant, 
Qui,  de  tant  de  héros,  va  choisir  Childebrand! 


Fie  57.  — 


DEUXIEME  LAMPE  A  INCANDESCENCE  DE  11.   DE  CHANGY,   COMPOSÉE  D  UN  CONDUCTEUR  DE  CIIAULON 
ET  D'UNE  SPIRALE  DE  PLATINE   (GRANDEUR  NATURELLE). 


Les  physiciens  de  notre  temps  ont  vu  plus  vite  et  plus  sûrement  ce 
que  l'on  pouvait  faire  de  la  lumière  électrique  divisée  en  petits  foyers. 
Leur  première  pensée  n'a  pas  été  de  la  faire  servir  à  la  pèche  de  nuit! 

C'est  peut-être  en  raison  de  la  façon  naïve  dont  la  nouvelle  invention  lui 
était  présentée,  que  l'Académie  des  sciences  de  Paris  lui  fit  un  assez  froid 


104 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


accueil.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  le  secrétaire  perpétuel,  Flourens,  re- 
fusa l'insertion  de  la  note  de  Jobard  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Académie, 
faveur  qu'il  accordait,  chaque  semaine,  aux  plus  insignifiantes  broutilles, 
pourvu  qu'elles  fussent  marquées  à  l'estampille  de  la  science  courante. 

Dans  cette  conjoncture,  Jobard  m'adressa  la  lettre  dont  l'Académie  des 
sciences  avait  refusé  l'insertion,  en  me  priant  de  la  faire  paraître  dans 
le  feuilleton  scientifique  que  je  donnais  chaque  semaine,  au  journal  la 
Presse.  Ce  que  je  fis  incontinent. 

La  lettre  persécutée  trouva  donc  asile  dans  la  Presse  du  13  mars  1858. 
En  voici  le  texte  : 

«  Je  m'empresse,  écrivait  Jobard  au  Président  de  l'Académie  des  sciences  de 
Paris,  de  vous  annoncer  la  découverte  du  fractionnement  d'un  courant  électrique 
pour  l'éclairage,  en  autant  de  filets  que  l'on  désire. 

«  On  sait  que  l'arc  lumineux  produit  entre  deux  charbons  ne  peut  donner  qu'un 
foyer  très  intense,  très  désagréable  et  très  coûteux.  Un  jeune  chimiste,  physicien, 
mécanicien  et  praticien  à  la  fois,  M.  de  Changy,  très  au  courant  des  découvertes  et 
des  instruments  nouveaux,  vient  de  résoudre  le  problème  de  la  divisibilité  du 
courant  galvanique. 

«  C'est  en  sortant  de  son  laboratoire,  où  il  travaille  seul  depuis  six  ans,  que  je 
viens  donner  un  aperçu  de  ce  que  j'y  ai  vu,  c'est-à-dire  une  pile  de  12  éléments 
bunsen  perfectionnée  par  lui,  produisant  un  arc  lumineux  constant,  sans  inter- 
mittence et  sans  crépitation,  entre  deux  charbons  rapprochés  par  un  régulateur  de 
son  invention,  le  plus  parfait  et  le  plus  simple  que  je  connaisse.  De  plus,  une 
douzaine  de  petites  lampes  de  mineur  mobiles  sur  des  tringles  ou  des  fils  de 
cuivre,  dont  il  peut  allumer  ou  éteindre  l'une  ou  l'autre  ou  toutes  ensemble,  sans 
que  l'intensité  de  la  lumière  augmente  ou  diminue  par  l'extinction  des  lampes 
voisines.  Ces  lampes,  contenues  dans  des  tubes  de  verre  hermétiquement  fermés, 
sont  destinées  à  l'éclairage  des  mines  à  grisou,  aussi  bien  qu'aux  réverbères  des 
rues,  qui  s'allumeraient  et  s'éteindraient  seuls  dans  toute  une  ville,  en  ouvrant  ou 
fermant  le  circuit.  Cette  lumière  est  blanche  et  pure  comme  celle  du  gaz  Gillard, 
avec  lequel  elle  a  ce  seul  point  de  contact  que  c'est  l'incandescence  du  platine 
qui  la  produit.  Les  tuyaux  de  conduite  du  gaz  seraient  alors  remplacés  par  de  sim- 
ples fils  et  ne  pourraient  occasionner  ni  explosions,  ni  incendies,  ni  mauvaises 
odeurs. 

«  J'ai  vu  également  une  ampoule  lumineuse  en  verre  épais,  que  l'on  peut  immer- 
ger à  des  profondeurs  considérables,  sans  qu'aucun  mouvement  ou  bouleversement 
puisse  l'éteindre.  Elle  a  déjà  été  essayée  en  rivière  et  a  servi  à  prendre  des  pois- 
sons, qui  sont  attirés  et  non  effrayés,  comme  on  le  craignait,  par  la  lumière.  Il  est 
probable  que,  dans  un  temps  donné,  la  mer  inépuisable  nourrira  la  terre,  et  que 
les  pêches  miraculeuses  ne  le  seront  plus. 

«  Ce  simple  aperçu  suffira  pour  faire  comprendre  à  combien  d'applications 
diverses  peut  se  prêter  la  découverte  que  j'ai  l'honneur  de  signaler,  avec  la  convic- 
tion que  je  n'ai  pas  été  la  dupe  d'une  illusion,  malgré  mon  étonnement  de.  voir 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


105 


une  lampe  s'allumer  dans  le  creux  de  ma  main,  et  rester  allumée  en  la  mettant 
dans  ma  poche,  avec  mon  mouchoir  pardessus.  Jobard.  » 

Cependant,  tout  en  refusant  d'insérer  la  lettre  de  Jobard  sur  la  division 
de  la  lumière  électrique  réalisée  par  M.  de  Changy,  l'Académie  des 
sciences  avait  nommé  une  commission  pour  examiner  le  fait  annoncé.  Le 
physicien  Becquerel  père,  Desprelz  et  Babinet  composaient  cette  com- 
mission. 

Pour  être  renseigné  exactement  sur  l'invention  qui  lui  était  soumise, 
Becquerel  pria  Quételet,  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  royale  des 
sciences  de  Bruxelles,  de  prendre  des  informations  sur  cette  découverte,  et 
Quételet  chargea  de  cette  enquête  M.  Melsens,  l'un  de  ses  collègues.  Ce- 
lui-ci assista  aux  expériences  de  M.  de  Changy,  les  suivit  de  près,  et  à  la 
date  du  5  avril  1858,  il  rendit  compte  à  Despretz  de  ce  qu'il  avait  vu. 

Dans  cette  lettre,  M.  Melsens  constatait  qu'il  avait  vu  sur  un  même  cir- 
cuit voltaïque,  alimenté  par  une  pile  Bunsen  de  douze  éléments,  plusieurs 
lampes  que  l'on  pouvait  allumer,  soit  ensemble,  soit  en  groupe,  soit  isolé- 
ment, à  volonté,  sans  que  l'éclat  de  chacune  d'elles  fût  modifié.  Il  déclarait 
donc  que  la  division  de  la  lumière  électrique  était  obtenue. 

La  commission,  imparfaitement  satisfaite,  désira  avoir  des  renseigne- 
ments plus  précis  de  la  part  de  l'inventeur  lui-même;  et  le  secrétaire  per- 
pétuel, Flourens,  fut  chargé  d'écrire  à  M.  de  Changy,  pour  lui  communi- 
quer ce  désir  de  la  commission. 

Jobard  se  chargea  de  répondre  à  la  lettre  de  Flourens,  et  il  le  fit  en  les 
termes  suivants,  dans  une  lettre  adressée  de  Bruxelles,  que  nous  trans- 
crivons: 

«  Monsieur  le  Secrétaire  perpétuel, 

«  J'ai  bien  reçu  la  lettre  dont  vous  m'avez  honoré,  jointe  à  la  copie  de  la  noie 
de  M.  Becquerel,  qui  demande  des  explications  sur  les  moyens  de  M.  de  Changy 
pour  obtenir  la  division  de  la  lumière  électrique. 

«  Je  n'avais  voulu  faire  part  à  l'Académie  que  des  résultats  que  j'ai  vus,  et  qui 
ont  été,  depuis,  vérifiés  et  confirmés  par  ordre  de  l'Académie  de  Bruxelles,  sur  la 
demande  de  M.  Despretz. 

«  Si  l'Académie,  qui  ne  considère  que  l'intérêt  de  la  science,  abstraction  faite 
de  l'intérêt  de  l'inventeur,  n'a  pas  trouvé  ma  notice  plus  explicite,  on  ne  doit  s'en 
prendre  qu'au  défaut  de  garantie  de  la  propriété  des  inventeurs;  car  c'eût  été 
dépouiller  celui-ci  de  tout  espoir  de  rémunération  positive  ;  et  tous  les  inventeurs 
ne  sont  pas  à  même  de  se  contenter  de  récompenses  purement  honorifiques. 

«  M.  de  Changy  a  dépensé  trop  d'argent  en  essais,  pour  ne  pas  conserver  l'es- 
poir, quelque  aléatoire  qu'il  soit,  de  tirer  profit  de  sa  belle  découverte,  et  je  lui  ai 
conseillé  de  n'en  publier  les  détails  qu'après  avoir  pris,  autant  que  possible,  ses 
sûretés  contre  les  frelons  de  l'industrie. 

i.  14 


106  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

«  Si  les  inventions  communiquées  à  l'Académie  valaient  les  brevets  définitifs  ou 
provisoires,  comme  celles  que  l'on  met  aux  Expositions  officielles,  ce  qui  serait 
fort  à  désirer  et  parfaitement  praticable,  l'Académie  n'aurait  plus  à  se  plaindre 
d'aucune  réticence  de  la  part  des  inventeurs. 

«  Agréez,  monsieur  le  Secrétaire,  mes  très  humb,es  salutations. 

«  Jobard.  » 

«  Bruxelles,  le  16  avril  1858.  » 

Cela  voulait  dire  que  M.  de  Changy,  ayant  dépensé  beaucoup  de  temps 
et  d'argent  pour  réaliser  sa  découverte,  n'était  pas  disposé  à  la  rendre  pu- 
blique avant  de  s'en  être  assuré  la  possession  par  un  brevet  bien  en  règle. 

Cette  lettre  mit  le  feu  aux  poudres.  A  sa  réception,  Despretz  déclara  que 
M.  de  Cbangy,  «  voulant  faire  de  son  invention  un  objet  de  lucre,  ne  méri- 
«  tait  pas  le  nom  de  savant,  et  que  l'Académie  ne  devait  pas  s'occuper  de 
«  ses  travaux!  » 

Il  y  a  des  mots  qui  tuent,  qui  tuent  soit  les  hommes,  soit  les  idées.  Le 
mot  de  Despretz  :  «  M.  de  Changy  ne  mérite  pas  le  nom  de  savant  »,  ne 
tua  pas  l'ingénieur  français,  mais  il  tua  son  idée.  A  partir  de  ce  moment, 
il  se  sentit  inquiet,  découragé.  Il  se  demanda  s'il  faisait  acte  de  loyal  sa- 
vant et  d'homme  de  progrès,  en  voulant  tirer  un  profit  pécuniaire  de  sa 
découverte,  comme  le  lui  conseillait  Jobard;  et  finalement,  il  laissa  tom- 
ber, sans  s'occuper  de  l'exploiter,  son  brevet  d'invention. 

Il  nous  paraît  tout  simple  aujourd'hui  qu'un  inventeur  retire  un  béné- 
fice de  son  invention,  qu'un  chimiste  vive  de  la  chimie  et  un  physicien  de  la 
physique,  comme  le  prêtre  vit  de  l'autel  et  le  médecin  de  la  médecine.  On 
voit  même,  de  nosjours,  bien  des  savants  n'entreprendre  des  recherches 
que  dans  le  but  unique  d'un  bénéfice  d'argent.  Mais,  en  1858,  on  rai- 
sonnait autrement.  On  élevait  à  un  autre  niveau,  on  portait  en  des  sphères 
plus  hautes  la  mission  de  l'homme  de  science.  Sous  ce  rapport,  nous  avons 
fait,  depuis,  beaucoup  de  chemin.  Est-ce  en  avant,  est-ce  en  arrière?  Au 
lecteur  de  le  décider. 

Pendant  que  je  travaillais  dans  le  laboratoire  de  la  Sorbonne,  de  1852 
à  1854,  pour  aider  k  la  préparation  du  cours  ou  aux  recherches  particu- 
lières de  Balard,  qui  fut  mon  maître  en  chimie,  j'ai  beaucoup  connu 
Despretz,  le  père  Mansuetle,  comme  nous  l'appelions,  parce  qu'il  s'appe- 
lait, de  ses  prénoms,  César  Mansuette,  ce  qui  n'était  pourtant  pas  sa  faute. 
Il  est  mal,  assurément,  de  médire  de  ses  professeurs,  mais  M.  Despretz, 
—  Dieu  veuille  avoir  son  âme!  —  était  lourd  comme  une  locomotive  et 
épais  comme  le  mont  Blanc.  C'était  un  vrai  paysan  du  Danube  universi- 
taire. II  avait  une  grosse  tête,  de  gros  yeux,  de  gros  sourcils,  de  grosses 


L'ÉCLAKiAGE  ÉLECTRIQUE 


107 


mains,  de  grosses  épaules,  et  il  marchait  dans  de  gros  souliers.  Quand  il 
faisait,  à  la  Sorbonne,  son  cours  sur  la  lumière,  l'opticien  Henri  Soleil 
était  chargé  de  manœuvrer,  de  l'intérieur  de  l'amphithéâtre,  le  miroir 
plan,  qui,  placé  au  travers  d'un  carreau  de  la  fenêtre,  devait  réfléchir  les 
rayons  du  soleil  et  les  amener  dans  la  salle.  Et  quels  bons  rires  nous  fai- 
sions, quand  l'opticien  étant  occupé  à  guetter  une  éclaircie  de  l'astre 
radieux,  à  travers  les  nuages  qui  le  cachaient  trop  souvent,  Despretz  lui 
disait,  de  sa  voix  de  basse-taille  enrhumée:  «  Monsieur  Soleil,  le  voyez- 
vous?  » 

Professeur  médiocre,  Despretz  a  laissé  de  bons  souvenirs  comme  physi- 
cien. Il  a  poursuivi,  pendant  plus  de  quarante  ans,  l'étude  des  grands 
phénomènes  de  la  physique  :  le  son,  l'électricité,  la  densité  des  liqui- 
des, etc.  Son  nom  se  retrouve  dans  tous  les  traités  classiques,  tant  il  a  fait 
d'expériences  précises,  mesuré  de  nombres  importants  pour  la  science, 
coordonné  de  faits  épars  et  isolés.  Peu  de  cours  réunissaient  un  auditoire 
aussi  nombreux  que  celui  qu'il  faisait  à  la  Sorbonne,  car  ses  expériences 
brillaient  par  la  grandeur  des  moyens  mis  en  œuvre.  Ses  énormes  piles,  ses 
diapasons  monstres,  etc.,  étaient  passés  en  proverbe.  Il  n'avait  pas  de  faci- 
lité naturelle,  mais  ses  efforts  persévérants  avaient  fini  par  lui  conquérir 
la  situation  qu'il  ambitionnait.  C'est  ainsi  qu'il  parvint  à  obtenir  la  pre- 
mière chaire  de  physique  de  France,  voire  même  le  fauteuil  de  la  présidence 
de  l'Académie  des  sciences. 

Despretz  était  cité  pour  l'austérité  de  sa  vie  et  la  simplicité  de  ses  habi- 
tudes. Les  seules  récréations  qu'il  se  permît  étaient  la  chasse  (k  duc 
d'Aumale  l'avait,  un  jour,  autorisé  à  tuer  la  petite  bête  dans  ses  forêts)  et 
des  excursions  annuelles  en  Allemagne,  en  Italie,  en  Angleterre.  Il  aimait 
aussi  à  parcourir  les  provinces  de  la  France;  mais  il  avait  tant  fait  subir 
d'examens  de  baccalauréat,  et  dans  ces  examens  il  s'était  toujours  signalé 
par  tant  de  bienveillance,  que  dans  chaque  ville,  à  son  grand  désespoir,  il  se 
voyait  reconnu  et  arrêté  dans  la  rue.  C'était  assez  pour  le  faire  fuiraussitôl. 

Il  menait  une  vie  uniforme  et  solitaire.  Chaque  jour,  il  faisait  sa  pro- 
menade matinale  au  jardin  du  Luxembourg;  et  dans  sa  promenade  du 
soir,  il  parcourait  les  quartiers  plus  animés  de  la  ville.  A  dix  heures  du 
matin,  il  se  rendait  à  la  Sorbonne,  et  il  n'en  sortait  qu'à  cinq  heures. 

Despretz  a  publié  un  Traité  élémentaire  de  physique,  un  Traité  de  chimie, 
et  il  a  fait  paraître,  dans  les  Comptes  rendus  de  l'Académie,  un  grand 
nombre  de  mémoires,  sur  divers  points  des  sciences  physiques.  Dans  une 
brochure  intitulée  :  Des  Collèges  et  de  l'instruction  professionnelle  des  Fa- 
cultés, ii  a  essayé  de  défendre  l'étude  des  lettres  contre  celle  des  sciences, 


108 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


thèse  assez  étrange  pour  un  physicien,  et  qu'il  fallait  laisser  aux  profes- 
seurs de  rhétorique,  que  les  sciences  physiques  et  naturelles  enseignées 
dans  les  lycées  empêchent  de  dormir. 

En  définitive,  Despretz  était  un  physicien  de  grande  valeur.  Mais  malgré 
tout,  je  ne  puis,  dans  mes  souvenirs,  me  le  représenter  autrement  qu'écra- 
sant sous  le  poids  de  sa  lourde  personne,  l'idée  féconde  que  M.  de  Changy 
apportait,  dès  l'année  1858,  à  la  cause  du  progrès  scientifique. 


VIII 


Les  lampes  électriques  russes.  —  Lampe  à  incandescence  et  à  conducteur  de  charbon 
de  M.  Lodyguine;  ses  défauts.  —  Lampe  du  même  système  de  MM.  Konn  et  Bou 
liguine.  — Encore  M.  Jablochkoff  ;  sa  lampe  à  incandescence  à  conducteur  de  kaolin. 

Repoussé  à  l'Académie  des  sciences  de  Paris  par  l'opposition  de  Despretz, 
l'éclairage  par  un  courant  continu  rendant  incandescent  un  fragment  de 
charbon  ou  de  platine,  sommeilla  pendant  quinze  ans.  C'est  en  Russie, 
dans  ce  même  pays  qui  devait  plus  tard  doter  la  science  et  l'industrie  de 
la  découverte  fondamentale  de  la  bougie  électrique,  que  cette  question  fut 
reprise.  En  1875,  un  physicien  russe,  M.  Lodyguine,  invente  une  disposition 
particulière  de  lampe  à  incandescence  et  à  charbon,  qui  lui  vaut  un  des 
grands  prix  de  l'Académie  des  sciences  de  Saint-Pétersbourg. 

En  exposant  les  travaux  de  M.  Lodyguine,  M.  Wild,  membre  de  l'Acadé- 
mie des  sciences  de  Saint-Pétersbourg,  chargé  du  rapport,  fit  ressortir  toute 
la  supériorité  que  présentait  le  charbon  sur  le  platine,  pour  la  production 
de  la  lumière  par  incandescence. 

Le  pouvoir  rayonnant  du  charbon  est  de  beaucoup  supérieur  à  celui  du 
platine,  et  la  capacité  calorifique  du  charbon  est  beaucoup  moindre;  dé 
sorte  qu'une  même  quantité  de  calorique  porte  le  charbon  à  une  tempé- 
rature plus  élevée  qu'il  ne  ferait  d'un  fil  de  platine.  De  plus,  la  résistance 
du  charbon  au  passage  du  courant  est  250  fois  celle  du  platine;  on  peut 
donc  prendre  un  crayon  de  charbon  beaucoup  plus  gros,  à  égalité  de  tem- 
pérature. Enfin,  avantage  inappréciable,  le  charbon  est  infusible. 

M.  Lodyguine  employait  des  crayons  de  charbon  de  cornue  de  gaz  d'une 
seule  pièce,  en  diminuant  leur  épaisseur  au  point  où  se  trouvait  le  foyer 
lumineux.  Il  plaçait  deux  charbons  dans  un  même  appareil,  qu'il  munissait 
d'un  petit  commutateur  extérieur,  pour  faire  passer  le  courant  dans  le 
deuxième  charbon,  quand  le  premier  était  usé.  Enfin,  comme  l'avaient  fait 
avant  lui  W.  Starr,  en  Amérique,  et  M.  de  Changy,  a  Bruxelles,  pour  em- 
pêcher la  combustion  du  charbon,  il  l'enfermait  dans  une  cloche  de  verre 
hermétiquement  close. 


HO  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Au  début,  M.  Lodyguine  avait  fait  le  vide  dans  ses  récipients  de  verre. 
Mais  cette  opération  avait  présenté  des  difficultés  que  le  physicien  russe 
n'avait  pu  surmonter.  Il  se  contentait  donc,  comme  il  vient  d'être  dit,  de 
clore  le  mieux  possible  l'appareil.  L'oxygène  de  l'air  contenu  dans  la  cloche 
étant  brûlé,  il  ne  devait  rester  dans  le  récipient  que  de  l'azote  et  du  gaz 
acide  carbonique.  Mais  c'était  là  de  la  théorie.  En  fait,  on  n'opérait  pas  dans 
un  espace  vide  d'oxygène.  Aussi  les  aiguilles  de  charbon  se  brisaient-elles 
fréquemment,  et  il  était  difficile  de  les  remplacer.  De  plus,  les  parois  de  la 
cloche  se  recouvraient  d'une  poussière  opaque,  qui  enlevait  une  partie  de 
la  lumière. 

Cependant,  avec  la  machine  magnéto-électrique  de  la  compagnie  l'Al- 
liance ,  pour  fournir  le  courant  électrique,  on  obtenait  un  effet  assez  satis- 
faisant de  quatre  lampes  de  ce  genre  placées  sur  un  même  circuit. 

L'inventeur  chargea  un  de  ses  compatriotes,  M.  Kosloff,  de  Saint-Péters- 
bourg, de  se  rendre  à  Paris,  pour  perfectionner  son  appareil,  ou  pour  en 
tenter  l'exploitation  commerciale.  Mais  on  n'obtint  jamais  rien  de  sé- 
rieux. M.  Truk,  lampiste  de  Paris,  chez  lequel  M.  Kosloff  faisait  ses  expé- 
riences, y  travailla  lui-même  avec  beaucoup  d'ardeur,  mais  sans  grand 
résultat. 

Pendant  que  l'on  s'efforçait,  à  Paris,  de  perfectionner  les  lampes  de 
M.  Lodyguine,  deux  autres  ingénieurs  russes,  M.  Konn,  d'une  part,  el 
M.  Bouliguine,  d'autre  part,  créaient  des  lampes  fondées  sur  le  même  prin- 
cipe, et  les  soumettaient  à  des  expériences  attentives.  Mais  rien  d'important 
ne  sortit  de  ces  tentatives,  que  nous  nous  contenterons  de  signaler. 

Toutes  les  lampes  russes,  dont  plusieurs,  comme  il  vient  d'être  dit,  furent 
imaginées  à  Paris,  avaient  un  défaut  capital  et  commun  à  toutes.  Le  crayon 
de  charbon  employé  comme  conducteur,  se  désagrégeait  et  tombait  en  mor- 
ceaux. Et  ce  n'était  pas  par  suite  de  la  combustion,  car  cette  désagrégation 
se  manifestait  dans  des  lampes  parfaitement  vides  d'air.  Le  crayon  s'amin- 
cissait graduellement  en  son  milieu,  et  finissait  par  se  rompre.  Aucun 
moyen  ne  put  réussir  à  prévenir  cet  accident. 

M.  Jablochkoff  appliqua  également  son  esprit  inventif  à  la  création  d'une 
lampe  à  incandescence,  et  il  obtint  un  résultat  très  encourageant. 

M.  Jablochkoff  portait  à  l'incandescence  une  aiguille  d'argile  de  kaolin  in- 
terposée dans  le  courant  électrique.  Mais  comme  le  kaolin  offre  une  assez 
grande  résistance  au  passage  du  courant,  il  fallait  employer  des  courants 
d'une  grande  tension.  M.  Jablochkoff  avait  donc  eu  l'idée,  très  ingénieuse, 
d'interposer  entre  l'aiguille  de  kaolin  et  le  fil  conducteur  de  l'électricité,  un 
véritable    condensateur  électrique,    lequel   se    chargeait  d'électricité 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  111 

quand  elle  devenait  surabondante,  et  se  déchargeait  ensuite  de  cet  excès 
d'électricité  à  travers  la  substance  du  kaolin. 

Ces  recherches  de  M.  Jablochkoff  datent  de  l'année  1878.  L'auteur 
accorde  toujours  une  grande  confiance  à  ce  système,  bien  que  la  pratique 
ne  l'ait  pas  encore  sanctionné. 

Depuis  l'année  1873  jusqu'à  l'année  1878,  les  lampes  à  incandescence 
se  débattaient  au  milieu  de  difficultés  insurmontables,  et  l'on  commençait 
à  désespérer  d'en  triompher  jamais,  lorsque  Thomas  Edison,  en  Amérique, 
eut  connaissance  de  l'importance  de  cette  question.  Ce  fut  pendant  un 
voyage  aux  montagnes  Rocheuses,  accompli  en  1878,  en  compagnie  du 
physicien  américain  John  Draper,  qu'Edison  reçut  de  ce  dernier  le  conseil 
de  s'occuper  de  cette  grande  question. 

Le  sujet  était  alors  assez  complexe,  et  quelque  peu  embrouillé,  par  suite 
des  échecs  répétés  de  beaucoup  d'inventeurs  qui  avaient  essayé  de  tirer  parti 
de  l'incandescence  électrique  d'un  corps,  charbon  ou  métal,  pour  constituer 
un  agent  d'éclairage.  Edison  résolut  de  prendre,  comme  on  dit,  le  taureau 
par  les  cornes.  En  d'autres  termes,  il  posa  le  problème  dans  toute  son 
étendue  et  avec  toutes  ses  conséquences.  Il  voulut  obtenir  avec  la  lumière 
électrique  tout  ce  que  donne  le  gaz,  c'est-à-dire  une  lumière  d'intensité 
constante,  facile  à  manier,  pouvant  se  placer  partout  en  petites  masses,  et 
d'un  pouvoir  éclairant  médiocre,  équivalant  à  environ  deux  lampes  Carcel, 
pouvant  enfin  se  distribuer,  par  des  canaux  conducteurs,  tout  comme  le  gaz 
d'éclairage. 

Ce  programme,  vaste  autant  que  difficile,  Edison  parvint  à  le  remplir. 
Comment  ce  résultat  fut-il  atteint?  C'est  ce  que  l'on  apprendra  par  la  lecture 
des  pages  qui  vont  suivre,  et  dans  lesquelles,  tout  en  racontant  la  vie 
de  Thomas  Edison,  nous  exposerons  ses  travaux  sur  l'éclairage  par  l'élec- 
tricité. 


IX 


Thomas  Edison.  —  Sa  vie  et  ses  travaux. 

Un  soir  d'hiver  de  l'année  1859,  trois  personnes,  le  père,  la  mère  et  un 
jeune  garçon,  achevaient  un  pauvre  repas  dans  une  arrière-boutique  de  la 
triste  ville  de  Port-Huron,  dans  le  Michigan,  aux  Etats-Unis  d'Amérique. 
Les  murs  de  l'arrière-boutique  où  la  famille  était  en  ce  moment  rassemblée, 
étaient  couverts  de  tableaux  éventrés,  de  toiles  sans  cadre  et  de  vieux  cadres 
éraillés,  à  la  dorure  absente.  Quelques  casiers  de  bois  peint,  contenant  des 
registres  et  surmontés  de  paperasses  poudreuses,  achevaient  l'ameublement 
de  cet  obscur  réduit.  Quant  à  la  boutique,  on  y  trouvait  tout  l'arsenal  or- 
dinaire du  brocanteur  :  bahuts  boiteux,  chaises  dépareillées,  porcelaines  et 
faïences  ébréchées,  pendules  sans  balancier,  lampes  sans  globe,  tourne- 
broches  sans  volant,  caves  à  liqueurs  sans  liqueurs,  lits  sans  sommiers, 
fauteuils  sans  housses,  housses  sans  fauteuils,  boites  à  musique  sans  cy- 
lindre, habits  et  gilets  sans  boutons,  armes  hors  d'usage,  revolvers  et  cara- 
bines réformés,  mais  que  les  aventuriers,  qui  partaient  pour  les  mines  d'or 
de  la  Californie  ou  les  sources  de  pétrole  à'Oil-kreck,  étaient  heureux  d'em- 
porter, pour  deux  ou  trois  dollars. 

Le  maître  de  ce  misérable  logis  s'appelait  Edison.  D'origine  hollandaise, 
il  était  venu  de  bonne  heure  chercher  fortune  en  Amérique;  mais  il 
l'avait  poursuivie  sans  le  moindre  succès,  pendant  toute  sa  vie.  Tour  à 
tour  tailleur,  pépiniériste,  grainetier,  il  exerçait  alors,  à  Port-Huron,  l'état 
de  brocanteur,  auquel  il  joignait,  quand  il  le  pouvait,  l'office  d'intermé- 
diaire pour  la  vente  des  propriétés.  Mais,  malgré  son  intelligence  et  son 
énergie,  il  n'avait  réussi,  dans  aucune  de  ces  professions  diverses,  à 
acquérir  l'aisance;  et  une  gène,  voisine  de  la  misère,  régnait  dans  l'inté- 
rieur du  Hollando-Américain. 

Sa  femme,  bonne  et  courageuse  enfant  du  pays,  avait,  avant  son 
mariage,  trouvé  des  ressources  en  tenant,  comme  le  font  beaucoup  de 
jeunes  Américaines,  une  école  primaire.  Elle  avait  ainsi  acquis  quelques 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  113 

notions  rudimentaircs  de  calcul,  de  littérature,  d'écriture  et  de  dessin, 
qu'elle  fut  heureuse  de  pouvoir  transmettre  à  son  fils. 


Celui-ci,  du  reste,  Thomas  Al  va  Edison,  avait  rapidement  dépassé  le 
pelit  cercle  de  connaissances  qu'il  devait  à  la  tendresse  de  sa  mère.  Il 
i  1D 


114  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

avait  un  prodigieux  désir  d'apprendre  :  mais  dépourvu  de  direction  et  de 
maître,  il  avait  dépensé  sa  jeune  énergie  sans  parvenir  à  meubler  effica- 
cement son  esprit.  D'un  caractère  concentré,  et  même  un  peu  sauvage, 
il  recherchait  la  solitude,  afin  de  pouvoir  s'adonner  librement  à  la  passion 
effrénée  qu'il  avait  pour  la  lecture.  Il  dévorait  avec  une  égale  avidité,  et 
sans  préférence,  tout  ce  qu'il  pouvait  lire  gratis  dans  les  boutiques  des 
libraires  et  des  marchands  de  journaux  de  Port-iluron.  Livres,  brochures, 
revues,  recueils  illustrés,  il  lisait  tout,  et  prenait  intérêt  à  tout  ce  qu'il 
lisait;  mais  cela  sans  méthode,  sans  règle,  ni  plan  préconçu.  Avec  une 
telle  indiscipline  intellectuelle  il  n'avait  rien  retenu  de  sérieux;  et  défait, 
il  ne  savait  encore  que  lire,  écrire  et  un  peu  calculer. 

Notre  jeune  homme,  le  repas  étant  terminé,  se  disposait  à  se  lever 
de  table,  pour  aller  rejoindre  ses  camarades  sur  la  grande  place,  lorsque 
son  père  le  retint  du  geste,  et  ajouta  aussitôt  : 

«  Reste,  Thomas;  j'ai  à  te  parler.  » 

L'air  un  peu  solennel  avec  lequel  son  père  avait  prononcé  ces  mots, 
et  l'attitude  triste  et  résignée  de  sa  mère,  qui  se  disposait  à  écouter 
religieusement  le  chef  de  la  famille,  inquiétèrent  un  peu  le  jeune  garçon, 
qui,  pourtant,  se  rassit  avec  déférence,  se  tenant  prêt  à  entendre  la 
communication  paternelle. 

Le  père,  Edison  ayant  bourré  et  allumé  sa  pipe,  aspiré  et  rejeté  quel- 
ques bouffées  de  fumée,  prit  alors  la  parole  : 

«  Mon  fils,  dit-il,  te  voilà  dans  ta  douzième  année1.  A  ton  âge  et  dans 
notre  pays,  quand  on  n'a  pas,  dans  un  bon  sac  de  cuir,  une  quantité 
raisonnable  de  dollars,  ou  dans  sa  caisse  un  nombre  suffisant  d'actions 
de  la  Banque  des  Etals-Unis,  ou  des  mines  de  YOil-kreck,  on  va  cher- 
cher fortune  hors  du  logis.  C'est  ce  que  j'ai  fait  à  l'âge  de  quinze  ans. 
Tu  es  bien  portant,  agile  et  vigoureux.  Tu  as  quelque  instruction.  Tu 
pourras  te  pousser  dans  le  monde. 

—  Je  sais,  mon  père,  répondit  Thomas,  que  le  moment  est  venu  pour 
moi  de  débarrasser  la  maison  d'une  bouche  inutile,  et  d'aller  gagner  ma 
vie  avec  ma  tête  et  mes  bras.  Mais  à  quelle  profession  me  destinez-vous? 
Je  ne  peux  pas  être  tailleur,  comme  vous  l'avez  été;  car  je  n'ai  jamais 
pu,  ajouta-t-il  avec  gaieté,  assujettir  mes  jambes  à  demeurer  immobiles 
pendant  trois  minutes,  sur  un  établi.  Je  ne  connais  rien  aux  plantes,  ni 
aux  graines,  n'ayant  jamais  perdu  mon  temps  à  regarder  les  arbres,  ni 
les  fleurs.  La  vue  des  tableaux  m'ennuie  ;  ce  qui  fait  que  je  serais  un  mau- 

1  Thomas  Edison  est  né  à  Milan,  comté  dÉïié,  dans  l'Ohio,  le  10  février  1 8 47. 


L'ECLAIHAGE  ELECTRIQUE  115 

vais  acheteur  de  peintures;  et  n'ayant  jamais  eu  un  demi-dollar  dans  ma 
poche,  je  ne  saurais  ni  vendre  ni  acheter  des  propriétés,  comme  vous  le 
faites  quelquefois,  mon  père.  Je  ne  vois  donc  pas  bien  quelle  profession 
vous  m'avez  choisie? 

—  Tu  seras,  répondit  le  père  Edison,  en  rallumant  sa  pipe  qui  venait 
de  s'éteindre,  tu  seras  homme  d'équipe  dans  le  fourgon  à  bagages  du 
railway  du  Canada  et  Central  Michtgan.  » 

Et  comme  le  jeune  Thomas  ne  pouvait  dissimuler  une  légère  grimace, 
à  la  pensée  de  la  profession  peu  distinguée  qu'on  lui  annonçait  : 

«  Attends,  mon  garçon,  dit  le  père  Edison,  je  n'ai  pas  fini.  Il  y  a  huit 
jours,  comme  je  raccommodais  l'uniforme  du  chef  de  gare  de  notre  station 
du  railway  du  Canada  et  Central  Michigan,  j'ai  arrangé  avec  lui  toute 
ta  position.  Tu  ne  seras  pas  seulement  occupé  à  placer  et  à  redescendre 
les  bagages.  Le  propriétaire  du  buffet  te  confiera  des  gâteaux,  du  pain  et 
des  saucisses,  que  tu  pourras  distribuer  aux  voyageurs,  pendant  la  marche 
du  train.  De  plus,  le  marchand  de  journaux  te  charge  de  vendre,  pour  lui, 
des  revues  à  images  et  des  journaux.  Tu  seras  donc  un  petit  commerçant.  Et, 
ajouta-t-il,  comme  il  faut  à  un  commerçant  de  l'argent  pour  commencer 
les  affaires,  voici  tes  frais  de  premier  établissement.  » 

Ce  disant,  le  père  Edison  tendit  à  son  fils,  fièrement  et  comme  s'il  lui 
remettait  un  trésor,  trois  dollars,  que  celui-ci  prit  et  mit  dans  sa  poche,  en 
étouffant  un  soupir. 

«  Et  quand  dois-je  partir?  demanda-t-il  à  son  père,  d'un  air  assez 
décidé. 

—  Le  premier  train  passe  à  notre  station  à  sept  heures  et  demie  du  matin. 
Tu  partiras  demain  à  sept  heures  et  demie.  Tout  est  préparé  pour  que  tu 
emportes  du  buffet  et  de  la  boutique  du  marchand  de  journaux  ton 
premier  fonds  de  commerce.  D'ailleurs,  ajouta-t-il,  pour  atténuer  un  peu 
l'effet  de  ses  paroles,  nous  ne  nous  séparons  pas  complètement.  Le  train 
s'arrête  chaque  deux  jours  à  Port-Huron;  tous  les  deux  jours,  nous 
pourrons  te  serrer  la  main  à  ton  passage.  » 

Le  jeune  Thomas  se  leva  et  dit,  simplement  et  courageusement  : 
«  C'est  bien,  mon  père;  je  partirai  demain.  » 

Sur  ces  mots,  il  embrasse  avec  effusion  sa  mère,  serre  la  main  au  vieux 
Drocanteur,  et  se  retire  dans  le  pauvre  réduit  qui  lui  sert  de  chambre, 
pour  faire  ses  préparatifs  de  départ,  laissant  ses  parents  à  leurs  tristes 
pensées,  et  aux  regrets  que  leur  fait  éprouver  le  départ  d'un  fils  digne  de 
leur  affection. 

Le  lendemain,  comme  le  train  du  Canada  et  Central  Michigan  entrait 


H6  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

en  gare  à  Port-Huron,  Thomas  Edison  sautait  dans  le  fourgon  à  bagages,  et 
commençait  gaiement  son  métier. 

Le  voilà  donc  parcourant  le  train  pendant  la  marche,  pour  offrir  aux 
voyageurs  des  journaux,  des  magazines  illustrés  et  des  brochures,  le  tout 
entremêlé  de  pâtisseries,  de  sandwichs,  de  fruits,  de  cigares,  de  pipes  et 
d'allumettes  chimiques. 

Au  bout  de  quelques  jours,  il  possédait  tous  les  trucs  du  métier.  Dès 
qu'il  eut  réalisé  quelques  bénéfices,  il  embaucha,  pour  les  mettre  à  sa 
place,  trois  ou  quatre  enfants  du  voisinage,  qu'il  chargea  de  colporter 
la  marchandise,  tandis  qu'il  s'établissait  et  prenait  domicile  dans  le 
fourgon  aux  bagages.  Dans  le  petit  réduit  qu'il  s'était  ménagé,  il  lisait, 
ou  plutôt  il  dévorait  les  livres  qu'il  avait  achetés  de  ses  premières  éco- 
nomies (fig.  59).  Le  hasard  l'avait  fait  tomber  sur  la  traduction  du  Traité 
d'analyse  chimique  de  Frésénius,  et  bien  qu'il  ne  pût  rien  y  comprendre, 
cette  lecture  lui  inspira  le  goût  de  la  chimie.  Il  trouva  moyen  d'installer 
dans  son  fourgon  une  espèce  de  laboratoire,  où  il  s'essayait  à  des  expé- 
riences de  chimie. 

Malheureusement,  pendant  la  marche,  un  flacon  de  phosphore,  placé 
sur  une  étagère,  tomba,  s'enflamma  à  l'air,  et  mit  le  feu  au  plancher 
du  wagon.  Ce  commencement  d'incendie  fut  arrêté  par  le  conducteur 
du  train,  qui,  furieux  de  l'aventure,  jeta  sur  la  voie  le  laboratoire  ambu- 
lant, avec  accompagnement  d'une  bonne  correction  manuelle  administrée 
au  malencontreux  chimiste. 

Ne  pouvant  travailler  de  ses  mains,  le  jeune  homme  se  mit  à  tra- 
vailler de  ses  yeux.  A  chaque  arrêt  que  faisait  le  convoi  dans  une 
localité  de  quelque  importance,  il  entrait  dans  les  ateliers  de  méca- 
nique, dans  les  imprimeries,  dans  les  bureaux  de  télégraphe,  et  tout 
en  s'approvisionnant  de  journaux  ou  d'autres  objets  de  son  petit  com- 
merce, il  regardait,  observait,  prenait  des  informations  et  des  leçons  sur 
tout  ce  qui  s'offrait  à  sa  vue. 

Comme  le  train  s'arrêtait  quelques  heures  dans  la  ville  de  Détroit, 
il  courait  à  la  bibliothèque.  Il  s'était  imposé  la  tâche  d'en  lire  tous  les 
ouvrages.  Dans  ce  but,  il  avait  commencé  ses  lectures  par  un  bout,  avec 
le  projet  de  parcourir  jusqu'à  l'autre  bout  tous  les  volumes  placés  sur 
chaque  rayon.  Heureusement,  le  bibliothécaire,  pris  d'admiration  pour 
cette  tentative  folle,  mais  qui  dénotait  un  esprit  singulièrement  trempé, 
lui  fixa  un  ordre  et  un  choix  pour  la  lecture  des  ouvrages  de  science, 
auxquels  il  s'engagea  à  s'en  tenir. 

Comme  il  ne  pouvait  rester  un  seul  instant  oisif,  il  s'était  procuré 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  119 

des  fils  de  télégraphe  électrique,  et  lorsqu'il  s'arrêtait  chez  son  père,  à 
Port-Hurôn,  il  organisait  des  télégraphes,  qu'il  mettait  en  action  par  des 
piles  électriques,  composées  avec  de  vieux  pots  et  des  débris  de  métaux 
ramassés  dans  la  boutique  du  brocanteur. 

La  maison  de  son  père  était  située  à  vingt  minutes  de  marche  de  la 
station.  D'après  la  maxime  anglaise  :  Time  is  money,  il  voulut  gagner 
ces  vingt  minutes.  Pour  cela,  il  disposa  devant  la  maison  de  son  père,  en 
face  de  la  voie,  un  gros  tas  de  sable;  et  au  moment  où  le  train  pas- 
sait à  toute  vapeur,  il  s'élançait  de  son  fourgon.  Cette  manière  de  des- 
cendre d'un  chemin  de  fer,  qui  n'est  pas  à  la  portée  de  tout  le  monde, 
peut  donner  une  idée  de  l'agilité  et  du  courage  de  notre  yankee. 

Il  donna,  un  jour,  une  preuve  émouvante  de  son  intrépidité  et  de  la 
bonté  de  son  cœur.  Il  attendait  le  train,  sur  le  quai  de  la  gare  de  Port- 
Clément,  lorsqu'il  aperçut  près  de  lui,  à  vingt  mètres  d'une  locomotive, 
qui  arrivait  à  toute  vapeur,  un  petit  enfant,  jouant  sur  les  rails.  Sans 
réflexion,  et  comme  d'instinct,  il  bondit  sur  la  voie,  saisit  le  baby,  et  fran- 
chit les  rails,  comme  un  oiseau,  tenant  par  un  bras  l'enfant,  miraculeuse- 
ment préservé  de  la  mort.  Le  tampon  de  la  machine  les  effleura,  sans 
les  atteindre. 

Le  père  de  l'enfant  était  le  chef  de  gare  de  Port-Clément.  Pour  s'acquit- 
ter envers  le  sauveur  de  son  fils,  il  lui  enseigna  le  maniement  du  télégra- 
phe électrique  et  son  vocabulaire. 

Cependant  Edison  était  un  jeune  homme  pratique,  toujours  à  l'affût  de 
ce  qui  pouvait  lui  être  utile.  Tout  en  continuant  son  métier  de  marchand 
de  journaux  sur  le  train  du  Central  Michigan,  il  avait  essayé,  à  l'exemple 
de  son  père,  différentes  professions,  jusqu'à  celle  de  cordonnier,  dont  il 
avait  voulu  tâter,  semblable,  en  cela,  au  célèbre  botaniste  suédois,  Linné, 
qui  tira  l'alêne  dans  sa  jeunesse,  d'après  quelques  biographes. 

Aucune  profession  ne  lui  ayant  encore  réussi,  il  tenta  celle  de  journa- 
liste. 

Se  trouvant  un  jour,  dans  les  bureaux  d'un  journal  de  la  ville  de 
Détroit,  le  Free  Press  Détroit,  il  vit  procéder  à  la  vente  de  caractères  typo- 
graphiques usés  et  réformés,  provenant  de  l'imprimerie  de  ce  journal.  Il 
acheta,  pour  quelques  dollars,  ces  caractères  de  rebut,  se  procura,  au  même 
prix,  les  accessoires  et  le  matériel  d'un  rudiment  d'imprimerie,  et  em- 
porta le  tout  dans  son  fourgon  à  bagages,  qui  était  toujours  son  centre 
d'opérations. 

Quelques  jours  après,  il  publiait  un  journal  qu'il  intitulait  The  grant 
Trunk  Herald,  et  dont  il  était  le  rédacteur,  le  compositeur,  le  prote, 


120  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

le  correcteur,  le  pressier,  le  plieur,  et  qu'il  vendait  aux  voyageurs  du 
train.  Les  nouvelles  que  contenait  ce  journal  ne  pouvaient  être  plus 
fraîches,  puisqu'elles  étaient  encore  humides  de  l'encre  d'imprimerie  du 
fourgon  à  hagages  ! 

La  singularité  du  fait  attira  l'attention  publique.  Le  Times  de  Londres 
le  signala  comme  une  des  plus  étranges  manifestations  de  l'esprit  initia- 
teur des  Américains  du  Nord. 

Encouragé  par  ce  premier  succès,  notre  imprimeur  ambulant  se  mit 
en  tête  de  publier  une  feuille  plus  assise.  Ce  qui  veut  dire  qu'il  fonda 
un  journal,  qu'il  faisait  composer  et  paraître  à  Port-Huron.  Le  journal 
s'appelait  Paul  l'indiscret  (Paul  Pry),  el  il  était  consacré  à  recueillir 
les  racontars  et  les  scandales  du  jour.  Tout  rédacteur  qui  se  présentait 
était  bien  accueilli,  à  la  condition  de  n'être  jamais  payé.  C'est  ce  qui 
entraînait  ce  petit  journal  à  garder  peu  de  réserve  à  l'égard  des  personnes, 
et  à  justifier  son  titre  par  toute  sorte  d'indiscrétions  sur  la  vie  privée 
des  gens  et  par  une  critique  sans  mesure  des  institutions  et  des 
choses. 

Un  habitanl  de  Port-Huron,  plus  mal  mené  que  les  autres  par  la 
feuille  à  scandales,  se  fâcha,  et  sut  venger,  en  même  temps,  et  lui-même 
et  les  autres  victimes  des  indiscrétions  du  Paul  Pry.  Rencontrant  un  jour 
Thomas  Edison  sur  le  quai  du  port,  il  le  saisit  par  le  fond  de  son  pan- 
talon et  le  jeta  à  l'eau. 

Heureusement  le  jeune  homme  savait  nager.  Il  se  sauva,  mais  le 
journal  fut  noyé. 

Dégoûté,  par  ce  bain  forcé,  de  la  profession  de  petit  journaliste,  Edison 
se  tourna  vers  une  occupation  plus  sérieuse.  Nous  avons  dit  que  le  chef 
de  gare,  dont  il  avait  sauvé  le  baby  par  son  courage  et  son  intrépidité, 
lui  avait,  en  retour  du  service  rendu,  enseigné  la  manœuvre  et  le  voca- 
bulaire du  télégraphe  électrique.  Edison  demanda  une  place  d'employé  dans 
les  bureaux  du  télégraphe  de  la  ligne  du  chemin  de  fer  de  Michigan. 

Il  n'y  avait  de  vacant  qu'un  poste  d'employé  de  nuit;  Edison  l'accepta. 

C'est  ainsi  qu'il  entra  dans  une  carrière  qui  convenait  à  ses  aptitudes,  et 
où  les  quelques  connaissances  scientifiques  qu'il  avait  acquises  pouvaient 
trouver  leur  application. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  que  son  apprentissage  ne  fut  pas  long. 
En  peu  de  temps,  il  devint  un  manipulateur  adroit  et  habile.  Seulement, 
c'était  le  plus  détestable  des  employés.  Toujours  occupé  d'un  travail 
personnel,  étranger  à  son  service,  il  laissait  trop  souvent  en  souffrance  des 
dépêches  publiques  ou  privées. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  121 

C'est  pour  cela  qu'il  fut  successivement  envoyé  deLouisville  à  Cincinnati, 
et  de  Cincinnati  à  Stratford. 

Un  soir,  le  directeur  des  télégraphes  du  Canada,  qui  connaissait  les  dé- 
fauts de  son  employé,  afin  d'être  sûr  qu'il  ne  déserterait  pas  son  poste,  lui 
intime  l'ordre  d'avoir  à  télégraphier,  chaque  demi-heure,  le  même  mot  de 
Stratford  à  la  station  voisine,  sans  préjudice  de  son  service  de  nuit.  Edison, 
qui  avait  arrêté  un  autre  emploi  de  son  temps,  improvise  un  petit  appareil, 
que  la  grande  aiguille  de  la  pendule  venait  toucher  chaque  demi-heure,  ce 
qui  faisait  télégraphier  automatiquement  le  mot  prescrit. 

C'est,  pour  le  dire  en  passant,  ce  que  faisait  à  Paris  mon  ami,  le  célèbre 
constructeur  Gustave  Froment  (de  l'Institut).  Dans  son  atelier  des  machines 
à  diviser,  célèbres  dans  toute  l'Europe,  les  machines  ne  se  mettaient  en  mar- 
che qu'à  minuit,  lorsque  le  mouvement  des  voitures  avait  cessé  dans  la 
ville.  J'ai  souvent  vu  Froment,  en  soirée  ou  en  promenade,  tirer  sa 
montre  et  dire  :  «  En  ce  moment  mes  machines  à  diviser  commencent  à 
travailler.  »  Son  secret,  c'est  qu'il  attachait  le  fil  conducteur  d'une  pile  à 
un  mouvement  d'horlogerie  qui  venait,  à  minuit  se  mettre  en  contact  avec 
le  balancier  d'une  horloge.  Quand  minuit  sonnait,  le  balancier  de  l'hor- 
loge rencontrait  le  fil  conducteur,  et  un  petit  électro- aimant  faisait 
partir  le  rouage  qui  actionnait  les  machines  à  diviser.  A  cinq  heures  du 
matin,  le  balancier  de  la  même  horloge  rencontrait  un  autre  fil  conducteur, 
qui,  par  le  même  mécanisme,  arrêtait  le  travail  des  machines  à  diviser. 

C'est  par  quelque  moyen  analogue  que  le  jeune  employé  du  bureau  de 
Stratford  avait  chargé  le  balancier  ou  l'aiguille  de  la  pendule  de  télégra- 
phier le  même  mot,  à  chaque  demi-heure,  à  la  station  voisine.  Si  bien  que 
la  station  voisine  ne  reçut  aucune  dépêche  de  la  nuit,  mais  qu'en  revanche, 
elle  entendit  deux  fois  par  heure  retentir  la  même  syllabe. 

Le  directeur  des  télégraphes  du  Canada  n'approuva  pas  celte  application 
de  la  mécanique,  et  il  envoya  le  trop  ingénieux  employé  dans  une  autre 
ville,  à  Memphis. 

Ceci  se  passait  en  1864.  C'est  à  Memphis  qu'Edison  manifesta,  pour  la 
première  fois,  son  esprit  d'invention.  Il  eut  l'idée  de  faire  passer  simulta- 
nément deux  dépêches  télégraphiqnes  en  sens  inverse,  par  le  même  fil. 
Aujourd'hui  ce  prodigieux  résultat  s'obtient  comme  en  se  jouant.  Deman- 
dez à  M.  Baudot,  dont  l'appareil,  partout  en  usage,  fait  servir  le  même 
fil  à  expédier  jusqu'à  dix  dépêches  à  la  fois.  Mais  en  1864,  l'idée  de 
(aire  parcourir  à  un  fil  télégraphique  deux  dépêches  se  croisant  en  sens 
opposé,  était  considérée  comme  le  rêve  d'un  cerveau  dérangé. 

C'est  pour  cela  qu'après  avoir  entendu  Edison  expliquer  son  système  d'expé- 

i.  *« 


122  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

dition  par  le  même  fil  de  deux  dépêches  en  sens  contraire,  le  directeur  du  bu 
reau  télégraphique,  s'adressant  à  notre  jeune  homme,  laissa  tomber  dédai- 
gneusement, de  ses  lèvres  administratives,  ces  seuls  mots:  «  Vous  êtes  fou!  » 

Cependant  l'un  des  employés  qui  avaient  entendu  Edison  expliquer  le 
mécanisme  qu'il  projetait,  ne  partagea  pas  l'opinion  de  son  chef  sur 
l'état  mental  de  son  camarade.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'il  n'eut  rien 
de  plus  pressé,  le  lendemain,  que  de  courir  au  bureau  des  patentes  de 
Memphis,  et  de  faire  breveter  en  son  nom  et  comme  sa  propre  inven- 
tion, l'appareil  qui  avait  été  décrit  devant  lui. 

Ceci  donna  à  réfléchir  à  notre  inventeur,  qui  se  promit  d'être  plus 
circonspect  à  l'avenir  sur  le  chapitre  de  ses  idées.  Et  il  donna  bientôt 
la  preuve  de  son  parti  pris  d'être  discret. 

Il  avait  mis  dans  sa  tête  d'établir  une  communication  télégraphique  entre 
deux  trains  de  chemin  de  fer  en  marche.  C'est  le  problème  que  l'ingénieur 
italien,  Bonelli,  avait  résolu,  et  qu'il  expérimenta,  le  19  mai  1855,  sur  le 
chemin  de  fer  de  Turin  à  Gênes,  et  au  mois  de  novembre  de  la  même  année, 
sur  le  chemin  de  fer  de  Paris  à  Saint-Cloud,  en  présence  de  notre  ministre 
de  l'Agriculture  et  du  Commerce,  et  de  M.  de  Cavour,  avec  l'appareil  qu'il 
appelait  le  télégraphe  des  locomotives.  Cette  même  invention  a  été  renou- 
velée, en  1882,  par  un  habile  électricien  dont  nous  avons  décrit  l'appareil 
dans  notre  26e  Année  scientifique*. 

Mais  Edison  n'était  pas  encore  de  la  force  de  Bonelli  en  électricité. 
L'événement  le  prouva.  Il  avait  été  autorisé  à  essayer  son  appareil  entre 
deux  trains  circulant  sur  la  voie  ferrée  qui  passe  à  Memphis.  Mais 
comme  il  n'avait  confié  à  personne  le  secret  de  son  mécanisme,  son 
appareil  fut  installé  d'une  manière  défectueuse.  Les  deux  trains  se  rencon- 
trèrent, et  il  y  eut  entre  eux  un  choc,  qui  aurait  pu  avoir  des  conséquences 
graves,  mais  qui,  heureusement,  n'entraîna  pas  de  dommages  sérieux. 

Edison  eut  quelque  peine  à  échapper  à  la  colère  du  Directeur  du 
chemin  de  fer  qui  avait  eu  l'imprudence  de  l'écouter.  Toutefois,  il  fut  dé- 
finitivement remercié  par  son  administration. 

Cependant  l'affaire  avait  eu  du  retentissement,  et  en  Amérique  on  ne 
se  formalise  pas  pour  une  marmelade  de  locomotives.  Au  contraire,  l'im- 
portance de  l'accident  attira  sur  lui  l'attention  des  mécaniciens  des 
États-Unis.  Peu  de  mois  après,  il  était  appelé  à  New-York,  par  la  com- 
pagnie financière  Gold  and  stock,  pour  réparer  un  indicateur  mécanique 
du  cours  des  valeurs,  qui  s'était  dérangé  juste  à  l'heure  de  la  Bourse, 


1.  1883.  Pages  123-125. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  123 

c'est-à-dire  au  moment  où  l'on  avait  le  plus  grand  besoin  de  ses  ser- 
vices. Edison  remit  promplement  le  mécanisme  en  état,  et  en  même 
temps  il  présenta  au  directeur  de  cette  société  financière  un  appareil 
de  son  invention,  qui  imprimait  sur  un  tableau,  sans  perte  de  temps, 
les  plus  petites  variations  survenues  dans  le  cours  des  valeurs. 

Les  mauvais  jours  étaient  passés  ;  la  fortune  commençait  à  lui  sourire.  La 
compagnie  de  l'Union  des  télégraphes  de  l'Ouest  le  prit  comme  ingénieur, 
avec  un  traitement  assez  élevé.  On  appréciait  ses  talents  de  mécanicien, 
ainsi  que  ses  facultés  d'invention,  et  on  était  disposé  à  lui  fournir 
tous  les  moyens  de  les  exercer. 

Bientôt  on  créa  pour  lui,  près  de  New-York,  à  Menlo-Park,  un  labora- 
toire, qui  fut  admirablement  organisé.  On  mit  sous  ses  ordres  une  armée 
d'aides  et  d'employés  d'intelligence  reconnue  et  parfaitement  payés,  et 
on  le  laissa  libre  de  travailler  à  sa  guise. 

Riche,  indépendant  et  dans  toute  la  fleur  de  la  jeunesse,  Edison  put, 
dès  lors,  se  consacrer  entièrement  à  la  science  et  à  l'industrie.  L'argent 
qu'il  gagne,  il  le  consacre  à  préparer  de  nouvelles  inventions,  et  tout  en 
dépensant  des  sommes  énormes,  quand  il  s'agit  d'une  expérience  à  faire, 
ou  d'une  substance  rare  et  chère  à  se  procurer,  il  continue  à  mener 
l'existence  d'un  modeste  employé. 

Absorbé  par  ses  travaux  de  chaque  jour,  Thomas  Edison  n'avait  pas 
encore  songé  au  mariage,  lorsqu'il  fut  frappé,  à  Newark,  où  il  visitait 
une  fabrique,  de  la  physionomie  douce  et  charmante  d'une  ouvrière.  Au 
milieu  de  ses  études  et  de  ses  calculs,  l'image  de  la  jeune  Marie  Stilvell 
venait  souvent  flotter  dans  sa  pensée.  Cette  vision  souriante  révéla  à  son 
cœur  l'existence  d'un  sentiment  qu'il  avait  ignoré  jusque-là  :  l'amour 
parlait  à  sa  jeunesse.  Quand  il  se  fut  bien  assuré  du  sentiment  qui 
venait  de  s'éveiller  en  lui,  il  eut  vite  pris  son  parti,  et  sans  autres 
déclarations,  phrases,  ni  compliments,  il  alla  trouver  la  jeune  fille  et  lui 
proposa  de  l'épouser.  Marie  Stilvell,  quelque  peu  surprise  d'une  demande 
ainsi  formulée,  ayant  demandé  le  temps  de  réfléchir,  Edison  lui  accorda 
huit  jours  et  retourna  chez  lui. 

La  semaine  écoulée,  Marie  Stilvell  était  la  fiancée  d'Edison. 

Le  mariage  se  fit  peu  après.  En  sortant  de  l'église,  Edison  conduisit  la  jeune 
épousée  dans  le  petit  cottage  qu'il  habitait,  et  qui  était  situé  près  de  ses  ate- 
liers de  Menlo-Park.  Après  lui  avoir  montré  son  usine,  la  distribution  des 
travaux,  le  rôle  de  ses  aides  et  employés,  il  lui  demanda  la  permission  de 
la  quitter  un  instant,  pour  aller  terminer,  dans  son  laboratoire,  une  expé- 
rience importante,  promettant  d'aller  la  rejoindre  à  la  table  de  noce. 


124.  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  Lk  SCIENCE 

Ceci  se  passait  à  midi.  La  soirée  entière  s'écoula  sans  que  l'on  vît  repa- 
raître le  marié.  Le  repas  de  noce  s'était  achevé  sans  lui,  le  jour  allait  finir  et  il 
ne  revenait  pas!  Absorbé  par  son  expérience,  Edison  avait  oublié  son 
mariage! 

Il  fallut  que  le  cortège  nuptial,  la  mariée  en  tête,  vînt  frapper  à  la  porte 
du  laboratoire  de  notre  savant,  par  trop  distrait,  pour  lui  rappeler  qu'il  est 
des  époques  et  des  moments  dans  la  vie  où  il  faut  faire  trêve  à  la  physique. 

Le  laboratoire  de  Menlo-Park  et  le  cottage  d'Edison  ont  été  décrits,  en  ces 
termes,  par  un  auteur  moderne,  M.  P.  Bacué,  dans  un  livre  publié  en  1882  : 

«  Menlo-Park,  où  Edison  a  fixé  sa  résidence,  est,  dit  M.  P.  Bacué,  une  petite  sta- 
tion du  chemin  de  fer  de  Pensylvanie,  située  à  une  heure  de  New-York.  Le  village, 
ou  plutôt  le  hameau,  bâti  sur  un  coteau  qui  domine  la  voie  ferrée,  se  compose 
d'une  douzaine  de  cottages  assez  coquets.  A  peu  de  distance  se  trouve  la  belle 
propriété  de  M.  Adolphe  Préterre,  le  fameux  dentiste  de  New-York,  qui  a  gagné 
six  ou  sept  millions  dans  sa  profession,  et  qui  consacre  ses  loisirs  à  des  études 
scientifiques  et  agricoles. 

«  Le  pays  est  riant,  verdoyant  et  tranquille.  C'est  la  vraie  campagne.  Edison  y 
a  fait  construire,  presque  au  sommet  du  coteau,  au  milieu  d'un  terrain  clos  par 
une  haie  verte,  un  bâtiment  rectangulaire,  élevé  d'un  seul  étage,  long  de  trente- 
cinq  mètres  environ  et  large  de  dix.  La  construction  est  faite  en  bois,  comme  la 
plus  grande  partie  des  cottages  américains.  Sa  façade,  qui  est  sur  l'un  des  petits 
côtés,  est  précédée  d'un  péristyle  soutenu  par  des  piliers  ornés  de  plantes  grim- 
pantes formant  balcon  au  premier  étage. 

«  C'est  là  qu'il  travaille.  Sa  maison  d'habitation,  son  home  est  à  peu  de  dis- 
tance. Cela  ressemble  de  loin  à  un  établissement  public  quelconque  ;  maison 
d'école  ou  mairie. 

«  Si  l'extérieur  de  ce  vaste  laboratoire  est  un  peu  banal,  l'intérieur  présente  un 
aspect  tout  à  fait  original.  Au  rez-de-chaussée  se  trouve  la  machine  à  vapeur  qui 
distribue  partout  la  force  motrice  dont  Edison  fait  un  fréquent  usage.  On  y 
admire  aussi  une  splendide  collection  d'outils  de  toute  nature  au  moyen  desquels 
il  peut  travailler  instantanément  toutes  les  matières  connues.  Une  escouade  d'ha- 
biles mécaniciens,  soigneusement  choisis  par  lui,  exécutent,  sous  ses  indications 
et  sous  sa  surveillance,  des  travaux  variés  à  l'infini  et  dont  lui  seul  connaît  le  but 
et  la  portée.  Là  encore  se  trouvent  la  collection  des  dessins  et  des  plans,  et  l'atelier 
des  dessinateurs. 

«  Le  premier  étage,  qui  ne  forme  qu'une  seule  et  immense  pièce,  sert  de  labo- 
ratoire au  maître.  C'est  là  qu'il  se  tient,  c'est  là  qu'il  reçoit  les  visiteurs  et 
qu'il  travaille  jusqu'à  une  heure  très  avancée  de  la  nuit,  souvent  jusqu'à  l'aube. 

«  Les  murailles  de  cette  grande  salle  sont  garnies,  du  plancher  au  plafond,  de 
rayons,  où  sont  rangés  d'innombrables  flacons,  des  bocaux,  des  vases,  des  boîtes, 
des  paquets  contenant  d^s  échantillons  de  toutes  les  substances  connues  :  miné- 
raux, métaux,  sels,  acides,  etc.  etc.,  et  une  grande  quantité  de  menus  outils  et  de 
petits  appareils.  Il  s'est  arrangé  de  façon  à  avoir  sous  la  main  toui  ce  qu'il  peut 


* 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


1-27 


souhaiter,  pour  n'être  pas  exposé  à  se  voir  forcé  d'interrompre  une  expérience, 
faute  d'un  produit  ou  d'un  outil  quelconque. 

«  Dans  un  angle,  se  trouve  un  fourneau,  surmonté  d'une  large  hotte,  où  brûlent 
continuellement  des  lampes  construites  et  réglées  pour  produire  la  plus  grande 
somme  de  fumée  possible.  Le  noir  qu'on  en  retire  est  soumis  à  une  forte  pression, 
moulé  en  plaques,  et  sert  à  faire  les  disques  de  charbon  des  téléphones  et  divers 
organes  extrêmement  délicats.  Edison  a  découvert  l'extrême  sensibilité  du  charbon, 
dont  il  a  fait  plusieurs  applications  ingénieuses,  et  le  procédé  que  je  viens  de 
décrire,  pour  obtenir  des  plaques  de  cette  substance  à  l'état  le  plus  pur. 

«  De  grandes  tables,  espacées  de  distance  en  distance,  supportent  des 
batteries  électriques,  des  électro-aimants,  des  appareils  de  toutes  formes  et  de 
l'aspect  le  plus  étrange.  Le  plancher  lui-même  est  parsemé  d'objets  qui  n'ont 
pas  trouvé  place  sur  les  tables.  Enfin,  pour  compléter  le  tableau,  des  fils 
métalliques  se  croisent  au  plafond  et  viennent  se  fixer  à  des  appareils  prêts  à 
fonctionner. 

«  Dans  ce  laboratoire  gigantesque,  travaillent  des  préparateurs  appartenant  à 
diverses  spécialités  industrielles  ou  scientifiques,  occupés  à  suivre  des  expériences 
commencées  souvent  depuis  plusieurs  mois.  11  y  a  là  des  chimistes,  des  physi- 
ciens, des  électriciens,  des  mécaniciens,  et  jusqu'à  un  mathématicien  chargé  de 
réduire  algébriquement  certaines  expériences,  et  d'en  donner  la  forme  abstraite. 
Quelques  aides  d'une  capacité  moins  haute,  moins  remarquables  par  leurs  apti- 
tudes, exécutent  ce  que  j'appellerais  les  travaux  manuels. 

«  Voici  le  mode  de  procéder  adopté  par  Edison  et  qui  mérite  d'être  mis  en 
lumière.  Il  prend  une  substance  quelconque,  le  charbon,  par  exemple,  dans  lequel 
il  a  découvert  des  propriétés  et  une  sensibilité  que  personne  avant  lui  n'avait 
soupçonnées;  il  la  met  dans  les  mains  de  chacun  de  ses  aides,  en  lui  donnant  une 
tâche  différente  et  en  rapport  avec  ses  aptitudes.  L'un  doit  la  soumettre  à  l'action 
de  la  chaleur,  l'autre  à  celle  de  la  lumière,  celui-ci  à  celle  de  l'électricité,  celui-là 
au  son,  etc.,  dans  les  conditions  les  plus  variées,  et  chacun  est  tenu  d'enre- 
gistrer scrupuleusement  les  phénomèmes  dont  il  est  témoin. 

«  D'autres  fois,  il  fait  soumettre  par  ses  aides  toute  une  série  de  substances  de 
même  nature,  les  métaux  par  exemple,  à  une  action  déterminée  dans  des  condi- 
tions nettement  fixées  par  lui  à  l'avance,  et  d'après  les  résultats  fidèlement  indiqués 
dans  des  rapports,  il  choisit,  en  connaissance  de  cause,  celui  qu'il  doit  employer 
pour  le  but  qu'il  veut  atteindre.  C'est  de  la  sorte  qu'il  a  découvert,  entre  tous  les 
métaux,  celui  qui  convenait  le  mieux  pour  imprimer  automatiquementles  dépêches 
à  l'arrivée,  sur  du  papier  humecté  d'eau  salée  où  les  caractères  s'impriment  en  noir. 

«  Le  hasard,  qui  a  fait  faire  de  si  magnifiques  découvertes  aux  alchimistes  qui 
poursuivaient  le  grand  œuvre  au  moyen  âge  et  presque  jusqu'à  la  fin  du  siècle 
dernier,  fournit  souvent  à  Edison  ses  matériaux  les  plus  précieux. 

«  Les  notes,  les  rapports  détaillés  de  ses  collaborateurs  sont  remis  à  Edison,  et 
transcrits  après  qu'il  lésa  lus,  sur  des  registres  spéciaux,  qui  s'accumulent  dans  sa 
bibliothèque.  Il  possède  ainsi  une  série  de  volumes  manuscrits  remplis  des  résul- 
tats des  expériences  faites  d'après  ses  ordres.  Il  les  consulte  souvent. 

«  Tout  cela  occasionne  des  frais  énormes,  auquel  il  subvient  au  moyen  des  res- 


128 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


sources  que  lui  procurent  ses  inventions  actuellement  exploitées.  Le  chiffre  de  ses 
dépenses  en  recherches  dépasse  certainement,  à  l'heure  qu'il  est,  des  millions.  » 

La  compagnie  de  Y  Union  des  télégraphes  de  l'Ouest  paye  à  Edison  cent 
dollars  par  semaine,  pour  avoir  le  droit  de  lui  acheter  ses  inventions  con- 
cernant l'électricité,  à  un  prix  fixé  par  arbitres.  Si  la  compagnie  renonce  à 
exploiter  cette  invention,  Edison  a  le  droit  d'en  tirer  parti  pour  son  compte. 
C'est  ainsi  qu'il  est  resté  propriétaire  de  son  invention  de  la  plume  élec- 
trique, et  qu'il  a  donné  à  une  personne  de  confiance  la  mission  de  faire 
connaître  en  Europe  son  phonographe. 

Nous  aurons  à  parler,  dans  la  suite  de  cet  ouvrage,  des  découvertes 
d'Edison  :  son  transmetteur  du  téléphone  et  son  phonographe.  Pour  le 
moment,  nous  n'avons  à  nous  occuper  que  de  ses  travaux  sur  l'éclairage 
électrique  par  incandescence. 

Nous  avons  déjà  dit  que  c'est  en  1878  qu'Edison  songea,  pour  la  première 
fois,  à  s'occuper  de  la  question  de  l'éclairage  électrique,  d'après  le  conseil 
du  physicien  John  Draper,  avec  lequel  il  s'était  rencontré  dans  un  voyage 
aux  montagnes  Rocheuses. 

De  retour  à  Menlo-Park,  il  résolut  de  traiter  à  fond  toutes  les  questions 
que  soulève  l'application  de  l'électricité  à  l'éclairage  public  et  privé. 

Son  laboratoire  était  alors  rempli  de  téléphones,  de  microphones,  de  pho- 
nographes, et  toutes  sortes  de  matières  destinées  à  la  construction  de  ce 
genre  d'appareils.  Il  se  débarrassa  de  ces  divers  engins,  pour  faire  place  à 
une  installation  nouvelle,  dans  laquelle  l'électricité  tenait  le  premier  rang. 

Son  premier  soin  fut  de  répéter  les  expériences  déjà  connues  concernant 
l'application  à  l'éclairage  de  l'arc  voltaïque  et  des  régulateurs.  Mais  il 
jugea  qu'un  système  d'éclairage  par  l'électricité  ne  devait  pas  se  réduire  à 
alimenter  d'électricité  quatre  ou  cinq  grands  foyers,  mais  bien  à  créer 
toute  une  série  de  petits  foyers,  alimentés  par  le  même  courant.  En  d'autres 
termes,  l'éclairage  électrique  devait  se  faire,  selon  lui,  par  une  canalisation 
de  conducteurs  électriques  distribuant  de  petites  masses  de  lumière  dans 
les  habitations.  Etre  forcé  de  mettre  chaque  jour  une  baguette  de  charbon 
dans  une  lampe,  est  un  assujettissement  incompatible  avec  nos  habitudes. 
Il  fallait  pouvoir  se  procurer  de  la  lumière  en  tournant  un  robinet,  comme 
on  le  fait  avec  le  gaz,  sans  avoir  à  s'occuper  de  l'appareil.  Il  fallait,  en 
un  mot,  créer  un  système  complet  d'éclairage  par  l'électricité  qui  se 
substituât  purement  et  simplement  au  gaz,  et  qui  joignît  à  tous  les 
avantages  que  présente  le  gaz  tous  ceux  qui  sont  inhérents  à  l'électricité. 

Ce  plan  de  recherches  excluait  l'éclairage  par  l'arc  voltaïque  et  les 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  12£> 

régulateurs.  Il  ne  laissait  subsister  que  l'éclairage  par  un  courant  con- 
tinu, produisant  l'incandescence  d'un  corps  placé  dans  ce  courant. 

Les  substances  qui  avaient  été  essayées  jusque-là,  dans  ce  but,  avec  des 
succès  variés,  mais  qui  avaient,  enfin  de  compte,  donné  de  bons  résultats, 
étaient  au  nombre  de  deux  :  les  métaux,  particulièrement  le  platine,  et  le 
ebarbon. 

Edison  s'occupa  d'abord  de  constituer  une  lampe  électrique  avec  le  platine. 


FlC.  41.  —  MENtO-PAKE. 


Le  platine  est  assez  ductile  pour  se  réduire  en  fils  aussi  minces  qu'on  le 
désire,  et  ses  fils  peuvent  s'enrouler  de  toute  manière,  sans  se  briser. 
Il  prit  un  fil  de  platine  qu'il  contourna  en  spirale,  ainsi  que  l'avaient 
fait  avant  lui  M.  de  Changy  et  les  inventeurs  de  ce  que  nous  avons  appelé 
les  lampes  russes,  et  il  enferma  ce  fil  de  platine  dans  une  ampoule  de 
verre,  de  la  forme  et  de  la  grosseur  d'une  petite  poire.  Le  bas  de  cette 
espèce  d'ampoule  était  fermé  par  une  masse  de  plâtre,  que  traversaient 
les  deux  conducteurs  du  courant  électrique. 

i.  17 


130  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  L'A  SCIENCE 

Il  fallait  faire  le  vide  dans  cette  petite  ampoule,  et  c'est  là  que. 
commençait  la  difficulté.  Les  prédécesseurs  d'Edison,  W.  Slarr,  M.  de 
Changy  et  les  physiciens  russes,  avaient  fait  usage  de  la  machine  pneu- 
matique; mais  ils  n'avaient  obtenu  ainsi  qu'un  vide  insuffisant.  Il  n'y  a 
qu'un  vide  parfait:  c'est  le  vide  barométrique.  Déjà  W.  Starr  avait  essayé 
d'employer  le  vide  du  baromètre  pour  ses  petites  lampes  de  platine  que 
nous  avons  décrites  en  racontant  ses  travaux;  mais  cette  manipulation  en 
grand  avait  été  pour  lui  presque  impossible,  et  il  avait  été  forcé  de 
l'abandonner.  11  y  a  aujourd'hui  dans  tous  les  laboratoires  de  chimie  un 
appareil,  la  pompe  à  mercure  de  Sprengel,  qui  réalise  le  vide  du  baro- 
mètre. Dans  cet  appareil  on  fait  tomber  du  mercure  dans  un  tube  ;  le 
mercure  chasse  l'air,  puis  il  s'écoule,  et  laisse  derrière  lui  un  espace 
absolument  vide.  Edison  employa  la  pompe  de  Sprengel  pour  opérer  le  vide 
dans  ses  petites  poires  de  verre. 

Cette  opération  ne  se  fit  pas,  néanmoins,  sans  de  grandes  difficultés  au 
début.  Il  fallait  verser  le  mercure  à  la  main,  et  comme  on  opérait  dans 
des  pièces  chauffées  à  de  hautes  températures,  qui  allaient  jusqu'à  H-  45°, 
les  vapeurs  mercurielles  se  répandaient  dans  le  laboratoire.  Edison  faillit 
être  empoisonné  par  ces  dangereuses  émanations,  et  il  en  arriva  autant 
à  ses  principaux  collaborateurs,  notamment  à  MM.  Batchelor  et  Moser, 
qui  furent  plus  tard  ses  représentants  à  Paris. 

Un  troisième  compagnon  de  travail,  Ségador,  fut  encore  plus  affecté 
que  les  autres  par  les  vapeurs  mercurielles.  Il  demeura  plusieurs  jours 
entre  la  vie  et  la  mort. 

Ségador  était  un  botaniste  espagnol.  Son  intime  amitié  avec  Edison  le 
poussait  à  participer  ou  à  assister  à  toutes  ses  recherches.  Au  lieu  d'étu- 
dier les  plantes  au  sein  de  la  nature,  en  plein  bois,  dans  les  champs 
ou  les  prés,  il  avait  eu  le  courage  de  s'enfermer,  avec  son  ami,  dans  une 
véritable  atmosphère  mercurielle.  Pauvre  Ségador! 

Par  l'action  du  vide,  un  effet  très  curieux  se  produisit  sur  le  platine. 
On  reconnut  ce  fait  singulier,  que  M.  Dumas  découvrait  en  France,  à  la 
même  époque,  dans  le  cours  d'autres  recherches,  que  le  platine  ren- 
ferme des  gaz,  lesquels  s'échappent  par  l'action  du  vide.  On  constata  en- 
suite que  sur  ce  platine,  déjà  modifié  par  la  perte  des  gaz  qu'il  retenait, 
le  passage  du  courant  électrique,  continué  quelque  temps,  produit  la  plus 
singulière  modification  physique,  à  ce  point  qu'on  le  prendrait  pour  un 
métal  nouveau.  Il  devient  prodigieusement  dur,  extrêmement  élastique,  et 
aussi  facile  à  polir  que  l'argent.  Enfin,  il  n'entre  en  fusion  qu'à  une  tem- 
pérature supérieure  au  point  de  fusion  du  platine  ordinaire. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  151 

Cependant,  en  dépit  de  ces  importantes  modifications  physiques,  il 
arrivait  encore  trop  souvent  que  le  platine  entrait  en  fusion  par  l'action 
du  courant,  électrique.  L'obstacle  qui  avait  arrêté  M.  de  Changy,  vingt  ans 
auparavant,  subsistait  toujours. 

Edison  espéra  prévenir  cet  accident  funeste  en  recouvrant  le  fil,  au 
moyen  d'un  pinceau,  d'une  mince  couche  d'un  oxyde  métallique.  Tous 
les  oxydes  métalliques,  depuis  les  plus  usuels,  tels  que  la  magnésie,  la 
chaux  et  l'oxyde  de  zinc,  jusqu'aux  plus  rares,  tels  que  les  oxydes  de 
glyeénium,  de  zirconium  et  même  de  thorium,  furent  essayés,  sans  aucun 
succès. 

Une  anecdote  assez  significative  se  rattache  à  l'expérience  qu'Edison 
voulut  faire  avec  l'oxyde  de  thorium. 

Ce  métal,  rarissime,  n'existe  dans  les  laboratoires  qu'à  l'état  d'échantil- 
lon. On  ne  le  trouve  pas  dans  le  commerce,  et  pour  s'en  procurer  une  cer- 
taine quantité,  Edison  dut  s'adresser  au  plus  célèbre  des  minéralogistes  du 
Nouveau  Monde.  L'illustre  savant  lui  répondit,  non  sans  quelque  intention 
ironique,  qu'il  ne  demanderait  pas  mieux  que  de  lui  envoyer  du  thorium  pour 
des  milliers  de  lampes,  mais  qu'il  n'en  existait  pas  dix  grammes  dans  tous 
les  Etats-Unis  ! 

Ayant  reçu  celte  réponse,  Edison  fait  venir  M.  Moser  et  lui  dit  : 

«  Le  thorium  existe  dans  \a  monazite,  minerai  de  la  Caroline  du  Nord,  où  il 

est  mêléaux  mines  d'or  que  l'on  exploite  dans  ce  pays.  Vous  allez  partir  tout 

de  suite.  Vous  ne  regarderez  pas  à  la  dépense:  voici  une  lettre  de  crédit. 

Vous  me  rapporterez,   le  plus  tôt  possible,  50  kilogrammes  de  mona- 

zite.  » 

Trois  jours  après,  M.  Moser  arrivait  dans  la  Caroline  du  Nord,  à  la  tête  de. 
vingt  ouvriers,  qu'il  faisait  travailler  aussitôt  aux  mines  d'or.  Les  vingt 
ouvriers  étaient  largement  payés;  ils  gardaient  pour  eux  toules  les  pépites 
d'or  qu'ils  recueillaient,  et  remettaient  seulement  à  M.  Moser  les  petits  cris- 
taux de  monazite  qu'ils  avaient  trouvés. 

Quelques  semaines  après,  M.  Moser  revenait  à  Menlo-Park  avec  50  kilo- 
grammes de  monazite. 

Le  jour  même,  Edison  commençait  à  expérimenter  cette  substance,  qui, 
malheureusement,  comme  il  vient  d'être  dit,  ne  donna  p.is  de  bons  résultats, 
et  en  même  temps  il  s'empressait  d'adresser  un  kilogramme  de  ce  minerai 
à  l'illustre  savant  qui  lui  avait  déclaré  qu'il  n'existait  pas  dix  grammes  de 
thorium  dans  tous  les  Etats-Unis. 

Dans  le  minerai  de  platine,  on  trouve  d'autres  métaux,  le  palladium, 
le  rhodium,  l'osmium,  l'iridium,  le  ruthénium.  L'un  de  ces  métaux,  le 


iôi  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

rhodium,  est  moins  fusible  que  le  platine.  Edison  essaya  de  l'employer  au 
lieu  du  plaline,  mais  le  résultat  ne  fut  pas  meilleur. 
Il  dut  se  contenter  du  platine. 

La  forme  définitive  de  la  lampe  qu'il  adopta,  se  réduisait  donc  à  uni 
ampoule  de  verre,  contenant  un  filament  de  platine  tourné  en  spirale  et  en 
rapport  avec  un  courant  électrique. 

Cette  lampe  à  incandescence,  dont  le  brevet  français  porte  la  date  de 
1879,  n'était  pourtant  qu'un  demi-succès. 

Edison  sentait  bien  qu'il  n'avait  pas  encore  touché  le  but  qu'il  visait. 
Il  songea  donc  à  reprendre  les  essais  que  beaucoup  d'inventeurs  avaient 
faits  avant  lui,  avec  le  charbon,  comme  conducteur  incandescent.  Il  se  de- 
manda si,  en  traitant  le  charbon  comme  il  traitait  le  platine,  il  ne  par- 
viendrait pas  à  lui  donner  la  qualité  exceptionnelle  de  ductilité  qu'il  avait 
réussi  à  communiquer  à  ce  métal.  Le  charbon  étant  absolument  infusible  et 
d'un  pouvoir  rayonnant  supérieur  à  celui  du  platine,  la  substitution  du 
charbon  au  platine  devait  présenter  toutes  sortes  d'avantages. 

Une  fois  mis  sur  cette  voie,  l'inventeur  américain  ne  la  quitta  plus,  et 
elle  devait  le  conduire  au  succès. 

La  première  difficulté,  c'était  d'obtenir  le  charbon  à  l'état  de  fila- 
ments aussi  minces  que  les  fils  de  platine,  assez  flexibles  pour  être  tournés 
en  spirale,  et  assez  fermes  pour  conserver  la  forme  qu'ils  auraient  reçue. 

Pendant  que  cette  idée  préoccupait  Edison,  le  hasard  lui  mit  littéra- 
lement dans  les  mains  la  solution  qu'il  cherchait.  Ayant  allumé  sa  ci- 
garette avec  un  morceau  de  papier  fortement  roulé  et  pressé,  il  remar- 
qua que  le  charbon  de  ce  papier  resté  dans  sa  main  était  une  mince 
spirale,  fragile  sans  doute,  mais  qui  se  maintenait  quelque  temps.  Or, 
qu'était-ce  que  ce  charbon?  Il  provenait  d'une  matière  végétale.  Il  man- 
quait encore  de  la  ténacité  et  de  l'élasticité  suffisantes,  mais  on  pouvait 
chercher  des  matières  végétales  capables  de  donner  un  charbon  ayant 
les  propriétés  désirées. 

Suivant  sa  méthode  d'expérimentation  à  outrance.  Edison  commença 
par  étudier  les  charbons  végétaux  de  toute  origine.  Il  prit  du  charbon 
provenant  de  toutes  les  essences  de  bois,  des  charbons  obtenus  par  la 
combustion,  opérée  en  vases  clos,  de  toutes  les  graminées;  des  tiges  de 
toutes  les  plantes  herbacées,  annuelles  ou  vivaces  ;  des  stipes  de  toutes  les 
variétés  de  palmiers.  D'autre  part,  il  fit  étudier,  au  même  point  de  vue, 
par  ses  aides,  les  charbons  de  toutes  les  sortes  de  papier. 

Le  meilleur  résultat  fut  fourni  par  le  charbon  d'un  papier  spécial 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  153 

qu'il  avait  fait  fabriquer  tout  exprès  avec  un  coton  qui  se  récolte  dans 
certaines  îles,  situées  près  de  Charlcston.  Ce  charbon,  traité  comme  le 
platine,  pour  le  débarrasser  des  gaz  qu'il  contient,  jouit  de  toute  l'élas- 
ticité voulue  pour  donner  un  filament  éclairant.  Il  n'avait  qu'un  défaut  : 
sa  lumière  était  sujette  à  des  variations  d'éclat. 

A  force  de  réflexions,  Edison  trouva  l'explication  de  ce  défaut.  Le  pa- 
pier est  une  matière  feutrée,  c'est-à-dire  composée  de  fibres  inégale- 
ment distribuées,  tantôt  accumulées,  tantôt  disséminées.  Les  fibres  qui 
composaient  la  matière  végétale  ayant  servi  à  donner  la  pâle  du  papier 
étaient  entières  en  certains  points,  coupées  en  d'autres.  A  travers  cette 
masse  hétérogène,  le  courant  électrique  rencontrait  des  résistances  inégales. 
La  lumière  émise  par  ce  courant  devait  donc  varier  d'éclat  en  traversant 
cette  masse.  Au  contraire,  avec  le  charbon  provenant  de  la  calcinalion 
du  bois,  la  trace  des  fibres  naturelles  s'élant  conservée,  malgré  l'action  du 
feu,  le  travail  géométrique  de  la  nature  qui  a  tracé  les  fibres  parallèles 
dans  la  substance  ligneuse,  persiste,  et  le  courant  électrique  parcourt 
un  sillon  toujours  homogène. 

■  De  cette  remarque  subtile  Edison  conclut  qu'il  fallait  abandonner  le 
charbon  provenant  du  papier,  et  concentrer  ses  recherches  sur  le  char- 
bon provenant  du  bois. 

Bien  que,  peu  admirateur  des  œuvres  de  la  nature,  Edison  dut,  ce 
jour-là,  reconnaître  que  la  mécanique  humaine  doit  quelquefois  s'in- 
cliner devant  la  mécanique  sortie  des  mains  de  Dieu. 

Une  fois  la  résolution  prise  d'adopter  le  bois  carbonisé  comme  con- 
ducteur des  lampes  à  incandescence,  Edison  s'occupa  de  réunir  tous  les 
bois,  toutes  les  fibres  végétales  de  chaque  pays  du  globe.  Il  expédia 
des  voyageurs  en  Chine,  au  Japon,  aux  Indes  et  au  Brésil.  Un  botaniste 
européen,  Brennam,  qui  avait  accompagné  le  célèbre  naturaliste  suisse, 
Agassiz,  dans  son  grand  voyage  scientifique  au  Brésil,  fut  chargé  de  retourner 
dans  les  mêmes  forêts,  pour  y  recueillir  des  plantes  inconnues,  ou  n'exis- 
tant que  dans  les  herbiers.  Enfin,  il  pria  son  ami,  le  botaniste  espagnol 
Ségador,  de  parcourir  le  sud  des  Etats-Unis  et  les  Antilles. 

Ségador,  quoique  faible  et  malade,  commença  son  voyage,  empressé 
de  concourir  à  l'œuvre  de  son  ami.  Mais  en  débarquant  à  la  Havane, 
il  fut  attaqué  de  la  lièvre  jaune ,  et  mourut.  Il  n'avait  échappé  aux 
vapeurs  meurtrières  du  laboratoire  d'Edison  que  pour  succomber  aux 
fatigues  de  son  voyage.  Quand  cette  nouvelle  parvint  à  Menlo-Park,  il  y 
eut  bien  des  regrets  et  des  tristesses  pour  cette  intéressante  victime  de 
la  science,  du  travail  et  de  l'amitié. 


151  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Grâce  aux  envois  des  voyageurs,  des  montagnes  de  bois  ou  de  plantes 
s'accumulèrent  bientôt  dans  le  laboratoire  d'Edison.  Tout  fut  expérimenté, 
et  par  des  éliminations  successives,  on  arriva  à  donner  la  préférence  à 
la  fibre  du  bambou. 

Mais  il  y  a  bien  des  variétés  de  bambous,  et  il  fallait  choisir  la  plus 
avantageuse.  M.  Moser  fut  envoyé  en  Chine,  pour  parcourir  les  diverses 
fabriques  où  l'on  travaille  le  bambou,  et  visiter  toutes  les  plantations 
de  ce  roseau  gigantesque.  M.  Moser  recueillit  jusqu'à  des  échantillons  de 
vieux  morceaux  de  bambous  ayant  servi  à  la  construction  de  maisons 
plusieurs  fois  centenaires.  La  variété  du  bambou  qui  fut  reconnue  la  meil- 
leure est  très  commune  au  Japon  ;  de  sorte  que  l'on  n'aura  jamais  la 
crainte  d'en  manquer. 

Ce  qui  a  fait  donner  la  préférence  au  bambou,  pour  l'application  qui 
nous  occupe,  c'est,  la  parfaite  régularité  de  ses  fibres,  et  la  facilité  avec 
laquelle  on  peut  tailler  en  un  mince  fil  le  chaume  du  bambou.  Ce  fil  ne 
doit  présenter,  en  effet,  qu'une  épaisseur  d'un  cinquième  de  millimètre. 
Le  travail  de  division  du  bambou  s'exécute  à  la  mécanique,  avec  une  promp- 
titude merveilleuse.  Au  lieu  de  la  forme  en  spirale  qu'il  donnait  primitive- 
ment au  fil  de  platine,  Edison  taille  le  filament  de  bambou  en  fer  à  cheval 
allongé,  car  le  charbon  du  bambou  lui-même  ne  se. laisserait  pas  rouler  en 
spirale  aussi  facilement  que  le  platine. 

Voici  donc  comment,  à  l'usine  de  Menlo-Park,  on  prépare  les  filaments 
de  charbon  au  moyen  du  bambou. 

Une  machine  divise  les  tiges  de  bambou  en  baguettes  de  moins  d'un  mil- 
limètre d'épaisseur  et  de  12  centimètres  de  longueur.  On  recourbe  chacune 
de  ces  baguettes,  de  manière  à  lui  donner  la  forme  d'un  U  allongé,  et  on 
l'introduit  dans  un  petit  cieuset  de  fer,  sillonné,  le  long  de  sa  paroi  inté- 
rieure, d'une  rainure,  pour  recevoir  le  filament  végétal.  On  dispose  500  ou 
1000  de  ces  creusets  de  fer  dans  un  four,  que  l'on  chauffe  rapidement.  Le 
bambou  étant  carbonisé,  on  retire  de  chaque  creuset  un  fil  de  charbon 
de  la  grosseur  d'un  crin  de  cheval. 

Pour  assujettir  ce  filament  de  charbon  dans  la  cloche  de  verre  qui 
doit  le  renfermer,  on  a  préparé  d'avance  une  sorte  de  bouchon  de  plâtre, 
qui  ferme  très  exactement  la  cloche,  et  qui  est  lui-même  traversé  par 
deux  fils  de  platine  destinés  à  amener  le  courant  électrique  au  filament 
de  charbon.  On  attache  les  deux  bouts  de  ce  filament  aux  deux  conduc- 
teurs de  platine.  On  soude  la  cloche  de  verre  à  son  support  de  plâtre, 
et  la  cloche  est  ainsi  prête  à  être  soumise  à  l'opération  qui  doit  en 
expulser  l'air. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


135 


La  cloche  est  percée,  à  son  sommet,  d'un  petit  tube  ouvert.  On  fixe 
ce  petit  tube  ouvert  sur  la  pompe  pneumatique  qui  doit  extraire  l'air  de 
cetle  petite  capacité. 

Cette  pompe  pneumatique,  c'est  celle  de  Sprengel,  dans  laquelle  le 
mercure,  en  tombant  dans  un  espace  limité  d'air,  remplit  un  récipient  de 
plus  de  76  centimètres  de  hauteur,  équivalant  à  la  pression  atmosphé- 
rique, chasse  l'air  de  ce  récipient  et  laisse  derrière  lui  le  vide.  C'est  dans 
la  partie  de  l'appareil  où  le  vide  sera  fait  que  l'on  place  la  petite 
cloche.  Le  mercure  tombe  dans  le  récipient,  et  l'air  de  la  cloche  est 
expulsé. 

Il  y  a,  à  Menlo-Park,  500  pompes  de  Sprengel  qui,  heureusement 
modifiées  par  Edison,  fonctionnent  seules,  sans  l'em- 
ploi d'aucun  ouvrier,  et  sans  produire  aucune  éma- 
nation de  vapeurs  de  mercure.  Elles  ne  se  révèlent 
que  par  la  chute  du  mercure,  qui  tombe  avec 
un  bruit  de  grêle. 

La  perfection  du  vide  est  une  condition  impor- 
tante, car  un  filament  de  charbon  qui,  dans  le  vide 
obtenu  simplement  par  l'ancienne  machine  pneuma- 
tique des  cabinets  de  physique,  donnerait  une  inten- 
sité lumineuse  équivalente  à  dix  bougies,  brûle  avec 
une  intensité  de  seize  bougies,  quand  le  vide  a  été 
obtenu  avec  la  pompe  h  mercure  de  Sprengel. 

Il  faut  ajouter  que  pendant  que  la  pompe  de  Spren- 
gel chasse  l'air  des  petites  cloches,  on  fait  passer  à 
travers  le  fil  de  charbon  le  courant  électrique,  qui 
le  porte  à  l'incandescence.  La  chaleur  rouge  chasse  les 
gaz  qui  étaient  contenus  dans  le  charbon,  et  qui  disparaissent  avec  l'air. 
Ce  traitement,  imité  de  celui  que  l'on  faisait  subir  autrefois  au  platine, 
dans  les  mêmes  circonstances,  a  pour  résultat  de  donner  au  charbon 
une  grande  rigidité  et  une  résistance  qui  assurent  sa  durée  et  sa  bonne 
contenance  en  présence  du  courant  électrique  qui  doit  le  traverser  plus 
tard,  c'est-à-dire  pendant  son  service  comme  agent  d'éclairage  • 

Le  vide  étant  bien  opéré,  et  les  gaz  entièrement  chassés,  il  ne  reste  qu'à 
fermer  l'ampoule  de  verre  pour  qu'elle  demeure  vide  d'air.  Un  jet  de 
flamme  du  chalumeau,  dirigé  surlepetit  tube  qui  a  été  ménagé  au  sommet 
de  la  cloche,  fait  fondre  le  verre,  et  la  cloche  est  hermétiquement  close. 

La  lampe  à  incandescence  et  à  courant  continu  construite  par  Edison, 
présente,  en  définitive,  la  forme  que  représente  la  figure  42. 


FlG.  42.    LA  LAMPE 

EDISON. 


156  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

La  figure  43,  de  grandeur  naturelle,  permettra  de  comprendre  la 
marche  du  courant  dans  l'ensemble  de  ce  système. 

Les  fils  de  platine  sont  reliés  par  leurs  bouts  libres,  à  deux  armatures 
de  cuivre  D,  E,  isolées  l'une  de  l'autre,  et  scellées  dans  un  tampon  en 
plâtre,  qui  forme  le  socle  de  la  lampe.  L'une  de  ces  armatures,  E,  est  un 
pas  de  vis;  l'autre,  D,  recouvre  le  dessous  du  tampon  de  plâtre. 

Les  douilles  reproduisent  en  creux  la  disposition  du  socle  de  la  lampe. 
Leur  intérieur  est  donc  garni  de  deux  armatures  en  cuivre,  CetF,  dont  l'une, 
F,  forme  écrou,  et  dont  l'autre,  C,  recouvre  le  fond  de  la  douille.  Elles  sont 
isolées  au  moyen  d'une  plaquette  L,  de  composition  spéciale.  M  est  un 
manchon  également  isolant. 

Aux  deux  armatures  G  et  F  viennent  s'attacher  les  fils  de  cuivre  qui 
amènent  le  courant.  Quand  on  place  une  lampe  dans  la  douille,  il  s'établit 
un  contact  entre  la  vis  E  et  l'écrou  F,  et  un  autre  entre  les  deux  plaquettes 
C  etD. 

La  douille  se  visse  aux  extrémités  des  bras  d'appliques  ou  de  lustres,  à 
l'intérieur  desquels  circulent  les  fils  conducteurs  du  courant. 

Il  est  aisé  de  suivre  le  passage  du  courant.  Amené  par  l'un  des  fils 
conducteurs  à  l'armature  C  de  la  douille,  il  traverse  successivement  le 
fil  de  platine  qui  part  de  la  plaque  D,  le  charbon  et  le  deuxième  fil 
de  platine,  pour  aboutir,  après  s'être  replié  en  arc,  à  l'armature  E.  Ici, 
il  rentre  dans  la  douille  et  s'écoule  dans  le  fil  de  retour. 

Le  charbon  opposant  une  forte  résistance  au  courant,  s'échauffe  rapide- 
ment et  devient  incandescent. 

On  emploie  des  cloches  de  dimensions  différentes,  en  donnant  aux  fils 
de  charbon  une  longueur  et  une  disposition  en  rapport  avec  cet  accroisse- 
ment de  grandeur.  Dans  les  lampes  entières  (fig.  42),  le  fer  à  cheval  du 
charbon  a  près  de  12  centimètres  de  développement,  et  dans  les  demi- 
lampes  6  centimètres  seulement.  L'intensité  de  la  lumière  varie  naturel- 
lement selon  le  volume  du  conducteur  du  charbon  et  l'intensité  du  courant. 
Dans  les  lampes  entières  l'intensité  lumineuse  est  équivalente  à  environ 
deux  becs  de  la  lampe  Carccl,  et  d'un  bec  Garcel  dans  les  demi- 
lampes. 

On  arrive  d'une  autre  manière  à  augmenter  la  puissance  éclairante. 
On  place  parallèlement,  dans  la  petite  ampoule  de  verre,  plusieurs  fila- 
ments de  charbon.  Les  figures  réunies  sous  le  n°  44  montrent  ces  der- 
nières dispositions. 

Dans  la  figure  44  (c),  deux  fers  à  cheval  de  charbon  sont  placés  parallè- 
lement l'un  à  côté  de  l'autre  et  sont  réunis  de  manière  à  concentrer  dans 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  157 

la  lampe  deux  foyers  lumineux  exactement  semblables.  Ils  présentent 
alors  une  intensité  lumineuse  double  de  celle  des  lampes  ordinaires. 
Dans  le  modèle  que  représente  la  figure  44  (a)  il  y  a  quatre  fers  à  cheval 


Fig.  43. 


COUPE  DE  LA  LAMPE  EDISON  ET  DE  SON  SOCLE.   (JONCTION  DES  FILS  DE  PLATINE 
DE  LA  LAMPE  AUX  FILS  DE  CUIY1IE  DU  CIRCUIT.) 


D,  armature  de  la  lampe;  E,  pas  de  vis;  C,  Armature  de  la  douille;  F,  écrou  ;  L,  plaquette  isolante; 
M,  manchon  isolant;  A  K,  plaquettes  de  raccordement  des  fils  intérieurs  et  des  fils  extérieurs. 


de  charbon,  ce  qui  quadruple  l'intensité  lumineuse.  Dans  le  modèle  d,  on 
a  concentré  dans  un  espace  plus  restreint  la  lumière  fournie  par  un 
long  charbon  incandescent  en  tortillant  le  fil  en  hélice,  comme  M.  Th. 

i.  18 


■138  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

du  Moncel  avait  fait  dans  ses  tubes  de  G&issler  destinés  à  éclairer  les  cavités 
obscures  du  corps  humain.  Enfin,  dans  le  modèle  b,  on  a  employé  des 


c  d 

FlG.  44.  —  DIVERS  TYPES  DE  LA   LAMPE  EDISON. 


charbons  d'une  plus  grande  section,  pour  supporter  sans  se  rompre  de 
plus  fortes  intensités  électriques,  et  par  conséquent  pour  fournir  des  foyers 
beaucoup  plus  intenses.  Mais  cette  dernière  disposition  ne  peut  toujours  se 


L'  ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  J 59 

réaliser  avec  une  lampe  à  incandescence,  dont  le  courant  électrique 
alimentaire  n'est  pas  calculé  pour  développer  une  grande  intensité  lumi- 
neuse clans  chaque  bec. 

Les  lampes  à  incandescence  sont  beaucoup  plus  solides  qu'on  ne  le  croyait 
au  début.  Il  en  est  qui  suffisent  à  sept  ou  huit  cents  heures  d'éclai- 
rage. La  perte  d'une  cloche  n'est  pas,  d'ailleurs,  un  accident  d'impor- 
tance; il  n'a  pas  plus  de  gravité  que  la  casse  d'un  verre  de  cristal  de 
nos  lampes  à  huile.  On  les  remplace  au  prix  de  1  franc  25  centimes  la 
pièce. 

Les  lampes,  de  quelque  modèle  qu'elles  soient,  sont  munies  d'un  pas 
de  vis  qui  permet  de  les  fixer,  si  on  le  veut,  et  de  leur  donner  toutes 
les  formes  que  l'on  désire.  On  peut  donc  les  disposer  sur  des  appliques, 
sur  des  lustres,  et  même  sur  des  chandeliers  portatifs.  En  outre,  les 
lampes  à  incandescence  se  prêtent  beaucoup  mieux  à  l'ornementation 
que  le  gaz  ou  les  bougies,  car  elles  brûlent  dans  tous  les  sens.  La 
lumière  enfin  y  est  utilisée  d'une  façon  plus  avantageuse,  puisqu'on  peut 
la  dirigei",  au  moyen  de  réflecteurs,  sur  tel  point  qu'on  le  veut.  C'est 
une  qualité  précieuse  pour  éclairer  le  travail  des  ouvriers.  Dans  les  lus- 
tres on  pourrait  mettre  la  lampe  la  tète  en  bas  :  toute  la  lumière  serait 
réfléchie  vers  le  sol  sans  projeter  aucune  ombre. 

Edison  a  ajouté,  quand  il  existe  un  groupe  de  lampes  composant  un 
lustre,  un  commutateur,  pour  distribuer  la  lumière  à  une  distance  quel- 
conque, et  à  un  nombre  quelconque  de  lampes  composant  ce  lustre. 
On  peut,  de  la  même  manière,  commander  tout  un  groupe  de  lampes 
d'un  atelier,  et  en  réaliser  avec  la  plus  grande  facilité  l'allumage  et 
l'extinction  instantanés. 

Les  commutateurs  se  placent  sur  les  deux -  fils  principaux  de  l'appar- 
tement ou  du  local,  le  long  desquels  se  ramifient  les  fils  plus  petits 
des  appareils  dispersés.  Il  est  facile  de  les  fixer,  à  l'aide  de  vis,  contre 
une  cloison  ou  un  mur. 

Pour  satisfaire  à  certaines  exigences  spéciales,  comme  celles  des  théâtres 
par  exemple,  où  il  est  nécessaire  de  pouvoir  affaiblir  ou  augmenter  à 
volonté  l'intensité  d'un  groupe  de  becs,  Edison  a  adjoint  à  ses  lampes 
un  régulateur,  c'est-à-dire  un  appareil  qui  permet  de  régler  à  volonté 
l'intensité  de  la  lumière  d'un  lustre  ou  d'une  réunion  de  cloches 
éclairantes. 

Le  régulateur  est  formé  de  l'assemblage  de  cinq  baguettes  de  charbon, 
dans  l'une  desquelles  on  peut  à  volonté  faire  passer  le  courant  qui  se 
rend  aux  lampes.  Il  suffit,  pour  cela,  de  rattacher  électriquement  le  régu- 


140  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

lateur  au  socle  qui  supporte  les  lampes.  Ces  baguettes  de  charbon  sont  de 
grosseur  différente,  et,  selon  leur  grosseur,  elles  offrent  au  passage  du 
courant  plus  ou  moins  de  résistance;  ce  qui  diminue  la  quantité  d'élec- 
tricité envoyée  à  la  lampe,  et  par  conséquent  réduit  son  éclat. 

La  figure  45  représente  le  régulateur  de  la  lumière  électrique,  qui 
permet  d'affaiblir  la  lumière  dans  la  proportion  que  l'on  désire.  On  voit 
qu'il  est  composé  de  sept  crayons  de  charbon,  de  différentes  grosseurs.  Sui- 
vant qu'on  fait  passer  le  courant  à  travers  tel  ou  tel  d'entre  eux,  on  ob- 
tient une  intensité  de  lumière  correspondante. 

Comme  le  montre  la  figure  46,  l'appareil  est  enveloppé  d'une  chemise 
cylindrique,  qui  est  percée  de  trous,  pour  éviter  une  trop  grande  chaleur. 


FlG.  45.  RÉGULATEUR  EDISON  FlG.  4C.           RÉGULATEUR  EDISON 

SANS  SON  ENVELOPPE.  AVEC  SON  ENVELOPPE. 

Elle  est  surmontée  d'une  petite  lampe  à  incandescence,  qui  indique  à  l'œil 
le  degré  d'affaiblissement  de  lumière  que  l'on  a  obtenu. 

L'appareil  se  pose  sur  le  disque  D  que  l'on  voit  séparément,  à  la  partie 
inférieure  de  la  figure  45.  Pour  le  manœuvrer,  on  tourne  le  disque  de  ma- 
nière à  faire  appuyer  un  ressort  de  contact  sur  tel  ou  tel  des  supports  des 
charbons,  ce  qui  est  indiqué  à  l'extérieur  par  un  index  et  par  des  divisions 
gravées  à  la  base  du  cylindre. 

C'est  le  même  résultat  que  l'on  obtient  dans  les  lampes  à  huile  en 
baissant  ou  en  élevant  plus  ou  moins  la  mèche,  au  moyen  du  bouton 
qui  est  fixé  à  la  crémaillère  agissant  sur  le  porte-mèche. 

Telle  est  la  lampe  électrique  à  courant  continu  et  à  conducteur  de 


'iG.  47.  —  L'ESCALIER  DE  L'EXI>OSITIO.\  INTERNATIONALE  D'ÉLECTRICITÉ,  EN  18S4,  ÉCLAIRÉ  PAR  LES  LAMPES  ÉDISON  ET  SWAK. 


L'ECLAIRAGE  ELECTRIQUE  Uô 

charbon,  que  nous  devons  à  Edison,  et  pour  laquelle  le  physicien  de 
Menlo-Park  a  mis  à  profit  les  travaux  de  tous  ses  devanciers. 

Le  mérite  d'Edison  ne  réside  pas  dans  la  construction  de  la  lampe 
•a  courant  continu  et  à  conducteur  de  charbon,  évidemment  connue  avant 
lui.  Ce  qu'on  lui  doit  particulièrement,  c'est  la  série  de  dispositions 
qu'il  a  imaginées  pour  généraliser  ce  mode  d'éclairage. 

Tout  n'est  pas  terminé,  en  effet,  quand  on  a  construit  une  lampe  élec- 
trique donnant  une  bonne  lumière  et  revenant  à  un  prix  modique.  Il  faut 
fournir  à  cette  lampe  le  courant  électrique  qui  doit  l'illuminer.  On  ne 
saurait  exiger  de  chaque  particulier  qu'il  installe  dans  sa  maison  une  ma- 
chine à  vapeur  et  une  machine  génératrice  d'électricité;  pas  plus  qu'on 
ne  voudrait  installer  chez  soi  une  usine  pour  la  préparation  du  gaz.  Il 
faut  donc  alimenter  cette  lampe  d'électricité,  d'une  façon  indépendante 
du  consommateur.  Il  faut  que  le  particulier  n'ait  qu'à  tourner  un  robinet, 
pour  avoir  de  la  lumière,  absolument  comme  il  fait  avec  le  gaz. 

C'est  d'après  ces  considérations  qu'Edison  aborda  le  problème  suivant  : 
produire  de  l'électricité  dans  une  usine  centrale  et  la  transporter  au  lieu 
de  consommation,  au  moyen  d'une  canalisation  souterraine.  Nous  expose- 
rons dans  le  chapitre  des  Applications  de  l'éclairage  électrique  en  traitant 
de  Y  éclairage  à  domicile  les  dispositions  qu'Edison  a  imaginées  pour  réali- 
ser, avec  plus  ou  moins  de  succès,  la  canalisation  de  l'électricité. 

Les  lampes  Edison,  telles  que  nous  venons  de  les  décrire,  apparurent 
pour  la  première  fois,  en  Europe,  en  1881.  Elles  figuraient  au  nombre 
des  plus  intéressantes  nouveautés  de  cette  merveilleuse  Exposition  interna- 
tionale d'électricité,  qui  a  été  l'un  des  événements  scientifiques  les  plus 
importants  de  notre  siècle,  car  elle  révéla  aux  savants,  comme  au  vul- 
gaire, les  progrès  extraordinaires  qu'avaient  faits  dans  un  bref  intcrval 
les  applications  de  l'électricité. 

Dans  cette  belle  Exposition  les  lampes  Edison  concouraient  à  l'éclai- 
rage du  grand  escalier  allant  de  la  nef  aux  galeries  du  premier  étage. 
Nous  représentons,  dans  la  figure  47,  l'escalier  du  Palais  de  l'Industrie 
éclairé  par  les  lampes  Edison  et  Swan. 

A  la  môme  Exposition,  les  divers  appareils  et  inventions  de  Thomas  Edi- 
son occupaient  deux  grandes  salles  du  premier  étage.  Nous  représentons 
dans  la  figure  48  l'aspect  de  l'une  de  ces  salles. 

La  Société  électrique  Edison  a  créé  à  Paris,  en '1882,  une  usine  pour 
la  fabrication  des  lampes  à  incandescence.  M.  Th.  du  Moncel  a  publié, 


144  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE   LA  SCIENCE 

dans  le  journal  la  Lumière  électrique,  une  dcscriplion  intércssanlc  do  colle 
usine,  dirigée  par  l'un  des  collaborateurs  d'Edison,  M.  Batehclor,  et  située 
àlvry,  dans  les  bâtiments  de  l'ancienne  fabrique  d'orgues  Alexandre. 

C'est  dans  les  diverses  parties  de  ces  vastes  bâtiments  que  sont  installées 
les  machines  destinées  à  la  fabrication  économique  des  engins  entrant 
clans  le  système  d'éclairage  par  incandescence. 

Nous  reproduirons  quelques  passages  de  la  dcscriplion  donnée  par 
M.  Th.  du  Moncel,  de  l'usine  d'Ivry. 

Dans  l'un  des  bâtiments  se  trouvent  les  tours  et  oulils  d'ajustage 
nécessaires  pour  la  construction  des  machines  dynamo-électriques  destinées 
à  la  production  delà  lumière.  On  en  construit  de  plusieurs  modèles,  qui 
peuvent  fournir  individuellement  l'éclairage  de  17,  60,  100,  125,  150, 
250,  500  et  1200  lampes. 

Dans  d'autres  bâtiments  sont  les  ateliers  affectés  à  la  fabrication  des 
lampes.  On  y  voit  les  petites  lamelles  de  bambou  qui  arrivent  du  Japon, 
par  bottes,  passer  par  diverses  mains,  pour  se  trouver  réduites  à  l'épais- 
seur voulue,  qui  est  celle  d'une  feuille  de  papier,  et  être,  en  fin  de  compte, 
découpées,  de  manière  à  présenter  la  grosseur  d'un  filament  délié,  parfai- 
tement calibré  et  terminé  à  ses  deux  bouts  par  une  sorte  d'évasement,  au 
moyen  duquel  on  le  fixe  aux  fils  du  circuit  vol  laïque. 

Ailleurs,  on  procède  à  la  carbonisation  des  filaments.  On  commence  par 
les  mettre  dans  de  petits  moules  plats  et  hermétiquement  fermés,  en  les 
recourbant  en  fer  à  cheval;  puis  on  place  les  moules  dans  des  caisses  en 
graphite  bien  closes,  que  l'on  met,  à  leur  tour,  dans  des  fours,  chauffés  à 
une  haute  température. 

La  fabrication  des  ampoules  de  verre  de  ces  sortes  de  lampes  s'effectue 
dans  deux  ateliers  différents.  Dans  l'un  on  construit  les  tubes  de  verre  à 
travers  lesquels  sont  soudés  les  fils  de  platine  auxquels  doivent  être  atta- 
chées les  extrémités  des  filaments  de  charbon  ;  dans  l'autre,  on  fabrique  les 
ampoules  au  sein  desquelles  les  tubes  précédents  doivent  être  introduits 
avec  leur  charbon,  et  qui  doivent  être  soumises  à  l'action  du  vide. 

C'est  une  chose  curieuse  que  de  voir  la  promptitude  avec  laquelle  ces  di- 
verses opérations  sont  effectuées.  On  peut  fabriquer  jusqu'à  500  lampes 
par  jour.  Mais  ce  qui  excile  surtout  l'intérêt,  c'est  la  manière  dont 
le  vide  est  fait  dans  ces  lampes.  Il  y  a  là  toute  une  installation  de  ca- 
binet de  physique.  Qu'on  imagine,  dans  une  vaste  salle,  une  sorte 
d'enceinte  allongée,  fermée  par  trois  cloisons,  de  2  mètres  environ 
de  hauteur,  et  sur  les  parois  desquelles  sont  installés  extérieurement, 
par  séries,  500  tubes  barométriques  à  mercure.  A  chacun  de  ces  tubes, 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  145 

est  adapté,  une  lampe,  avec  son  ampoule  non  encore  fermée,  et  au 
milieu  de  l'espace  confiné  par  les  cloisons,  deux  grands  tubes  de  fonte, 
d'environ  20  centimètres  de  diamètre,  communiquant  avec  les  500  tubes, 


sont  mis  en  rapport  avec  une  énorme  machine  à  vide  de  Sprengel. 

L'opération  du  vide  dans  les  lampes  est  extrêmement  importante  et  très 
délicate,  car  non  seulement  le  vide  doit  empêcher  la  combustion  du  filament 
de  charbon,  mais  il  doit  encore  augmenter  la  ténacité  du  filament  lui- 
i  19 


146  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

même.  C'est  pourquoi  on  doit  procéder  à  plusieurs  opérations  successives, 
effectuées  après  des  intervalles  de  temps  plus  ou  moins  longs,  pendant 
lesquels  on  rend  le  filament  incandescent,  sous  l'influence  d'un  courant 
plus  ou  moins  énergique.  De  cette  manière,  les  gaz  renfermés  dans  les 
pores  du  charbon,  se  dégagent;  la  densité  de  celui-ci  augmente,  et  sa  téna- 
cité devient  assez  grande  pour  être  comparable  à  celle  d'un  fil  métallique. 
Dans  ces  conditions,  un  filament  de  charbon  gros  comme  un  cheveu 
peut  résister  à  de  fortes  secousses  communiquées  à  la  lampe,  dont  la 
durée  n'est  pas  inférieure  à  huit  cents  heures. 


XI 


Les  lampes  à  incandescence  de  M.  Swan,  de  Newcastle,  de  M.  Lane  Fox,  de  Liver- 
pool,  et  de  M.  Hiram  Maxim,  de  New-York. 

Comme  on  l'a  suffisamment  appris  par  l'historique  de  la  découverte  des 
lampes  à  incandescence,  M.  Edison  n'est  pas  l'inventeur  du  système  d'éclai- 
rage électrique  par  incandescence.  D'autres  constructeurs  l'avaient  précédé 
dans  cette  voie. 

Nous  examinerons,  comme  particulièrement  dignes  d'attention  les  lam- 
pes à  incandescence  de  M.  Swan,  constructeur  anglais,  celles  de  M.  Lane 
Fox,  de  Liverpool,  et  celles  de  M.  Hiram  Maxim,  de  New- York. 

M.  Swan  était  un  commerçant  de  Newcastle,  qui  avait  publié  quelques 
travaux  de  chimie  appliquée  aux  arts.  Nous  avons  dit  que  de  1875  à  1878 
les  physiciens  russes  Lodyguine,  Bouliguinc  et  Konn  avaient  fait  usage 
de  crayons  de  charbon  de  cornue  de  gaz,  rendus  incandescents  dans  le 
vide  par  le  courant  électrique;  mais  que  l'inconvénient  capital  qui  avait 
fait  renoncer  aux  crayons  de  charbon  de  cornue,  c'est  qu'ils  s'amincis- 
saient, sous  l'influence  prolongée  du  courant,  et  finissaient  par  se  briser. 
M.  Swan,  le  premier,  ouvrit  la  voie,  qui  fut  ensuite  parcourue  par  d'autres 
chercheurs,  en  composant  le  conducteur  destiné  à  devenir  incandescent 
d'une  spirale  de  carton  carbonisé. 

La  première  lampe  à  incandescence  de  M.  Swan  se  composait  d'une 
ampoule  de  verre  contenant  le  conducteur  de  charbon,  serre  entre  deux 
petits  blocs  de  charbon.  On  faisait  le  vide  dans  cette  cloche,  au  moyen 
le  la  machine  pneumatique.  Mais  le  vide  obtenu  par  la  machine  pneu- 
matique étant  incomplet,  le  charbon  n'était  pas  porté  à  une  incandes- 
cence assez  vive,  et  les  parois  de  l'ampoule  de  verre  se  couvraient  de 
produits  charbonneux,  qui  altéraient  sa  transparence. 

L'emploi  de  la  pompe  de  Sprengel  permit  à  M.  Swan  de  faire  le  vide 
l'une  manière  absolue.  Enfin,  le  perfectionnement  des  machines  magnélo- 
ilectriques,  par  M.  Gramme  et  M.  Werner  Siemens,  donnèrent  à  M.  Swan 


148  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

J 

les  moyens  d'alimenter  ses  lampes  d'un  courant  électrique  d'une  énergie 
suffisante.  Il  reprit  donc  ses  premières  expériences,  avec  l'aide  d'un  phy- 
sicien de  Birkenhead,  M.  Stearn,  à  l'époque  où  Edison  attaquait  le  même 
problème,  c'est-à-dire  en  1877. 

La  pompe  de  Sprengel  rendait  le  vide  complet,  mais  le  charbon  se 
désagrégeait  encore  très  vite  dans  les  lampes  de  M.  Swan,  ce  qui  provenait 
de  l'existence  de  gaz  dans  les  baguettes  de  charbon.  Le  courant  électrique 
entretenu  pendant  que  la  pompe  de  Sprengel  opérait  le  vide,  chassa  tous 
les  gaz,  et  le  charbon  acquit  ainsi  la  propriété  de  la  durée,  qui  lui  avait 
toujours  manqué.  C'est  ce  qu'Edison  reconnaissait  à  la  même  époque. 
Le  20  octobre  1880,  M.  Swan  présenta  à  la  Société  "philosophique  cl 
littéraire  de  Newcastle  sa  lampe  perfectionnée.  Voici  com- 
ment cet  inventeur  la  construit  aujourd'hui. 

Ce  n'est  plus  avec  du  carton,  mais  avec  du  coton  en 
tresses,  longues  de  10  centimètres,  mis  en  forme  de  fer 
à  cheval  et  carbonisé,  que  M.  Swan  obtient  le  conduc- 
teur incandescent.  Les  mèches  de  coton  sont  d'abord 
traitées  par  l'acide  sulfurique  étendu  d'un  tiers  d'eau, 
réactif  qui  le  durcit,  le  transforme  en  papier-parchemin 
(et  pour  le  dire  en  passant,  ce  procédé  de  durcissement 
des  a  tissus  ligneux,  du  papier,  du  coton,  etc.,  a  été 
inventé  et  publié  par  moi  en  1846).  Ce  coton  durci 
par  l'acide  sulfurique,  est  ensuite  carbonisé  dans  un 
creuset,  que  l'on  a  rempli  en  partie  de  charbon  en  pou- 
dre, et  que  l'on  chauffe  au  rouge.  Le  fil  de  charbon  que 
l'on  retire  du  creuset,  et  qui  a  la  forme  d'un  fer  à 
cheval,  est  alors  enfermé  dans  une  petite  sphère  de  verre,  qui  n'a  pas  plus 
de  8  centimètres  de  diamètre,  et  l'on  y  fait  le  vide,  au  moyen  de  la  pompe 
de  Sprengel. 

Ainsi  que  nous  l'avons  expliqué  en  parlant  de  la  fabrication  des  lampes 
Edison,  pendant  que  l'on  opère  le  vide  dans  la  petite  cloche,  on  fait  passer 
le  courant  dans  le  conducteur;  ce  qui  a  pour  effet  d'expulser  les  gaz  con- 
tenus dans  le  charbon.  Ce  courant  est  maintenu  l'espace  d'une  demi- 
heure.  La  lampe  est  alors  fermée,  en  faisant  fondre,  par  le  jet  de  flamme 
trua  chalumeau,  le  petit  tube  ouvert  qui  surmonte  la  sphère,  et  qui,  une 
fuis  fondu,  ne  laisse  à  sa  place  qu'un  petit  bourrelet.  La  cloche  a  alors 
la  forme  que  représente  la  figure  49. 

Le  support,  de  la  lampe  étant  enfoncé  dans  un  chandelier,  à  peu  près 
comme  une  bougie,  et  le  tout  étant  enveloppé  d'un  globe  demi-opalin, 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  149 

la  lampe  Swan,  enveloppée  de  son  globe  de  cristal,  a  la  forme  que  repré- 
sente la  figure  50. 

Cette  lampe  reçoit  le  courant  électrique  au  moyen  de  deux  minces  fils 
conducteurs,  ce  qui  permet  de  placer  les  cloches  éclairantes  dans  un 


FlG.   50.  —  LAMPE  SWA.N  AVEC  SON  GLOBE. 


lieu  quelconque.  La  réunion  d'un  nombre  suffisant  de  ces  cloches  donne 
différents  appareils  d'éclairage. 

Nous  représentons  dans  la  fig.  51  le  lustre  résultant  de  la  réunion  d'un 
certain  nombre  de  petits  globes  de  M.  Swan. 

La  lampe  Swan  a  un  éclat  d'environ  deux  becs  Carcel.  On  peut,  si  on  le 


150  •      LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

désire,  affaiblir  son  éclat  en  prenant  un  conducteur  de  charbon  plus  court 
ou  en  faisant  usage  d'un  courant  plus  faible. 

Pour  allumer  la  lampe  ou  l'éteindre  on  se  sert  d'un  commutateur,  mû 
à  la  main,  qui  donne  accès  à  l'électricité  dans  les  fils  conducteurs,  ou  qui 
interrompt  son  arrivée. 

Le  système  Swan  n'aurait  rien  à  envier  au  système  Edison,  si  M.  Swan 
s'était  inquiété  de  la  source  particulière  d'électricité  destinée  à  alimenter 
ses  luminaires.  Les  lampes  Swan  sont  actionnées  par  une  machine 
dynamo-électrique  quelconque,  tandis  que  M.  Edison  fait  usage  d'une  ma- 
chine dynamo-électrique  spéciale  appliquée  à  ses  lampes,  qui  donne,  à 
ce  qu'il  assure  du  moins,  la  plus  grande  somme  de  lumière,  à  moins 
de  frais  possible. 

La  lampe  Swan  fonctionne,  en  effet,  avec  toute  espèce  de  courants  fournis 
par  les  machines  magnéto  ou  dynamo-électriques,  à  courants  continus 
ou  alternatifs,  ou  enfin  par  les  piles  accumulatrices.  C'est  ce  qui  permet 
de  les  employer  avec  la  plupart  des  générateurs  d'électricité  déjà  existants 
pour  des  installations  antérieures  où  l'on  faisait  usage  de  l'arc  voltaïque. 

C'est  là,  tout  à  la  fois,  un  avantage  et  un  inconvénient.  Il  est  assurément 
commode  de  pouvoir  se  servir  d'une  source  quelconque  d'électricité,  mais 
le  résultat  n'est  pas  toujours  avantageux,  car  une  lampe  électrique  ne  donne 
tous  ses  avantages  qu'avec  le  générateur  d'électricité  qui  lui  est  propre. 

Le  système  Swan  a  reçu  un  nombre  considérable  d'applications  en 
Angleterre  et  en  Amérique. 

Pendant  l'Exposition  internationale  d'électricité  de  Paris,  il  servit  à 
éclairer  les  salles  des  séances  du  Congrès  des  électriciens. 

M.  Spattiswoode,  le  président  de  la  Société  royale  de  Londres,  en  fait 
usage  pour  l'éclairage  de  son  château  de  Comb-Bank.  Sir  W.  Armslrong 
éclaire  aussi  par  le  même  système  sa  résidence  de  Craigside. 

L'amirauté  anglaise  a  installé  la  lampe  Swan  sur  son  grand  vaisseau 
cuirassé  l'Inflexible,  et  quelques  compagnies  maritimes  ont  adopté  ce 
mode  d'éclairage  :  la  Compagnie  Imman,  pour  ses  nouveaux  steamers, 
City  of  Richmond,  City  of  Rome,  etc.;  la  Compagnie  Cunard,  pour  la  Ser- 
via;  la  Compagnie  White  Star,  pour  V Asiatique,  etc. 

M.  Swan  a  éclairé,  avec  ses  lampes,  les  mines  de  Plasley  (comté 
de  Nûtlingham). 

Il  n'est  pas  besoin  de  beaucoup  insister  pour  faire  comprendre  que 
l'éclairage  électrique  par  incandescence  est  appelé  à  remplacer,  dans  les 
mines  de  houille,  la  lampe  de  sûreté  de  Davy.  Cette  lampe,  malgré  toute 
son  utilité,  a  l'inconvénient,  ainsi  que  nous  l'avons  fait  remarquer  à 


FlG.   51.  —  LDSTRE  SWAM. 


oppe,  et  à  s'exposer  ainsi  à  meltre  le  feu  au  grisou.  Avec  l'électricité, 
ien  à  craindre  de  ce  genre.  La  lampe  éclaire  parfaitement  la  galerie, 
!t  viendrait-elle  à  se  briser,  le  conducteur  incandescent  donne  si  peu  de 


152 


LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 


chaleur,  qu'il  ne  saurait  déterminer  l'inflammation  du  mélange  détonant. 

Par  ces  considérations,  la  lampe  électrique  sera,  à  l'avenir,  la  véritable 
lampe  de  sûreté  du  houilleur.  Aussi  M.  Swan  n'est-il  pas  le  seul  à  avoir 
transporté  l'éclairage  électrique  à  l'intérieur  des  mines.  Si  ce  n'était 
trop  sortir  du  sujet  que  nous  traitons  en  ce  moment,  nous  pourrions  signa- 
ler beaucoup  de  systèmes  qui  ont  été  proposés  ou  essayés  tant  pour  éclai- 
rer les  galeries  de  mine  de  houille  par  l'électricité,  que  pour  munir  l'ouvrier 
d'une  lampe  électrique  portative.  Nous  représentons  ici  (lig.  52)  le  modèle 

de  lampe  que  M.  Swan  construit  pour 
l'éclairage  des  mines. 

En  1882,  tout  un  théâtre  à  Lon- 
dres, le  Théâtre  Savoy,  a  été  éclairé 
par  les  lampes  Swan,  et  c'est  par  le 
même  système,  alimenté  par  des  accu- 
mulateurs Faure,  que  le  théâtre  des 
Variétés,  à  Paris,  a  été  éclairé  du 
mois  de  novembre  1882  au  1er  mai 
1883,  ainsi  que  nous  le  dirons  dans 
un  des  chapitres  suivants. 

La  fabrication  des  lampes  Swan 
occupe  de  nombreux  ouvriers  à  New- 
castle.  Dans  cette  ville,  pays  de  l'in- 
venteur, les  lampes  Swan  servent  à 
éclairer  plusieurs  rues  (fig.  53). 


) 


FlG.  52.  —  LAMPE  I1ES  MINEURS,  SYSTÈME  SWAN. 


M.  Lane-Fox,  Anglais  comme  M. 
Swan,  fabrique  une  lampe  à  incan- 
descence qui  ne  diffère  de  la  précé- 
dente que  par  l'origine  du  conducteur 
de  charbon,  et  par  son  mode  d'attache  aux  fils  qui  amènent  le  courant. 

Le  filament  de  charbon  a  la  même  forme  que  celui  d'Edison,  c'est- 
à-dire  la  forme  d'un  U;  mais  il  provient  d'un  brin  de  chiendent  carbo- 
nisé. Les  filaments  de  chiendent  ont  été  durcis  en  les  imprégnantde  soufre, 
mêlé  à  de  l'oxychlorure  de  zinc.  Il  paraît  que  l'addition  de  ces  produits 
étrangers  durcit  le  charbon,  comme  le  soufre  durcit  le  caoutchouc,  dans 
l'opération  connue  sous  le  nom  de  vulcanisation. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  filaments  de  chiendent,  mêlés  de  soufre  et  d'oxy- 
chlorure  de  zinc,  sont  carbonisés  dans  un  creuset  fermé,  et  placés  ensuite 
dans  une  ampoule  de  verre  en  forme  de  poire.  On  fait  alors  le  vide  dans 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  155 

la  cloche,  avec  la  pompe  de  Sprengcl,  et  on  la  ferme  en  fondant  au  chalu- 
meau le  petit  tube  terminal,  comme  nous  l'avons  expliqué. 

Il  aurait  pu  arriver  que  les  fils  conducteurs  du  courant,  c'est-à-dire 


-lés  "fils  de  platine,  s'échauffassent  par  le  passage  du  courant,  jusqu'à 
faire  fondre  le  verre  de  la  cloche.  Pour  éviter  ce  danger,  M.  Lane-Fox  a 
adopté  un  moyen  d'attache  qui  diffère  de  celui  dont  fait  usage  M.  Edison.  11 
place  les  fils  de  platine  dans  deux  petits  manchons  de  verre.  On  verse 
i.  20 


fèi  L'ECLAIRAGE  ELECTRIQUE 

dans  ces  deux  manchons  de  verre  une  certaine  quantité  de  mercure,  et  on 
achève  de  les  remplir  avec  de  la  ouate  de  coton.  Le  tout  est  recouvert 
d'une  épaisse  couche  de  plâtre,  qui  ferme  l'ampoule  où  se  réunissent  les 
deux  petits  manchons  de  verre  (fig.  54). 

La  lampe  de  M.  Lane-Fox  est  à  peu  près  de  la  même  puissance  éclairante 
que  celle  de  M.  Swan  :  trois  ou  quatre  becs  Carcel,  ou  un  ou  deux  becs  de  gaz 
ordinaires.  L'éclat  varie,  d'ailleurs,  selon  l'intensité  du  courant  électrique. 

La  lampe  de  M.  Lane-Fox  n'a  reçu  ni  en  Angle- 
terre ni  en  Amérique  d'application  à  l'éclairage 
public  ou  privé,  qui  mérite  d'être  signalée. 

En  Amérique,  M.  Hiram  Maxim,  ingénieur, 
fabrique  une  lampe  à  incandescence,  qui  riva- 
lise avec  celle  d'Edison.  On  ne  peut  lui  repro- 
cher, ce  qui  ne  saurait  pourtant  être  consi- 
déré comme  un  défaut,  que  son  excès  de  puissance 
éclairante,  excès  qu'il  faut  maîtriser  par  un  ré- 
gulateur, spécialement  imaginé  dans  ce  but. 

M.  Hiram  Maxim  est  né  dans  le  canton  de 
Maine,  à  Sangenville,  en  1841.  Après  une  sé- 
rie de  travaux  consacrés  à  l'art  des  construc- 
tions, il  aborda  la  question  industrielle  de  l'é- 
lectricité; et  il  parvint  à  créer  un  système 
d'éclairage  par  incandescence,  qui  est  analo- 
gue, sous  plusieurs  rapports,  mais  nullement  identique  avec  celui  de- 
M.  Edison. 

M.  Maxim  a  cédé  ses  droits  d'inventeur  à  la  Compagnie  United  states 
electric  lighting  Company,  fondée  en  1877.  En  1880,  il  outilla  ses  usines 
d'une  façon  gigantesque,  à  tel  point  qu'elles  occupent,  à  New-York,  une 
armée  de  travailleurs. 

Ce  qui  différencie  la  lampe  à  incandescence  de  M.  Hiram  Maxim  des 
lampes  du  même  système  physique,  c'est  que  la  petite  cloche  dans  la- 
quelle le  charbon  devient  lumineux,  n'est  point  vide  d'air,  mais  remplie 
d'un  gaz  impropre  à  la  combustion  :  un  carbure  d'hydrogène,  que  l'inven- 
teur appelle  gazoline. 

Le  conducteur  est  un  morceau  de  charbon  préparé  avec  du  carton  Bris- 
tol, que  l'on  découpe  en  forme  d'M,  et  que  l'on  fait  roussir  entre  deux 
plaques  de  fonte  chauffées.  On  le  place  ensuite  dans  le  carbure  d'hy- 
drogène gazeux,  lequel  forme  à  sa  surface  un  dépôt  de  charbon,  qui  le 


Fie.  54. 


LAMPE  LANE-FOX. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  155 

rend  conducteur.  Lorsqu'il  est  fixé  dans  la  lampe,  on  achève  de  le 
carboniser,  en  y  faisant  passer  le  courant  électrique,  de  manière  à  le 
rendre  incandescent. 

La  longueur  et  la  forme  aplatie  de  ce  filament  simplifient  son 
attache  avec  les  fils  de  platine  qui  amènent  l'électricité.  Il  suffit  d'aplatir 
un  peu  les  extrémités  de  ces  fils  de  platine  et  d'y  percer  deux  trous. 
On  peut  alors  fixer  ces  extrémités  au  filament  charbonneux,  au  moyen 
de  petites  vis.  Ces  fils  sont  eux-mêmes  empâtés  dans  un  ciment  parti- 
culier, qui  se  soude  facilement  au  verre  (fig.  55). 


FlG.   55.    LAMPE  MAXIM. 


Le  charbon  de  la  lampe  Maxim  dure  moins  que  celui  de  la  lampe 
d'Edison.  11  ne  suffit  qu'à  un  éclairage  de  300  heures,  ce  qui  s'explique 
par  la  température  plus  élevée  à  laquelle  il  est  maintenu. 

Comme  il  présente,  en  raison  de  sa  forme,  une  plus  grande  surface 
de  rayonnement,  le  charbon  de  la  lampe  Maxim  émet  une  lumière  plus 
intense  que  celle  des  lampes  Swan  et  Edison.  Mais  un  courant  plus 
énergique  est  nécessaire  pour  produire  cet  effet.  Si  la  quantité  d'élec- 
tricité n'est  pas  suffisante,  le  fil  rougit  seulement,  mais  ne  s'élève  pas 
jusqu'à  la  chaleur  blanche.  Il  fournit  alors  une  lumière  jaunâtre,  mêlée 


156  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

de  rayons  rouges,  analogue  à  celle  du  gaz  le  plus  ordinaire.  C'est  ce  qui 
arrivait  parfois  à  l'Exposition  d'électricité  de  '.  Paris.  Mais  quand  elles 
sont  alimentées  par  des  machines  puissantes,  les  lampes  Maxim  donnent 
une  lumière  très  intense,  qui  va  jusqu'à  douze  ou  quatorze  becs  Carcel. 

La  lampe  à  incandescence  de  l'ingénieur  américain  pourrait  donc  riva- 
liser d'éclat  avec  la  lampe  Werdermann,  et  même  avec  les  bougies 
Jablochkoff.  Seulement,  elle  deviendrait  alors  trop  éblouissante  pour  l'éclai- 
rage des  appartements.  Il  faudrait  l'entourer  d'un  globe  de  verre  demi- 
opaque,  comme  les  bougies  Jablochkoff,  et  perdre  ainsi  de  la  lumière. 
Tel  n'est  pas  le  but  de  l'éclairage  par  incandescence. 

La  teinte  de  la  lumière  fournie  par  ces  lampes  est  toujours  un  peu  rosée, 
parce  que  le  conducteur,  ayant  un  assez  grand  volume ,  ne  s'échauffe  pas 
toujours  jusqu'à  la  chaleur  blanche. 

M.  Hiram  Maxim  a  eu  le  mérite,  de  créer,  comme  M.  Edison,  toute  une 
installation  pour  la  production,  le  réglage  des  lampes,  et  la  distribution  de 
l'électricité.  Une  machine  magnéto-électrique  particulière  alimente  ses 
lampes,  qui  sont,  en  outre,  pourvues  d'un  régulateur,  pour  empêcher 
une  trop  grande  exaltation  de  l'effet  lumineux,  provenant  d'un  courant  trop 
énergique.  Ce  régulateur  permet,  dans  un  lustre  composé  d'un  certain 
nombre  de  ces  luminaires,  de  maintenir  au  courant  la  même  énergie,  soit 
qu'on  éteigne,  soit  qu'on  allume  un  certain  nombre  de  lampes. 

La  lampe  Maxim  reçoit  aujourd'hui  beaucoup  d'applications  en  Amérique. 

Le  18  octobre  1881,  des  essais  d'éclairage  électrique  furent  faits  à  l'Opéra 
de  Paris,  avec  les  lampes  Maxim,  jointes  aux  lampes  Edison.  Les  lampes 
Maxim  étaient  installées  dans  les  deux  salons  qui  terminent  la  grande 
galerie  du  foyer  du  public.  Sur  la  cheminée  étaient  deux  candélabres  éclairés 
par  le  procédé  Maxim.  Les  galeries  du  foyer  proprement  dit  avaient  reçu 
des  lustres  Edison.  J'ai  assisté  à  cet  essai,  et  puis  assurer  que  l'éclairage 
était  parfait.  Il  péchait  même  par  trop  d'intensité.  Il  laissait  seulement  à 
désirer  sous  le  rapport  de  l'illumination  des  peintures  du  plafond,  qui 
manquaient  de  lumière. 

C'est  pour  cela  que  l'on  ajouta,  quelque  temps  après,  aux  lampes  Maxim 
et  Edison,  deux  lampes-soleil  (fig.  56).  On  sait  que  ces  lampes  peuvent  être 
disposées  de  manière  à  projeter  la  lumière  de  haut  en  bas  ou  de  bas  en 
haut.  C'est  de  cette  dernière  façon  qu'elles  furent  dirigées,  et  les  pein- 
tures du  plafond  eurent  alors  toute  leur  valeur.  Le  foyer  de  l'Opéra  ainsi 
éclairé  par  le  secours  des  lampes  Edison  et  Maxim  et  de  la  lampe-soleil, 
était  d'un  effet  éblouissant. 

Personne  n'ignore  que  les  peintures  de  Baudry  ont  été  gravement 


FlG.  55.  —  ECLAIRAGE  DU  FOÏEtt  DE  L'OPÉRV  DE   PÀIU    TAU  LES  LAMPES  MAXIM,  EDISON  ET  LES  LAMPES-SOLEIL 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  159 

endommagées  par  la  fumée  des  becs  de  gaz,  et  que  l'on  a  craint  un 
moment  la  destruction  totale  de  ces  compositions  célèbres.  Un  nettoyage 
intelligent  a  fait  disparaître  le  voile  charbonneux  qui  menaçait  de  dé- 
truire une  des  plus  belles  œuvres  de  l'art  contemporain.  Mais  il  est 
évident  que  si  l'on  était  souvent  obligé  de  la  répéter,  cette  opération  ne 
pourrait  à  la  longue  qu'altérer  les  couleurs,  et  que  la  destruction  des 
peintures  ne  serait,  en  fin  de  compte,  que  retardée.  L'éclairage  électrique, 
qui  ne  répand  dans  l'air  aucuns  produits  gazeux,  ou  autres,  susceptibles 
de  se  déposer  sur  les  parois  des  pièces  éclairées,  est  évidemment  le 
meilleur  moyen  d'éviter  l'altération  à  laquelle  toute  œuvre  de  peinture 
est  forcément  condamnée  avec  l'éclairage  au  gaz.  Il  y  a  là  une  considération 
de  plus  pour  applaudir  à  l'introduction  de  l'électricité  dans  les  foyers 
des  grands  théâtres,  et  en  particulier  dans  le  foyer  de  l'Opéra  de  Paris. 

Nous  venons  de  passer  en  revue,  avec  les  systèmes  Edison,  Swan,  Lane- 
Fox  et  Maxim,  les  procédés  d'éclairage  par  incandescence  qui  ont  le  plus 
attiré  l'attention  jusqu'à  ce  jour.  Nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  qu'il 
existe  d'autres  systèmes  d'éclairage  par  incandescence,  que  nous  avons  passés 
sous  silence,  pour  ne  pas  trop  étendre  ce  chapitre,  et  que  l'avenir  nous 
en  réserve  certainement  un  plus  grand  nombre  encore.  Nous  ne  voulons 
établir  entre  ces  différents  procédés,  qui  ne  diffèrent  entre  eux  que  par 
la  composition  du  charbon  incandescent  et  par  le  mode  de  fabrication, 
aucune  comparaison,  tendant  à  décerner  la  supériorité  à  l'un  ou  à  l'autre, 
tant  pour  la  qualité  ou  l'intensité  de  la  lumière  que  pour  son  prix  de  revient. 
Une  classification  par  ordre  de  mérite  des  systèmes  d'éclairage  électrique 
par  l'incandescence  d'un  conducteur  dans  le  vide,  serait  impossible  à  tenter, 
par  cette  raison  que  les  lampes  Edison,  Swan,  Maxim,  La  ne-Fox,  etc., 
sont  alimentées,  chacune,  par  des  machines  productrices  de  la  lumière 
de  dispositions  différentes,  et  que  les  lampes  qui  reçoivent  le  courant 
le  plus  intense,  doivent  émettre  la  lumière  la  plus  vive.  La  seule  con- 
clusion que  nous  entendions  tirer  des  descriptions  qui  précèdent,  c'est 
que  l'éclairage  électrique  par  incandescence,  et  par  conséquent  l'éclairage 
domestique  au  moyen  de  l'électricité,  est  aujourd'hui  un  problème  com- 
plètement résolu. 


XÏI 


Moyens  de  produire  le  couranl  électrique  desliné  à  l'éclairage.  —  Les  piles  voltaï- 
ques.  —  La  pile  de  Bunsen  et  la  pile  au  bichromate  de  potasse.  —  Emploi  de  la 
pile  au  bichromate  de  potasse  pour  l'éclairage  du  Comptoir  d'Escompte,  à  Paris. 
—  Les  piles  accumulatrices  de  M.  Gaston  Planté.  —  Travaux  de  M.  Gaston  Planlé 
sur  les  courants  voltaïques  secondaires.  —  Construction  des  piles  destinées  à 
l'emmagasinement  de  l'électricité.  —  Le  laboratoire  de  la  rue  des  Tournelles.  — 
Application  industrielle  faite  par  M.  Faure,  en  1880,  des  piles  accumulatrices  de 
M.  Gaston  Planté.  —  Description  des  accumulateurs  en  usage  dans  l'industrie  de 
l'éclairage  électrique. 

Nous  n'avons  rien  dit  encore  des  moyens  employés  pour  produire,  d'une 
façon  économique  et  pratique,  le  courant  électrique  destiné  à  faire  naître 
la  lumière  dans  les  lampes  à  arc  voltaïque,  comme  dans  les  lampes  à 
incandescence.  Le  moment  est  venu  d'aborder  cette  question,  d'une  impor- 
tance fondamentale,  car  sans  électricité  point  de  lumière,  et  selon  la  puis- 
sance de  la  source  électrique  varient  la  force  et  la  portée  de  l'éclairage. 

Dans  l'état  actuel  de  la  science,  le  courant  électrique  ayant  pour  destina- 
tion spéciale  l'éclairage,  est  emprunté  à  deux  sources  différentes  : 

1°  A  l'action  chimique; 

2°  Au  mouvement. 

Nous  consacrons  ce  chapitre  à  l'étude  des  moyens  de  produire  de  l'élec- 
tricité par  l'action  chimique. 

Les  appareils  dans  lesquels  on  recueille  l'électricité  résultant  de  l'accom- 
plissement d'une  action  chimique,  s'appellent  piles. 

C'est  par  une  étrange  paresse  d'esprit,  chez  les  savants  de  tous  les  pays, 
que  ce  mot  de  pile,  employé  en  1800,  par  Volta,  pour  désigner  la  pre- 
mière forme  que  le  célèbre  physicien  d'Italie  donna  à  son  merveilleux 
appareil,  est  conservé  de  nos  jours,  et  sert,  depuis  près  d'un  siècle,  à 
désigner  des  appareils  qui,  par  leur  forme  et  leur  objet,  jurent  véri- 
tablement avec  le  nom  qu'on  leur  donne.  Appeler  pile  l'instrument  que 
Volta  construisit  pour  produire  un  courant  électrique,  et  qui  se  composait 
de  la  superposition  d'un  grand  nombre  de  couples  de  zinc  et  de  cuivre 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


161 


formant  un  entassement,  une  pile  de  couples  métalliques,  semblables  à 
une  pile  d'assiettes,  cela  peut  se  concevoir,  puisque  c'est  le  nom  que 


Volta  lui  donna,  mais  donner  le  même  nom  aux  vases  de  Grove,  de 
Bunsen,  de  Lcclanché,  de  Grenet  et  à  l'interminable  série  d'appareils 
i.  21 


m  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE   LA  SCIENCE 

analogues  créés  depuis  Volta,  c'est  un  étrange  non-sens.  Pourquoi  ne  pas 
employer,  par  exemple,  le  mot  de  générateur  d'électricité,  ou  un  vocable  ana- 
logue? Mais  nous  n'avons  pas  la  prétention  de  réformer  le  langage  scienti- 
fique, et  cette  protestation  une  fois  faite  contre  un  mot  bizarre  et  suranné, 
nous  l'emploierons  comme  tout  le  monde,  afin  d'être  compris. 

Dans  l'immortelle  expérience  d'Humpbry  Davy,  que  nous  avons  rapportée 
et  dans  laquelle,  en  1815,  l'illustre  chimiste  anglais  révéla  au  monde  savant 
la  production  d'un  arc  éblouissant  de  lumière,  on  se  servait  de  la  pile  — 
puisque  pile  il  y  a  —  de  Wollaston,  qui  se  composait  d'une  réunion  de 
couples  de  zinc  et  de  cuivre  plongés  dans  de  l'acide  sulfurique  étendu,  ou 
dans  une  dissolution  saline  à  réaction  acide.  Depuis  1813  jusqu'en  1840, 
c'est  avec  la  pile  de  Wollaston  que  l'on  exécuta,  dans  les  cours  publics, 
cette  mémorable  expérience.  Mais  la  pile  de  Wollaston  ne  donne  qu'un 
courant  électrique  d'une  faible  intensité,  et  il  fallait,  pour  produire  l'arc 
éclairant,  employer  la  pile  monstre  de  Y  Institution  royale  de  Londres,  ou 
celle  qui  fut  établie  à  l'Ecole  polytechnique  de  Paris,  en  1807,  par  Gay- 
Lussac  et  Thenard  ;  ou  bien  encore  la  grande  pile  à  auges  qui  fut  con- 
struite à  la  Sorbonne,  par  Despretz,  pour  ses  recherches  sur  l'arc  voltaïquc 
de  Davy.  Mais  des  appareils  d'une  telle  puissance  n'étaient  à  la  portée 
que  de  quelques  établissements  scientifiques  des  grandes  capitales  de  l'Eu- 
rope. Ce  n'est  donc  qu'à  l'époque  de  la  découverte  du  nouveau  générateur 
d'électricité  qui  nous  vint  d'Allemagne,  en  1843,  ce  n'est  qu'à  la  suite 
de  la  création  de  la  pile  de  Grove  et  de  la  pile  de  Bunsen,  c'est-à-dire 
des  piles  à  deux  liquides,  que  l'on  disposa  d'une  source  suffisamment 
commode  et  puissante  d'électricité. 

Comment  la  pile  de  Bunsen  donna-t-elle  le  moyen  de  développer  une 
quantité  d'électricité  supérieure  à  celle  que  fournissait  la  pile  à  auges? 
C'est  que  tandis  qu'une  seule  action  chimique  était  en  jeu  dans  la  pile  de 
Wollaston  (ou  la  pile  à  auges,  qui  n'en  diffère  pas),  il  y  avait  dans  le  géné- 
rateur d'électricité  de  Grove  et  de  Bunsen  deux  actions  chimiques  ajoutant 
leurs  effets.  L'acide  sulfurique  attaquant  le  zinc,  commence  par  dégager 
une  certaine  quantité  d'électricité.  Mais  l'hydrogène  qui  provient  de  la  dé- 
composition de  l'eau  par  l'acide  sulfurique,  au  lieu  de  se  perdre,  sert  à 
produire  une  seconde  action  chimique.  Il  réduit  l'acide  azotique,  en  pro- 
duisant de  l'eau  et  du  gaz  acide  hypoazotique  ;  et  cette  seconde  réaction 
chimique  (les  courants  allant  d'ailleurs  dans  le  même  sens)  venant 
s'ajouter  à  la  première,  provoque  un  nouveau  dégagement  d'électricité, 
ce  qui  double  la  quantité  d'électricité. 

Tout  le  monde  sait  comment  Bunsen,  modifiant  la  pile  de  Grove,  a  réa- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  165 

lise  celte  double  action  chimique,  dans  l'appareil  qui  porte  son  nom.  L'acide 
sulfurique  étendu  d'eau  et  le  zinc  sont  placés  dans  un  premier  vase  en 
faïence,  dans  lequel  sera  retenu  le  sulfate  de  zinc  provenant  de  cette  action 


FlG.  59.   —  COUI'LE  DE  BUNSEN  HONTÉ 


chimique.  Un  vase  de  porcelaine  non  verni  et  poreux,  dans  lequel  on  a 
placé  de  l'acide  azotique,  laisse  passer  le  gaz  hydrogène  à  travers  ses  pores, 
tout  en  retenant  le  liquide  acide  qu'il  renferme.  C'est  dans  ce  dernier 


104  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

vase  que  s'accomplit  la  seconde  action  chimique,  c'est-à-dire  la  réduction 
de  l'acide  azotique  par  le  gaz  hydrogène,  et  le  dégagement  du  gaz  hypo- 
azotique.  Un  gros  cylindre  de  charbon  de  cornue  de  gaz,  placé  dans  l'acide 
azotique,  sert  à  conduire  l'électricité  positive.  L'électricité  négative  se  dé- 
gage par  un  conducteur  de  zinc  atlaché  à  la  lame  de  zinc  du  premier  vase. 

Nous  montrons  dans  la  figure  58  les  quatre  pièces  qui  composent  la  pile 
de  Bunsen,  à  savoir  :  F,  le  vase  en  faïence  contenant  l'eau  acidulée  par 
l'acide  sulfurique  étendu  d'eau  ;  —  Z,  le  zinc  plongé  dans  l'acide  sulfu- 
rique  étendu  d'eau  ;  —  P,  le  vase  en  porcelaine  non  vernie,  qui  renferme, 
l'acide  azotique  ;  —  C,  le  cylindre  de  charbon,  qui  sert  de  conducteur. 

La  figure  59  montre  le  couple  de  Bunsen  monté,  c'est-à-dire  les  pièces 
qui  le  composent  disposées  pour  mettre  l'appareil  en  action. 

La  découverte  de  la  pile  de  Bunsen  marqua  une  époque  toute  [nouvelle 
dans  les  progrès  de  l'électricité,  en  permettant  à  tout  le  monde  d'avoir  à  sa 
portée  une  source  puissante  d'électricité.  La  reconnaissance  publique  restera 
donc  attachée  au  nom  du  physicien  à  qui  nous  devons  cet  important  généra- 
teur d'électricité. 

Ce  physicien,  bien  qu'Allemand,  appartient  à  la  science  de  notre  pays, 
par  sa  qualité  de  membre  correspondant  de  l'Institut  de  France. 

Robert- Wilbelm  Bunsen  est  né,  le  51  mars  1811,  à  Gottingue,  où  son 
père  était  professeur  de  littérature.  Il  commença  par  étudier  les  sciences 
dans  sa  ville  natale,  et  alla  compléter  son  éducation  à  Paris,  ensuite  à 
Berlin  et  à  Vienne. 

En  1835,  il  s'établit  comme  professeur  particulier  (privai  docens)  à  Got- 
tingue. Mais  il  fut  bientôt  appelé  à  remplacer  Wôhler,  comme  professeur 
de  sciences  à  l'Université  de  Cassel.  Il  passa,  en  1838,  à  l'Université  deMar- 
bourg,  où  il  dirigea  les  travaux  de  chimie.  Après  un  séjour  comme  profes- 
seur à  l'Université  de  Breslau,  il  fut  appelé  à  Heidelberg,  en  1851,  et  n'a 
plus  quitté  cette  ville,  où  l'on  a  célébré,  en  1877,  le  25e  anniversaire  de  son 
installation. 

En  1853,  M.  Bunsen  a  été  élu  correspondant  de  notre  Académie  des 

sciences. 

La  découverte  de  la  pile  qui  porte  son  nom  commença  la  réputation  du 
physicien  d'Heidelberg.  Mais  ce  qui  fait  sa  gloire  et  ce  qui  lui  attirera  une 
renommée  éternelle,  c'est  la  création  de  l'admirable  méthode  d'analyse 
physico-chimique  que  l'on  désigne  sous  le  nom  d'analyse  spectrale. 

Bunsen  et  son  collègue  Kirchhoff  reconnurent,  en  1860,  que  tous  les 
sels  d'un  même  métal,  introduits  dans  une  flamme  dont  on  décompose 
la  lumière  au  moyen  d'un  prisme  de  cristal,  laissent  apparaître  dans 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  165 

le  spectre  optique,  c'est-à-dire  dans  la  bande  colorée  qui  résulte  de  la 
décomposition  de  la  lumière  par  ce  prisme,  des  solutions  de  continuité, 
des  espaces  noirs,  c'est-à-dire  des  raies.  Ces  raies  sont  identiques  par 
la  teinte  et  par  la  position,  quand  on  opère  avec  les  sels  du  même 
métal,  mais  elles  varient  de  teinte  et  de  position  chaque  pour  métal.  Bunsen 
et  Kirchhoff  reconnurent  également  que  des  quantités  infiniment  petites 
d'un  métal  suffisent  pour  déceler  la  présence  de  ce  métal  dans  le  speclre 
de  la  flamme  où  on  les  introduit. 

Tel  est  le  principe  de  celte  merveilleuse  méthode  de  l'analyse  spec- 
trale, qui  a  conduit,  depuis  l'année  1860  jusqu'à  ce  jour,  les  physiciens 
et  les  chimistes  aux  plus  splendides  découvertes.  Nous  en  ferons  com- 
prendre suffisamment  la  valeur  en  disant  que  par  l'application  de  cette 
méthode  on  a  pu  connaître  les  substances  qui  existent  dans  les  astres,  et 
surtout  dans  le  Soleil.  Soumise  à  ce  moyen  d'analyse,  la  lumière  du  So- 
leil a  permis  de  découvrir  que  l'atmosphère  solaire  renferme,  à  l'état 
de  vapeurs,  du  sodium,  du  potassium,  du  calcium,  du  magnésium,  du  fer, 
du  zinc,  et  même  du  gaz  hydrogène  libre. 

La  même  méthode,  appliquée  à  l'analyse  de  la  lumière  des  étoiles,  a  dé- 
voilé la  composition  de  ces  astres  ;  de  sorte  que  nous  savons  aujourd'hui 
quels  sont  les  corps  simples  qui  forment  la  substance  des  étoiles  fixes  et 
celle  des  planètes,  comme  nous  connaissons  la  composition  chimique  du 
sol  de  notre  globe. 

Enfin,  l'analyse  spectrale  a  donné  le  moyen  de  découvrir  plusieurs  métaux 
nouveaux,  tels  que  l'iridium,  le  caesium,  le  rubidium,  le  thallium. 

Le  physicien  qui  a  doté  la  science  contemporaine  d'un  instrument  de 
recherches  d'une  aussi  immense  portée  mérite  la  reconnaissance  et  les 
hommages  de  ses  contemporains. 

Pour  en  revenir  à  l'invention  de  Bunsen  qui  nous  intéresse,  c'est-à-dire 
à  la  pile  à  deux  liquides,  nous  dirons  que  la  possession  de  ce  nouveau  gé- 
nérateur d'électricité  donna  une  impulsion  considérable  à  l'étude  des 
propriétés  de  l'arc  voltaïque  de  Davy. 

L'éclairage  électrique  prit  naissance,  on  peut  le  dire,  dès  que  la  pile  de 
Bunsen  fut  entre  les  mains  des  physiciens.  Nous  avons  vu  que,  lorsque  Léon 
Foucault  fit,  en  1844,  avec  l'aide  de  M.  J.  Duboscq,  la  première  expérience 
d'éclairage  par  l'arc  voltaïque,  sur  la  place  de  la  Concorde,  à  Paris,  il  avait 
eu  recours,  comme  source  de  production  d'électricité,  à  la  pile  de  Bunsen, 
alors  nouvellement  découverte. 

A  partir  de  cette  expérience  mémorable,  la  pile  de  Bunsen,  introduite 
dans  les  laboratoires  du  monde  entier,  a  servi  à  la  production  de  l'arc 


166  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

vol  laïque  éclairant,  jusqu'à  la  découverte  des  machines  produisant  l'élec- 
tricité par  le  mouvement.  Elle  n'a  cédé  la  place  qu'à  ces  nouveaux  généra- 
teurs d'électricité. 

La  pile  de  Bunsen  n'est  pas,  en  effet,  exempte  d'inconvénients.  Le  zinc 
employé  pour  développer  l'action  chimique,  s'use  rapidement,  et  l'appareil 
demande  beaucoup  d'entretien.  Il  faut  au  moins  cinquante  éléments  de 
cette  pile  pour  faire  naître  un  foyer  électrique,  ce  qui  la  rend  d'un  usage 
dispendieux.  On  renonça  donc  aux  batteries  de  Bunsen  dès  que  l'on  eut 
à  sa  disposition  des  machines  produisant  de  l'électricité  par  le  mouvement. 

On  se  tromperait,  pourtant,  en  croyant  que  les  piles  vollaïques  soient  au- 
jourd'hui entièrement  abandonnées  pour  l'application  qui  nous  occupe.  On 
se  sert  quelquefois,  pour  produire  l'arc  voltaïque  éclairant  ,  de  la  pile  au  bi- 
chromate de  potasse,  construite  pour  la  première  fois  par  le  physicien 
allemand  Poggendorff,  rendue  applicable  à  l'industrie  par  M.  Grenet,  et 
devenue  populaire  de  nos  jours,  sous  le  nom  de  pile-bouteille,  parce  qu'elle 
sert  dans  les  cours  publics  et  dans  les  laboratoires,  quand  il  s'agit  de  pro- 
duire un  dégagement  de  lumière  intense  et  momentané.  La  même  pile  au 
bichromate  de  potasse,  disposée  sous  une  autre  forme  par  M.  Cloris  Baudet, 
était  utilisée  par  ce  physicien  pour  alimenter  des  lampes  électriques,  à 
l'Exposition  d'électricité  de  1881.  On  a  vu,  à  la  même  Exposition,  la  lu- 
mière électrique  se  produire  dans  d'assez  bonnes  conditions  avec  la  pile 
de  M.  Tomasi,  qui  n'est  qu'un  perfectionnement  de  la  pile  de  Bunsen. 
M.  Reynier  a  constitué,  en  1880,  une  nouvelle  pile,  qui  fait  espérer  sa 
prochaine  application  à  l'éclairage  privé.  Enfin,  à  Paris,  le  Comptoir  d'es- 
compte est  éclairé,  depuis  1882,  par  l'arc  voltaïque  provenant  de  piles  au 
bichromate  de  potasse  disposées  d'une  manière  usuelle  et  sur  une  échelle 
suffisante  par  MM.  Jarriant  et  Grenet. 

Arrêtons-nous  sur  le  système  particulier  de  pile  employé  pour  produire 
la  lumière  électrique  au  Comptoir  d'escompte  de  Paris.  Il  sera  nécessaire, 
pour  le  faire  comprendre,  de  mettre  sous  les  yeux  du  lecteur  un  dessin 
de  la  pile  au  chromatede  potasse,  désignée  aujourd'hui  sous  le  nom  de  pile 
à  bouteille,  petit  appareil  auquel  on  a  recours  fréquemment,  ainsi  qu'il 
vient  d'être  dit  dans  les  cours  publics  ou  dans  les  recherches  de  labora- 
toire, quand  il  s'agit  de  produire  un  courant  électrique  puissant  mais  de 
peu  de  durée. 

Tous  les  corps  capables  de  produire  l'oxydation  par  voie  humide  peu- 
vent être  utilisés  pour  la  production  de  l'électricité,  et  servir  à  la  con- 
struction d'une  pile.  Sans  entrer  dans  rénumération  des  différents  liquides 
chimiques  qui  sont  aujourd'hui  employés  pour  remplacer  l'acide  azotique 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  1C7 

et  l'acide  sulfuriquc  dans  la  pile  de  Bunsen,  nous  parlerons  seulement  des 
tentatives  qui  ont  été  faites  dans  ce  but  avec  le  bichromate  de  potasse. 

C'est  M.  Bunsen  qui  proposa  le  premier  le  bichromate  de  potasse  pour 
la  construction  d'une  pile  voltaïque.  Plus  tard,  les  chimistes  anglais 
Lceson  et  Warrington  étudièrent  la  théorie  de  cet  instrument.  Enfin,  en 
1842,  le  chimiste  allemand  Poggendorff  publia  un  mémoire  détaillé  sur  les 
piles  au  bichromate  de  potasse.  En  1850,  Poggendorff  forma,  avec  le  bi- 
chromate de  potasse  additionné  d'acide  sulfurique  agissant  sur  des  couples 
de  cuivre  et  zinc,  une  pile  à  un  seul  liquide.  Il  trouva  toutefois  peu  d'avan- 
tages à  cette  disposition,  et  les  résultats  qu'il  obtint  se  montrèrent  peu  fa- 
vorables, car  le  courant  décroissait  avec  rapidité. 

Poggendorff  reconnut  que  le  décroissement  de  la  pile  à  chromate  de  po- 
tasse provenait  de  ce  que  le  charbon  et  le  zinc  du  couple  voltaïque  se 
recouvrent  promptement  d'un  dépôt  d'oxyde  de  chrome  qui  arrête  l'action 
chimique,  mais  il  ne  trouva  aucun  moyen  de  parer  à  cet  inconvénient. 

M.  Grenet,  ouvrier  français,  fut  plus  heureux.  Il  reconnut,  en  1850,  que 
l'oxyde  de  chrome,  qui,  en  se  déposant  sur  le  zinc,  arrête  l'action  delà 
pile,  peut  aisément  se  dissoudre  dans  le  bichromate  de  potasse,  si  l'on 
fait  passer  à  travers  le  liquide  de  la  pile  un  courant  d'air.  Grâce  à  cet 
artifice,  l'oxyde  de  chrome  ne  vient  plus  se  déposer  sur  le  métal  et  pa- 
ralyser l'action  chimique.  Ainsi  se  trouva  heureusement  combattue  la  cause 
de  la  décroissance  du  courant  dans  les  piles  à  chromate  de  potasse;  et 
la  construction  d'une  pile  à  un  seul  liquide,  constante  et  énergique,  dé- 
tint possible  avec  des  appareils  simples  et  économiques. 

M.  Grenet  avait  d'abord  donné  à  la  pile  au  bichromate  de  potasse  la 
forme  de  la  pile  à  auges  :  les  plaques  de  charbon  et  celles  de  zinc  étaient 
disposées  dans  un  châssis  à  rainures.  Mais  cette  disposition  n'a  pas  pré- 
valu. Aujourd'hui  on  enferme  les  couples  de  charbon  et  de  zinc  dans 
une  bouteille  à  gros  goulot;  d'où  le  nom  de  pile  à  bouteille,  nom, 
pour  le  dire  en  passant,  bizarre  et  ridicule,  et  qui  montre  bien  que  ce 
nom  de  pile  est  impropre  à  désigner  les  nouveaux  générateurs  d'élec- 
trici  té. 

Pour  composer  le  liquide  chimique  de  ce  générateur  d'électricité,  on 
dissout  100  grammes  de  bichromate  de  potasse  dans  un  litre  d'eau  bouil- 
lante et  l'on  y  ajoute  50  grammes  d'acide  sulfurique  du  commerce.  On  in- 
troduit cette  dissolution  dans  la  bouteille,  qui  se  trouve  constituée  comme 
le  représente  la  figure  60. 

Deux  plaques  de  charbon  de  cornue  de  gaz,  C  C',  reliées  entre  elles,  for- 
ment Yéicctrode  positive.  Elles  sont  plongées  dans  le  liquide  chimique,  et 


168  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

sont  fixées  au  couvercle  du  flacon,  lequel  est  en  ébonite,  matière  dure 
et  plastique  qui  commence  à  trouver  beaucoup  d'emplois  dans  l'in- 
dustrie. L'électrode  négative  est  une  lame  de  zinc,  Z,  n'ayant  qu'une 
longueur  moitié  moindre  de  celle  du  charbon.  Au  moyen  d'une  tige  T, 
entrant  à  frottement  dans  le  couvercle  du  flacon,  on  peut  introduire  la 
lame  de  zinc  dans  le  liquide,  ou  la  retirer  de  ce  liquide.  Quand  on  veut 
faire  fonctionner  la  pile,  on  fait  descendre  la  lame  de  zinc  dans  le  li- 
quide en  poussant  la  tige  T,  et  l'action  commence.  Il  se  forme  un  sulfate 
de  potasse  et  de  chrome,  et  l'oxygène  provenant  de  la  désoxydation  de 


FlG.  00.   —  PILE  AU  BICHROMATE  DE  POTASSE. 


l'acide  chromique  s'unit  à  l'hydrogène  provenant  de  la  décomposition 
de  l'eau  par  le  zinc  et  l'acide  sulfurique.  Des  deux  viroles  A,  A',  l'une 
est  reliée  aux  deux  plaques  de  charbon  et  forme  le  pôle  positif,  l'autre  est 
reliée,  à  la  fois  au  moyen  d'une  tige  de  cuivre,  que  l'on  reconnaît  sur  notre 
dessin,  à  la  tige  à  coulisse  T,  et  au  zinc,  et  forme  le  pôle  négatif  de  la  pile. 

Quand  l'appareil  ne  doit  plus  fonctionner,  on  retire  le  zinc  du  bain 
chimique  en  relevant  la  tige  T,  et  l'on  évite  ainsi  une  dépense  inutile 
-  des  matières  réagissantes. 

Il  se  dépose  toujours  de  l'oxyde  de  chrome  sur  le  zinc,  ce  qui  empêcherait 


22 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  171 

la  réaction  de  continuer.  On  évite  cet  inconvénient,  dans  la  pile  à 
bouteille,  en  l'agitant  fortement,  ce  qui  débarrasse  le  charbon  de  ce 
dépôt  nuisible. 

Dans  les  piles  construites  en  grand,  cette  agitation  mécanique  à  la 
main  est  remplacée  par  un  courant  d'air  comprimé  que  l'on  force  à  traverser 
le  liquide  pendant  l'opération.  Par  cette  agitation  continuelle,  on  empêche 
le  dépôt  d'oxyde  de  chrome  sur  le  charbon. 

,  Tout  cela  posé,  le  lecteur  comprendra  la  disposition  des  piles  au  bichro- 
mate de  potasse  qui  ont  été  installées  au  Comptoir  d'escompte  par  MM.  Jar- 
riant  et  Grenet,  et  que  représente  la  figure  61. 

L'élément  de  la  pile  à  bi  chromate  de  potasse  de  MM.  Jarriant  et  Grenet 
est  un  vase  en  ébonite,  de  forme  rectangulaire,  contenant  4  lames  de  char- 
bon de  cornue  de  gaz,  qui  constituent  l'électrode  positive.  L'électrode 
négative  est  formée  par  la  réunion  d'un  certain  nombre  de  petits  cylindres 
de  zinc,  qui  sont  attachés  à  une  tige  commune,  laquelle  peut  être  relevée  ou 
plongée  dans  le  liquide,  par  l'effet  général  d'un  engrenage  et  d'un  contre- 
poids, qui  élève  ou  abaisse  à  la  fois  tous  les  zincs.  Le  liquide  chimique 
est  composé  d'acide  sulfurique  et  de  bichromate  de  soude  (1  partie  de 
bichromate  de  soude  et  3  parties  d'acide  sulfurique  du  commerce  pour 
10  parties  d'eau).  Ce  liquide  est  distribué  dans  chaque  élément  par  un 
réservoir  général,  que  l'on  voit  sur  la  gauche  de  la  figure,  d'où  il  coule, 
au  moyen  d'un  robinet,  et  va  remplir  chaque  élément.  Quarante-huit 
éléments  composent  une  batterie  telle  qu'on  la  voit  sur  notre  dessin.  Il  y 
a  soixante  de  ces  batteries. 

Le  liquide,  avons-nous  dit,  doit  être  soumis  à  une  agitation  continuelle, 
pour  empêcher  le  dépôt  d'oxyde  de  chrome.  A  cet  effet,  un  moteur  à  gaz 
comprime  de  l'air,  qui  est  envoyé,  grâce  à  des  dispositions  convenables,  au 
fond  de  chaque  petit  vase  composant  un  élément. 

Toutes  les  batteries  ont  un  fil  commun  qui  se  rend  dans  les  pièces  à 
éclairer.  Le  second  pôle  de  chaque  batterie  vient  aboutir  à  un  commutateur , 
d'où  partent  les  fils  qui  complètent  le  circuit  de  chaque  brûleur,  ou  groupe 
de  brûleurs.  Cette  disposition  permet  d'alimenter  chacun  des  circuits  avec 
une  quelconque  des  batteries.  Elle  donne  le  moyen  d'allumer  ou  d'éteindre 
à  volonté  les  lampes  dans  les  différentes  pièces  de  l'établissement. 

Pour  allumer  un  foyer,  il  suffit  défaire  descendre  les  zincs  d'une  batterie, 
d'ouvrir  les  robinets  de  liquide  et  d'air,  enfin  de  placer  la  fiche  conve- 
nable sur  le  commutateur.  Pour  éteindre  on  fait  les  opération1;  inverses, 
et  comme  au-dessus  du  commutateur  se  trouve  un  tableau  indicateur,  à 
l'aide  duquel  chaque  bureau  peut  demander  l'allumage  ou  l'extinction 


172  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

de  son  foyer,  toutes  les  manœuvres  se  font  en  temps  voulu,  sans  confusion 
et  sans  dépense  inutile. 

Les  lampes  électriques  alimentées  par  le  courant  provenant  de  ces  piles, 
sont  des  lampes  Siemens.  En  outre,  100  lampes  Swan  sont  distribuées 
dans  les  diflérentes  pièces  de  l'édifice.  Dans  les  bureaux,  les  lampes  à  arc 
vollaïque  sont  cachées  aux  employés,  et  l'éclairage  se  fait  par  réflexion  sur 
le  plafond,  dans  les  meilleures  conditions  de  régularité  et  de  douceur. 

L'éclairage  de  la  grande  salle,  ou  Hall,  est  très  ingénieusement  combiné. 
Pendant  le  jour,  la  lumière  arrive  par  un  immense  plafond  en  glaces. 
On  a  eu  l'idée  de  reproduire  ce  même  effet  la  nuit.  Pour  cela,  au- 
dessus  du  plafond  vitré,  on  a  disposé  16  lampes  Siemens,  dont  la  lumière 
rabattue  par  de  vastes  abat-jour  et  tamisée  par  le  vitrage,  produit  l'effet 
du  plein  jour  dans  la  salle.  Cet  effet  est  complété  par  4  lampes  Siemens, 
placées  aux  angles  dans  des  œils-de-bœuf,  et  par  les  lampes  des  bureaux 
adjacents,  dont  la  lumière  arrive  par  les  grandes  baies  qui  ouvrent  dans 
le  Hall. 

La  figure  6'2  montre  le  Hall  du  Comptoir  d'escompte  éclairé  par  la 
lumière  électrique,  au  moyen  des  dispositions  que  nous  venons  de  décrire. 

Nous  sommes  entré  dans  d'assez  longs  détails  sur  l'application  de 
la  pile  au  bichromate  de  potasse  à  la  production  de  la  lumière  électrique. 
Cependant,  il  faut  nous  hâter  de  dire  que  ce  système  de  piles,  qui  exige 
l'emploi  de  matières  aussi  chères  que  les  sels  de  chrome,  ne  peut  être  admis 
que  dans  des  circonstances  particulières.  Au  Comptoir  d'escompte  de  Paris, 
on  voulait  absolument  proscrire  toute  machine  à  vapeur,  et  l'on  n'a  pas 
trop  regardé  aux  frais  d'entretien  de  l'éclairage  pour  s'assurer  la  sécurité 
absolue  que  l'on  entendait  se  garantir.  Mais  il  est  évident  que  ce  n'est  là 
qu'un  cas  tout  à  fait  exceptionnel,  et  dont  il  ne  faudrait  tirer  aucune  conclu- 
sion quant  à  la  possibilité  de  demander  à  l'action  chimique  des  piles  le 
moyen  de  produire  la  lumière. 

A  moins  d'une  révolution  dans  le  mode  de  production  de  l'électricité 
par  l'action  chimique,  c'est-à-dire  à  moins  que  l'on  ne  découvre  une 
pile  nouvelle  faisant  usage  de  composés  chimiques  sans  valeur  vénale,  ou 
que  l'on  ne  parvienne  à  tirer  parti  de  l'électricité  naturelle  de  l'air,  on 
ne  prévoit  pas  que  les  piles  voltaïques  puissent  jamais  entrer  sérieusement 
en  lutte  avec  les  machines  qui  produisent  l'électricité  par  le  mouvement. 

11  faut,  toutefois,  établir  une  exception  en  faveur  d'un  système  parti- 
culier de  pile  électrique  qui  peut  parfaitement  entrer  en  lutte  avec  les 


FlG.  02.   —  LA  GRANDE  SAI  LE  DU  COMPTOIR  D'ESCOMPTE  DE  PARIS  ÉCLAIRÉE  PAR  l'aRC  VOLTAÏQUE 
ET  LA  TILE  A  CIIROJIATE  DE  POTASSE. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


175 


machines  productrices  de  lumière.  Nous  voulons  parler  des  piles  accumu- 
latrices,  ou  des  accumulateurs  d'électricité.  Ce  genre  d'appareils  est  une 
des  créations  les  plus  originales  de  la  physique  moderne. 

En  quoi  consistent  les  accumulateurs  d'électricité  et  quelle  est  leur  ori- 
gine? 

C'est  aux  recherches  persévérantes  de  M.  Gaston  Planté,  physicien 
français,  que  l'on  doit  l'accumulation  et  l'cmmagasinement  de  l'électricité 
voltaïque.  Nous  exposerons  ici,  avec  quelque  soin,  les  travaux  de  ce  phy- 
sicien sur  cette  importante  question,  parce  qu'ils  sont  peu  connus  ou  géné- 
ralement mal  compris. 

Le  phénomène  désigné  sous  le  nom  de  courants  secondaires  fut  observé 


FlC.   63    VOLTAMÈTI'.F.. 


peu  de  temps  après  la  découverte  de  la  pile  voltaïque.  Il  fut  étudié  par 
Gautherot  en  France,  et  par  Ritter  en  Allemagne.  Voici  ce  que  les  physi- 
ciens ont  appelé,  dès  le  commencement  de  notre  siècle,  un  courant  secon- 
daire. 

Prenons  ce  petit  vase  de  verre  que  les  physiciens  appellent  voltamètre 
(figure  65),  et  qui  sert  à  décomposer  l'eau  par  la  pile,  et  décomposons  l'eau 
dans  ce  petit  vase,  en  recueillant  dans  deux  cloches,  comme  on  le  fait  d'ordi- 
naire, les  deux  gaz  oxygène  et  hydrogène.  Après  cette  opération,  les  fils  de 
platine  autour  desquels  se  sont  dégagés  l'oxygène  et  l'hydrogène,  ont  acquis 
la  propriété  de  donner,  à  leur  tour,  après  le  passage  du  courant  primaire, 
un  courant  de  sens  inverse  et  de  courte  durée.  C'est  ce  courant  qui  a  reçu 
le  nom  de  secondaire.  La  présence  des  gaz  adhérents  aux  électrodes,  ou  leur 


17G  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  UE  LA  SCIENCE 

absorption  partielle  par  le  métal,  détermine  une  décomposition  de  l'eati 
dans  le  nouveau  circuit  formé,  ce  qui  a  pour  conséquence  la  production 
de  ce  courant  secondaire. 

Comme  ce  courant  tend  à  se  produire  aussi  à  l'intérieur  des  piles  elles- 
mêmes,  pendant  qu'elles  fonctionnent,  et  cela  en  sens  inverse  du  courant 
qu'elles  fournissent,  il  a  constitué  pendant  longtemps  la  principale  cause 
d'affaiblissement  des  piles  voltaïques.  Aussi  les  physiciens  s'attachaient- 
ils,  à  l'envi,  à  empêcher  la  production  de  ce  courant  secondaire,  que  l'on 
appelait  aussi  courant  de  polarisation.  Ces  causes  d'affaiblissement  furent 
très  heureusement  neutralisées  par  Becquerel  père,  dans  la  pile  à  deux 
liquides  et  à  courant  constant  qui  porte  son  nom. 

C'est  en  1859  que  M.  Gaston  Planté  commença  à  s'occuper  de  l'étude 
des  courants  secondaires.  Il  montra,  dans  un  premier  travail,  l'impor- 
tance du  rôle  que  joue  l'oxydation  du  conducteur  positif  dans  la  pro- 
duction du  courant  secondaire. 

M.  Gaston  Planté  reconnut  d'abord  que  si,  au  lieu  de  prendre  comme 
conducteur,  comme  électrode,  un  fil  de  platine,  on  prend  un  métal 
plus  oxydable,  tel  que  le  plomb,  et  si  l'oxyde  formé  à  la  surface  de 
l'électrode  positive  peut  y  rester  adhérent,  sans  se  dissoudre  dans  le 
liquide,  le  courant  produit  par  sa  réduction,  quand  on  fermera  le  circuit, 
aura  une  plus  grande  intensité  et  une  plus  grande  durée. 

Jusque-là  les  courants  secondaires  avaient  été  le  grand  obstacle  à  la 
persistance  et  à  la  régularité  des  courants  des  piles.  C'est  par  la  pro- 
duction de  ces  courants  secondaires  que  les  électrodes  se  polarisaient;  ce 
qui  arrêtait  en  partie  le  développement  de  l'action  chimique.  Les  physi- 
ciens avaient  donc  mis  tous  leurs  efforts  à  empêcher  la  production  de  ce 
courant.  M.  Gaston  Planté  se  plaça  à  un  point  de  vue  diamétralement  opposé. 
11  s'attacha  à  développer,  à  amplifier,  ce  que  l'on  s'était,  avant  lui,  ap- 
pliqué à  combattre  et  à  supprimer.  Il  chercha  à  accroître  l'énergie  des 
courants  secondaires  ;  et  ce  résultat  une  fois  obtenu,  il  s'occupa  de  mettre 
à  profit  ces  mêmes  courants  secondaires,  pour  accumuler  la  force  de  la 
pile  voltaïque. 

Il  reconnutque  la  force  électromotrice  secondaire  d'un  voltamètre  à  lames 
de  plomb  dans  l'eau  acidulée,  est  beaucoup  plus  énergique  et  persistante 
que  celle  de  tous  les  autres  métaux,  et  qu'elle  dépasse  même  de  moitié  celle 
de  l'élément  voltaïque  le  plus  énergique  connu,  celui  de  Bunsen. 

Avec  une  telle  force  électromotrice,  il  ne  s'agissait  plus,  pour  constituer 
un  élément  secondaire  d'une  grande  intensité,  que  de  lui  donner  une  très 
faible  résistance  ou  d'accroître  le  plus  possible  sa  surface.  C'est  ainsi 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  177 

que  M.  Planté  fut  conduit,  en  1860,  à  construire  un  puissant  élément  secon- 
daire en  enroulant  en  spirale  deux  longues  et  larges  lames  de  plomb,  les 
séparant  l'une  de  l'autre  par  des  bandes  étroites  d'une  matière  isolante, 
telle  que  le  caoutchouc,  et  les  plongeant  dans  un  bocal  plein  d'eau  acidulée 
au  dixième  par  l'acide  sulfurique. 

La  figure  64  montre  la  disposition  d'un  couple  secondaire  de  cette  nature, 
mis  en  charge  par  deux  éléments  de  Bunsen. 

Après  un  certain  temps  d'action  du  courant  primaire,  le  couple  secondaire 


FlG.  G4.  —  ACCUMULATEUR  PLANTÉ  A  LAMES  DE  PLOMB  EN  SPIRALE, 
CHARGÉ  PAR  DEUX  ÉLÉMENTS  DE  BUNSEN. 

peut  être  détaché  de  la  pile,  et  donner  des  effets  d'une  intensité  bien  su- 
périeure à  celle  du  courant  qui  a  servi  à  le  charger.  Il  peut,  par  exemple, 
faire  rougir  des  fils  de  platine  d'un  millimètre  de  diamètre,  fondre  des  fils 
d'acier  de  même  diamètre,  résultat  que  ne  pourrait  produire  le  courant 
des  deux  éléments  de  Bunsen  qui  a  agi  sur  le  couple  secondaire.  Il  y  a 
donc  eu  accumulation  de  l'effet  du  courant  voltaïque. 

M.  Planté  a  employé  aussi,  en  1868,  une  autre  disposition,  que  nous  repré- 
i.  23 


178  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

sentons  dans  la  figure  65,  et  consistant  en  deux  séries  de  lames  de  plomb 
parallèles,  dont  les  prolongements  de  rang  pair  réunis  d'un  côté,  et  ceux 
de  rang  impair  réunis  d'un  autre  côté,  sont  mis  en  communication  avec 
les  deux  pôles  de  la  source  primaire  d'électricité. 

Ces  lames,  a,b,c,  très  rapprochées  les  unes  des  autres,  et  séparées  dans  leur 
milieu  par  des  baguettes  isolantes,  étaient  disposées  dans  un  vase  en  gutta- 
percha,  de  forme  rectangulaire,  et  munies  de  rainures,  pour  maintenir  les 

En  étudiant  attentivement  les  actions  chi- 
miques qui  se  produisent  dans  ces  couples, 
M.  Planté  en  a  augmenté  la  capacité  accumula- 
trice.  Par  une  opération  qu'il  a  désignée  sous 
le  nom  de  formation  des  couples  secondaires, 
il  leur  a  donné  la  faculté  de  conserver  leur 
charge  pendant  longtemps,  et  il  est  parvenu, 
de  cette  manière,  à  obtenir,  pour  ainsi  dire, 
Yemmagasinement  de  la  force  de  la  pile  vol- 
taïque,  résultat  dont  l'industrie  commence 
aujourd'hui  à  tirer  parti. 

L'opération  que  M.  Planté  appelle  la  for- 
mation consiste  en  une  préparation  électro- 
chimique des  couples  secondaires  à  lames  de  plomb,  ayant  pour  objet 
d'oxyder  profondément  l'une  des  électrodes,  et  de  réduire  l'autre  à 
un  état  de  division  métallique  qui  permette  aux  actions  chimiques  de 
s'exercer  plus  complètement  pendant  la  charge  et  la  décharge.  On  arrive 
à  ce  résultat  en  effectuant  une  série  de  changements  de  sens  du  courant 
primaire,  avec  des  intervalles  de  repos  entre  ces  changements.  En  effet,  par 
l'action  successive  du  courant  primaire  dans  les  deux  sens  sur  le  couple 
secondaire,  le  dépôt  de  protoxyde  de  plomb  formé  sur  la  lame  positive,  se 
réduit  quand  cette  lame  est  rendue  négative;  puis  se  reforme  de  nouveau, 
par  un  autre  changement  de  sens.  Il  en  est  de  même  de  l'autre  lame;  de 
sorte  que  les  deux  lames  se  trouvent  ainsi  modifiées  dans  leur  constitution 
moléculaire,  non  seulement  à  leur  surface,  mais  jusque  dans  l'épaisseur  et 
les  pores  du  métal.  C'est  une  sorte  de  cémentation  galvanique  que  l'on  opère 
ainsi.  Par  le  repos,  les  dépôts  formés  à  la  surface  des  lames  de  métal  oxydé 
ou  de  métal  réduit  acquièrent  une  texture  cristalline  et  une  forte  adhérence. 

Un  couple  secondaire  à  lames  de  plomb,  formé  par  cette  méthode,  pré- 
sentantune  surface  deplomb  totale  de  40  décimètres  carrés,  et  pesant  1  ki- 
logramme environ,  peut  faire  rougir  un  fil  de  platine  de  ^  de  millimètre  de 


lames  de  plomb  parallèles. 


FlG.   05.    ACCCMl'LATEUP,  PLANTÉ 

A  LAMES  DE  PLOMB  PARALLÈLES. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  179 

diamètre  et  de  0m,04  de  longueur  pendant  deux  heures  et  demie,  ou  dé- 
poser dans  un  voltamètre  12  grammes  de  cuivre,  ce  qui  correspond  à  plus 
de  56  000  de  ces  unités  de  quantité  d'électricité  que  l'on  désigne  aujour- 
d'hui sous  le  nom  de  coulombs. 

Ce  n'est  pas  là,  du  reste,  la  limite  qu'on  peut  atteindre;  car  un  nouveau 
changement  de  sens  déterminerait  un  nouvel  accroissement  de  la  quantité 
de  travail  chimique  accumulé,  et  ainsi  de  suite.  11  n'y  a  d'autre  limite  à  cet 
effet  que  l'épaisseur  même  des  lames  de  plomb. 

Toutefois,  quand  un  couple  est  considéré  comme  suffisamment  formé,  on 
le  charge  toujours  dans  un  même  sens,  pour  en  recueillir  les  effets. 

Lorsqu'un  couple  secondaire  a  subi  cette  formation  préalable,  voici 
les  actions  chimiques  qui  se  produisent  pendant  la  charge  et  la  dé- 
charge. 

Sous  l'action  du  courant  primaire  qui  traverse  le  couple  secondaire, 
l'eau  est  décomposée  ;  l'oxygène  se  porte  sur  la  lame  de  plomb  positive  et 
forme  du  peroxyde  de  plomb  jusqu'à  une  certaine  profondeur,  puis  il  se 
dégage.  Quanta  l'hydrogène,  il  n'agit  point  en  se  condensant  sur  la  lame  de 
plomb  négative,  comme  on  pourrait  le  croire,  d'après  la  propriété  qu'ont  d'au- 
tres métaux,  notamment  le  platine  et  le  palladium,  d'absorber  une  certaine 
quantité  de  ce  gaz.  Il  réduit  simplement  l'oxyde  formé  sur  cette  lame,  soit 
par  l'action  antérieure  du  courant  primaire  en  sens  inverse,  lors  de  la  for- 
mation, soit  par  une  décharge  antérieure  du  couple. 

Lorsque  cette  réduction  est  opérée,  le  gaz  se  dégage,  et  le  couple  secon- 
daire est  chargé  à  un  degré  qui  dépend  de  son  état  même  de  formation  ; 
c'est-à-dire  de  la  pénétration  plus  ou  moins  profonde  des  actions  oxydantes 
et  réductrices  à  l'intérieur  des  lames. 

Lorsqu'on  décharge  ensuite  le  couple  secondaire,  enfermant  le  circuit  sur 
lui-même,  un  travail  chimique  inverse  se  produit;  l'affinité  du  peroxyde  de 
plomb  pour  l'hydrogène  ou  sa  tendance  à  se  désoxyder,  détermine  la  décom- 
position de  l'eau;  de  même  que  dans  une  pile  ordinaire,  l'affinité  du  zinc 
pour  l'oxygène  provoque  la  décomposition  de  l'eau.  La  lame  positive  per- 
oxydée  se  réduit;  mais  en  même  temps  l'oxygène  se  porte  sur  l'autre  lame 
de  plomb  et  l'oxyde.  Dans  les  premiers  temps  de  la  formation  des  couples 
secondaires,  cette  oxydation  de  l'une  des  lames  pendant  la  décharge  est 
visible  :  la  lame  se  recouvre  peu  à  peu  d'un  voile  foncé,  qui  atteste  l'action 
exercée  par  l'oxygène. 

Telle  est  la  double  action  chimique  qui  se  produit  dans  un  couple  secon- 
daire à  lames  de  plomb,  dès  qu'on  ferme  le  circuit  secondaire,  et  qui  est  la 
source  de  son  énergique  force  électromotrice.  Celte  force  est  d'environ 


180  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

2  volts  et  demi1  dans  les  premiers  instants  de  la  décharge,  et  de  2,15  volts 
quelques  minutes  après.  Elle  se  maintient  constante  à  ce  degré  pendant 
un  temps  assez  long,  si  le  circuit  de  décharge  présente  une  certaine 
résistance. 

Nous  ajouterons  que  les  lames  de  plomb,  ainsi  modifiées,  ne  perdent 
point  de  leur  poids  par  les  charges  et  les  décharges  les  plus  multipliées. 
Elles  ne  servent,  pour  ainsi  dire,  que  de  point  d'appui  aux  actions  chi- 
miques qui  s'opèrent  à  leur  surface  et  à  leur  intérieur,  et  qui  se  succé- 
dant constamment  en  sens  inverse,  ne  peuvent  les  user.  Le  plomb  est 
continuellement  oxydé  et  réduit,  en  même  temps  que  l'eau  est  alterna- 
tivement décomposée  et  reconstituée. 

Les  couples  secondaires  bien  formés  peuvent  conserver  une  partie  de  leur 
charge  pendant  un  temps  assez  long.  Au  bout  de  trois  et  même  de  quatre 


FlG.  60.  —  BATTERIE  SECONDAIRE  DE  PLANTÉ,  DE  20  ÉLÉMENTS. 


mois,  ils  peuvent  encore  donner  quelques  effets  lumineux  ou  calorifiques. 

M.  Planté  a  fait  ressortir  les  analogies  de  ces  couples  secondaires 
avec  les  appareils  qui  servent  en  mécanique  à  l'accumulation  du  travail 
résultant  de  l'action  des  forces,  tels  que  les  accumulateurs  hydrauliques, 
les  réservoirs  d'air  comprimé,  les  ressorts,  que  l'on  a  si  justement  nom- 
més des  moteurs  secondaires,  etc. 

L'un  des  principaux  avantages  que  présentent  ces  couples  secondaires 
est,  en  effet,  d'offrir  une  provision  de  travail  électrique  disponible,  que 
l'on  peut  dépenser  à  son  gré,  en  un  temps  plus  ou  moins  long. 

Considérant  les  couples  secondaires  au  point  de  vue  de  ces  analogies, 

1.  On  désigne  sous  le  nom  de  volt,  en  souvenir  de  Voila,  la  force  éleclromolrice  d'un  élément  de 
pde  à  courant  constant  du  genre  Becquerel-Daniell,  composé  de  zinc  amalgamé  plongeant  dans  de 
1  eau  acidulée  par  l'acide  sulfurique  et  de  cuivre  plongeant  dans  de  l'azotate  de  cuivre. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  181 

M.  Planté  en  a  mesuré  le  rendement,  c'est-à-dire  le  rapport  du  travail 

restitué  par  leur  décharge,  à  celui  du  travail  dépensé  pour  les  charger. 

,     •  90 

Il  a  reconnu  que  ce  rendement  était  d'environ  :— r  et  qu'un  couple 


1.  Recherches  sur  l'électricité,  par  M.  Gaston  Planté,  in-8",  Paris,  1S79. 


18'2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

De  là  le  nom  d'accumulateur  donné  aujourd'hui  à  cet  appareil. 

Non  content  d'accumuler  le  travail  d'une  source  primaire  d'électricité, 
M.  Planté  s'est  appliqué  à  le  transformer,  de  manière  à  obtenir  une  tension, 
ou  force  électromotrice,  beaucoup  plus  élevée  que  celle  de  la  source  primitive, 
à  l'aide  de  batteries  ingénieusement  disposées  et  que  représente  la  fig.  66. 

Les  couples  secondaires  sont  placés  au-dessous  d'un  commutateur  qui 
permet  de  les  associer  en  surface  ou  en  quantité,  pendant  la  charge,  et 
en  série,  ou  en  tension,  pendant  la  décharge.  On  peut,  avec  cet  appareil, 
faire  rougir  des  fils  métalliques  de  grande  longueur,  produire  l'arc  vol- 
laïque,  et  obtenir,  d'une  manière  temporaire,  tous  les  effets  produits 
par  des  piles  ordinaires  d'un  grand  nombre  d'éléments. 

C'est  ainsi  que  M.  Planté  est  parvenu  à  développer,  avec  deux  simples 
couples  de  Bunsen,  une  force  électromotrice  égale  à  1200  de  ces  éléments, 
à  l'aide  d'une  batterie  de  800  couples  secondaires. 

La  figure  67  représente  la  moitié  de  cette  batterie  (400  couples)  agis- 
sant sur  un  liquide,  et  y  développant  des  effets  lumineux  et  calorifiques. 

Muni  d'un  appareil  d'accumulation  et  de  transformation  d'une  telle 
puissance,  M.  Planté  a  pu  étudier  les  actions  produites  par  des  courants 
électriques  de  haute  tension,  et  il  a  observé  un  grand  nombre  de  phéno- 
mènes nouveaux  et  intéressants,  parmi  lesquels  nous  citerons:  l'agréga- 
tion globulaire  des  liquides  autour  de  l'un  des  pôles,  —  leur  aspira- 
tion et  leur  ascension  dans  des  tubes,  ou  leur  projection  en  gerbes,  —  la 
production  de  la  lumière  électro-silicique,  l'attaque  et  la  gravure  du 
verre,  malgré  sa  nature  isolante,  etc. 

La  formation  par  voie  électro-chimique  des  couples  secondaires,  dont 
nous  avons  donné  plus  haut  une  idée,  est  une  opération  longue  et 
délicate,  qui  n'avait  pas  permis  d'employer  jusqu'ici  ces  appareils  dans 
l'industrie.  Un  électricien  français,  M.  Faure,  a  cherché  à  simplifier  et 
à  abréger  le  travail  de  la  formation,  en  déposant  d'avance,  par  voie 
mécanique,  à  la  surface  des  lames  de  plomb,  des  couches  d'oxyde  de 
plomb,  auxquelles  on  peut  donner  immédiatement  une  certaine  épais- 
seur, et  que  l'on  convertit  ensuite  plus  rapidement  en  peroxyde  que  les 
lames  de  plomb  elles-mêmes. 

On  recouvre  les  deux  lames  de  plomb  du  couple  secondaire  d'une 
couche  de  minium  (ou  d'un  autre  oxyde  de  plomb  insoluble)  ;  ce  minium 
est  retenu  sur  le  plomb  au  moyen  d'une  lame  de  feutre,  solidement 
fixée  par  des  rivets  de  plomb.  Les  deux  électrodes  étant  ainsi  préparées, 
on  les  plonge  dans  un  récipient  contenant  de  l'eau  acidulée;  puis  on  les 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


183 


met  en  communication  respectivement  avec  les  deux  pôles  d'une  source 
électrique  suffisamment  énergique.  Sous  l'action  du  courant,  le  minium 
est  électrolysé;  il  passe  à  l'état  de  peroxyde  de  plomb  sur  la  lame 
positive,  et  à  l'état  de  plomb  réduit  sur  la  lame  négative.  Quand  loule 
la  masse  a  été  ainsi  éleclrolysée,  le  couple  secondaire  est  formé  et  chargé. 

Pour  le  décharger  et  l'utiliser,  il  suffit  d'intercaler  entre  ses  deux 
pôles  l'appareil  destiné  à  être  traversé  par  le  courant. 

Pendant  la  décharge,  le  plomb  réduit  s'oxyde,  et  le  peroxyde  de  plomb 
se  réduit,  jusqu'à  ce  que  le  couple  soit  redevenu  inerte.  Il  est  alors 
prêt  à  recevoir  une  nouvelle  charge  d'électricité. 

Dans  la  pratique,  on  est  arrivé  à  accumuler  une  quantité  d'électricité  ca- 
pable de  produire  extérieurement  un  travail  mécanique  d'un  cheval-vapeur 
pendant  une  heure,  dans  une  pile  secondaire  de  75  kilogrammètres. 

11  est  évident  que  cette  énergie  exprimée  en  kilogrammètres  peut  être 
transformée  autrement  qu'en  force  motrice  :  on  peut  obtenir  des  quan- 
tités équivalentes  de  lumière  ou  d'énergie  chimique. 

Avec  une  pile  de  24  couples,  dont  le  volume  est  faible  et  dont  le 
poids  n'est  pas  très  considérable  (7  kilogrammes  par  couple,  soit  environ 
170  kilogrammes  pour  toute  la  pile),  on  peut  obtenir  une  force  motrice 
de  1  cheval-vapeur  (75  kilogrammètres)  pendant  plus  de  deux  heures, 
ou  de  1/2  cheval  (37  1/2  kilogrammètres)  pendant  quatre  heures.  Le 
travail  qu'on  obtient  est,  d'ailleurs,  variable  avec  le  régime  qu'on  donne 
à  la  machine,  l'intensité  et  la  durée  étant  les  deux  facteurs  d'un  pro- 
duit à  peu  près  constant. 

Pour  donner  une  manifestation  plus  apparente  de  la  puissance  de  ces 
couples,  on  peut  répéter  quelques-unes  des  expériences  qu'on  a  coutume 
de  faire  avec  des  piles.  On  peut,  par  exemple,  faire  rougir  un  ruban  de  pla- 
tine, et  la  longueur  et  la  surface  de  ce  ruban  donnent  une  idée  de  la  puis- 
sance de  ces  couples.  On  peut  faire  rougir  une  longue  spirale  de  platine, 
qui  atteint  la  température  du  blanc  éblouissant. 

Avec  les  accumulateurs,  on  peut,  produire  la  lumière  de  l'arc  vol- 
taïque,  dans  les  bougies  Jablochkoff,  Wilde  ou  Jamin;  à  plus  forte  raison 
peut-on  les  faire  servir  à  alimenter  les  lampes  à  incandescence. 

Dans  une  conférence  qu'il  fit,  en  1881,  à  la  Société  d'encouragement, 
M.  Reynier,  physicien  de  Paris,  mit  en  action  des  lampes  à  incandescence, 
en  se  servant  de  couples  secondaires  qui  avaient  été  chargées  dans  son 
laboratoire  de  l'avenue  des  Ternes,  et  qui  avaient,  par  conséquent,  subi  un 
voyage.  Ce  fait  prouve  que  l'électricité  peut  être,  non  seulement  emmaga- 
sinée, mais  transportée  à  distance. 


181  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Mais  les  piles  accumulatrices  peuvent  conserver  leurs  vertus  électriques 
pendant  un  temps  beaucoup  plus  long.  M.  Reynier  chargea  dans  son 
laboratoire,  à  l'avenue  des  Ternes,  des  couples  secondaires,  qui  furent 
transportes  à  Bruxelles,  où  ils  fonctionnèrent  le  lendemain,  sans  se  ressentir 
d'une  façon  fâcheuse  de  ce  long  voyage. 

L'expérience  du  transport  des  couples  a  donc  été  faite  dans  des  condi- 
tions qui  ne  laissent  aucun  doute  sur  le  succès  des  applications  pratiques. 
M.  Reynier  a  prouvé  que  le  transport  de  l'électricité  par  les  piles  secondaires 
serait  plus  avantageux,  dans  beaucoup  de  cas,  que  le  transport  de  la  force 
par  un  câble  métallique.  On  a  calculé  que,  pour  transporter  dans  un 
câble  d'une  longueur  de  5  kilomètres  un  courant  de  28  webers,  c'est- 
à-dire  un  courant  moindre  que  celui  obtenu  dans  l'expérience  de  M.  Rey- 
nier, on  dépenserait  constamment  dans  le  câble,  sous  forme  de  chaleur, 
267  kilogrammèlres. 

On  peut  obtenir  aisément  un  rendement  de  80  pour  100  dans  la  pratique 
courante.  Cette  perte  de  20  pour  100  seulement  dans  l'emmagasinement  de 
l'électricité  est  plus  que  compensée  par  L'ccniomie  que  l'emploi  des  couples 
secondaires  permet  d'obtenir  dans  la  production  même  de  l'électricité. 

Puisqu'on  est  en  possession  d'un  moyen  facile  de  transporter  l'électricité, 
pour  la  distribuer,  on  pourrait  la  produire  dans  une  usine  centrale  avec 
des  machines  puissantes;  la  production  de  l'électricité  serait  ainsi  beaucoup 
plus  économique.  Une  machine  à  vapeur  de  grande  force  produit  aisément 
un  cheval-vapeur,  avec  une  dépense  de  houille  inférieure  à  1  kilogramme, 
tandis  que  toutes  les  machines  locomobiles  ou  demi-fixes  en  dépensent 
2  ou  3  kilogrammes.  On  pourrait  donc,  de  ce  fait,  obtenir  une  réduction 
de  60  pour  100  sur  le  combustible. 

D'un  autre  côté,  la  faculté  que  l'on  a  d'emmagasiner  pendant  vingt- 
quatre  heures,  c'est-à-dire  pendant  la  journée  entière  et  la  nuit,  l'électri- 
cité qui  doit  être  dépensée  dans  un  temps  limité,  permet  de  produire  cette 
électricité  avec  un  matériel  beaucoup  moins  considérable,  cinq  fois  moins 
grand  par  exemple;  de  sorte  que,  de  ce  chef, on  peut  réduire  de 80  pour  100 
le  matériel  de  production.  11  y  a,  en  outre,  sur  la  distribution  de  l'élec- 
tricité par  câbles,  un  autre  avantage,  qui  est  la  suppression  du  matériel  et 
la  suppression  des  câbles  conducteurs  eux-mêmes,  dont  le  prix  est  très 
élevé. 

De  sorte  que  les  économies  proviennent  de  trois  causes  distinctes  :  l'éco- 
nomie dans  la  production  par  une  usine  centrale,  l'économie  résultant 
de  l'amortissement  moindre,  puisque  le  matériel  est  réduit  considérable- 
ment, enfin  l'économie  qui  résultera  du  transport  même  de  l'électricité. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  185 

En  résumé,  M.  Gaston  Planté  a,  le  premier,  imaginé  l'accumulation  de 
l'électricité  voltaïque,  dont  les  applications  ont  été  réalisées  sur  une  grande 


échelle  par  M.  Faure.  M.  Gaston  Planté  a  donc  eu  le  mérite  de  créer, 
pour  ainsi  dire,  une  nouvelle  branche  d'électricité,  et  il  est  certain  aujour- 


186  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

d'hui  que  l'extension  qu'elle  prendra,  donnera  à  l'industrie  de  nouvelles 
armes,  soit  pour  l'éclairage,  soit  pour  le  développement  de  la  chaleur,  soit 
pour  les  actions  chimiques  et  les  applications  mécaniques  de  l'électricité. 

Les  corps  savants  ont  rendu  pleine  justice  aux  travaux  de  M.  Gaston 
Planté.  En  1881,  le  jury  international  de  l'Exposition  universelle  d'élec- 
tricité lui  accordait  un  diplôme  d'honneur,  distinction  d'ordre  supé- 
rieur, uniquement  réservée  aux  grands  inventeurs.  Pendant  la  même 
année,  l'Académie  des  sciences  de  Paris  décernait  au  même  physicien  le 
prix  de  physique  institué  par  Lacaze,  qui  est  de  la  valeur  de  dix  mille  francs. 
Enfin,  en  1882,  la  Société  d'encouragement  pour  l'industrie  nationalelxn  ac- 
cordait la  plus  haute  récompense  dont  elle  dispose  :  la  médaille  d'Ampère. 

M.  Gaston  Planté  est,  en  effet,  un  de  ces  esprits  d'élite  qui  n'ont  d'autre 
butdans  leur  vie,  que  le  culte  désintéressé  de  la  science  et  l'amour  du  progrès. 

INé  à  Orthez  (Basses-Pyrénées)  le  22  avril  1854,  M.  Gaston  Planté,  après 
avoir  terminé  ses  études  et  pris  ses  grades  universitaires  en  mathématiques 
et  en  physique,  fut  attaché  au  Conservatoire  des  arts  et  métiers  de  Paris, 
comme  préparateur  du  cours  de  physique  de  M.  Edmond  Becquerel. 

M.  Gaston  Planté  a  été  un  des  meilleurs  professeurs  de  l'Association 
polytechnique,  née  de  l'initiative  et  de  la  persévérance  de  l'illustre  ingé- 
nieur Perdonnet.  On  sait  que  Y  Association  polytechnique,  composée,  au 
début,  d'anciens  élèves  de  l'Ecole  polytechnique,  se  donne  pour  mission  de 
répandre  dans  la  population  parisienne,  parmi  les  ouvriers  et  les  amateurs, 
l'enseignement  scientifique,  dans  ce  qu'il  a  de  plus  utile  et  de  plus  élevé. 
M.  Gaston  Planté  était  chargé  du  cours  de  physique,  et  il  prouva,  dans  ses 
leçons,  qu'il  était  aussi  élégant  orateur  qu'habile  physicien. 

En  même  temps  qu'il  s'occupait  de  travaux  de  physique  au  Conserva- 
toire des  arts  et  métiers,  M.  Gaston  Planté  étudiait  avec  ardeur  la  géologie. 
Est-ce  le  souvenir  de  Becquerel  père,  qui  avait  suivi  la  carrière  du  géologue, 
avant  de  se  consacrer  à  la  physique,  qui  inspira  au  jeune  physicien  du  Conser- 
vatoire l'idée  de  s'adonner  à  la  géologie?  Tout  ceque  l'onpeutdire,  c'est  que 
le  temps  consacré  par  M.  Gaston  Planté  à  l'exploration  du  sous-sol  du  bassin 
parisien,  ne  fut  pas  perdu.  En  effet,  en  1855,  il  découvrait,  au  Bas-Meudon, 
dans  les  assises  inférieures  du  terrain  tertiaire  de  Paris,  les  restes  d'un  oi- 
seau fossile,  plus  remarquable  par  ses  dimensions  et  sa  stature  que  le  célèbre 
Oiseau  de  Montmartre, découvert  par  Cuvier  dans  lesplâtrières  de  Montmartre. 

Nous  avons  décrit  dans  notre  ouvrage,  La  Terre  avant  le  déluge1,  cet 


1.  9e  édition  (1885),  pages  279-280 


L'ECLAIRAGE  ELECTRIQUE  187 

oiseau  gigantesque,  analogue  à  ceux  qui  caractérisent  la  faune  fossile  de  l'île 
de  Madagascar. 

L'Académie  des  sciences  de  Paris,  dans  un  rapport  spécial,  donna  à  cet 
oiseau  fossile  le  nom  de  l'auteur  de  cette  découverte.  On  le  désigne,  en  effet, 
sous  le  nom  de  Gastornis,  du  nom  (Gaston)  de  M.  Planté. 

Depuis  1859,  M.  Gaston  Planté,  ayant  quitté  le  Conservatoire  des  arts  et 
métiers,  s'est  exclusivement  occupé  de  recherches  relatives  à  l'électricité. 
Il  a  présenté  à  l'Académie  des  sciences  de  nombreux  travaux  :  sur  la  pola- 
risation voltaïque,  —  sur  l'accumulation  de  l'électricité  à  l'aide  de  ses 
couples  et  batteries  secondaires,  —  sur  les  phénomènes  produits  par  des 
courants  électriques  de  haute  tension,  —  sur  la  foudre  globulaire,  les 
trombes,  les  éclairs  en  chapelet,  —  sur  la  gravure  sur  verre  par  l'élec- 
tricité, —  sur  la  transformation  de  l'électricité  dynamique  en  électricité 
statique  à  l'aide  d'un  nouvel  appareil  {machine  rhéostatique),  etc. 

C'est  aussi  à  M.  Gaston  Planté  que  l'électro-chimie  doit  la  substitution 
des  électrodes  à  lames  de  plomb  aux  électrodes  en  platine,  qu'on  croyait 
jusque-là  indispensables.  L'industrie  a  tiré  un  excellent  parti  de  cette  sub- 
stitution, qui  a  réalisé  une  grande  économie. 

Dans  un  pays  où  l'amour  des  places  et  la  recherche  des  honneurs  est  la 
grande  préoccupation  de  ceux  qui  suivent  les  carrières  libérales,  il  est  bon 
de  constater  que  M.  Gaston  Planté  est  un  savant  libre  de  toute  entrave  offi- 
cielle, qui  n'a  sollicité,  sous  aucun  gouvernement,  ni  charge,  ni  fonctions, 
capables  d'enchaîner  son  indépendance.  Il  travaille  avec  ses  propres  res- 
sources, dans  un  laboratoire  parfaitement  distribué,  et  situé  dans  le  tran- 
quille quartier  du  Marais,  faisant  tous  les  frais  de  la  construction  de  ses 
appareils.  Tout  jeune,  il  fut  attaché  à  l'Exposition  universelle  de  Londres, 
en  1862,  comme  inspecteur  général  chargé  des  rapports  de  la  Commission 
j  française  avecles  commissions  étrangères.  En  dehors  de  cette  mission,  qui 
n'était  que  temporaire  et  honorifique,  il  s'est  renfermé  dans  son  laboratoire. 

Les  savants  étrangers  et  tous  ceux  qui  veulent  s'initier  aux  découvertes 
récentes  en  électricité,  vont  visiter  le  laboratoire  de  la  rue  des  Tournelles,  où 
l'on  voit  deux  simples  couples  de  Bunsen,  placés  sur  une  fenêtre  au  dehors, 
produire,  grâce  à  l'accumulation  du  courant  électrique,  les  plus  puissants 
effets. 

Au  moyen  de  sa  machine  rhéostatique,  M.  Gaston  Planté  obtient  des 
étincelles  de  12  centimètres  de  long,  à  l'air  libre,  sous  l'influence  de  sa 
batterie  secondaire  de  800  couples.  La  longueur  de  ces  étincelles  est,  d'ail- 
leurs, proportionnelle  au  nombre  des  condensateurs  de  cette  machine. 
I   L'empereur  du  Brésil,  dom  Pedro  Ier,  ce  souverain  éclairé,  digne  et 


188  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

intelligent  protecteur  des  sciences,  qui  a  créé  à  Rio-de-Janciro  un  Obser- 
vatoire astronomique,  richement  doté,  ainsi  que  des  laboratoires  publics  de 
physique  et  de  chimie,  voulut  assister  aux  expériences  de  M.  Gaston 
Planté.  C'est  pour  cela  que  l'auteur  a  dédié  à  l'Empereur  du  Brésil  son 
ouvrage  :  Recherches  sur  V électricité,  publié  en  1879,  qui  résume  tous  ses 
travaux  pendant  vingt  ans,  et  qui  peut  être  considéré  comme  une  des  pro- 
ductions scientifiques  les  plus  intéressantes  de  notre  époque,  malgré  sa 
brièveté. 


XII 


Production  de  l'électricité  par  le  mouvement  —  Machine  électro-magnétique  de  la 
Compagnie  l'Alliance.  —  Les  machines  dynamo-électriques.  —  La  machine 
Gramme.  —  La  machine  Werner  Siemens.  —  Les  machines  analogues  aux  types 
Gramme  et  Siemens. 

En  thèse  générale,  la  manière  de  produire  l'électricité  par  le  mouvement, 
consiste  à  déplacer,  avec  une  grande  rapidité,  un  corps  conducteur,  par 
exemple  un  fil  métallique,  au-devant  d'un  corps  aimanté.  Si  le  corps  con- 
ducteur se  déplace  au-devant  d'un  aimant  permanent,  on  appelle  cette 
machine  (dont  le  type  est  celui  de  la  Compagnie  l'Alliance)  machine  ma- 
gnéto-électrique. Si  le  corps  conducteur  se  déplace  au-devant  d'un  électro- 
aimant, ou  aimant  temporaire,  produit  par  la  circulation  de  l'électricité 
autour  d'un  barreau  de  fer,  on  appelle  cette  machine  :  machine  dynamo- 
électrique; telles  sont  les  machines  Gramme,  Siemens,  etc.  Voilà  ce  qu'il 
faut  bien  se  rappeler,  pour  comprendre  les  deux  types  de  machine  servant 
à  produire  l'électricité  par  le  mouvement,  c'est-à-dire  à  transformer,  en  fin 
de  compte,  le  mouvement  en  électricité. 

Mais  comment  le  simple  mouvement  d'un  corps  conducteur  au-devant 
d'un  aimant,  ou  d'un  électro-aimant,  peut-il  produire  un  courant  électri- 
que? C'est  ce  qu'il  faut  expliquer. 

En  1830,  le  célèbre  physicien  anglais,  Faraday,  l'élève  et  le  successeur 
d'Humphry  Davy,  reconnut  que  si  l'on  approche  un  fil  conducteur,  un  fil  de 
cuivre  par  exemple,  d'un  aimant,  aussitôt  un  courant  électrique  se  mani- 
feste dans  ce  fil  de  cuivre.  Si  l'on  éloigne  le  fil  de  l'aimant,  un  autre  courant 
se  produit  instantanément,  mais  de  nom  contraire  du  précédent.  Si  les 
deux  extrémités  du  fil  de  cuivre  sont  réunies,  pendant  qu'on  approche 
et  qu'on  éloigne  alternativement  de  l'aimant  cette  espèce  de  circuit 
fermé,  il  apparaît,  dans  ce  circuit,  deux  courants  instantanés  et  de  nom 
contraire. 

On  appelle  courant  d'induction  le  courant  électrique  ainsi  formé  par 
le  rapide  déplacement  d'un  fil  conducteur  au-devant,  ou  autour  d'un 
aimant. 


130  LES   NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Comment  peut-il  se  produire  un  courant  électrique,  par  le  seul  fait  du 
mouvement  d'un  fil  conducteur  devant  un  aimant?  Il  n'y  a  guère  d'expli 
cation  plausible  de  ce  phénomène  étrange.  On  peut  dire  seulement  qu'un 
aimant  n'agit  pas  uniquement,  comme  on  l'avait  toujours  pensé,  pour 
attirer  le  fer  et  l'acier;  mais  qu'il  existe  un  champ  magnétique,  c'est-à- 
dire  un  espace  peu  étendu  entourant  l'aimant,  et  dans  lequel  cet  aimant 
produit  une  influence,  encore  bien  obscure  dans  sa  véritable  nature,  mais 
qui  a  pour  effet  de  troubler  l'équilibre  moléculaire  de  tous  les  corps  pla- 
cés dans  son  voisinage.  Le  phénomène  observé  par  Faraday,  c'est-à-dire  la 
production  de  courants  d'induction  par  le  simple  mouvement  d'un  fil 
conducteur  autour  de  cet  aimant,  tient  à  cette  influence  troublante  particu- 
lière, encore  inexpliquée,  qu'un  aimant  exerce,  sans  contact,  sur  ce  qui 
J'environne  à  une  faible  distance. 

Si  l'on  voulait  chercher  une  explication  plus  approfondie,  on  pourrait 
dire  que  parmi  toutes  les  influences  modificatrices  qu'un  aimant  provoque 
dans  sa  sphère  d'action,  c'est-à-dire  dans  le  champ  magnétique,  se  trouve 
la  propriété  de  transformer  en  électricité  le  mouvement  qui  anime  les 
corps.  Dans  cette  théorie,  le  fil  conducteur  que  l'on  fait  mouvoir  au- 
devant  ou  autour  d'un  aimant,  se  chargerait  d'électricité  d'induction,  parce 
que  son  mouvement  serait  transformé  en  électricité. 

L'explication  est  peut-être  superficielle,  mais  elle  a  l'avantage  de  fixer 
les  idées  du  lecteur,  et  de  lui  faire  comprendre  l'important  phénomène  de 
la  production  d'électricité  dans  les  conditions  que  nous  considérons. 

Plus  est  long  le  fil  conducteur  qui  se  meut  autour  d'un  aimant,  et  plus 
est  énergique  le  courant  d'induction  développé  dans  ce  fil.  De  là  l'idée, 
très  ingénieuse,  de  composer  une  pelote,  ou  bobine,  de  fils  métalliques  en- 
roulés sur  un  axe,  et  enveloppés  d'un  corps  mauvais  conducteur,  c'est-à- 
dire  entourés  de  fils  de  soie,  pour  isoler  électriquement  toutes  les  spires 
de  ce  fil  les  unes  des  autres. 

Cette  bobine  de  fils  métalliques  recouverts  de  soie,  approchez-la  et  éloi- 
gnez-la alternativement  d'un  aimant,  et  vous  y  verrez  naître  un  courant 
d'induction  d'une  assez  grande  intensité;  de  sorte  qu'il  suffira  de  faire 
tourner  cette  bobine  autour  d'un  aimant,  pour  avoir  une  source  continue 
d'électricité  d'induction.  Seulement,  comme  les  deux  courants  qui  parcou- 
rent les  fils  de  cette  bobine  sont  de  sens  opposé,  c'est-à-dire  l'un  positif, 
l'autre  négatif,  on  n'aurait  qu'une  série  de  courants  successifs,  de  noms 
contraires,  si  l'on  ne  faisait  usage  d'aucun  artifice.  L'art  intervient  ici  avec 
beaucoup  de  bonheur.  On  se  sert  d'un  petit  appareil,  auquel  on  donne  le 
nom  de  commutateur,  à  l'aide  duquel  tous  les  courants  instantanés,  aller- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  191 

nativement  positifs  et  négatifs,  se  trouvent  dirigés  dans  le  même  sens.  Dès 
lors,  les  deux  extrémités  de  la  bobine  sont  les  pôles  opposés  d'une  véritable 
source  d'électricité  d'induction;  et  si  on  les  recueille  au  moyen  d'un  com- 
mutateur, on  a  un  courant  électrique  continu. 

Tel  est  le  principe  de  la  machine  dite  magnéto-électrique,  dans  laquelle 


FlG.  C9.  —  MACHINE  MAGNÉTO-ÉI.ECTiUQUE  DE  CLARKE. 

une  ou  deux  bobines  de  fils  de  cuivre  entourés  de  soie,  tournant  autour 
d'un  aimant,  engendrent  un  courant  d'électricité. 

Le  physicien  anglais  Clarke  a  donné  son  nom  à  la  machine  magnéto- 
électrique  qu'il  fit  construire  par  Saxlon,  en  1852,  et  qui  se  compose 
d'un  aimant  en  fer  à  cheval  fixe,  autour  duquel  tournent,  au  moyen  d'une 
manivelle,  deux  bobines  de  fils  de  cuivre,  recouverts  de  soie.  Par  le  mou- 
vement des  bobines  autour  de  l'aimant,  il  se  développe  une  suite  de 


192  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

courants  d'induction.  Un  commutateur,  à  travers  lequel  passent  les  deux 
courants,  recueille  ces  courants,  et  les  amène  chacun  dans  le  même  fil. 

Nous  représentons,  dans  la  figure  69,  la  machine  magnéto-électrique  de 
Clarke1.  BB'  sont  les  bobines  des  fils  conducteurs,  DD',  l'aimant.  Au 
moyen  de  la  manivelle  et  d'une  chaîne  sans  fin,  E,  on  fait  tourner  les 
bobines  autour  de  l'aimant,  et  les  courants  d'induclion  se  développent 
dans  les  fils  de  la  bobine.  G  est  le  commutateur,  qui  transforme  en  un 
seul  courant  de  même  sens  la  série  des  courants  alternativement  positifs 
et  négatiis  engendrés  par  la  machine. 

La  machine  magnéto-électrique  de  Clarke  produit  un  courant  électrique 
dont  les  effets,  tant  physiques  que  chimiques,  sont  absolument  les  mêmes 
que  ceux  de  la  pile  de  Volta,  l'électricité  provenant  du  mouvement  d'un 
corps  conducteur  autour  d'un  aimant,  étant  absolument  la  même,  dans  sa 
nature,  que  l'électricité  qui  résulte  de  l'action  chimique. 

La  machine  de  Clarke  n'était  qu'un  instrument  de  démonstration,  des- 
tiné aux  expériences  dans  les  cours  de  physique.  Mais  il  y  avait  peu  à 
faire  pour  la  transformer  en  une  machine  industrielle,  capable  de  four- 
nir une  source  abondante  d'électricité.  Il  suffisait  de  prendre  un  nombre 
suffisant  de  bobines,  et  par  un  effort  mécanique  suffisant,  de  les  faire  tour- 
ner autour  d'un  très  puissant  aimant  ou  de  plusieurs  aimants  assemblés. 

C'est  ce  que  fit,  en  1849,  un  professeur  de  physique  à  l'École  des 
sciences  militaires  de  Bruxelles,  Nollet,  descendant  de  ce  célèbre  et  sa- 
vant abbé  Nollet  qui,  à  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  était,  à  Paris,  l'infa. 
tigable  oracle  de  l'électricité.  Nollet  prit  60  gros  aimants  permanents, 
en  fer  à  cheval,  et  les  disposa  en  face  d'un  arbre  horizontal  fixe,  qui 
était  garni  d'un  même  nombre  de  bobines  de  fils  de  cuivre  recouverts 
de  soie.  Au  moyen  d'une  machine  à  vapeur,  il  imprima  un  mouvement 
de  rotation  très  rapide  aux  bobines  autour  des  aimants  fixes.  Ainsi  fut 
réalisée  la  première  machine  industrielle  dans  laquelle  on  transformait 
le  mouvement  en  électricité. 

La  mort  vint  surprendre  Nollet  au  milieu  de  ses  travaux;  mais  il  laissa 
ses  plans  à  son  élève,  Joseph  Van  Malderen,  qui  acheva  son  œuvre. 

Perfectionnée  encore  par  le  physicien  français  Masson,  la  machine 
magnéto-électrique  de  Nollet,  qui  n'était  au  fond  autre  chose  que  la  réunion 
intelligente  de  60  machines  de  Clarke,  servit  à  engendrer  de  .  l'électricité, 

1 .  Avant  la  machine  de  Clarke,  Pixii,  constructeur  d'appareils  de  physique,  à  Paris  avait  exécuté  une 
machine  semblable,  c'est-à-dire  fondée  sur  le  principe  découvert  par  Faraday  en  1850,  mais  dans 
laquelle  c'était  l'aimant  qui  tournait.  L'effet  est  le  même.  Si  nous  nous  attachons  de  préférence  à  la 
machine  de  Clarke,  c'est  qu'elle  simpLfie  notre  exposé. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  195 

applicable  à  divers  usages  industriels.  Elle  reçut  alors  sa  forme  définitive, 
que  nous  représentons  dans  la  figure  70. 

La  petite  compagnie  financière  qui  fit  construire  à  Paris  cette  machine, 
avait  pour  directeur  M.  Auguste  Berlioz,  homme  laborieux  et  modeste, 
absolument  dévoué  aux  intérêts  et  à  l'avenir  de  sa  compagnie,  laquelle 
ne  fila  pas  toujours  des  jours  d'or  et  de  soie,  et  fut  souvent  ballottée  par 
les  vents  contraires.  M.  Auguste  Berlioz  l'avait  baptisée  de  ce  nom  consi- 
liant  et  doux  :  Compagnie  l 'Alliance.  De  là  est  venu  le  nom  de  Machine 
de  la  Cte  l'Alliance,  que  l'on  trouve  si  souvent  dans  les  ouvrages  traitant 
de  l'éclairage  électrique,  et  qui  sert  à  désigner  cet  appareil,  parvenu 


FlG.   70.   —  MACHINE  MAGNÉTO-ÉLECTRIQUE  DE  LA  Cic  l'aLLIANCE. 


aujourd'hui  à  d'assez  belles  destinées,  grâce  à  la  persévérance  de  son 
zélé  propagateur. 

Auguste  Berlioz  était,  sinon  parent,  du  moins  compatriote  du  compositeur 
de  musique,  Hector  Berlioz1,  si  bafoué  pendant  sa  vie,  si  exalté  après 
sa  mort.  On  bâillait  —  moi  le  premier  —  au  grand  opéra  des  Troyens, 
et  quand,  à  force  de  sacrifices,  Hector  Berlioz  avait  réussi  à  réunir 
un  orchestre  suffisant  pour  faire  exécuter,  à  ses  frais,  la  Damnation  de 
Faust,  sa  partition  était  saluée  par  les  sifflets  les  mieux  nourris,  et  peu 
s'en  fallait  que  l'on  ne  cassât  les  pupitres  sur  le  dos  des  musiciens.  Aujour- 

1  M.  Auguste  Berlioz  est  ne  à  Grenoble  (Isère);  Hector  Berlioz  à  Pont-Saint-André,  dans  le  même 
département. 

i.  2o 


m  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

d'hui,  Hector  Berlioz  est  passé  au  rang  des  dieux  de  l'harmonie.  Dans 
les  concerts  Colonne,  au  théâtre  du  Châtelet,  on  joue,  à  satiété,  cette 
même  Damnation  de  Faust,  jadis  si  conspuée;  et  si  on  ne  l'exécute  pas 
régulièrement  chaque  dimanche,  pendant  toute  la  saison,  c'est  uniquement 
par  respect  humain,  pour  laisser  quelque  place  à  d'autres  compositeurs; 
car  on  aurait  toujours  trois  mille  auditeurs  pour  cette  œuvre.  Dans  les 
journaux,  les  critiques  dissertent  à  n'en  plus  finir  sur  les  compositions 
musicales  d'Hector  Berlioz.  11  se  trouve  des  littérateurs  pour  consacrer 
de  gros  volumes  à  la  biographie  du  divin  maestro,  et  le  public  se  pâme 
à  ses  doubles  croches.  Quel  drôle  de  monde  que  le  monde  où  l'on 
s'amuse! 

Construite,  à  l'origine,  pour  remplacer  la  pile  de  Bunsen,  dans 
les  ateliers  de  galvanoplastie,  de  dorure  et  d'argenture,  la  machine  de 
la  Cie  l'Alliance  servit  longtemps  à  cet  usage.  Mais,  dès  que  l'éclairage  élec- 
trique prit  de  l'importance,  on  l'appliqua  à  la  production  de  la  lumière. 
En  1855,  lorsque,  pour  la  première  fois,  l'éclairage  électrique  fut  adopté 
pour  remplacer  les  lampes  à  l'huile  dans  les  phares,  la  machine  de  la 
Ci0  t Alliance  servit  à  engendrer  l'électricité  dans  les  deux  phares  de  la 
côte  du  Havre,  et  elle  y  tient  encore  cet  emploi. 

Un  ingénieur  français,  M.  de  Méritens,  construit  aujourd'hui  ces 
machines  perfectionnées.  On  voyait,  à  l'Exposition  d'électricité,  en  1881, 
une  belle  installation  de  machines  magnéto-électriques  faite  par  M.  de 
Méritens,  qui  a  modifié  dans  quelques  détails  l'appareil  de  Van  Malderen. 

Hàlons-nous  de  dire  que  les  machines  magnéto-électriques  ne  sont 
aujourd'hui  que  des  exceptions.  L'immense  majorité  des  machines  qui 
servent  actuellement  à  produire  l'électricité  pour  les  besoins  de  l'éclai- 
rage, sont  de.s  machines  dynamo-électriques.  Arrivons  donc,  sans  plus 
tarder,  à  l'étude  de  ces  appareils  physico-mécaniques. 

Qu'est-ce  qu'une  machine  dynamo-électrique? 

Les  machines  magnéto-électriques,  que  nous  venons  de  décrire,  ne 
sauraient  suffire  à  faire  naître  des  courants  électriques  d'une  intensité 
considérable,  et  servir,  par  conséquent,  à  alimenter  plusieurs  arcs  éclai- 
rants, parce  qu'un  aimant  permanent  ne  fait  pas  naître  dans  les  fils 
un  courant  d'induction  d'une  très  grande  puissance.  Il  faudrait,  pour 
obtenir  d'importants  effets,  multiplier  singulièrement  le  nombre  des  ai- 
mants. Or,  le  poids  considérable  de  ces  aimants  empêcherait  de  réaliser 
ce  système  dans  la  pratique.  De  plus,  les  aimants  permanents  perdent 
assez  vite  leur  vertu  magnétique,  quand  ils  font  un  usage  continuel.  La  ma- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  \i& 

chine  de  la  Ci0  l'Alliance,  la  machine  magnéto-électrique,  n'était  donc  pas 
l'idéal  du  genre. 

En  remplaçant  les  aimants  par  des  électro-aimants,  on  est  arrivé  à  ac- 
croître singulièrement  la  puissance  et  les  qualités  pratiques  des  machines 
qui  transforment  le  mouvement  en  électricité. 

En  1820,1e  grand  physicien  François  Arago  avait  découvert  qu'un  cou- 
rant électrique  circulant  dans  un  long  fil  enveloppé  de  soie,  autour  d'un 
cylindre  de  fer  très  pur,  transforme  ce  cylindre  de  fer  en  un  véritable  ai- 
mant, -en  un  aimant  artificiel.  Celte  aimantation  artificielle  dure  tant 
que  le  courant  électrique  circule  autour  du  métal;  il  cesse  dès  que  ce  cou- 
rant est  interrompu  :  cet  aimant  artificiel  est  un  aimant  temporaire. 

Le  phénomène  fondamental  de  l'aimantation  temporaire  du  fer  par  un 
courant  électrique,  a  reçu,  depuis  Arago,  un  nombre  incalculable  d'appli- 
cations à  la  mécanique  de  l'électricité.  Il  nous  suffira  de  dire,  comme  un 
exemple  dont  on  appréciera  la  haute  valeur,  que  toute  la  télégraphie  élec- 
trique repose  sur  ce  phénomène. 

C'est  par  l'application  de  ce  môme  principe  de  Yaimantation  tempo- 
rale du  fer  par  un  courant  électrique,  que  l'on  a  créé  les  nouvelles 
machines  produisant  de  grandes  quantités  d'électricité  d'induction,  dont 
l'industrie  s'est  emparée,  et  qui  sont  désignées  sous  le  nom  de  machines 
dynamo-électriques . 

On  a  reconnu  que,  si  au  lieu  d'aimants  permanents,  dans  la  machine 
magnéto-électrique  que  nous  venons  de  décrire,  on  se  sert  d'aimants  arti- 
ficiels, d'aimants  temporaires,  en  d'autres  termes  à' électro-aimants,  selon 
le  terme  consacré,  on  produit,  avec  la  machine  ainsi  modifiée,  des  cou- 
rants électriques  d'une  puissance  infiniment  supérieure.  Au  lieu  d'un 
aimant  permanent,  prenez  un  simple  cylindre  de  fer  très  pur,  et  faites  cir- 
culer autour  de  ce  cylindre  de  fer  un  courant  électrique  :  lorsque  vous  ferez 
tourner  la  bobine  de  fils  conducteurs  autour  de  cet  électro-aimant,  vous 
développerez  50  ou  60  fois  plus  d'électricité  que  si  vous  opériez  avec 
un  aimant  permanent. 

A  quel  physicien  est  due  l'idée  de  remplacer  les  aimants  par  des  électro- 
aimants, dans  les  machines  destinées  à  produire  des  courants  d'induction?/ 

M.  Wilde,  ingénieur  anglais,  construisit,  en  1865,  la  première  machine 
à  électro-aimants.  Pour  aimanter  ses  électro-aimants,  M.  Wilde  se  servait 
d'une  petite  machine  magnéto-électrique.  Le  courant  développé  par  cette 
petite  machine  était  envoyé  dans  une  seconde  machine,  de  dimensions  beau- 
coup plus  considérables.  Il  y  avait  donc  deux  machines  superposées  :  l'une, 
supérieure,  composée  d'aimants  permanents,  entre  lesquels  tournait  une  bo- 


496  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

bine  de  fils  conducteurs,  l'autre,  inférieure,  composée  de  deux  électro- 
aimants, au  milieu  desquels  tournait  une  seconde  bobine,  de  dimension 
beaucoup  plus  grande.  La  petite  machine  envoyait  son  courant  dans  la  ma- 
chine inférieure,  dans  laquelle  se  développait  le  courant  induit,  que  l'on 
utilisait  pour  produire  la  lumière. 

Bientôt,  un  principe  tout  nouveau,  qui  fut  découvert  en  Angleterre  par 
M.  Wheatstone,  et  en  Allemagne  par  M.  Werner  Siemens,  et  qui  fut 
soumis  à  la  Société  royale  de  Londres  le  môme  jour  (le  14  février  1867), 
apporta  une  grande  simplification  à  la  manoeuvre  pratique,  à  la  mise  en 
train  de  ce  genre  de  machines1. 

Ce  principe,  c'est  l'accroissement  successif  de  la  puissance  d'un  système 
électro-magnétique,  sous  l'influence  des  courants  d'induction  qu'il  en- 
gendre lui-même.  Il  suffit  que  le  fer  que  l'on  met  en  rotation  conserve  une 
trace  de  magnétisme,  provenant,  soit  d'une  aimantation  antérieure,  soit 
de  l'action  magnétique  du  globe,  pour  produire  l'action  amorçante  et 
le  développement  d'un  faible  courant,  dont  l'intensité  s'accroît  ensuite 
peu  à  peu,  par  la  rapidité  croissante  du  mouvement. 

La  première  machine  dynamo-électrique  construite  sur  le  principe  de 
Siemens  et  Wheatstone,  parut  à  l'Exposition  universelle  de  Paris,  en  1867. 
Construite  par  M.  Ladd,  physicien  anglais,  elle  se  composait  uniquement 
des  deux  bobines  de  la  machine  Wilde;  l'aimant  permanent  était  sup- 
primé. L'électro-aimant  était  formé  de  deux  larges  plaques  de  fer  entou- 
rées de  fils  de  cuivre  isolés  et  formant  deux  électro-aimants  droits,  dont 
les  pôles  en  regard  étaient  de  noms  contraires.  Aux  deux  extrémités  de 
ces  électro-aimants  étaient  deux  bobines  de  fils  conducteurs.  L'une,  la 
plus  petite,  envoyait  son  courant  dans  les  électro-aimants,  pour  entretenir 
son  magnétisme;  la  seconde,  la  plus  grosse,  était  utilisée  pour  alimenter 
le  circuit  extérieur.  La  petite  quantité  de  magnétisme  rémanent  existant 
dans  les  plaques  de  fer  des  électro-aimants,  suffisait  pour  amorcer  le 
courant,  et  ensuite,  par  l'accroissement  de  la  vitesse  de  rotation,  pour 
développer  une  action  magnétique  de  plus  en  plus  considérable. 

En  égard  à  ses  faibles  dimensions,  la  machine  de  Ladd  produisit  une 
grande  sensation,  et  fut  accueillie  comme  un  progrès  très  important  dans 
l'art  de  produire  instantanément  les  courants  électriques. 

Cette  première  machine  dynamo-électrique  devait  pourtant  être  encore 
perfectionnée. 

1.  M.  Werner  Siemens  lut  son  mémoire  à  l'Académie  des  Sciences  de  Berlin  le  17  janvier  1867, 
et  son  frère,  M.  William  Siemens,  présentait  ce  même  mémoire,  le  14  février  1867,  à  la  Société 
royale  de  Londres,  le  jour  même  où  M.  Wheatstone  présentait  le  sien  à  la  même  Société. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  197 

En  1870,  un  ancien  ouvrier  de  la  Cie  l'Alliance,  M.  Gramme,  donna 
une  forme  toute  nouvelle,  et  très  avantageuse,  h  la  bobine  renfermant  les 
fils  conducteurs  dans  lesquels  se  développent  les  courants  d'induction. 

Dans  la  macltine  magnéto-électrique  de  la  Gie  l'Alliance,  et  en  général,' 
dans  toutes  les  machines  d'induction  construites  avant  M.  Gramme,  on  em- 
ployait des  bobines  droites,  tout  à  fait  semblables  à  celles  qui  servent  au 
travail  des  dames,  ou  à  celles  que  l'on  voit  en  si  grand  nombre  dans  les 
filatures  de  coton.  M.  Gramme  donna  à  la  bobine  d'induction  une  forme 


FlG.   71.    MACHINE  GRAMME. 

A  A',  bobine  d'induction;  B  B\  CC,  aimants  artificiels;  a  e,  collecteur;  P,  poulie  actionnée  par  la  n:achine 
à  vapeur  et  faisant  tourner  la  bobine  d'induction. 

circulaire.  Il  prit  un  anneau  de  fer  pur  et  l'entoura  d'une  série  de  bobines 
de  fils  de  cuivre  isolés. 

Grâce  à  la  façon  particulière  dont  sont  disposés  les  fils  de  cuivre  autour 
de  l'anneau  de  fer,  les  commutateurs  qui  servaient  à  redresser  le  sens 
des  courants  d'induction  développés  dans  ce  système  et  qui  étaient  une 
grande  complication  dans  la  construction  des  anciennes  machines,  se  trou- 
vent supprimés.  Voici  comment  ce  résultat  est  obtenu. 

Trente  enroulements  de  fils  de  cuivre  isolés,  imitant  les  anciennes  bobi- 
nes droites,  sont  pratiqués  autour  de  l'anneau  de  fer,  séparés  chacun  par 
un  petit  intervalle.  Pendant  la  première  demi-révolution  de  l'anneau, 
quinze  de  ces  enroulements  particuliers  sont  parcourus  par  un  courant 


193  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DELA  SCIENCE 

positif;  les  quinze  autres,  pendant  la  demi-révolution  qui  termine  la  révo- 
lution complète,  sont  parcourus  par  un  courant  négatif.  Or,  l'une  des  extré- 
mités du  fil  de  chaque  bobine  est  soudée  à  l'extrémité  voisine  du  fil  de  la 
bobine  suivante;  et  ces  parties  soudées  aboutissent  à  des  pièces  de  cuivre 
isolées  formant  un  disque,  contre  lequel  s'appuient  deux  frotteurs,  composés 
de  faisceaux  de  fils  métalliques,  que  M.  Gramme  appelle  balais.  Ce  disque 
collecteur  permet  de  recueillir  chaque  petit  courant  positif,  ou  chaque  petit 
courant  négatif,  selon  la  place  qu'il  occupe  sur  le  pourtour  de  l'anneau, 
et  d'envoyer  ces  petits  courants  dans  un  conducteur  commun  ;  de  manière 
qu'on  a,  par  la  réunion  de  courants  opposés,  une  suite  de  courants  d'é- 
lectricilé  ordinaire,  de  sens  continu,  fournis  par  des  effets  d'induction. 

Nous  représentons  dans  la  figure  71  l'une  des  machines  Gramme.  M.  Gramme 
a  imaginé,  en  effet,  plusieurs  types  différents,  selon  qu'il  s'agit  de  produire 
de  l'électricité  pour  les  opérations  de  galvanoplastie,  pour  le  transport  de 
la  force  ou  pour  l'éclairage.  Celle  que  représente  la  figure  71,  et  dont  nous 
allons  expliquer  les  dispositions  générales,  s'applique  à  la  production  de  la 
lumière  et  porte  le  nom  de  type  d'atelier. 

Dans  cette  figure,  la  bobine  d'induction,  ou  anneau,  qui  renferme  les 
50  bobines  de  fils  de  cuivre  dans  lesquelles  doivent  se  produire  les  cou- 
rants induits,  est  représenté  par  les  lettres  AA'.  Les  électro-aimants  qui, 
par  leur  action  à  distance,  sur  les  fils  de  la  bobine  AA',  provoquent  dans 
ces  fils,  des  courants  d'induction,  sont  représentés  par  les  lettres  BB',  CC. 
Ces  courants  sont  reccueillis  par  les  balais  et  le  collecteur,  a,  e. 

Les  aimants  BB',  CC,  étant  des  aimants  artificiels,  des  aimants  tempo- 
raires, il  faut  faire  circuler  autour  d'eux  le  courant  électrique  qui  doit  les 
aimanter.  C'est  une  partie  de  l'électricité  développée  par  les  bobines  d'in- 
duction, qui  sert  à  cet  office. 

L'électro-aimant  étant  créé  par  la  circulation  du  courant  électrique 
autour  des  pièces  de  fer  BB',  CC,  lorsque  l'anneau,  ou  bobine  d'induction, 
AA',  est  mis  en  mouvement  de  rotation  rapide  par  la  force  d'une  machine 
à  vapeur  qui  vient  faire  tourner,  au  moyen  d'une  courroie,  la  poulie  P, 
des  courants  d'induction  d'une  grande  puissance  prennent  naissance  dans 
celte  bobine,  et  ils  constituent  une  source  continuelle  d'électricité,  un 
courant  électrique,  que  l'on  applique  à  développer  de  la  lumière  dans 
un  arc  voltaïque  pour  l'éclairage  des  grands  espaces,  ou  pour  produire 
l'incandescence  de  corps  conducteurs,  dans  l'éclairage  dit  par  incandescence. 

Telle  est  la  machine  Gramme,  qui  est  aujourd'hui  d'un  si  grand  usage 
pour  produire,  au  moyen  du  mouvement,  de  l'électricité,  applicable  à 
l'éclairage. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  199 

Nous  devons  dire  qu'en  1860,  M.  Paccinotli,  alors  étudiant  à  l'Univer- 
sité de  Pise,  avait  imaginé,  le  premier,  un  anneau  de  bobine  disposé  de 
manière  à  obtenir  un  courant  d'induction  de  sens  continu.  M.  Worms 
de  Romilly,  à  Paris,  avait,  plus  tard,  décrit  une  macbine  analogue;  mais 
M.  Gramme,  en  1870,  eut  le  mérite  de  construire  une  machine  dynamo- 
électrique, puissante,  solide  et  absolument  pratique,  en  réunissant  toutes 
les  dispositions  reconnues  alors  comme  les  plus  avantageuses,  et  modifiant 
très  heureusement  tous  les  organes  accessoires. 

La  puissance  considérable  des  courants  développés  par  ces  nouveaux 
appareils,  donna  un  grand  développement  à  l'éclairage  électrique.  C'est 
grâce  à  ce  nouveau  générateur  d'électricité  que  l'éclairage  électrique,  à 
partir  de  l'année  1872  environ,  prit  une  extension  importante,  et  qui 
devait  s'accroître  sans  cesse.  On  peut  dire  que  c'est  de  la  machine  Gramme 
que  date  l'ère  industrielle  de  l'éclairage  par  l'électricité. 

A.  l'Exposition  d'électricité  de  1881,  à  Paris,  on  vit  fonctionner  un  très 
grand  nombre  de  machines  Gramme.  Nous  représentons  plus  loin  (figure  74) 
la  section  de  cette  Exposition  où  l'inventeur  avait  réuni  ses  principaux  mo- 
dèles. 

Il  faut  nous  hâter  de  dire  que  la  machine  Gramme  n'est  pas  la  seule 
machine  dynamo-électrique  donnant  de  bons  résultats  pratiques.  M.  Werner 
Siemens,  en  Allemagne;  M.  Lontin,  en  France;  M.  Brush,  en  Angle- 
terre, etc.,  ont  construit  des  machines  dynamo-électriques  qui  arrivent,  par 
d'autres  dispositions,  à  produire  les  mêmes  effets  que  la  machine  Gramme. 

On  voyait,  à  l'Exposition  internationale  d'électricité  de  1881,  une  série 
très  variée  de  machines  dynamo-électriques,  dues  à  différents  construc- 
teurs. Nous  n'entreprendrons  pas  de  décrire  ces  divers  appareils.  Il  nous 
suffira  d'en  donner  les  caractères  généraux  et  de  dire  ce  qui  les  différencie. 

Dans  la  machine  Siemens,  construite  par  M.  Hafner-Àlteneck,  ingénieur 
de  la  maison  Siemens,  de  Berlin,  le  corps  inducteur,  c'est-à-dire  l'électro- 
aimant  qui  doit  produire  le  courant  d'induction  dans  les  fils  conducteurs,  se 
prolonge,  sous  la  forme  d'une  armature,  constituée  par  un  certain  nombre 
de  lames  de  fer,  qui  sont  courbées  en  arc  de  cercle,  et  séparées  les  unes 
des  autres  par  une  distance  de  quelques  millimètres,  afin  que  l'air  puisse 
circuler  entre  leurs  intervalles  et  empêcher  réchauffement  de  ce  système. 

La  bobine  dans  laquelle  se  développent  les  courants  d'induction,  sous 
l'influence  du  mouvement,  est  un  énorme  tambour  de  bois,  autour  duquel 
est  enroulée,  dans  le  sens  longitudinal,  une  grande  longueur  de  fils,  qui 
sont  isolés  les  uns  des  autres  par  un  corps  résineux. 


'200  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

La  manière  d'enrouler  les  fils  et  de  les  isoler  constitue  l'invention 
particulière  de  l'auteur,  et  justifie  le  nom  de  bobine  Siemens,  sous  lequel 
elle  est  connue. 


FlG.   72.  —  MACHINE  SIEMENS,   TYPE  HORIZONTAL. 


Comme  dans  la  machine  Gramme,  des  collecteurs  réunissent  les  cou- 
rants d'induction  développés  dans  la  bobine,  et  amènent  leur  totalité  dans 
deux  conducteurs. 


FlG.   75.  —  MACHINE  SIEMENS,  TÏPE  VERTICAL. 

E,  bobine  d'in  ludion  ;  A  A',  électro-aimants;  C,  collecteur;  P,  poulie,  actionnée  par  la  machine  à  vapeur. 

Les  situations  respectives  des  organes  de  ces  machines  varient  suivant 
leur  destination  spéciale. 

Dans  les  machines  dynamo-électriques  que  M.  Wcrner  Siemens  construit 
pour  l'éclairage,  les  fils  induits  sont  disposés  verticalement,  pour  les 


2(5 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  20o 

petites  machines,  et  horizontalement,  pour  les  machines  plus  puissantes. 

La  figure  72  représente  le  type  horizontal,  la  figure  73,  le  type  vertical 
des  machines  Siemens. 

Nous  donnons  dans  une  figure  particulière  (75)  le  dessin  au  trait  du 
dernier  de  ces  appareils,  vu  en  coupe,  afin  de  mieux  montrer  la  destination 
de  chacun  de  ses  organes.  La  figure  74  représente  donc  la  machine  verti- 
cale de  M.  Siemens  du  grand  modèle,  la  même  que  montre  en  perspective 
la  figure  75. 

BB'  est  la  bobine  d'induction;  AA'  sont  les  électro-aimants,  avec  leui 
armature  E,  qui  se  prolonge,  pour  envelopper  la  bobine.  Cette  bobine 


FlG.   75.  —  MACHINE  SIEMENS  TYPE  HORIZONTAL  (cOUPe). 

tourne  au  moyen  d'une  courroie  s'enroulant  sur  la  poulie  P,  mise  en 
mouvement  par  une  machine  à  vapeur. 

Le  fil  qui  s'enroule  autour  de  la  bobine  BB'  est  unique  ;  seulement  on 
le  divise  en  un  certain  nombre  de  sections,  et  l'on  réunit  les  bouts  coupés 
par  une  boucle.  Chaque  boucle  vient  se  souder  à  une  pièce  métallique  CC 
(fig.  75  et  75),  et  l'ensemble  de  ces  pièces  constitue,  comme  dans  la 
machine  Gramme,  le  collecteur.  Ce  collecteur  est  composé  d'un  certain 
nombre  de  plaques  de  cuivre  rayonnant  autour  d'un  axe  commun,  et  sé- 
parées l'une  de  l'autre  par  des  couches  isolantes  de  carton  d'amiante.  Le 
collecteur  ayant  recueilli  les  courants  développés  dans  la  bobine,  ces  cou- 
rants sont  amenés  au  conducteur  général,  lequel  donne  écoulement  au 
courant  électrique  produit  par  l'appareil. 

M.  Werner  Siemens  est  l'inventeur  d'une  lampe  à  arc  voltaïque,  que  l'on 


204  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

connaît  sous  le  nom  de  lampe  différentielle,  et  dans  laquelle  l'effet  que  pro- 
duisent les  régulateurs  ordinaires,  c'est-à-dire  le  rapprochement  ou  l'éloi- 
gnement  des  charbons,  est- obtenu  par  une  distribution  mathématiquement 
calculée  du  courant  aux  deux  charbons  positif  et  négatif. 

Sans  entrer  dans  l'examen  particulier  de  la  lampe  différentielle  de  Sie- 
mens, nous  dirons  que  cette  lampe,  alimentée  par  la  machine  dynamo-élec- 
trique que  nous  venons  de  décrire,  est  employée,  en  concurrence  contre 
les  bougies  Jablochkoff,  dans  beaucoup  de  villes  d'Allemagne,  d'Angleterre 
et  même  de  France.  UEden -Théâtre,  par  exemple,  ce  vaste  établisse- 
ment de  fêtes  théâtrales,  créé  à  Paris,  en  1882,  dans  la  rue  Boudreau, 
est  éclairé  sur  sa  façade,  et  dans  une  partie  de  la  salle,  par  les  lampes 
Siemens. 

Nous  représentons,  dans  la  figure  76,  la  façade  de  VÉden-Théâlre 
éclairée  par  l'électricité.  Cette  façade,  dont  le  style  est  assez  difficile 
à  définir,  mais  qui  semble  prétendre  au  style  indien,  prend  un  très 
grand  aspect  quand  elle  est  illuminée,  le  soir,  par  les  lampes  Siemens. 
Les  hautes  fenêtres,  aux  baies  largement  ouvertes,  les  longues  colonnes, 
les  riches  mosaïques,  les  têtes  d'éléphant,  les  pinacles  des  pagodes, 
éclairés  par  transparence  à  travers  des  vitraux  diversement  colorés,  pro- 
duisent des  feux  multicolores,  qui  réjouissent  les  yeux;  tandis  que  les 
neuf  portes  surbaissées  donnant  accès  dans  l'édifice,  envoient  une 
lumière  blanche  et  crue  vers  tout  le  rez-de-chaussée,  le  sol  de  la  rue  et 
les  maisons  voisines,  qui  contraste  avec  le  bariolage  des  parties  su- 
périeures. 

La  façade  est  construite  en  pierre  d'un  blanc  crémeux,  avec  des  co- 
lonnes en  grès  d'Ecosse,  des  épis  en  zinc  doré  et  des  pyramides  indiennes. 
Six  grandes  lanternes  en  fer  forgé,  garnies  de  verres  de  couleur,  sont  sus- 
pendues à  la  hauteur  de  la  corniche,  et  lancent  des  feux  colorés,  d'un  très 
heureux  effet. 

La  façade  est  la  partie  de  VÉden-Théâtre  où  l'on  a  fait  le  plus  grand 
usage  de  la  lumière  électrique.  Dans  les  autres  parties  on  a  été  beaucoup 
plus  parcimonieux  de  son  usage. 

Le  vestibule,  une  des  dépendances  les  mieux  les  plus  réussies  du  monu- 
ment, conduit,  par  deux  larges  escaliers,  au  premier  étage,  où  se  trouve 
la  salle  de  spectacle.  Cette  salle,  qui  peut  contenir  1200  personnes  assises, 
a  25  mètres  de  diamètre,  et  est  formée  d'une  série  d'arcades,  au  style 
pseudo-indien.  Ses  murs  sont  couverts  de  toutes  sortes  de  peintures,  plus 
ou  moins  heureuses,  de  cariatides  et  de  statues  peintes,  qui  donnent  lieu 
à  une  véritable  orgie  de  couleur.  Elle  est  entourée  d'un  promenoir  circu- 


FlG.   7G.  —  L-ÉDEN-TIIÉATItE  ,  4  PARIS,  ÉCLAIRÉ  PAR  LES  LAMPES  SIEMENS. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  207 

laire,  qui  permet  de  suivre  debout  la  représentation,  et  de  changer  de 
place,  si  l'on  veut  varier  les  points  de  vue  de  la  salle  et  de  la  scène. 
Le  promenoir  aboutit,  à  droite,  à  une  cour  couverte,  dite  cour  indienne; 


â  gauche,  à  un  grand  jardin  d'hiver,  composé  d'un  entourage  de  verres  de 
couleur,  cpii  est  d'un  merveilleux  effet. 

Dans  l'éclairage  de  la  salle,  le  gaz  se  marie,  mais  dans  une  proportion 
beaucoup  trop  forte,  à  l'électricité.  Quelques  becs  Siemens  sont  distribués 


208  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

dans  une  partie  de  son  enceinte,  tandis  que  le  lustre  central  est  entière- 
ment éclairé  par  le  gaz.  Ce  lustre  est  une  immense  lanterne  composée  de 
la  réunion  de  24  couronnes  de  gaz. 

Dans  quelques  autres  pièces,  les  becs  Siemens  contribuent  à  l'éclairage, 
mais,  nous  le  répétons,  dans  une  trop  faible  proportion.  Il  semble  que 
l'on  aurait  pu  tirer  un  meilleur  parti  de  la  lumière  électrique  par  incan- 
descence ou  de  l'arc  voltaîque,  pour  éclairer  ce  vaste  édifice. 

Disons,  pour  terminer  ce  qui  concerne  l'éclairage  par  la  machine  Sie- 
mens, qu'à  Londres  les  lampes  Siemens  éclairent  la  place  de  Mansion 
House  (fig.  77). 

Les  dispositions  que  nous  venons  de  décrire  ne  sont  pas  les  seules  qui 
aient  permis  de  construire  des  machines  dynamo-électriques  fondées  sur 
les  principes  développés  plus  haut.  On  a  singulièrement  fait  varier  les 
situations  respectives  des  organes  de  ces  machines,  sans  rien  changer, 
d'ailleurs,  à  ces  organes. 

Les  systèmes  de  MM.  Gramme  et  Siemens  ont  donné  lieu  à  trois  ou 
quatre  machines  dynamo-électriques,  dont  les  auteurs  se  sont  contentés 
de  réunir,  avec  de  légères  modifications,  les  organes  empruntés  à  ces  deux 
systèmes.  De  ce  nombre  sont  la  machine  dynamo-électrique  de  M.  Weston, 
celle  de  M.  Hiram  Maxim,  et  même  celle  de  M.  Edison,  qui  n'est  qu'une 
combinaison  des  machines  Gramme  et  Siemens,  mais  exécutée  sur  une 
échelle  colossale. 

La  machine  dynamo-électrique  de  M.  Edison  a  donné  ce  résultat  extraor- 
dinaire de  transformer  d'un  seul  coup  en  électricité  une  force  de  120  che- 
vaux-vapeur, fournie  par  plusieurs  générateurs  de  vapeur.  L'emploi  de  ces 
énormes  machines  peut  seul  permettre  de  diminuer  le  prix  de  revient  de 
l'électricité,  et  rendre  moins  dispendieux  l'éclairage  par  incandescence. 

Nous  représentons  dans  la  figure  78  la  grande  machine  d'Edison  pour  la 
production  de  la  lumière. 

On  voit,  sur  la  gauche  du  dessin,  le  moteur  à  vapeur,  M,  de  la  force 
de  120  chevaux,  qui  fait  tourner  directement  l'arbre,  muni  de  deux  vo- 
lants, V,Y'.  Cet  arbre  porte  un  énorme  tambour,  CC,  qui  répond  à  la  bo- 
bine Siemens,  ou  à  Vanneau  de  Gramme,  et  dans  lequel  se  développent  les 
courants  d'induction. 

Ce  tambour  a" induction  est  composé  de  simples  barres  de  cuivre  isolées 
les  unes  des  autres,  et  reliées  entre  elles  comme  le  sont  les  fils  de  l'anneau 
de  Gramme  ou  ceux  de  la  machine  Siemens. 

Les  électro-aimants  destinés  à  développer  les  courants  d'induction  dans  le 


27 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  211 

tambour  CC\  sont  disposés  horizontalement.  Ils  se  composent  de  8  cylindres 
de  fer  pur  (quatre  au-dessus  du  tambour  et  quatre  au-dessous)  dont  deux 
seulement,  AA',  BB',  sont  visibles  sur  la  figure  78. 

Un  collecteur  sert  à  réunir  les  courants  partiels  et  à  former  deux  cou- 
rants uniques  DD'.  Ce  collecteur  a  les  mêmes  dispositions  que  ceux  de 
MM.  Siemens  et  Gramme. 

Celte  machine  gigantesque  a  été  construite  en  vue  d'alimenter  120  lam- 
pes du  premier  type  Edison  et  2400  lampes  du  second  type.  Elle  est  réser- 
vée à  la  production  de  l'électricité  dans  une  station  centrale.  C'est  le  modèle 
de  l'un  des  douze  générateurs  qui  doivent  servir  à  l'éclairage  électrique 
d'un  quartier  de  New-York. 

Pour  les  installations  privées,  M.  Edison  livre  aux  particuliers  des 
machines  de  dimensions  ordinaires,  qui  servent  à  l'éclairage  des  ateliers  ou 
d'une  maison. 

Nous  représentons  dans  la  figure  79  le  modèle  qui  est  le  plus  souvent 
employé.  Il  est  destiné  à  alimenter  60  lampes  du  premier  type.  (Le  pre- 
mier type  de  lampes  Edison  correspond  à  deux  lampes  Carcel).  Cette  ma- 
chine nécessite  la  force  d'un  cheval-vapeur  pour  la  production  de  la  lu- 
mière de  8  lampes. 

La  petite  machine  dynamo-électrique  Edison  ne  diffère  en  rien,  par  ses 
principes  essentiels,  des  machines  dynamo-électriques  que  nous  avons  déjà 
décrites.  Elle  se  réduit,  en  effet,  à  une  bobine  Siemens,  B,  tournant,  au 
moyen  d'une  courroie  et  d'une  poulie  C,  actionnée  par  la  machine  à  vapeur, 
enlre  les  deux  pôles  de  deux  électro-aimants  verticaux,  EE'.  Ces  électro- 
aimants  présentent  une  longueur  excessive,  exagérée,  on  peut  le  dire,  et 
qui  n'a  d'autre  but,  sans  doute,  que  de  différencier  cet  appareil  de  ceux 
qui  existent  chez  d'autres  constructeurs. 

Des  collecteurs,  semblables  à  ceux  de  la  machine  Gramme,  recueillent 
les  courants  et  les  amènent  à  deux  conducteurs  généraux,  PN,  P'N'. 

La  vertu  magnétique  est  communiquée  à  la  bobine  Siemens,  par  unpelil 
courant  dérivé  du  courant  principal. 

Un  régulateur,  c'est-à-dire  un  appareil  au  moyen  duquel  on  active 
ou  modère  le  courant  qui  se  rend  aux  lampes  en  faisant  traverser  à  cet 
aimant  des  masses  métalliques  de  grosseur  différente,  selon  que  l'on 
veut  accroître  ou  diminuer  la  résistance,  est  toujours  adjoint  à  la  ma- 
cliinc  Edison. 

Nous  avons  déjà  représenté,  dans  les  figures  45,  46  (page  140),  le 
système  physique  de  ce  régulateur  de  la  machine  Edison,  qui  se  compose 
de  tiges  conductrices  de  différentes  grosseurs,  opposant  des  résistances  di- 


212  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

verses,  et  permettant  d'accroître  ou  d'atténuer  la  puissance  du  courant 
selon  la  lige  métallique  dans  laquelle  on  dirige  le  courant. 

Auprès  du  régulateur  on  a  soin  de  placer  une  petite  lampe  à  incan- 


p      k  P,  A' 


FlC,  79.    PETITE  MACHINE  DYNAMO-ÉLECTRIQUE  d'eDISON". 

B,  bobine  d'induction;  EE',  électro-aimants;  C,  poulie  actionnée  par  la  machine  à  vapeur;  PN,  P'N',  fils 
conducteurs  de  l'électricité  développée  par  le  mouvement  de  la  bobine. 

descence,  qui,  par  son  éclat,  donne  au  mécanicien  l'idée  du  degré  d'éclai- 
rage produit  par  la  machine  à  lumière. 

Nous  n'en  dirons  pas  davantage  sur  les  machines  dynamo-électriques  que 
l'on  trouve  décrites  en  si  grand  nombre  dans  les  ouvrages  traitant  de 
l'électricité.  En  effet,  chaque  constructeur  de  lampes  électriques  a  aujour- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  '213 

d'hui  sa  machine  particulière  pour  la  production  de  la  lumière,  et  bien 
qu'il  s'attache  à  lui  donner  un  aspect  nouveau,  une  physionomie  spéciale, 
c'est  toujours,  au  fond,  le  môme  appareil,  composé  des  mômes  organes 
que  l'on  a  autrement  groupés. 

11  importe  cependant  d'ajouter  que,  dans  certaines  de  ces  dernières  ma- 
chines, les  électro-aimants  sont  quelquefois  alimentés  par  une  machine 
spéciale  séparée,  à  courants  continus,  qui  prend  le  nom  d'excitatrice. 

Dans  un  modèle  construit  par  M.  Gramme,  la  machine  excitatrice  est 
placée  sur  le  même  arbre  que  la  machine  à  courants  alternatifs  et  tourne 
avec  la  môme  vitesse. 

Dans  la  machine  de  M.  Lonlin,  au  lieu  de  l'anneau  de  Gramme,  on  fait 
usage  d'une  sorte  de  pignon  de  fer  portant  des  dents  :  les  fils  conducteurs 
sont  enroulés  sur  ces  dents. 

Si  l'on  veut  se  faire  l'idée  d'un  générateur  quelconque  d'électricité  résul- 
tant du  mouvement,  il  suffit  de  se  reporter  au  dessin  que  nous  avons 
donné  page  195  (fig.  70)  de  la  machine  magnéto-électrique  de  la  Cie  V Al- 
liance; et  à  supposer  qu'au  lieu  des  aimants  qui  existent  dans  ces  machines, 
on  ail  des  électro-aimants,  rendus  tels  grâce  à  la  dérivation  d'une  partie 
d'un  courant  électrique  emprunté  à  la  source  principale,  et  l'on  aura 
l'idée  générale  de  l'une  quelconque  des  innombrables  machines  dynamo- 
électriques que  chaque  constructeur  fabrique  et  prône  de  son  mieux,  s'ef- 
forçant  d'élever  un  simple  tour  de  main  d'atelier  à  la  hauteur  d'un  principe. 

Les  machines  dynamo-électriques  transforment  en  électricité  80  à  90 
pour  100  du  travail  mécanique  développé  sur  l'arbre  moteur.  Elles  sont 
donc  supérieures  au  meilleur  appareil  hydraulique,  pompe,  roue,  bobine 
ou  autre,  qui  transformerait  en  travail  l'énergie  d'une  chute  d'eau. 


XIII 


Revue  des  principales  applications  de  la  lumière  électrique.  —  Éclairage  des  places 
publiques  et  des  rues.  —  Expériences  faites  à  Paris,  à  l'Avenue  de  l'Opéra  et  à  la 
place  du  Carrousel.  —  L'éclairage  des  places  publiques  et  des  rues  en  Angleterre, 
en  Suède,  en  Allemagne.  —  Divers  systèmes  de  réflecteurs  applicables  à  la  lumière 
électrique.  —  Les  réflecteurs  de  la  Compagnie  Lyonnaise.  —  Le  réflecteur  Million 
essayé  à  Paris,  en  1881.  —  Le  réflecteur  américain  Partz.  — Système  de  réflecteur 
employé  à  San-José  (Californie). 

C'est  la  création  de  la  bougie  Jablochkoff  qui  détermina  la  rapide 
adoption,  soit  à  titre  d'essai,  soit  comme  usage  définitif,  de  la  lumière 
électrique  pour  l'éclairage  public,  c'est-à-dire  pour  l'éclairage  des  places 
et  des  rues. 

Le  5  mai  1878  marque,  sous  ce  rapport,  une  date  intéressante.  Vers 
huit  heures  du  soir,  trente-deux  globes  de  verre  émaillé,  placés  le  long  de 
l'Avenue  de  l'Opéra,  s'allumèrent  à  la  fois,  projetant  autour  d'eux  leur 
clarté,  puissante,  mais  blanche  et  douce,  qui  rappelait  un  beau  clair  de 
lune.  Les  impressions  et  les  jugements  des  promeneurs  et  des  curieux 
étaient  unanimes.  On  ne  pouvait  s'empêcher  de  constater  qu'auprès  des 
nouveaux  luminaires  les  becs  de  gaz  produisaient  l'effet  d'une  lampe  rou- 
geâtre  et  fumeuse,  et  que  les  rues  voisines  de  l'Avenue  de  l'Opéra  ainsi 
éclairée,  semblaient  plongées  dans  l'ombre. 

Pareille  impression  s'était  produite  à  Paris,  soixante  années  auparavant, 
lorsque,  le  1er  janvier  1819,  les  premiers  réverbères  à  gaz  firent  soudai- 
nement leur  apparition  sur  la  place  du  Carrousel.  On  inaugurait,  pendant 
cette  soirée,  l'emploi  du  gaz  hydrogène  bicarboné  extrait  de  la  houille, 
pour  l'éclairage  des  rues  de  la  capitale.  La  nouveauté  de  ce  procédé, 
emprunté  aux  opérations  de  la  chimie,  charmait  les  amateurs  de  science; 
et  le  gros  du  public  aimait  à  proclamer  que  l'éclat  du  gaz  faisait  pâlir  la 
lumière  des  antiques  réverbères,  dansant  au  bout  de  leur  poulie  rouillée. 
Maintenant,  c'était  le  gaz  qui  produisait,  auprès  du  resplendissant  éclairage 
Jablochkoff,  l'effet  de  la  lampe  rougeàtre  et  fumeuse.  Le  vainqueur 
de  1819  était  le  vaincu  de  1878.  Tel  est,  d'ailleurs,  le  sort  commun  des 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  215 

inventions  humaines.  Elles  apparaissent  aux  contemporains  comme  le 
dernier  mot  de  l'art;  et  par  la  suite  des  temps,  il  se  trouve  qu'elles  n'ont 
fait  que  marquer  une  étape  sur  la  route  éternelle  du  progrès. 

Les  trente-deux  candélabres  électriques  étaient  disposés,  seize  de  chaque 
côté  de  l'Avenue  de  l'Opéra.  Chaque  lanterne  contenait  six  bougies,  qui 
brûlaient  l'une  après  l'autre,  grâce  à  un  commutateur  à  six  contacts,  logé 
dans  le  piédestal,  qu'un  gardien  venait  pousser  au  moment  conve- 
nable. Une  machine  dynamo-électrique  était  placée  dans  les  caves  de  deux 
maisons  situées  de  chaque  côté  de  la  rue.  Les  fils  se  divisaient  en  deux 
faisceaux,  allant  les  uns  en  amont,  les  autres  à  l'aval,  pour  fermer  le  circuit 
qui  embrassait  les  seize  candélabres.  Ces  conducteurs  enfouis  en  terre, 
sous  les  trottoirs,  étaient  protégés,  outre  leur  enveloppe  isolante  de  toile  et 
de  gutta-percha,  par  des  tuyaux  en  terre,  emboîtés  les  uns  dans  les  autres. 
A  chaque  candélabre  sept  fils  conducteurs  de  petit  diamètre  allaient  se 
distribuer  aux  six  bougies,  avec  retour  au  courant  principal  (fig.  80). 

Chaque  machine  dynamo-électrique  produisant  la  lumière  pour  les 
seize  candélabres,  absorbait  une  force  de  trois  chevaux-vapeur. 

L'éclairage  de  l'Avenue  de  l'Opéra  par  les  bougies  Jablochkoff  fut  main- 
tenu ^trois  ans  et  demi.  Pendant  la  première  année,  le  Conseil  municipal 
avait  autorisé  cette  expérience  en  payant  à  la  C'e  Jablochkoff  1  franc 
45  centimes  par  heure  d'éclairage  et  par  lampe.  Mais  la  deuxième  année, 
à  la  suite  de  comparaisons,  plus  ou  moins  exactes,  laites  entre  l'intensité 
de  la  lumière  électrique  et  celle  du  gaz,  la  ville  de  Paris  ne  voulut  payer 
que  50  centimes  ce  qu'elle  avait  payé  1  franc  45  centimes  l'année  pré- 
cédente. Aussi,  en  1882,  la  Cie  Jablochkoff  demanda- t-elle  une  aug- 
mentation de  prix,  avec  un  local  gratuit  pour  y  installer  ses  machines.  Le 
tout  lui  fut  refusé.  La  Compagnie  qui,  à  ces  conditions,  ne  réalisait  que 
des  perles,  ne  voulut  pas  continuer  l'éclairage  de  l'Avenue  de  l'Opéra,  et 
les  appareils  furent  enlevés. 

D'autres  candélabres  Jablochkoff  avaient  été  dressés,  en  1879,  sur  la 
place  du  Théâtre-Français,  à  la  place  de  la  Bastille,  au  Carrousel  et  aux 
Halles  centrales.  Mais  ce  système  ne  fut  pas  le  seul  employé.  La  place  du 
Garrousel,  par  exemple,  fut  éclairée,  et  elle  l'est  encore,  par  le  système 
Lontin,  exploité  par  la  C'e  Lyonnaise.  Afin  de  se  passer  des  globes 
de  verre  opalins,  employés  avec  les  lampes  Jablochkofï,  qui  absorbent  40 
pour  100  de  la  lumière,  on  fait  ici  usage  de  réflecteurs  placés  par-dessus 
l'arc  voltaïque,  à  l'aide  de  mâts  qui  portent  la  lumière  à  une  assez 
grande  élévation. 

Le  journal  la  Lumière  électrique,  du  16  novembre  1881,  a  donné  les 


216 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


détails  suivants,  concernant  l'installation  du  système  Lonlin  sur  la  place  du 
Carrousel. 

«  On  a  établi,  dit  la  Lumière  électrique,  au  bord  des  trottoirs,  tout  autour  de  la 
place,  douze  candélabres  en  métal  galvanisé,  comme  ceux  du  gaz,  mais  beaucoup 
plus  élevés  et  terminés  à  la  partie  supérieure  par  une  courbure,  dont  l'extrémité 
porte  une  poulie,  sur  laquelle  s'engage  la  corde  qui  soutient  l'appareil  éclairant. 

«  La  corde  de  soutien  et  les  câbles  conducteurs  viennent  s'enrouler  sur  un  treuil 
disposé  dans  le  cylindre  de  la  base;  et  au  moyen  d'une  manivelle  qu'on  y  adapte, 
il  est  facile  de  faire  descendre  ou  de  remonter  le  foyer,  qui  reste  ensuite  fixé  à 
S  mètres  au-dessus  du  sol. 

«  En  entrant  sur  la  place  du  Carrousel  par  la  rue  de  Rivoli,  on  trouve  trois  foyers 
de  chaque  côté  de  la  partie  rélrécie  de  cette  place  ;  six  autres  sont  placés  dans 
l'espace  élargi  et  presque  circulaire  du  côté  du  pavillon  Lesdiguières.  Mais 
comme  cette  seconde  portion  de  l'espace  à  éclairer  est  plus  considérable,  on  a 
construit  en  son  milieu  un  abri,  au  centre  duquel  s'élève  une  colonne  de  20  mètres 
de  hauteur,  portant  à  son  sommet  deux  foyers  intenses,  peu  éloignés  l'un  de 
l'autre. 

«  Cette  colonne  est  quadrangulaire  et  construite,  à  jour,  avec  des  lames  de  fer 
rivées,  dans  le  genre  de  celles  qui  sont  employées  dans  la  Cité,  à  Londres,  pour 
les  grands  foyers  Siemens. 

«  La  lumière  est  produite  par  des  régulateurs  à  charbons  horizontaux  de  M.  de 
Mensanne,  et  l'ensemble  de  la  lampe  comprend  un  réflecteur  sidéral,  au-dessus 
duquel  se  trouve  le  mécanisme.  Le  foyer  disposé  au-dessous  est  entouré  d'une 
série  de  lames  de  verre  horizontales  et  circulaires.  Enfin,  à  la  partie  inférieure 
on  voit  un  globe  à  peu  près  ovoïde  et  légèrement  dépoli. 

«  M.  de  Mensanne  a  complété  ses  régulateurs  en  imaginant  une  boîte  de  sûreté 
composée  d'un  électro-aimant  dérivaleur,  afin  d'assurer  le  fonctionnement  certain 
de  l'ensemble  de  l'éclairage,  même  dans  le  cas  où  un  accident  viendrait  à  se 
produire. 

«  Pour  placer  les  moteurs  à  vapeur  et  les  générateurs  électriques,  on  a  construit, 
en  dedans  de  la  grille  des  Tuileries,  non  loin  de  l'Arc  de  Triomphe,  entre  les 
bâtiments  provisoires  des  Postes  et  ceux  de  la  Préfecture  de  la  Seine,  un  pavillon 
en  simili-briques,  qui  contient  deux  machines  à  vapeur,  de  la  force  de  55  chevaux 
chacune,  et  des  machines  dynamo-électriques  Lontin-Bertin. 

«  La  place  du  Carrousel  ainsi  éclairée  produit  un  très  bon  effet.  Il  est  possible  de 
lire,  quel  que  soit  l'endroit  où  l'on  se  trouve,  et  le  sol  reçoit  partout  une  lumière 
suffisante;  mais  lès  façades  des  constructions  environnantes  sont  malheureusement 
un  peu  laissées  dans  l'ombre,  par  suite  de  la  disposition  des  réflecteurs  qui 
renvoient  toute  la  lumière  en  bas. 

«  Les  deux  foyers  intenses,  placés  à  20  mètres  de  hauteur  du  côté  de  la  Seine, 
sont  trop  éloignés  pour  pouvoir  projeter  leur  lumière  sur  les  pavillons,  et  tout 
autour  de  la  place,  l'éclairage  s'arrête  à  peu  près  au  niveau  du  premier  étage.  » 

A  l'étranger,  la  lumière  électricrue  sert  à  l'éclairage  public  dans  un 
grand  nombre  de  villes.  Citons,  en  Russie,  Saint-Pétersbourg;  en  Suède, 


28 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


219 


Stockholm;  en  Hollande,  Amsterdam.  Plusieurs  villes  d'Amérique  ont 
suivi  cet  exemple.  Bien  plus,  une  ville  tout  entière,  Akronn,  dans  l'Etat 
de  l'Ohio,  a  choisi  ce  moyen  d'éclairage,  à  l'exclusion  de  tout  autre. 

A  San  Francisco,  le  tiers  de  la  ville  est  éclairé  par  le  même  moyen. 

A  Londres,  trois  compagnies,  représentant  l'exploitation  des  systèmes 
Brush,  Lontin  et  Siemens,  se  partagent  la  ville,  et  se  chargent  de 
dissiper  l'opacité  des  brouillards  de  la  noire  Albion. 

«  L'éclairage  public,  dit  la  Lumière  électrique,  a  commencé  le  1er  avril  1881. 
Trois  districts  sont  affectés,  dans  la  Cité,  à  cet  essai  d'éclairage.  Le  premier,  de  la 
longueur  de  1508  mètres,  a  été  concédé  à  la  Anglo  American  Electric  Light 
Comp.  (système  Brush);  —  le  second,  de  1558  mètres,  d'abord  à  la  Electric  and 
Magnetic  Comp.  (système  Jablochkoff),  et  ensuite,  celle-ci  s'étant  retirée,  à  la 
Electric  Lighl  and  Power  Generalor  Comp.  (système  Lontin); —  enfin  le  troisième 
district,  1591  mètres,  à  MM.  Siemens  frères. 

«  Le  premier  et  le  troisième  district  entrèrent  en  service  régulier  dès  le  1er  avril 
1881.  Dans  le  second  district,  l'éclairage  aurait  dû  commencer  le  1er  juin  1881, 
et  les  lampes  furent,  en  effet,  allumées  dans  les  premières  heures  de  la  soirée  du- 
rant la  plus  grande  circulation,  mais  la  société  ne  voulut  pas  assumer  la  res- 
ponsabilité de  l'éclairage  conformément  à  son  contrat,  et  les  becs  de  gaz  restèrent 
en  même  temps  en  activité. 

«  Le  nombre  des  lampes  électriques  fut,  dans  le  premier  district,  de  33  contie 
156  becs  de  gaz,  dans  le  second,  de  32  contre  157  becs  de  gaz,  et  dans  le  troi- 
sième, de  34  lampes  contre  139  becs  de  gaz.  » 

L'éclairage  électrique  des  places  publiques  et  des  rues  s'est  introduit 
en  Allemagne  et  en  Russie.  Dans  ces  deux  pays,  on  se  sert  le  plus  souvent  des 
lampes  Siemens,  dont  quatre  ou  cinq  sont  toujours  alimentées  par  un  seul 
courant,  et  dont  le  pouvoir  éclairant  est  d'environ  vingt  flammes  à  gaz. 

A  Munich,  depuis  l'automne  1879,  la  grande  salle  d'entrée  de  la 
gare  centrale  des  Chemins  de  fer  est  éclairée  par  les  lampes  Siemens. 

A  Berlin,  on  a  éclairé  à  la  lumière  électrique  la  rue  de  Leipsig  et 
la  place  de  Potsdam,  avec  36  lampes  Siemens,  remplaçant  les  97  becs 
de  gaz  employés  jusque-là.  Les  lampes  sont  alimentées  par  trois  courants 
séparés;  les  fils,  ou  câbles,  sont  placés  sous  les  trottoirs  et  couverts  de 
briques,  pour  éviter  les  dégâts.  Quatre  moteurs  à  gaz,  chacun  de  la 
force  de  12  chevaux,  mettent  en  mouvement  les  machines  productrices 
de  la  lumière. 

Ainsi,  l'éclairage  électrique,  à  l'étranger  comme  en  France,  a  pris 
possession  des  places  et  des  rues,  dans  les  capitales.  Nul  doute  qu'il  ne 
se  propage  bientôt  à  beaucoup  d'autres  villes  de  moindre  importance,  et 
que  le  nouvel  éclairage  public  par  l'électricité  n'arrive,  sinon  à  supplanter 


220  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

l'éclairage  par  le  gaz,  du  moins  à  se  poser  envers  lui  en  rival  avec  le- 
quel il  faut  compter. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  dire  que  c'est  le  procédé  par  l'arc  vol- 
taïque qui  est  à  peu  près  exclusivement  en  usage  pour  l'éclairage  des 
places  publiques  et  des  rues.  Les  bougies  Jablochkoff,  les  lampes  Sie- 
mens, le  système  Brush,  le  système  Lontin,  etc.,  tous  fondés  sur  les 
mêmes  principes,  sont  en  possession  de  subvenir  à  l'éclairage  public  der- 
villes  en  France  et  à  l'étranger. 

Beaucoup  de  lampes  destinées  à  l'éclairage  des  places  et  des  rues  sont 
pourvues  de  réflecteurs,  et  la  forme  de  ces  réflecteurs,  la  hauteur  à 
laquelle  on  les  place,  sont  à  considérer.  A  Paris,  sur  la  place  du  Carrousel, 
que  la  Compagnie  Lyonnaise  éclaire  par  les  lampes  Lontin,  il  y  a,  comme 
nous  l'avons  déjà  dit,  des  réflecteurs  haut  perchés,  qui  n'ont  pas  donné 
tout  ce  que  l'on  en  attendait,  et  dont  le  résultat  est  médiocre.  On  voit  sur 
la  lig.  81  la  disposition  exacte  de  ces  réflecteurs  et  des  mais  qui  les  supportent. 

Pendant  l'Exposition  internationale  d'électricité,  en  1881,  le  soir  du 
14  juillet  et  pendant  les  deux  soirées  suivantes,  on  fit,  sur  le  boulevard 
des  Italiens,  l'essai  d'un  système  qui  nous  parut  remarquable,  mais  qui, 
malheureusement,  ne  fut  pas  continué  assez  longtemps  pour  qu'on  pût 
suffisamment  l'apprécier. 

Il  y  avait  dans  ce  système,  imaginé  par  un  constructeur  français,  M.  Mil- 
lion, une  particularité  intéressante.  Nous  voulons  parler  de  la  disposition 
des  charbons  formant  l'arc  voltaïque,  qui,  au  lieu  d'être  verticaux,  comme 
ils  le  sont  presque  toujours,  étaient  disposés  horizontalement,  ce  qui  don- 
nait lieu  à  un  mode  de  régulation  spécial. 

Dans  toutes  les  lampes  à  arc  voltaïque,  la  disposition  verticale  des 
charbons  a  des  inconvénients,  que  l'on  a  réussi  à  faire  disparaître,  sans 
pouvoir  s'en  affranchir  en  entier.  Le  point  lumineux  n'est  jamais  absolu- 
ment fixe,  parce  que  le  charbon  positif  s'use  deux  fois  plus  vite  que  le 
charbon  négatif.  Sans  doute,  les  régulateurs  sont  institués  pour  parer  à 
cette  inégalité  d'usure,  mais  ils  n'y  réussissent  pas  toujours  complète- 
ment. Le  mécanisme  employé  doit  faire  marcher  le  charbon  positif  deux 
lois  plus  vite  que  son  congénère;  mais  celte  proportion  n'est  pas  exacte- 
ment réalisée  par  l'instrument,  auquel  il  faut  loucher  quelquefois.  En 
plaçant  les  deux  charbons  horizontalement,  on  n'a  pas  cet  inconvénient. 

Dans  la  lampe  de  M.  Million,  les  deux  charbons  sont  disposés  de  cette 
manière,  c'est-à-dire  sont  horizontaux.  Les  quatre  lampes  qui  furent  essayées, 
en  1881,  sur  le  boulevard  des  Italiens,  étaient  actionnées  par  une  machine 


.  .  .       ■  i 


i 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


223 


magnéto-électrique  de  la  Cie  l'Alliance.  La  lumière  jaillissait  entre  les 
pointes  de  deux  longues  baguettes  de  charbon,  placées  horizontalement 
en  regard  l'une  de  l'autre.  Les  charbons  étaient  attachés  à  deux  fils. 


qui,  par  un  mécanisme  spécial  ayant  pour  base  un  électro-aimant,  les 
rapprochaient  au  fur  et  à  mesure  de  leur  usure  par  la  combustion. 

Ce  système  se  complétait  par  un  modérateur  du  mouvement  et  un 
mécanisme  pour  l'allumage  automatique  de  l'arc. 


LES  NOUVELLES  CO.NQIÈTES  DE  LA  SCILNCE 


Le  réflecteur  au-dessous  duquel  brûlaient  les  charbons,  avait  la  forme 
parabolique  que  l'on  voit  sur  la  figure  82,  que  nous  consacrons  à  repré- 
senter cet  intéressant  essai  d'éclairage  public. 

Dans  les  lampes  Million,  le  réflecteur  ne  constituait  pas  une  innovation. 
Au  contraire,  une  disposition  très  originale  pour  la  réflexion  de  la  lumière, 
se  voyait  dans  un  appareil  qui  figurait  à  l'Exposition  d'électricité  de  1881, 
et  que  nous  représentons  dans  la  figure  85. 

Nous  emprunterons  au  journal  la  Lumière  électrique  la  description  de  ce 
système  particulier. 

«  M.  Partz,  dit  la  Lumière  électrique,  dans  son  numéro  du  5  août  1882,  avait 
exposé  en  1881,  au  Palais  de  l'industrie,  dans  la  section  américaine,  le  plan  d'un 
nouveau  mode  d'éclairage  des  rues  et  des  places  publiques.  Ce  plan  avait  attiré 
l'attention  de  nombreux  visiteurs,  par  l'originalité  de  la  combinaison  qu'il  repré- 
sentait; mais  le  projet  de  l'inventeur  ne  constitue  pas,  à  proprement  parler,  un 
système  nouveau  :  il  serait  seulement  une  application  des  puissants  foyers 
hiuuneux  que  l'électricité  peut  produire  aujourd'liui,  faite  dans  des  conditions 
toutes  particulières  et  devant  donner,  d'après  nous,  des  résultats  très  discu- 
tables. Comme  ce  projet  n'a  jamais  été  soumis  à  une  expérience  quelconque, 
nous  ne  pouvons  parler  de  ses  avantages  ou  de  ses  inconvénients  que  d'une  façon 
tout  à  fait  théorique. 

«  Il  nous  a  paru  pourtant  intéressant  d'indiquer  les  dispositions  imagi- 
nées par  M.  Partz  pour  éclairer  un  quartier  de  ville  éclairé  par  de  grands  foyers 
électriques  placés  au-dessous  du  niveau  du  sol  et  dont  la  lumière  est  largement 
diffusée  par  des  réflecteurs  très  élevés. 

On  place  au-dessous  du  sol,  dans  une  petite  construction  disposée  à  cet  effet, 
un  régulateur  électrique,  dont  les  rayons,  lancés  par  un  projecteur,  traversent  un 
cylindre  creux  émaillé  à  l'intérieur  et  d'une  hauteur  de  5  mètres  environ.  Le 
faisceau  lumineux  qui  émerge  de  ce  cylindre,  s'élève  en  formant  un  cône  renversé 
très  allongé,  et  vient  frapper  la  surface  d'un  réflecteur,  placé  à  une  hauteur 
de  40  à  50  mètres,  d'où  les  rayons  sont  diffusés  sur  la  surface  qu'il  s'agit 
d'éclairer.  Suivant  l'étendue  et  la  disposition  des  lieux,  les  courbes  du  réflecteur 
seront  plus  ou  moins  prononcées  et  tracées  selon  les  lois  déterminées  par  les 
théories  de  l'optique,  en  tenant  compte,  bien  entendu,  des  modifications  que 
l'expérience  pourrait  indiquer. 

«  La  charpente  en  fer,  destinée  à  supporter  le  réflecteur  à  son  sommet,  devra  être 
aussi  peu  massive  que  possible,  pour  être  élégante  et  ne  pas  encombrer  la  voie 
publique,  mais  pourtant  capable  de  résister  aux  coups  de  vent  qui  auraient  une 
prise  sérieuse  sur  un  appareil  placé  à  une  aussi  grande  hauteur. 

«  Nous  laissons  à  l'inventeur  la  responsabilité  des  appréciations  suivantes  sur  cette 
nouvelle  manière  d'éclairer  les  villes. 

«  D'après  M.  Partz,  on  peut  employer,  avec  sa  combinaison,  de  très  grands  foyers 
électriques,  en  évitant  ainsi  la  perle  inévitable  qui  résulte  de  la  division  plus  ou 
moins  multipliée  du  courant. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  227 

«  La  lumière  est  également  diffusée,  et  malgré  la  puissance  énorme  du  foyer 
initial,  l'œil  ne  risque  pas  d'être  atteint  par  son  éclat  éblouissant,  puisque  l'appa- 
reil producteur  est  complètement  caché; 

«  La  perte  de  lumière  par  réflexion  est  moindre  que  cellequi  résulte  de  l'emploi 
des  globes  translucides; 

«  L'appareil  électrique  est  toujours  accessible  et  sa  manœuvre,  son  réglage  et  sa 
surveillance  deviennent  d'une  extrême  facilité  ; 

«  Les  épais  brouillards,  si  difficilement  pénétrés  par  les  lampes  électriques  sus- 
pendues à  des  hauteurs  plus  ou  moins  considérables,  seront  naturellement  illu- 
minés dans  les  parties  inférieures  par  l'énorme  faisceau  lumineux  jaillissant  du 
sol. 

«  Nous  aurions  de  nombreuses  réserves  à  faire  au  sujet  de  ces  affirmations  de 
l'inventeur,  et  M.  Partz  en  comprendra  lui-même  toute  l'importance  lorsque  son 
système,  purement  théorique  jus  .ju'ici,  aura  été  mis  en  expérience.  Nous  attendrons 
donc  ce  moment  pour  discuter  plus  sérieusement  ce  projet  qui  ne  manque  pas 
d'une  certaine  originalité  et  don  lia  réalisation  pourrait  produire,  dans  une  ville 
élégante  comme  Paris,  les  plus  brillants  effets  de  pittoresque.  » 

A  San-José,  petite  ville  de  la  Californie,  l'éclairage  au  gaz  a  été  complè- 
tement supprimé,  pour  faire  place  à  plusieurs  grands  foyers  très  élevés, 
portés  sur  des  espèces  de  tours,  et  munis  de  réflecteurs,  qui  se  montrent 
très  efficaces  dans  leur  fonction.  La  figure  84  représente  ce  système  de 
réflecteur. 

La  première  tour  électrique  qui  fut  élevée  était  une  pyramide  quadrangu- 
laire,  toute  en  fer.  Comme  il  s'agissait  de  construire  sans  trop  de  frais  un 
échafaudage  assez  élevé  pour  supporter  de  grands  foyers,  éclairant,  par  leur 
rayonnement,  un  très  grand  espace,  on  prit  tout  simplement  les  tubes  en  fer 
destinés  aux  conduites'  de  gaz. 

La  partie  de  la  ville  de  San-José  qui  fut  choisie  pour  la  première  expé- 
rience, était  un  vaste  carrefour,  situé  à  l'intersection  des  deux  rues  Santa- 
Clara  et  Market -Street.  On  aura  l'idée  des  dimensions  de  cet  échafaudage  si 
nous  disons  que  le  quadrilatère  de  la  base  a  25  mètres  environ  de  côté, 
tandis  que  la  pyramide  n'a  plus,  à  son  sommet  tronqué,  que  lm,25.  Les 
quatre  montants,  qui  prennent  pied  aux  angles  des  rues,  sont  formés  par 
des  tubes  qui  ont  10  centimètres  de  diamètre  jusqu'à  la  hauteur  de  50  mè- 
tres, tandis  que  les  15  mètres  qui  suivent  n'ont  que  7  centimètres  et  la 
dernière  portion  5  centimètres  seulement  de  diamètre.  La  hauteur  totale 
de  la  tour  est  de  60  mètres  et  toutes  les  branches  obliques  ou  circulaires 
se  trouvent  formées  de  tubes  plus  minces. 

Les  foyers  lumineux  placés  au  sommet  de  l'échafaudage  sont  au  nombre 
de  six.  Ils  sont  surmontés  d'un  grand  plateau  circulaire,  qui  protège  les  lam- 
pes et  remplit  en  même  temps  l'office  de  réflecteur  pour  diffuser  la  lumière. 


228  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Ces  foyers,  qui  ont  un  pouvoir  éclairant  considérable,  sont  alimentés  par 
une  machine  dynamo-électrique  de  Brush,  actionnée  par  une  machine  à  va- 
peur de  la  force  de  9  chevaux. 

Ce  système  de  réflecteur  produit  l'effet  d'un  brillant  clair  de  lune.  Placés 
à  une  grande  hauteur,  les  rayons  directs  des  foyers  ne  peuvent  jamais 
causer  sur  les  yeux  d'impression  pénible.  La  clarté  se  répand  dans  toutes 
les  directions,  à  partir  du  pied  de  la  tour.  Jusqu'à  800  mètres  elle  est 
plus  intense  que  celle  qui  serait  produite  par  des  becs  de  gaz  ordinaires  pla- 
cés à  une  dislance  de  25  mètres  les  uns  des  autres.  Le  long  des  deux  rues  à 
l'intersection  desquelles  se  trouvent  les  foyers  électriques,  on  peut  voir  suf- 
fisamment jusqu'à  une  distance  de  3  kilomètres,  ce  qui  a  dépassé  toutes  les 
espérances  de  l'auteur  du  projet. 

L'administration  et  les  habitants  de  San-José  ont  été  si  satisfaits  des 
résultats  obtenus  par  cette  première  tour  électrique,  qu'ils  en  ont  fait  con- 
struire cinq  nouvelles.  La  ville  est  maintenant  éclairée  d'une  manière  irré- 
prochable. 

Nous  disions  plus  haut  qu'aux  Etats-Unis,  une  ville,  Akron,  dans  l'État 
de  l'Ohio,  est  éclairée  en  entier  par  l'électricité.  L'essai  de  l'éclairage  fut 
fait  au  mois  d'avril  1881. 

La  ville  est  aujourd'hui  éclairée  par  deux  groupes-foyers,  installés,  l'un  sur 
une  tour  en  fer,  à  une  hauteur  de  62  mètres  au-dessus  du  sol,  l'autre  sur  un 
mât  au-dessus  de  l'Observatoire  du  collège  Butchel,  à  12  mètres  plus  haut 
que  les  foyers  de  la  tour.  Chaque  groupe  comprend  quatre  lampes,  dont  le 
pouvoir  éclairant,  pour  chacune  d'elles,  est  de  4000  bougies,  soit,  en  tout, 
un  pouvoir  lumineux  de  52  000  bougies. 

Ce  qu'il  y  a  de  nouveau  dans  ce  système,  c'est  la  tour.  Elle  est  con- 
struite en  tôle,  et  formée  de  55  sections,  de  lm,25  chacune.  Son  dia- 
mètre est,  au  bas,  de  90  centimètres,  et  au  sommet,  de  20  cenlimètres. 
Elle  est  maintenue  par  six  tirants  en  fer  forgé,  reliés  à  la  couronne 
supérieure.  Au-dessus  des  lampes  se  trouve  un  réflecteur  en  cuivre, 
de  lm,50.  A  9  mètres  au-dessus  du  sol  règne  une  galerie  en  fer  forgé,  sur 
laquelle  on  descend  chaque  matin  les  lampes,  pour  les  entretenir  ou  les 
réparer. 

Le  circuit  électrique  a  un  développement  de  2750  mètres  environ.  La  dé- 
pense totale  d'établissement,  y  compris  chaudières,  machines,  etc.,  s'est 
élevée  à  56  585  francs,  et  les  dépenses  d'exploitation  sont  évaluées  à 
7900  francs  par  an  pour  les  huit  foyers.  La  tour  en  fer  a  coûté,  à  elle  seule, 
8000  francs. 

On  comptait  obtenir  un  effet  lumineux  équivalant  dans  son  ensemble  à 


FlG.  84.           RÉFLECTEUR  ÉLECTRIQUE  DE  SAN-JOSÉ  (CALIFORNIE). 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  251 

celui  d'un  beau  clair  de  lune,  dans  un  rayon  de  800  mètres  autour  de  chaque 
poste;  mais  ce  résultat  n'a  pas  été  atteint,  et  il  a  fallu  créer  quatre  nou- 
veaux centres  d'éclairage,  pour  assurer  l'éclairage  de  la  ville  entière. 
Grâce  à  ce  supplément  de  phares  voltaïques,  la  ville  d'Akron  a  pu  suppri- 
mer entièrement  le  gaz  pour  son  éclairage,  et  a  donné  la  première  l'exemple 
d'une  ville  uniquement  éclairée  par  l'électricité. 


XIV 


La  lumière  électrique  appliquée  à  l'éclairage  des  chantiers  de  nuit.  —  bon  emploi 
pour  l'éclairage  des  ateliers  et  des  manufactures.  —  L'éclairage  électrique  des 
ateliers  de  filature  et  de  tissage.  —  L'éclairage  électrique  dans  les  imprimeries. 
—  La  lumière  électrique  dans  les  Musées. — L'éclairage  des  gares  de  chemins  de  fer. 

Les  premières  applications  de  l'éclairage  électrique  ont  eu  pour  objet  les 
travaux  urgents  exécutés  de  nuit.  La  reconstruction  du  pont  Notre-Dame,  à 
Paris,  en  1855,  inaugura  cette  manière  d'accélérer  les  constructions.  Depuis, 
aucun  travail  de  nuit  ne  s'est  opéré  sans  ce  secours,  qui  a  tourné  en  habi- 
tude chez  les  entrepreneurs.  Les  réparations  du  Louvre,  les  travaux  des 
docks  du  Nord,  à  Paris,  suivirent  ceux  du  pont  Notre-Dame.  La  machine 
magnéto-électrique  de  la  Cie  l'Alliance,  actionnée  par  la  machine  à  va- 
peur de  l'usine,  était  l'agent  producteur  de  l'électricité.  Un  long  poteau 
de  bois  supportait  le  fanal  électrique,  muni  d'un  réflecteur,  que  l'on  dis- 
posait selon  l'état  du  chantier. 

Une  application  très  intéressante  de  la  lumière  électrique  à  l'accé- 
lération des  travaux  agricoles,  fut  réalisée  en  1878,  à  Mornant  et  à 
Petit-Bourg,  par  M.  Albaret,  constructeur  de  machines  agricoles  à  Lian- 
court  (Oise).  Il  s'agissait  d'activer,  en  les  exécutant  de  nuit,  les  opéra- 
tions de  la  moisson.  M.  Albaret  établit  un  système  d'éclairage  en  plein 
champ,  qui  se  composait  d'une  locomobile  à  vapeur,  faisant  marcher 
une  machine  magnéto-électrique,  pour  fournir  l'arc  voltaïque  éclairant. 
Le  fanal  était  placé  sur  une  potence  à  tringles  de  fer,  disposée  comme 
le  montre  la  figure  85.  On  pouvait  élever  ou  abaisser  la  potence  au  moyen 
d'un  treuil. 

Une  autre  application  remarquable  de  l'éclairage  électrique  pour  les 
travaux  de  nuit,  fut  faite  pour  l'agrandissement  de  l'avant-port  du  Havre. 
On  ne  pouvait  travailler  avantageusement  à  l'enfonçage  des  pieux  et  à  la 
maçonnerie  qu'à  la  marée  basse,  et  il  importait  d'utiliser  les  marées 
basses,  de  nuit  comme  de  jour.  Deux  machines  Gramme  furent  installées 
pour  servir  cet  éclairage. 


30 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  235 

M.  II.  Fontaine,  dans  son  ouvrage  L'Eclairage  à  V électricité,  donne  en 
ces  termes  les  résultats  de  cette  installation. 

«  En  visitant  en  détail  les  travaux  en  cours  d'éxecution  par  une  nuit  sombre, 
dépourvue  d'étoiles,  nous  avons  constaté  que  des  hommes,  placés  à  des  dis- 
tances variant  de  20  à  120  mètres  des  lampes,  pouvaient  se  livrer  à  tous  les 
travaux  ordinaires,  sans  le  moindre  inconvénient.  Les  mineurs  perforaient  l'ancien 
mur  à  115  mètres  du  foyer  le  plus  rapproché  d'eux,  et  produisaient  la  môme 
somme  de  travail  que  pendant  le  jour.  Une  locomotive,  remorquant  10  wagons, 
circulait  sur  une  voie  de  1500  mètres,  amenant  des  matériaux  à  pied  d'oeuvre  et 
transportant  les  déblais  aux  emplacements  désignés.  Une  équipe  battait  des  pieux 
à  l'aide  d'une  sonnette  à  vapeur.  Des  maçons,  des  charpentiers,  des  terrassiers,  etc., 
exécutaient,  çà  et  là,  des  travaux  de  toute  nature.  Plus  de  150  ouvriers,  sur  un 
espace  d'environ  50  000  mètres  carrés,  travaillaient  sans  autre  éclairage  que  celui 
produit  par  les  deux  machines  Gramme.  Les  foyers,  placés  dans  des  lanternes,  sur 
un  lerre-plein,  à  5  mètres  de  hauteur,  se  trouvaient  en  réalité  à  15  mètres  d'élé- 
vation de  la  plupart  des  parties  en  construction  ou  en  démolition.  A  115  mètres, 
nous  lisions  distinctement  un  journal  mieux  que  nous  ne  l'eussions  fait,  éclairé 
par  un  bec  de  gaz  placé  à  5  mètres.  Chaque  lampe  répandait  une  lumière  de  plus 
de  500  becs  Carcel1.  » 

Quand  la  machine  Gramme,  en  1875,  vint  donner  le  moyen  d'éclairer 
avec  plus  d'économie  qu'avec  la  machine  de  la  Cie  l'Alliance  (machine 
magnéto-électrique)  au  lieu  d'avoir  recours  cà  la  lampe  électrique  dans  les 
cas  exceptionnels  des  travaux  de  nuit,  on  éclaira  purement  et  simplement 
les  ateliers  par  ce  système,  en  remplacement  du  gaz  ou  de  l'huile. 

M.  H.  Fontaine,  dans  l'ouvrage  que  nous  venons  de  citer,  donne  le  relevé 
des  premières  usines  qui  aient  eu  recours  à  la  machine  Gramme  pour 
leur  éclairage.  Il  cite,  à  ce  propos,  les  établissements  de  :  M.  Ducom- 
mun,  à  Mulhouse;  —  les  ateliers  pour  la  construction  des  phares  de 
MM.  Saulter  et  Lemonnier,  à  Paris  ;  —  les  filatures  de  Mme  veuve 
Dieu-Obry,  à  Daours  (Somme)  ;  —  de  M.  Ricard  fils,  à  Manresa  (Espagne); 
—  de  MM.  Buxeda  frères,  h  Sabadell  (Espagne)  ;  —  de  MM.  David  Trouillet  et 
Àdhémar,  àÉpinal;  — de  MM.  Harroch  et  Miller,  àPreston;  — de  M.  Bour- 
card(Doubs);  —  les  ateliers  de  tissage  de  M.  Manchon,  à  Rouen;  —  de 
M.  Isaac  Holden,  à  Reims;  —  les  usines  de  MM.  Coron  et  Vignat,  à  Saint- 
Étienne;  —  de  M.  Maës,  à  Clichy;  — de  M.  Descat-Leleu,  à  Lille;  —  de 
MM.  Pullur  et  Sous,  h  Pesth;  —  de  MM.  Carel,  à  Gand;  —  les  chantiers  de 
M.Jeanne-Deslandes,  au  Havre;  —  les  usines  de  MM.  Mignon,  Rouart  et  Deli- 
nières,  à  Montluçon  ;  —  la  gare  des  marchandises  à  la  Chapelle-Paris,  etc\ 

1.  L'éclairage  à  l' électricité,  2e  édition,  in-8°,  Paris,  1879,  pages  215-214 

2.  Ibid.,  pages  192-225. 


236  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Ne  voulant  pas  étendre  davantage  cette  liste,  car  de  pareilles  citations 
n'auraient  ni  intérêt,  ni  utilité,  nous  ferons  remarquer  seulement  qu'il 
est  des  usines  dans  lesquelles  la  lumière  électrique  s'impose  presque  forcé- 
ment. Tel  est  le  cas  des  filatures  et  des  autres  ateliers  dans  lesquels  on 
est  obligé  d'assortir  les  couleurs  des  fils  ou  des  tissus.  La  plupart  des  lu- 
minaires employés,  particulièrement  le  gaz,  allèrent  les  couleurs  naturelles 
des  fils  et  des  tissus.  Au  contraire,  la  lumière  électrique  leur  laisse  toute 
leur  valeur  relative,  et  permet  d'apprécier  avec  exactitude  les  teintes  et 
les  nuances.  De  là  l'utilité  de  l'éclairage  par  l'électricité  dans  la  plupart 
des  filatures  et  des  ateliers  de  tissage. 

Nous  représentons,  dans  la  figure  86,  un  atelier  de  tissage  éclairé  par 
les  lampes  Jablochkoff. 

Quelques  industries  retirent  des  avantages  particuliers  de  la  lumière 
électrique.  Nous  citerons  en ,  exemple  l'imprimerie.  La  lumière  joue 
dans  le  travail  du  typographe  un  rôle  important.  Depuis  longtemps  la 
lumière  du  gaz  est  reconnue  très  incommode  pour  les  travaux  de  compo- 
sition :  la  chaleur  résultant  de  la  combustion  du  gaz  gêne  beaucoup 
l'ouvrier,  qui  a  le  bec  de  gaz  presque  sur  sa  tête.  La  viciation  de  l'air  est 
un  autre  inconvénient  de  ce  mode  d'éclairage,  qui  oblige  à  ventiler  les 
locaux,  pour  éviter  autant  l'excès  de  la  chaleur  que  la  formation  des 
produits  nuisibles  à  la  respiration  qui  proviennent  de  la  combustion  du  gaz. 

Différents  essais  ont  été  tentés  en  vue  de  remplacer  le  gaz  par  les  lampes 
à  arc  voltaïque;  mais  les  résultats  obtenus  n'ont  pas  été  satisfaisants,  à 
cause  des  ombres  que  projette  cette  lumière.  La  lumière  électrique  par  in- 
candescence paraît,  au  contraire,  remplir  toutes  les  conditions  désirables 
pour  ce  genre  d'éclairage. 

Plusieurs  imprimeries  importantes  l'ont  déjà  adoptée.  Telle  est  l'im- 
primerie municipale  de  la  ville  de  Paris,  dans  laquelle  chaque  compositeur 
a,  au-dessus  de  son  rang,  une  lampe  Edison,  munie  d'un  abat-jour,  qui 
projette  la  lumière  sur  les  casses  et  les  éclaire  d'une  façon  uniforme. 
Les  marbres  sont  éclairés  de  la  même  façon. 

L'imprimerie  des  billets  de  la  Banque  de  France  est  également  éclairée 
par  des  lampes  Edison.  Les  machines  pour  le  tirage  en  blanc  ont  chacune 
deux  lampes  :  une,  montée  sur  un  chandelier  portatif,  sert  au  margeur; 
l'autre,  montée  sur  le  dessous  de  la  table  qui  reçoit  la  feuille  à  marger, 
éclaire  le  receveur.  Cette  disposition  donne  les  meilleurs  résultats  quand 
les  feuilles  doivent  être  vérifiées  tout  de  suite,  comme  pour  un  tirage 
de  luxe  ou  pour  un  numérotage. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


237 


L'imprimerie  Lahure  a  également  adopté  le  système  Edison,  pour  ses 
nouveaux  bâtiments.  Les  machines  pour  le  tirage  des  journaux  sont  éclai- 
rées chacune  par  deux  lampes,  montées  sur  une  tige  à  genouillère,  dont  la 


forme  varie  avec  chaque  machine.  Des  lampes  placées  le  long  du  mur  four- 
nissent l'éclairage  général.  Les  salles  de  pliage  sont  également  éclairées 
par  ces  lampes;  les  appareils  descendent  du  plafond  et  répartissent  la  lu- 
mière sur  les  tables  de  pliage. 


•258  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

La  librairie  Hachetle  a  fait  installer  le  même  éclairage  dans  ses  ateliers 
de  reliure,  ainsi  que  dans  ses  magasins  de  feuilles  imprimées  de  la  rue  Sta- 
nislas. Des  lampes  de  toutes  formes  éclairent  les  ateliers  où  s'exécutent  la 
dorure  sur  tranche,  la  dorure  au  balancier,  etc. 

Dans  les  magasins  délivres  et  de  feuilles  imprimées,  où  les  papiers  s'em- 
pilent jusqu'au  plafond,  on  a  placé  les  lampes  directement  contre  le  pla- 
fond même.  La  saillie  totale  ne  dépasse  pas  15  centimètres.  Cette  dis- 
position, en  même  temps  qu'elle  permet  d'éclairer  toutes  les  étiquettes 
des  rames  de  papier,  donne  aux  hommes  qui  portent  les  charges  la  faci- 
lité de  circuler  sans  craindre  d'accrocher  les  appareils  d'éclairage. 

La  faculté  de  conserver  exactement  les  valeurs  des  teintes,  et  même  de 
faire  ressortir  leurs  plus  délicates  nuances,  était  précieuse  dans  un  cas  par- 
ticulier. Nous  voulons  parler  de  l'éclairage  des  tableaux  et  statues.  La  lu- 
mière du  gaz  n'altère  pas  sensiblement,  il  est  vrai,  les  couleurs  et  leurs 
combinaisons,  mais  l'éclairage  électrique  l'emporte  encore,  à  ce  point  de 
vue,  sur  le  gaz.  On  fit,  dès  l'apparition  de  la  bougie  Jablochkoff,  en  1879, 
des  essais  pour  l'éclairage  du  Salon  de  peinture,  au  Palais  de  l'industrie, 
pendant  les  soirées.  Les  résultats  de  cet  essai  furent  alors  très  contestés,  et 
finalement,  on  n'a  pas  renouvelé  l'épreuve.  A  tort,  selon  nous,  car  le  demi- 
échec  que  l'on  éprouva,  dans  l'essai  d'éclairage  du  Salon  de  peinture  de  1879, 
tenait  aux  mauvaises  conditions  dans  lesquelles  on  produisait  l'électricité 
à  une  époque  où  les  machines  dynamo-électriques  étaient  encore  à  leur  dé- 
but. Nous  sommes  convaincu  que  cette  intéressante  tentative  artistique,  re- 
prise aujourd'hui,  serait  couronnée  d'un  meilleur  succès. 

Quoiqu'il  en  soit,  on  a  pu  apprécier,  à  l'Exposition  d'électricité  de  1881, 
toute  l'utilité  de  la  lumière  électrique  pour  l'éclairage  des  musées  pendant 
la  nuit.  Une  salle  garnie  de  tableaux  était  éclairée  par  les  lampes-soleil,  et 
le  résultat,  en  ce  qui  concerne  la  beauté,  l'utilité  de  cet  éclairage,  éclatait 
à  tous  les  yeux. 

On  a  dit  que  la  lampe-soleil  qui  fournissait  cet  éclairage  a  des  qualités 
toutes  spéciales  pour  ce  cas  particulier  avec  ses  reflets  doux  et  dorés.  Sans 
vouloir  prendre  parti  dans  cette  question,  nous  mettrons  sous  les  yeux  du 
lecteur  (fig.  87)  la  salle  du  Palais  de  l'industrie,  qui  contenait  un  certain 
nombre  de  tableaux  éclairés  par  ce  procédé. 

L'éclairage  des  gares  de  chemins  de  fer  relire  aussi  des  avantages  parti- 
culiers de  l'emploi  de  l'électricité.  Dans  les  salles  d'attente  et  dans  celles 
des  bagages,  il  fallait,  autrefois,  malgré  les  becs  de  gaz,  donner  aux 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  241 

hommes  d'équipe  des  lanternes  mobiles,  pour  se  diriger  dans  ces 
vastes  espaces,  comme  aussi  pour  faciliter  l'enregistrement,  le  charge- 
ment, la  reconnaissance  et  la  délivrance  des  bagages.  Aujourd'hui  on  a 
supprimé  la  moitié  des  hommes  employés  à  ce  service,  et  il  s'exécute  beau- 
coup mieux.  Dans  des  salles  bien  éclairées,  un  ouvrier  circule  à  son  aise  ; 
il  cherche  et  découvre  facilement  un  outil  ou  un  petit  objet.  Les  voya- 
geurs eux-mêmes  se  trouvent  bien  de  ce  bel  éclairage,  qui  leur  permet  de 
se  reconnaître  et  de  s'orienter  mieux  que  dans  les  salles  obscures  des  an- 
ciennes gares. 

A  la  gare  des  marchandises  du  chemin  de  fer  du  Nord,  on  éclaire  les 
différentes  parties  de  la  salle  avec  des  rayons  presque  verticaux,  ce  qui  fait 
disparaître  les  ombres  données  par  les  colis;  ces  ombres  étant  elles-mêmes 
éclairées  par  des  rayons  qui  se  diffusent  de  toutes  parts. 

Autour  de  chaque  fanal  électrique  on  a  placé  un  réflecteur,  à  peu  près 
parabolique,  en  verre  dépoli;  si  bien  que  le  foyer  lumineux  n'est  aperçu 
d'aucun  point.  La  lumière  est  renvoyée  au  plafond,  qui  est  peint  en  blanc, 
et  qui,  formant  comme  un  énorme  abat-jour,  retombe  dans  toutes  les  par- 
ties de  la  salle,  et  dissipe  les  ombres  qui  pourraient  être  données  par  les 
colis  ou  autres  objets  volumineux. 

Le  même  système  de  réflecteur  qui  existe  à  la  gare  de  marchandises  du 
chemin  de  fer  du  Nord,  à  Paris,  a  été  employé  à  Vienne,  en  Autriche, 
pour  éclairer  une  piste  de  Skating-ring  (patinage)  qui  n'avait  pas  moins 
de  133  mètres  de  longueur.  Deux  machines  dynamo-électriques  Gramme, 
deux  régulateurs  Serrin,  au-dessus  desquels  étaient  posés  deux  vastes 
abat-jour,  de  forme  ellipsoïdale,  suffisent  pour  éclairer  parfaitement 
cet  énorme  espace,  sans  laisser  subsister  aucune  ombre. 

L'éclairage  par  l'arc  voltaïque  a  d'abord  eu  le  privilège  de  desservir 
les  gares  de  chemin  de  fer,  mais  depuis  1882  le  système  par  incandescence 
commence  à  s'y  introduire.  Aujourd'hui  les  lampes  Edison  éclairent 
la  gare  Saint-Lazare,  à  Paris.  La  première  installation  a  eu  lieu  le  9  septem- 
bre 1882. 

Cette  installation  comporte  deux  parties  distinctes:  premièrement,  les 
rotondes  de  la  ligne  de  Saint-Germain  et  des  lignes  de  Normandie,  qui 
sont  éclairées  par  50  lampes  ;  secondement,  les  quais  de  la  grande 
vitesse,  situés  à  l'intérieur  de  la  gare,  près  de  la  rue  d'Amsterdam, 
et  qui  sont  éclairés  par  55  lampes. 

Dans  la  rotonde,  les  lampes  sont  placées  sur  des  lustres  à  trois  bran- 
ches. Il  y  a  également  deux  appliques  à  une  seule  lampe  fixées  au  mur 
i.  51 


242  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

et  9  lustres  à  une  seule  lampe.  Chaque  lampe  éclaire  une  superficie  de 
17  mètres  carrés  (fig.  88). 

Sur  les  quais  de  la  grande  vitesse,  les  lampes  sont  fixées  sur  des  lustres 
très  simples,  d'une  seule  lampe  chacun.  La  superficie  éclairée  par  chaque 
lampe  est  ici  de  57  mètres. 

Deux  machines  dynamo-électriques,  placées  près  de  la  rue  de  Rome,  et 
actionnées  par  un  moteur  à  vapeur,  fournissent  le  courant  électrique  aux 
deux  parties  de  l'installation.  Le  hangar  où  elles  sont  placées  se  trouve 
à  275  mètres  environ  de  la  rotonde  de  la  ligne  de  Saint-Germain  et  à 
350  mètres  des  quais  de  grande  vitesse.  Malgré  ces  distances  considé- 
rables, la  perle  de  force  éleclromotrice  est  insensible. 

La  gare  de  Strasbourg  (Alsace)  est  également  éclairée,  depuis  l'année  1882, 
par  des  lampes  à  incandescence  du  système  Edison. 


XV 


La  lumière  électrique  dans  les  phares.  —  Substitution  de  la  lumière  électrique  aux 
lampes  à  huile  et  à  essence  minérale,  dans  les  deux  phares  de  la  côte  du  Havre, 
en  1863.  —  L'éclairage  électrique  au  phare  du  cap  Gris-Nez,  en  1868.  —  Emploi 
général  de  l'électricité  pour  l'éclairage  des  phares  français,  arrêté  en  principe  en 
1882.  —  Le  phare  de  Plaider,  à  Marseille.  —  Description  de  son  appareil  d'éclai- 
rage et  du  système  à  feux  éclipsés.  —  Les  phares  électriques  anglais.  —  Autres 
tours  à  signaux  éclairées  par  l'électricité  dans  les  diverses  parties  du  monde. 

Dès  l'apparition  de  la  lumière  électrique  on  s'occupa  de  l'appliquer  à 
l'illumination  des  phares.  En  effet,  le  rôle  d'un  phare  n'est  pas,  à  pro- 
prement parler,  d'éclairer,  mais  de  porter  très  loin  la  lumière,  afin  qu'elle 
soit  aperçue  à  de  grandes  dislances  par  les  navigateurs  qui  passent  au 
large.  Or,  la  lumière  électrique  a  la  propriété,  plus  que  toute  autre  source 
lumineuse,  de  percer  les  brouillards.  Aussi,  dès  l'année  1860,  fit-on  en 
Angleterre,  à  South-Foreland,  des  essais  pour  cette  application  spéciale 
de  l'électricité1.  Mais  les  expériences  ne  furent  pas  dirigées  avec  intel- 
ligence. Au  contraire,  l'administration  des  phares  français  s'attacha  à 
cette  question  avec  une  rare  compétence,  scientifique  et  pratique.  Il  fallait 
disposer  de  bons  régulateurs  de  la  lumière,  pour  ne  pas  s'exposer  à  des 
extinctions  de  feu,  qui  auraient  été  funestes,  et  choisir  la  source 
d'électricité  la  plus  avantageuse  dans  la  pratique.  Léonce  Raynaud, 
directeur  du  service  des  phares  français  (mort  en  1880),  rechercha  les 
meilleures  dispositions  à  adopter  pour  substituer  l'éclairage  électrique  à 
l'éclairage  par  l'huile  et  par  les  essences  minérales;  et  le  résultat  de  ses 
expériences  fut  l'établissement,  en  1865,  de  l'éclairage  électrique  dans  les 
deux  phares  du  cap  de  la  Hève,  sur  la  côte  du  Havre. 

La  machine  qui  fut  adoptée  par  Léonce  Raynaud  pour  l'éclairage  des  deux 
phares  de  la  côte  du  Havre,  était  la  machine  magnéto-électrique  de  la 
Cie  V Alliance.  Deux  de  ces  machines  étaient  mises  en  mouvement  par  une 
locomobile  à  vapeur,  de  la  force  de  8  à  10  chevaux.  Le  régulateur  em- 
ployé pour  l'arc  vollaïque  était  celui  de  M.  Senin. 

i  1.  Voir  notre  Année  scientifique  (6e  année),  pages  54-56.  I 


2iG 


LES    NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


Des  expériences  répétées  prouvèrent  que  la  lumière  produite  par  ces 
machines  était  cinq  fois  supérieure  en  intensité  à  celle  que  donnaient  les 
lampes  h  huile,  et  que  le  prix  de  revient  était  sept  fois  moindre.  Si  l'on 
pouvait  disposer,  comme  cela  arrive  quelquefois,  d'une  machine  à  va- 
peur qui  fût  utilisée  pendant  d'autres  heures  pour  des  travaux  méca- 
niques, la  dépense  deviendrait  presque  nulle. 

La  machine  magnéto-électrique,  c'est-à-dire  une  réunion  d'aimants  per- 
manents en  mouvement,  servant  à  produire  le  courant  d'induction,  est 
encore  employée  dans  les  deux  phares  du  cap  de  la  Hève.  C'est,  en  effet, 
la  machine  de  M.  de  Méritens  qui  fonctionne  aujourd'hui  dans  ces  deux 
phares.  Or,  cette  machine  n'est,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  en  décrivant 
les  machines  qui  servent  à  produire  la  lumière,  que  la  machine  de  la 
Cie  l'Alliance,  perfectionnée  dans  quelques  parties  par  M.  de  Méritens, 
qui  a  acquis  le  privilège  de  cet  appareil. 

Dans  son  ouvrage  sur  YEclairage  électrique,  M.  du  Moncel  donne  les 
renseignements  suivants  sur  la  manière  dont  la  lumière,  fournie  par  la 
machine  magnéto-électrique,  fonctionne  dans  les  phares. 

«  Comme  les  régulateurs  de  lumière  électrique,  dit  M.  du  Moncel,  sont  quel- 
quefois sujets  à  des  extinctions,  et  qu'une  extinction  prolongée  pourrait  causer  de 
graves  sinistres,  les  régulateurs  de  lumière  électrique  (qui  sont  le  plus  souvent  du 
système  Serrin  ou  du  système  Siemens)  sont  disposés  en  double  pour  chaque  appa- 
reil lenticulaire.  Ils  y  entrent  en  glissant  sur  de  petits  rails,  ménagés  à  la  surface 
d'une  table  en  fonte.  Un  arrêt  les  fixe  au  foyer  de  l'appareil.  Ils  s'y  allument 
d'eux-mêmes  instantanément,  et  c'est  là  un  des  grands  avantages  que  pré- 
sente la  lumière  électrique,  surtout  avec  les  régulateurs.  La  communication 
électrique  s'établit,  d'une  part,  au  moyen  de  la  table  de  fonte,  de  l'autre  par  l'in- 
termédiaire d'un  ressort  métallique,  qui  vient  presser  sur  le  dessus  de  la  lampe  en 
un  point  convenablement  disposé.  La  substitution  d'une  lampe  à  une  autre  n'exige 
pas  plus  de  deux  secondes:  celle  que  l'on  retire  s'en  allant  par  un  des  chemins  de 
1er,  tandis  que  celle  qui  doit  la  remplacer  arrive  par  le  second.  On  peut  encore 
faire  passer  plus  instantanément  la  lumière  d'un  appareil  dans  l'autre  au  moyen 
d'un  commutateur  qui  leur  transmet  successivement  le  courant;  mais  il  y  a  plus 
de  difficultés  pour  bien  centrer  les  deux  foyers. 

«  Les  charbons  employés  pour  les  phares  ont  7  millimètres  de  côté  et  27  centi- 
mètres de  longueur,  et  leur  consommation  peut  être  évaluée  à  5  centimètres  par 
pôle  et  par  heure,  du  moins  avec  les  machines  à  courants  alternatifs.  Malgré  cette 
usure  égale,  il  y  a  pourtant  une  petite  différence,  et  le  charbon  du  haut  s'use  un 
peu  plus  vite  que  le  charbon  du  bas,  dans  le  rapport  de  108  à  100.  On  a  bien 
réglé  en  conséquence  les  régulateurs;  mais  comme  il  faut  que  la  variation  du  point 
lumineux  soit  au-dessous  de  8  millimètres,  sans  quoi  aucun  rayon  ne  serait 
renvoyé  à  la  limite  de  l'horizon,  il  importe  que  cette  lumière  soit  toujours 
l'objet  d'une  surveillance  attentive.  Pour  permettre  aux  gardiens  de  suivre  sans 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


217 


faligue  la  marche  des  charbons,  on  projette  sur  le  mur,  au  moyen  d'une  petite 
lentille  à  court  foyer,  l'image  des  charbons;  un  trait  horizontale  est  tracé  sur  le 
mur,  et  les  charbons  doivent  se  trouver  à  égale  distance  de  ce  trait.  Comme  une 
déviation  de  1  millimètre  est  représentée  par  une  déviation  de  22  millimètres  sur 
le  mur,  on  aperçoit  aisément  les  défauts  de  réglage. 

«  Cette  installation  commença  à  fonctionner  au  cap  de  la  Ilève  le  26  décembre 
1865,  et  c'est  après  quinze  mois  d'expériences  qu'on  a  décidé  d'appliquer  le  même 
système  d'éclairage  au  second  phare.  Depuis  cette  époi]ue,  l'éclairage  électrique  y 
a  été  définitivement  établi. 

«  Quant  aux  machines  qui,  comme  les  régulateurs,  sont  installées  en  double,  elles 
sont  généralement  placées  au  bas  de  la  tour  du  phare,  avec  les  machines  à  vapeur 
destinées  à  les  faire  marcher,  et  ce  sont  des  câbles  bien  isolés  et  d'un  assez  fort 
diamètre  qui  conduisent  le  courant  électrique  aux  régulateurs  »l. 

L'expérience  ayant  prononcé  en  faveur  de  ce  nouveau  système  d'éclairage, 
un  autre  phare,  celui  du  cap  Gris-Nez,  en  reçut  l'application  en  1868. 

Un  nouveau  phare,  celui  de  Planicr,  près  de  Marseille,  est  également 
éclairé  par  l'électricité.  Ce  phare  (fig.  89)  est  le  plus  haut  de  France,  car 
son  élévation  au-dessus  de  l'eau  est  de  67  mètres.  Il  dépasse  de  10  mè- 
tres le  phare  de  Dunkerque  et  de  4  mètres  la  tour  de  Cordouan,  le  célèbre 
fanal  de  la  Gironde. 

Les  travaux  commencés  en  1876,  interrompus  pendant  un  an  et  repris 
en  1879,  furent  achevés  en  1880. 

La  base  du  phare  de  Planier  a  18  mètres  de  diamètre.  Elle  est  soudée 
dans  le  calcaire,  à  2  mètres  de  profondeur,  et  se  trouve  à  4m,50  au-dessus 
du  niveau  de  la  mer.  Elle  est  protégée,  du  côté  de  l'eau,  par  des  brise-lames, 
formant  une  grande  enceinte  à  ciel  découvert. 

L'escalier  compte  254  marches;  16  mâchicoulis  ont  été  percés  dans  la 
muraille,  dont  l'épaisseur  va  en  diminuant  de  2m,40  à  lm,50. 

La  lanterne  est  une  vaste  chambre  de  4m,50  de  hauteur;  le  feu  est  à 
éclipses. 

Le  nouveau  phare  de  la. côte  de  Marseille  a  apporté  la  solution  du  grand 
problème  depuis  longtemps  posé  à  l'administration  des  phares  français. 
Jusqu'en  1 881 ,  on  n'avait  appliqué  l'électricité  qu'à  l'éclairage  des  phares  à 
feux  fixes.  On  n'avait  pas  réussi  à  l'appliquer  aux  phares  à  éclipses,  qui 
sont  pourtant  les  plus  nombreux  et  les  plus  utiles,  puisque  par  la  durée  ou 
la  disposition  et  la  couleur  de  leurs  feux,  ils  servent  à  la  reconnaissance 
des  côtes.  C'est  au  phare  de  Planier  que  l'on  a  vu  pour  la  première  fois 
ce  problème  résolu.  Les  visiteurs  de  l'Exposition  d'électricité  de  1881  se 

].  L'Éclairage  électrique,  2°  édition,  in-16,  Paris,  1880,  pages  297-298. 


8  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

rappellent  le  magnifique  modèle  de  phare  qui  était  placé  à  l'entrée  de  l'Ex- 
position, au  milieu  de  la  grande  nef,  et  qui  projetait  dans  cette  magni- 


PlG_  89.  —  LE  PHARE  DE  MANIER,   PRÈS  DE  MARSEILLE. 


fique  enceinte  des  feux  colorés  à  intervalles  réguliers.  C'était  la  repro 
duction  du  phare  électrique  de  la  côte  de  Marseille. 

Nous  donnons  ici  (fig.  90)  la  coupe  verticale  des  étages  supérieurs  et  d 
la  lanterne  du  phare  de  Planier,  qui  fournit  un  feu  à  éclipses  de  5  en  5  se 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  249 

contles,  faisant  succéder  un  éclat  rouge  à  trois  éclats  blancs.  La  portée  de 
sa  visibilité  en  mer  n'est  pas  moindre,  dit-on,  de  40  kilomètres. 

Le  plancher  en  fer  qui  supporte  l'appareil  éclairant,  est  soutenu  par  une 
colonne  verticale  en  fonte.  Cette  colonne  est  creuse,  et  laisse  passer  une 
corde  qui,  au  moyen  d'une  poulie,  supporte  le  poids  moteur  d'un  méca- 
nisme d'horlogerie.  Ces  rouages  d'horlogerie  font  tourner  le  tambour  sur 


lrIG.  90.  —  LA  LANTERNE  ET  LES  ÉTAGES  SUPÉIUEl'US  DD  MARE  DE  TLANIEH. 


lequel  sont  fixées  les  lentilles,  dont  le  passage  au-dessus  du  foyer  produit, 
chaque  5  secondes,  les  éclipses  de  l'éclairage. 

.Nous  représentons  sur  une  plus  grande  échelle  (fig.  91)  l'assemblage 
des  lentilles  fixées  sur  le  tambour.  Au  milieu  des  lentilles,  on  aperçoit  les 
deux  charbons  entre  lesquels  s'élance  l'arc  voltaïque. 

Le  mécanisme  qui  produit  les  éclats  se  compose  d'un  feu  fixe  produit  par 
i.  32 


250 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


le  courant  électrique  et  d'un  tambour  mobile  enveloppant  ce  feu,  et  com- 
posé de  lentilles  verticales,  c'est-à-dire  de  lentilles  à  échelons  de  Fresnel,  qui 
servent  à  renvoyer  horizontalement  tous  les  rayons  de  lumière.  Cette  réu- 
nion de  lentilles  à  échelons  comporte  six  groupes  de  4  lentilles,  dont  un 
groupe  est  rouge  et  les  trois  autres  groupes  sont  blancs.  Il  tourne  sur 
des  galets,  au  moyen  de  rouages  d'horlogerie.  La  régularité  du  mouve- 


FlG.  91.           COUPE  DE  L'APPAREIL  OPTIQUE  DU  PII  A  HE  DE  MANIER. 


ment  d'horlogerie  est  assurée  par  un  volant  à  ailettes,  que  l'on  voit  au-des- 


sous de  l'assemblage  des  lentilles. 


L'éclairage  des  phares  à  éclipses,  qui  n'est  encore  appliqué  qu'au  phare 
de  la  côte  de  Marseille,  sera,  dans  un  avenir  peu  éloigné,  étendu  à  beau- 
coup d'autres  tours  à  signaux  de  notre  littoral.  Le  directeur  actuel  du  ser- 
vice central  des  phares,  M.  Allard,  pense,  en  effet,  que  les  difficultés  pra- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  251 

tiques  qui  ont  arrêté  jusqu'ici  la  généralisation  de  l'éclairage  des  phares 
par  l'électricité,  sont  aujourd'hui  complètement  résolues. 

D'après  M.  Allard,  quarante-deux  phares  de  notre  littoral  pourraient 
recevoir  ce  nouveau  mode  d'éclairage  des  lentilles  à  éclipses.  Selon  M.  Al- 
lard, si  l'on  suhstituait  l'éclairage  électrique  à  l'éclairage  à  l'huile  dans 
les  quarante-deux  phares  qu'il  indique,  le  résultat  que  l'on  ohtiendrait 
satisferait,  sur  les  côtes  de  la  Manche  et  de  l'Océan,  à  peu  près  pen- 
dant les  cinq  sixièmes  de  l'année,  aux  conditions  que  le  système  des 
phares  à  l'huile  ne  remplit  que  pendant  la  moitié  de  l'année. 

Dans  la  Méditerranée,  l'amélioration  serait  plus  grande  encore.  Il  n'y 
aurait  plus  d'exception  que  pendant  vingt-quatre  nuits,  soit  un  quinzième 
de  l'année,  c'est-à-dire  sept  fois  et  demie  de  moins  qu'aujourd'hui. 

L'organisation  d'un  système  complet  d'éclairage  électrique  sur  nos  côtes, 
implique  l'installation  de  46  phares  électriques.  Mais,  comme  nous  l'avons 
dit,  quatre:  le  phare  du  cap  Gris-Nez,  le  phare  double  de  la  Hève  et  celui 
de  Planicr,  sont  déjà  éclairés  à  l'électricité.  Il  ne  s'agit  donc  que  de  généra- 
liser le  même  système  d'éclairage. 

La  dépense  moyenne  à  faire  pour  transformer  un  phare  à  l'huile  en  un 
phare  électrique  est  évaluée  à  125  000  francs,  ce  qui,  pour  les  42  phares 
appelés  à  recevoir  cet  éclairage,  en  sus  de  ceux  qui  l'ont  déjà,  donnerait  un 
total  de  5  250  000  francs. 

L'Angleterre  a  profité  des  travaux  exécutés  en  France  pour  installer 
l'éclairage  électrique  dans  ses  phares.  Six  phares  électriques,  copiés  sur  les 
nôtres,  existent  sur  les  côtes  de  la  Grande-Bretagne,  à  savoir:  àDurgeness, 
à  Souter-Point,  à  South-Foreland  (deux  feux  fixes) etau  cap  Lizard  (deux  feux 
fixes). 

Les  machines  qui  servent,  en  Angleterre,  à  alimenter  les  fanaux  élec- 
triques, sont  des  machines  dynamo-électriques  Gramme  et  Siemens,  et  non 
les  anciennes  machines  à  aimants  permanents  en  usage  dans  nos  phares. 

Quelques  phares  éclairés  par  l'arc  vollaïque  existent  dans  le  reste  du 
monde.  On  en  trouve  un  à  l'entrée  du  canal  de  Suez,  à  Port-Saïd,  —  un  à 
Odessa,  en  Russie,  — deux  aux  États-Unis,  à  White-Rock  et  au  Border  Flatts. 
On  en  trouve  même  un  en  Suède,  sur  la  côle  de  l'Océan. 


t 

XVI 

La  lumière  électrique  à  bord  des  navires.  —  Premiers  essais  faits  de  1855  à 
-1871.  — Leyacht  du  prince  Jérôme  Napoléon.  —  Expériences  de  la  Compagnie  trans- 
atlantique française  sur  le  Saint-Laurent,  le  Coligny,  etc.  —  Mêmes  essais  faits  par 
la  marine  autrichienne  et  la  marine  russe.  —  La  découverte  de  la  machine  Gramme 
décide  l'adoption  générale  de  la  lumière  électrique  à  bord  des  bâtiments  transatlan- 
tiques français.  —  La  marine  militaire,  en  France  et  à  l'étranger,  adopte  l'éclairage 
électrique.  —  Services  rendus  par  les  fanaux  électriques  des  bâtiments  cuirassés 
pendant  la  guerre  de  Tunisie,  en  1882.  —  Les  fanaux  électriques  et  les  bateaux 
torpilleurs.  —  Emploi  de  l'illumination  électrique  pour  les  reconnaissances  mili- 
taires par  les  armées  en  campagne.  —  La  lumière  électrique  au  siège  de  Paris 
en  1871. 

Les  dangers  en  mer  ne  résident  pas  seulement  dans  les  assauts  de  la 
tempête.  Un  péril  tout  aussi  grand  résulte  de  la  rencontre  et  du  choc 
qui  peut  s'opérer  entre  deux  navires,  par  suite  de  l'obscurité  de  la  nuit. 
A  l'entrée  et  à  la  sortie  des  ports,  les  chances  de  collision  sont  nom- 
breuses, et  quand  on  vogue  sur  une  route  maritime  très  fréquentée, 
comme  la  Manche  ou  le  Pas  de  Calais,  on  reconnaît  que  la  mer  n'est 
pas  aussi  grande  qu'on  se  l'imagine.  Les  collisions  entre  navires  ne 
seraient  pas  rares  sur  les  grandes  voies  de  l'élément  liquide,  si  la 
surveillance  ne  s'exerçait  pas  à  bord  avec  une  extrême  vigilance.  La 
vitesse  que  l'on  donne  aujourd'hui  aux  paquebots  et  steamers,  augmente 
encore  les  chances  de  rencontres.  Un  petit  navire  ou  une  embarcation 
qui  ne  sont  pas  aperçus  par  un  de  ces  géants  maritimes,  peuvent 
être  broyés  par  le  colosse  flottant.  Les  journaux  nous  apportent,  chaque 
année,  le  récit  de  plusieurs  sinistres  occasionnés  par  cette  cause.  La 
plupart  de  ces  terribles  abordages  arrivent  par  les  temps  brumeux,  en 
raison  de  l'absence  d'éclairage  de  l'un  des  navires,  ou  de  son  éclairage 
insuffisant.  Souvent,  en  effet,  au  mépris  des  règlements  maritimes,  les 
matelots  éteignent  les  feux  du  bord,  pour  économiser  l'huile.  S'il  y  eut 
jamais  économie  mal  entendue,  c'est  assurément  celle-là. 

Dès  la  vulgarisation  de  la  lumière  électrique,  on  reconnut  que  l'éclai- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  255 

rage  puissant  fourni  par  l'arc  voltaïque  est  le  meilleur  moyen  d'éviter 
ces  fatales  rencontres. 

Sur  les  bâtiments  à  voiles,  l'installation  de  l'éclairage  électrique  pré- 
sente dos  difficultés,  d'abord  à  cause  des  frais  considérables  qu'il 
entraîne,  ensuite  par  l'entretien  qu'il  exige.  Il  faudrait  établir  une  petite 
machine  à  vapeur,  de  5  chevaux  environ,  pour  faire  agir  la  machine 
dynamo-électrique  destinée  à  produire  la  lumière.  Il  faudrait,  en  outre, 
emporter  du  charbon  et  emmener  un  mécanicien  capable  de  conduire 
ces  engins.  Il  y  a  là  des  impossibilités  pratiques. 

Mais  sur  les  navires  à  vapeur  ces  difficultés  disparaissent.  Le  bâtiment 
est  porteur  d'une  machine  puissante,  dont  on  peut  distraire  la  force  de 
deux  ou  trois  chevaux-vapeur,  sans  exercer  une  influence  sensible  sur 
sa  marche.  Les  mécaniciens  du  bâtiment  à  vapeur  font  vite  l'apprentis- 
sage de  la  conduite  de  la  machine  dynamo-électrique  et  de  la  lampe 
électrique.  Enfin,  le  prix  de  ces  engins  est  insignifiant,  comparé  à  la 
valeur  du  navire. 

Quant  aux  avantages,  ils  sont  évidents.  La  lumière  électrique  est  visible 
à  grande  distance,  malgré  la  brume  la  plus  épaisse  :  le  navire  qui  en  est 
porteur  peut  donc  être  aperçu  de  très  loin  par  les  hommes  postés  en  vigies 
sur  les  autres  bâtiments.  Celle  lumière  est  même  assez  intense  pour  éclairer 
la  mer  dans  un  rayon  fort  étendu;  de  sorte  que  les  hommes-vigies  du  bâti- 
ment à  vapeur  peuvent  découvrir  un  navire  non  éclairé,  dont  on  approche- 
rait d'une  manière  inquiétante. 

11  est  facile  de  comprendre  que  les  collisions  avec  les  bâtiments  à  vapeur 
soient  les  plus  périlleuses,  à  cause  de  la  grande  vitesse  de  ces  derniers, 
et  de  leur  masse  considérable.  Dans  l'immense  majorité  des  cas,  c'est 
un  bâtiment  à  vapeur  qui  coule  un  voilier.  Il  est  clair  que  pour  que  deux 
navires  ne  s'abordent  pas,  il  suffit  que  l'un  des  deux  soit  aperçu  par  l'autre. 

D'où  il  résulte  que  l'éclairage  des  bâtiments  à  vapeur  suffit  pour  assurer 
la  sécurité  de  la  navigation. 

Dès  l'année  1855,  on  s'occupa  de  cette  application  particulière  de 
l'électricité.  Les  premiers  essais  furent  faits  avec  la  machine  magnéto- 
électrique  de  la  Cie  l'Alliance,  sur  le  yacht  du  prince  Napoléon,  le  Jérôme 
Napoléon,  par  le  commandant  Dubuisson.  En  1867.  ce  yacht,  pourvu 
d'un  fanal  électrique,  put  entrer  de  nuit,  aussi  aisément  qu'en  plein 
jour,  dans  plusieurs  ports  de  la  Méditerranée  réputés  d'un  accès  dan- 
gereux. 

Celte  pelile  victoire  de  l'électricité  ayant  fait  quelque  bruit,  la  Com- 
pagnie transatlantique  s'empressa  d'installer  sur  ses  paquebots  des  appa- 


254  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

reils  semblables.  Le  Saint-Laurent,  bâtiment  de  la  flottille,  puis  d'autres 
navires  de  la  même  compagnie,  le  Parfait,  le  d'Entrée,  le  Coligny,  YHé- 
rolne,  enfin  la  France,  furent  pourvus  d'un  fanal  électrique,  actionné  par 
une  machine  magnéto-électrique  de  la  Cie  l'Alliance. 

Le  Saint-Laurent  fut  le  bâtiment  qui  accomplit  les  plus  longs  voyages 
avec  le  fanal  électrique.  Il  maintint,  au  moyen  de  ce  fanal,  les  feux  régle- 
mentaires à  bâbord  et  à  tribord.  Le  foyer  lumineux  était  si  étincelant  que 
le  navire  était  vu,  en  mer,  aux  plus  grandes  distances.  Dans  les  parages 
de  Terre-Neuve,  il  était  aperçu  par  les  autres  bâtiments,  malgré  les 
brumes,  et  toute  chance  de  collision  était  ainsi  évitée. 

M.  de  Beaucandé,  commandant  du  Saint -Laurent,  assure  qu'à  son 
retour  à  Brest,  le  sémaphore  le  signala  à  quatre  heures  du  matin,  tandis 
qu'il  n'arrivait  en  rade  qu'à  sept  heures  et  demie.  Le  Saint-Laurent  avait 
donc  été  aperçu  trois  heures  et  demie  avant  son  entrée  dans  la  rade,  et 
d'après  la  vitesse  du  navire,  qui  était  de  12  nœuds,  on  peut  conclure  qu'il 
fut  signalé  à  38  ou  40  milles  en  mer. 

En  1870,  le  yacht  de  l'empereur  Napoléon  III,  l'Hirondelle,  reçut  une 
installation  analogue;  mais  son  début  ne  fut  pas  heureux.  A  l'entrée  du 
port,  à  Cherbourg,  le  petit  navire  alla  briser  son  taille-mer  et  démolir 
en  partie  son  étrave  contre  le  quai  de  la  Grande-Douane. 

Pendant  la  même  année,  l'électricité  réussissait  mieux  sur  le  yacht 
le  Greif,  appartenant  à  l'empereur  d'Autriche.  Ce  yacht  entrait  de  nuit, 
dans  le  petit  port  de  Villefranche,  sur  la  côte  de  Nice,  et  dans  plusieurs 
ports  de  la  Méditerranée.  Il  traversait  de  nuit  le  canal  de  Suez,  en  éclairant 
merveilleusement  ses  bords. 

La  marine  militaire  russe  munissait,  en  1871,  plusieurs  de  ses  navires 
de  fanaux  électriques,  qui  leur  permettaient  de  traverser  de  nuit  les  passes 
étroites  de  la  mer  Baltique,  et  d'entrer  de  la  même  manière  dans  le  port 
de  Saint-Pétersbourg. 

Les  marins  n'avaient  pas  ajouté  grande  importance  à  ces  premiers 
pas  de  l'éclairage  électrique  appliqué  à  la  navigation,  parce  que  les  fanaux 
employés  n'étaient  pas  d'un  usage  commode,  et  que  la  machine 
magnéto-électrique  ne  produisait  pas  toujours  l'effet  lumineux  néces- 
saire. Mais  la  découverte  de  la  machine  dynamo-électrique  Gramme, 
en  1873,  vint  apporter  les  moyens  de  répondre  à  toutes  les  critiques 
des  hommes  de  mer.  La  Compagnie  transatlantique  française  s'empressa 
donc  de  faire  procéder  à  de  nouvelles  expériences,  avec  la  machine  Gramme, 
à  bord  de  l'un  de  ses  meilleurs  paquebots,  l'Amérique,  qui  sortait  à  peine 
des  chantiers.  MM.  Sautter  et  Lemonnier,  les  conslructeurs  bien  connus  de 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  25r» 

nos  phares  lenticulaires,  firent  l'installation  de  cette  machine,  sous  la 
direction  de  M.  H.  Fontaine,  qui  en  a  publié  les  résultats. 

C'est  au  mois  d'avril  1876  que  ces  expériences  furent  faites,  à  bord  du 
paquebot  l'Amérique.  Elles  étaient  dirigées  par  le  commandant  Pouzolz, 
pendant  l'aller  et  le  retour  du  premier  voyage  de  ce  paquebot. 

La  lumière  électrique  appliquée  à  la  navigation  n'a  pas  seulement  pour 
objet  d'augmenter  la  sécurité  des  voyageurs,  en  évitant  les  abordages  et  en 
facilitant  l'entrée  des  ports  ;  elle  permet  également  d'opérer  les  chargements, 
les  déchargements  du  navire  et  les  manœuvres  de  toute  sorte,  par  une  nuit 
sombre,  aussi  bien  qu'en  plein  jour.  L'installation  faite  à  bord  de  l'Amé- 
rique comprenait  donc  :  un  fanal,  un  générateur  d'électricité,  une  lampe 
portative  et  divers  organes  accessoires.  Voici  comment  sont  répartis  ces 
divers  appareils. 

Le  fanal  est  placé  à  la  partie  supérieure  d'une  tourelle  en  tôle,  dans  la- 
quelle on  monte  par  un  escalier  intérieur,  sans  qu'il  soit  nécessaire  dépasser 
sur  le  pont,  disposition  très  avantageuse,  surtout  pendant  les  gros  temps, 
où  l'avant  du  navire  est  difficilement  accessible  par  le  pont.  La  tourelle 
avait  5  mètres  au-dessus  du  pont. 

Le  diamètre  de  la  tourelle  est  de  1  mètre.  Elle  est  fixée  à  l'avant  du  pa- 
quebot, à  15  mètres  de  l'étrave.  Le  fanal  peut  éclairer  un  arc  de  225  degrés, 
en  laissant  le  paquebot  à  peu  près  dans  l'ombre.  Le  régulateur  électrique 
est  du  système  Foucault.  L'appareil  est  suspendu  à  la  Cardan;  un  petit  siège, 
ménagé  dans  le  haut  de  la  tourelle,  permet  au  surveillant  chargé  du  service 
de  régler  la  lampe.  La  tranche  lumineuse  a  environ  8  décimètres  d'épais- 
seur. La  puissance  éclairante  de  la  machine  magnéto-électrique  de  Gramme 
est  de  200  becs  Carcel;  son  poids  est  de  200  kilogrammes;  elle  est  mue 
par  un  moteur  à  vapeur  à  trois  cylindres,  du  système  Brotherhood. 

L'emplacement  occupé  par  l'appareil  ne  dépasse  pas  lm,20  en  longueur 
et  0m,65  en  largeur,  sur  0m,60  de  hauteur.  Les  câbles  qui  réunissent  le  fa- 
nal ou  la  lampe  mobile  au  générateur  d'électricité  sont  bien  isolés.  La 
section  totale  des  fils  qui  constituent  ces  câbles  n'est  que  d'un  centième  et 
demi  de  millimètre.  La  machine  et  son  moteur  sont  placés  sur  un  faux 
plancher,  dans  la  chambre  de  la  machine  motrice,  à  40  mètres  environ  du 
fanal.  Tous  les  fils  passent  par  la  cabine  du  commandant,  lequel  a  sous  la 
main  des  commutateurs  qui  lui  permettent  de  faire  naître  ou  d'interrompre 
la  lumière  dans  chacune  des  lampes,  alternativement  ou  simultanément,  et 
sans  que  la  machine  Gramme  s'arrête. 

Ce  qui  caractérise  l'appareil  installé  à  bord  de  l'Amérique,  c'est  l'in- 
termittence automatique  du  fanal.  Cette  intermittence  est  obtenue  au 


25(i  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

moyen  d'un  mécanisme  très  simple,  fixé  à  l'extrémité  libre  de  l'arbre  de 
la  machine  Gramme.  Avec  un  fil  spécial,  le  commandant  peut  faire  briller 
une  lumière  fixe  continue  dans  le  fanal.  Les  éclats  et  les  éclipses  se  succè- 
dent sans  cesse. 

La  machine  Gramme  fonctionne,  pour  engendrer  l'électricité,  pen- 
dant tout  le  temps  de  la  marche  des  appareils;  mais,  pour  produire  les 
intermittences  de  lumière,  l'électricité  se  rend  tantôt  dans  la  lampe  du 
fanal,  entre  les  deux  pointes  de  charbon  qui  font  jaillir  la  lumière,  tantôt 
dans  un  faisceau  métallique  fermé,  qui  s'échauffe  et  se  refroidit  alter- 
nativement. 

La  hauteur  du  foyer  lumineux  est  de  10  mètres  au-dessus  de  l'eau.  La 
portée  possible  de  la  lumière,  eu  égard  à  la  dépression  de  l'horizon,  est  de 
10  milles  marins  (18  kilomètres  et  demi)  pour  un  observateur  ayant  l'œil  à 
6  mètres  au-dessus  de  l'eau. 

Pour  éclairer  les  mâts  de  hune  et  les  mâts  de  perroquet,  tout  en  laissant 
les  basses  voiles  dans  l'obscurité,  M.  Pouzolz  fit  construire  un  tronc  de 
cône  en  fer-blanc,  et  le  plaça  sur  la  lampe  mobile,  la  large  ouverture  en 
l'air.  De  cette  façon,  l'Amérique  était  vue  de  très  loin  par  les  bâtiments  et 
les  sémaphores,  quand  il  convenait  au  commandant  de  laisser  la  lumière 
électrique  fonctionner  d'une  manière  continue  pendant  toute  la  nuit. 

On  avait  élevé,  contre  l'emploi  de  la  lumière  électrique  à  bord  des  na- 
vires, diverses  objections.  On  avait  dit  que  la  lumière  électrique  crée  au- 
tour d'elle  un  nuage  blanchâtre,  qui  fatigue  la  vue  et  nuit  aux  obser- 
vations; —  que  le  feu  fixe  électrique,  par  sa  trop  grande  intensité,  ferait 
disparaître  les  feux  réglementaires  vert  et  rouge,  ce  qui  constituerait  un 
véritable  danger  ;  —  que,  près  des  côtes,  les  bâtiments  peuvent  prendre  le 
fanal  électrique  pour  un  phare  et  faire  fausse  route;  —  enfin,  que  les 
appareils  sont  encombrants,  et  que  le  prix  en  est  trop  considérable,  eu  égard 
aux  services  rendus. 

Les  expériences  faites  à  bord  de  l'Amérique  ont  prouvé  que  la  machine 
Gramme  est  très-  facile  à  manœuvrer  comme  à  installer,  et  qu'elle  ne  de- 
mande qu'un  emplacement  restreint.  Les  autres  objections  sont  levées  par 
l'emploi  des  feux  intermittents.  M.  Pouzolz  déclare  que  la  lumière  produite 
par  de  courts  éclats  n'a  jamais  gêné  la  vue  d'aucun  officier  de  quart,  ni 
des  hommes  de  veille,  et  que  l'éclat  des  feux  de  côte  vert  et  rouge  n'est  en 
rien  diminué  par  l'usage  du  phare  de  l'avant. 

Après  des  expériences  aussi  concluantes,  il  semble,  dit  M.  H.  Fontaine, 
que  rien  ne  doive  plus  s'opposer  à  l'adoption  immédiate  delà  lumière  élec- 
trique sur  tous  les  navires.  Il  est,  en  effet,  bien  prouvé  que  la  plupart  des 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  259 

collisions  en  mer  proviennent  de  la  difficulté  qu'éprouvent  les  capitaines 
à  relever  la  position  exacte  du  navire  qui  approche. 

En  moins  de  deux  ans,  des  machines  Gramme,  pour  l'éclairage  électrique, 
ont  été  installées  à  bord  de  plusieurs  navires  de  guerre  français,  danois, 
russes,  anglais  et  espagnols,  parmi  lesquels  nous  citerons  la  Livadia  et  le 
Pierre-le-Grand,  delà  marine  russe  ;  le  Richelieu  et  leSuffren,  de  la  marine 
française;  la  Numancia  et  la  Vitoria,  de  la  marine  espagnole.  Les  expé- 
riences continuent  sur  les  navires  de  ces  différentes  nationalités,  et  tout  fait 
présumer  que  cet  ensemble  d'efforts  amènera  la  solution  complète  du  pro 
blême  de  l'éclairage  des  navires  pendant  la  nuit,  pour  éviter  les  collisions 
et  abordages. 

Les  bâtiments  transatlantiques  français  sont  aujourd'hui  presque  tous 
éclairés  par  les  machines  à  lumière  électrique.  En  Angleterre,  les  mômes 
moyens  d'éclairage  sont  adoptés  sur  les  paquebots  des  grandes  compagnies 
qui  font  le  service  entre  les  deux  mondes. 

Une  application  intéressante  de  l'éclairage  électrique  sur  les  navires  fut 
faite,  en  1875,  pendant  une  expédition  anglaise  au  Groenland.  Un  navire 
envoyé  dans  ces  parages  fut  pourvu  de  fanaux  électriques,  ainsi  que  le  re- 
présente la  figure  92.  Ce  navire  parvint  à  éviter  la  rencontre  des  glaces 
flottantes,  banquises  et  icebergs,  et  effectua  avec  une  complète  sécurité  sa 
roule  à  travers  les  écueils  de  glace  qui  ont  englouti  tant  de  bâtiments  de 
tout  tonnage,  depuis  que  les  campagnes  maritimes  à  la  conquête  du  pôle 
Nord  se  sont  si  singulièrement  et  si  inutilement  multipliées  dans  la  ma- 
rine anglaise. 

Il  importerait  de  munir  de  ces  fanaux  puissants  les  navires  qui.  * 
l'époque  du  printemps,  ont  à  naviguer  dans  les  parties  septentrionales 
de  l'océan  Atlantique.  A  cette  époque,  en  effet,  la  température,  se 
radoucissant,  amène  la  débâcle  des  glaces  polaires.  Les  immenses 
plaines  de  glaces  qui  occupent  les  régions  arctiques  sont  poussées  par 
les  courants  vers  le  cap  Farwel,  à  l'extrémité  méridionale  du  Groen- 
land. Après  avoir  doublé  ce  cap,  elles  sont  entraînées  par  un  grand 
courant  qui,  occupant  toute  la  largeur  du  détroit  de  Davis,  descend  à 
travers  l'Atlantique,  emportant  avec  lui  les  glaces  disloquées,  masses 
flottantes,  hautes  comme  des  montagnes,  et  qui  plongent  à  moitié  dans 
la  mer.  Ces  glaces  flottantes,  obéissant  à  l'impulsion  du  courant,  suivene 
la  voie  que  parcourent  les  vaisseaux  qui  vont  de  nos  ports  à  ceux  des 
États-Unis.  Rien  n'est  terrifiant  comme  le  spectacle  de  ces  énormes 
corps  flottants  venant  se  briser  les  uns  contre  les  autres  et  se  réduire 


260  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

en  blocs  plus  petits,  mais  toujours  menaçants  par  leurs  dimensions 
et  la  vitesse  qui  les  anime.  Ces  amas  d'eau  solidifiée  occupent  sur  La 
mer  des  espaces  immenses  :  ils  s'étendent  sur  tout  l'espace  que  la  vue 
peut  embrasser.  Malheur  au  navire  qui  se  serait  engagé  au  milieu  de  ce 
chaos  mouvant!  11  faut  qu'il  se  tienne  à  distance,  ou  qu'il  arrête  sa 
marche,  pour  éviter  de  dangereuses  collisions.  Pendant  le  jour,  celte 
manœuvre  est  facile;  mais  le  navire  peut  être  surpris  la  nuit  et  être 
brisé  entre  deux  icebergs,  ou  endommagé  par  la  rencontre  d'une  seule 
de  ces  terribles  épaves  des  régions  polaires. 

Les  steamers  qui  se  rendent  à  New- York,  au  mois  d'avril,  rencontrent 
souvent  d'immenses  champs  de  glace  par  45°  48'  de  latitude  nord  et 
47°  48'  de  longitude  ouest.  Il  est  évident  qu'un  fanal  électrique  dont 
seraient  munis  les  navires  qui  parcourent  au  printemps  ces  régions  de 
l'Atlantique,  serait  un  préservatif  infaillible  contre  ces  dangereuses  colli- 
sions. 

La  marine  cuirassée  ne  pouvait  manquer  d'adopter  l'éclairage  électrique, 
autant  pour  permettre  à  un  de  ces  colosses  de  bois  et  de  fer  de  signaler 
sa  présence  aux  autres  navires,  que  pour  faciliter  les  opérations  qu'il  a  lui- 
même  à  accomplir.  La  puissance  des  machines  à  vapeur  qui  actionnent  nos 
grands  cuirassés  permet  d'en  distraire  facilement  la  force  nécessaire  pour 
faire  marcher  une  machine  dynamo-électrique.  Aussi  la  plupart  de  nos 
cuirassés  ont-ils  maintenant  deux  projecteurs  de  lumière  électrique,  in- 
stallés l'un  tà  bâbord,  l'autre  à  tribord,  aux  extrémités  de  la  passerelle  du 
commandant  ou  un  peu  au-dessus. 

La  figure  95  représente,  au  premier  plan,  à  droite  le  vaisseau  cui- 
rassé de  la  marine  anglaise  the  Tlmndcrer,  avec  ses  feux  électriques  en 
activité.  L'un  de  ses  foyers  est  muni  d'un  puissant  réflecteur,  et  le  fais- 
ceau lumineux  lancé  par  ce  réflecteur  peut  être  promené  dans  un  champ 
assez  vaste  pour  éclairer  l'horizon  à  de  grandes  distances.  Un  second 
foyer,  de  moindre  portée,  placé  à  l'avant  du  navire,  éclaire  dans  un  cer- 
tain rayon  autour  de  lui. 

Les  marines  militaires  de  l'Angleterre,  de  l'Autriche,  du  Danemark  et  de 
l'Italie  ont  adopté  les  mêmes  dispositions  pour  leurs  cuirassés. 

Pour  reconnaître  la  portée  de  la  lumière  et  s'édifier  sur  l'efficacité  de  ces 
nouveaux  moyens  de  protection,  on  a  fait  un  grand  nombre  d'expériences  : 
les  vaisseaux  français  dans  le  golfe  Jouan,  à  Toulon  et  à  Cherbourg  ;  les  vais- 
seaux anglais  à  Chatham;  les  autrichiens  à  Pola,  et  les  russes  à  Cronsladt. 

Ces  expériences  ont  appris  que  l'on  peut  distinguer,  avec  une  lorgnette, 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


203 


pourvu  qu'il  ne  soit  pas  peint  de  couleurs  sombres,  un  bâtiment  placé  à 
7  kilomètres  de  distance.  On  peut  éclairer  un  fort  ou  un  navire  cuirassé 
placé  à  5  kilomètres,  en  y  projetant  un  faisceau  lumineux  de  500  mètres 
de  largeur,  ce  qui  permet  de  viser  assez  sûrement  les  embrasures  des  canons 
du  fort  ou  du  navire.  On  peut  aussi  rendre  visibles,  à  5  kilomètres,  les 
bouées  rouges  qui  signalent  une  passe. 

L'expérience  a  encore  appris  que  lorsque  l'éloignement  n'est  pas  très 
considérable,  la  plus  sûre  manière  d'apercevoir  une  embarcation  suspecte 
n'est  pas  de  l'éclairer  directement.  Il  vaut  mieux  commencer  par  lancer  le 
faisceau  un  peu  au-dessus,  parce  que  les  matières  solides  en  suspension 
dans  l'air  réfléchissent  les  rayons  lumineux  sur  le  bateau  que  l'on  recher- 
che et  le  rendent  visible. 

Indépendamment  des  ressources  qu'elle  présente  pour  signaler  la  po- 
sition des  navires  dans  les  cas  habituels  de  la  navigation,  la  lumière  élec- 
trique doit  donc  particulièrement  favoriser  les  opérations  de  la  marine  mi- 
litaire. Par  une  nuit  noire,  un  jet  de  lumière  électrique  dirigé  sur  un 
navire,  situé  à  5  ou  4  kilomètres  de  distance,  l'éclairé  assez  pour  qu'on 
puisse  apercevoir  nettement  ses  détails  et  ses  mouvements;  tandis  que 
le  bâtiment  d'où  part  le  jet  lumineux  reste,  pour  le  premier,  dans  l'obscu- 
rité la  plus  profonde,  à  l'exception  du  seul  point,  qui  est  le  foyer  lumi- 
neux de  l'appareil.  On  conçoit  le  parti  qu'on  peut  tirer,  au  profit  de  la 
manœuvre  du  navire  ou  de  son  artillerie,  de  ces  indications  précises  et 
sans  réciprocité,  sur  la  position,  les  mouvements  et  les  intentions  d'un 
bâtiment  ennemi. 

Quand  il  s'agit  d'éclairer  un  objet,  pour  faciliter  le  travail  des  hommes 
qui  doivent  effectuer  une  opération  quelconque  du  service,  telle  que  débar- 
quement, manœuvre  à  terre,  etc.,  accomplie  au  dehors  du  bâtiment  qui 
porte  l'appareil,  la  lumière  électrique  lancée  du  bâtiment,  à  l'aide  du  pro- 
jecteur, rend  d'admirables  services.  On  peut,  tout  en  se  tenant  à  une 
distance  de  2  kilomètres  au  moins,  éclairer  l'entrée  d'un  port,  ou  les 
abords  d'une  plage,  pour  faciliter  des  mouvements  d'embarquement  ou  de 
débarquement  de  troupes,  pour  effectuer  la  reconnaissance  exacte  des 
points  fortifiés,  dont  l'approche  serait  jugée  trop  délicate  pendant  le  jour, 
et  môme  pour  les  attaquer. 

En  temps  de  paix,  comme  en  temps  de  guerre,  cet  appareil  peut  être  utile 
au  commandant  d'une  escadre,  pour  transmettre,  sans  indécision,  des  or- 
dres importants,  et  pour  s'assurer  ensuite  de  leur  exécution. 

L'éclairage  électrique  établi  à  bord  des  vaisseaux  cuirassés  fit  ses  preu- 
ves, en  1875,  pendant  la  guerre  turco- russe.  C'est  par  son  secours  que 


26i  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

les  ports  d'Odessa,  de  Sébastopol,  d'Orehakow  furent  préservés  de  toute 
surprise  de  la  part  des  vaisseaux  turcs.  Le  port  d'Odessa  était  pourvu  de 
lampes  électriques  et  d'un  projecteur  de  lumière.  On  put,  la  nuit,  aper- 
cevoir à  4  ou  5  kilomètres  de  dislance  les  gros  navires  qui  se  présen- 
taient pour  l'attaquer.  On  reconnaissait  à  2  kilomètres  les  embarcations 

On  a  fait,  en  1879,  sur  le  navire  cuirassé  le  Richelieu,  des  expériences 
sur  les  meilleures  dispositions  à  prendre  pour  installer  l'appareil  de 
projection  de  façon  à  bien  illuminer  les  eaux  voisines.  Ces  expériences 
ont  amené  l'adoption  de  lampes  à  projection,  de  dispositions  pratiques 
très  commodes,  mais  dans  le  détail  desquelles  nous  n'entrerons  pas,  vu 
leur  caractère  trop  technique.  Disons  seulement  que  la  machine  pour  la 
production  de  la  lumière  est  la  machine  Gramme,  que  le  régulateur  pour 
l'arc  voltaïque  est  le  régulateur  Serrin,  et  que  deux  types  de  lampes  con- 
struites par  MM.  Sautter  et  Lemonnier  sont  employés:  l'une  extrêmement 
simple,  dite  lampe àmain,  l'autre  s'allumant  automatiquement  par  le  mou- 
vement seul  de  la  machine  à  vapeur  et  dont  le  mécanisme  est  assez  com- 
pliqué. Mais  la  lampe  àmain,  c'est  à-dire  celle  dans  laquelle  tout  régulateur 
est  supprimé,  et  où  le  rapprochement  des  charbons  s'opère  par  une  vis, 
manœuvrée  par  la  personne  qui  dirige  la  lumière,  a  été  reconnue  le  moyen 
le  plus  simple  et  le  plus  efficace.  On  est  donc  tout  simplement  revenu  à 
la  lampe  que  Deleuil  et  Foucault  employèrent  au  début  de  l'éclairage  élec- 
trique, dans  leur  célèbre  expérience  de  la  place  de  la  Concorde,  à  Paris. 

Pendant  la  guerre  de  Tunisie,  en  1882,  les  fanaux  électriques  dont 
sont  munis  nos  bâtiments  cuirassés,  rendirent  de  véritables  services. 
L'amiral  Garnaut  les  fit  fonctionner  plusieurs  fois,  pour  opérer  des  dé- 
barquements ou  pour  éclairer  l'entrée  des  ports. 

C'est  ainsi  que  la  frégate  la  Surveillante  fut  chargée  d'éclairer,  la  nuit, 
l'île  de  Tabarka,  dans  les  points  qui  paraissaient  suspects,  ou  dans  ceux 
que  l'on  avait  choisis  pour  opérer  le  débarquement  de  nos  troupes. 

Quand  la  ville  de  Souse  fut  prise,  l'éclairage  de  cette  ville  étant  insuf- 
fisant, on  trouva  commode,  dans  les  premiers  jours  de  l'occupation,  d'éclai- 
rer les  abords  du  port  et  des  quais  avec  les  lampes  électriques  et  les 
projecteurs  de  lumière  des  navires  cuirassés.  C'est  ce  que  représente  la 
figure  94. 

Les  Anglais  ont  eu  recours  à  l'éclairage  électrique  fourni  par  leurs 
vaisseaux  cuirassés,  pour  préparer  le  terrible  bombardement  d'Alexandrie, 
qui  les  rendit  maîtres  de  l'Egypte,  en  1882. 

Une  des  applications  les  plus  utiles  de  l'éclairage  électrique  sur  les 
navires  cuirassés,  se  rapporte  à  la  découverte  des  bateaux  torpilleurs.  On 


I. 


54 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  267 

sait  que  les  vaisseaux  cuirassés,  malgré  leur  imposante  masse,  leur  per- 
sonnel nombreux  et  les  moyens  d'attaque  formidables  que  leur  fournit  la 
nouvelle  artillerie,  ont  un  ennemi  invisible  et  implacable,  qui  les  menace 
d'une  destruction  instantanée.  Cet  ennemi,  c'est  la  torpille;  c'est  l'obus 
marin,  chargé  de  fulmi-coton,  qui,  placé  près  du  navire  cuirassé,  et 
enflammé,  à  distance,  par  un  fil  électrique,  éclate  et  pratique  à  la  coque 
du  navire  une  ouverture  énorme,  qui  peut  le  faire  couler  en  un  court 
espace  de  temps.  Mais  pour  que  la  torpille  éclate,  il  faut  la  poser  contre 
les  flancs  du  navire  cuirassé.  C'est  pour  opérer  ce  transport  silencieux 
et  rapide  des  torpilles  que  l'on  a  créé,  dans  les  marines  des  deux  mondes, 
les  bateaux  torpilleurs. 

Malgré  leurs  proportions  restreintes,  les  bateaux  torpilleurs  ont  une  ma- 
chine à  vapeur  d'une  très  grande  vitesse,  qui  fonctionne  sans  bruit.  On 
place  à  l'avant  la  torpille  chargée  et  amorcée,  et  on  se  lance  vers  le  navire 
ennemi.  Quand  ils  ont  réussi  à  l'atteindre  sans  éveiller  son  attention, 
les  quelques  hommes  déterminés  qui  montent  celte  frêle  embarcation,  lais- 
sent tomber  la  torpille  et  s'éloignent  à  toute  vitesse. 

L'attaque  des  bateaux  torpilleurs  doit  être  dirigée  en  même  temps  sur 
chaque  flanc  du  bâtiment  cuirassé  à  faire  sauter,  ainsi  qu'à  son  avant  et 
à  son  arrière,  et  cela  sans  la  moindre  hésitation.  Il  importe  que  chaque 
bateau  torpilleur  se  précipite,  sans  dévier  aucunement,  sur  le  point  qui  lui 
a  été  assigné  pour  l'attaque. 

Les  nombreux  insuccès  que  les  Russes  éprouvèrent  dans  les  manœuvres 
de  leurs  torpilles,  pendant  la  guerre  de  1877,  ont  été  attribués  à  l'absence 
de  tout  système  combiné  à  l'avance,  et  à  ce  que  les  bateaux  torpilleurs  russes 
attaquaient  en  des  moments  inopportuns. 

Pour  se  mettre  à  l'abri  des  attaques  des  bateaux  torpilleurs,  nos  vais- 
seaux cuirassés  ont  les  moyens  suivants  : 

1°  Un  système  de  filets  suspendus  à  une  distance  de  quatre  ou  cinq 
mètres  autour  du  vaisseau  ; 

2°  Un  réseau  de  fils  de  cuivre  ou  de  fer,  ou  bien  de  chaînes  de  fer,  que 
l'on  fixe  contre  les  flancs  du  navire,  et  qui  peut  être  élevé  au-dessus  de  l'eau 
si  cela  est  nécessaire  ; 

5°  Des  canots  de  garde  ou  un  cordon  d'embarcations  ; 

4°  Une  série  de  bateaux  de  garde,  éloignés  de  60  ou  80  mètres  du  vais- 
seau cuirassé,  reliés  entre  eux,  et  à  une  certaine  distance  l'un  de  l'autre; 

5°  Des  canons  à  courte  portée,  mais  qui  peuvent  pivoter  et  tirer  à  angle 
très  aigu  pour  démolir  les  bateaux  torpilleurs  ; 


268  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

6°  Enfin,  un  fanal  électrique,  tel  que  le  représente  la  fig.  95. 

De  tous  ces  moyens  de  défense,  le  fanal  électrique  est  le  plus  efficace 
contre  une  attaque  épouvantable  dans  ses  résultats.  Il  permet  d'explorer 
tout  l'horizon,  et  de  reconnaître  à  grande  distance  l'approche  d'un  de 
ces  terribles  agents  de  destruction  et  de  mort. 

A  bord  des  navires  de  guerre  la  lumière  électrique  a  surtout  pour  effet 
d'illuminer  l'espace  à  grande  distance,  de  bien  désigner  le  buta  l'artillerie, 
de  reconnaître  et  de  déjouer  les  tentatives  de  l'ennemi.  Les  mêmes  indi- 
cations existent  évidemment  pour  les  opérations  militaires  sur  terre  ferme. 
Aussi  a-t-on,  de  bonne  heure,  songé  à  appliquer  la  lumière  électrique  aux 
opérations  des  armées  en  campagne. 

Ces  tentatives,  toutefois,  furent  longtemps  incertaines  dans  leur  résultat. 
Il  fallut  l'installation,  sur  les  navires,  des  fanaux  électriques  et  des  appareils 
projecteurs,  pour  donner  aux  troupes  de  terre  les  moyens  d'exécuter  à  coup 
sûr  ce  genre  d'exploration  nocturne.  La  machine  magnéto-électrique  de 
la  Cie  l'Alliance  et  les  projecteurs  de  lumière  du  colonel  Mangin,  permirent 
de  créer  un  service  militaire  régulier  pour  l'éclairage  électrique  à  l'usage 
des  troupes. 

Le  blocus  de  Paris,  en  1870-71,  donna  la  première  occasion  d'inaugurer 
la  lumière  électrique  dans  la  défense  des  places. 

Les  assiégés  firent  des  projections  de  lumière  électrique,  d'abord  comme 
moyen  d'éclairer  les  travaux  de  fortification  et  les  tranchées  de  l'ennemi, 
ensuite  pour  former  des  signaux  optiques,  qui  composaient  une  sorte  de 
télégraphie.  On  faisait  usage  des  régulateurs  de  Foucault  et  de  Serrin; 
l'électricité  était  fournie  par  des  piles  de  Bunsen  de  cinquante  éléments 
tout  au  plus.  Les  appareils  étaient  placés  près  des  remparts,  dans  les  postes 
d'octroi.  Sur  un  point  seulement,  près  de  Montmartre,  on  installa  une 
machine  magnéto-électrique  de  la  Cie  l'Alliance,  qui  fournissait  une  lumière 
beaucoup  plus  intense. 

Dans  les  forts,  il  y  avait  également  des  lampes  électriques  alimentées 
par  des  piles  de  Bunsen. 

Cependant,  en  raison  de  l'insuffisance  des  régulateurs  et  du  défaut 
d'intensité  des  foyers  lumineux  alimentés  par  de  simples  piles,  la  lumière 
ne  portait  pas  jusqu'aux  travaux  des  Prussiens.  La  lampe  électrique  placée 
sur  les  hauteurs  de  Montmartre,  et  actionnée  par  la  machine  magnéto-élec- 
trique de  la  Cie  l'Alliance,  jouissait  seule  d'une  grande  portée.  Elle  envoyait 
ses  rayons  jusqu'à  la  colline  d'Argenteuil. 

Mais  les  Prussiens  avaient  à  leur  disposition  des  appareils  bien  supé- 
rieurs aux  nôtres.  Ils  s'en  servirent  pour  diriger  à  coup  sûr  le  tir  de 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  271 

leurs  batteries,  et  pour  observer  nos  travaux  de  nuit.  Ils  n'employaient 
pas  des  piles  voltaïques,  mais  bien  des  machines  magnéto-électriques 
au  puissant  foyer. 

Après  la  guerre  de  France,  les  Allemands  se  sont  occupés  de  perfec- 
tionner leur  système  d'éclairage  électrique  militaire.  La  machine  dynamo- 
électrique de  M.  Werner  Siemens  pour  la  production  de  l'électricité,  fut 
promptement  adoptée  par  eux.  A  l'Exposition  universelle  de  Yienne, 
en  1875,  on  vit  de  grands  appareils  de  projection  avec  foyer  électrique, 
alimentés  par  la  première  machine  dynamo-électrique  construite  par 
MM.  Sautter  et  Lemonnicr,  à  l'usage  de  la  marine  ou  des  armées  de 
terre. 

Nous  n'entreprendrons  pas  la  description  complète  du  projecteur  em- 
ployé dans  notre  armée  :  le  projecteur  du  colonel  Mangin.  Il  nous  suffira 
de  dire  qu'une  lunette  à  échelons,  semblable  à  celle  des  phares,  placée  au 
foyer  du  réflecteur,  est  installée  sur  un  chariot,  et  que  la  lumière  est  fournie 
par  une  machine  Gramme  actionnée  par  une  locomobile  à  vapeur,  du  sys- 
tème Brothcrood,  qui  donne  la  rotation  de  l'arbre  moteur  sans  nécessiter 
aucune  transmission.  Le  tout  est  disposé  sur  un  chariot  solidement  établi, 
mais  assez  facile  à  manœuvrer. 

Le  protecteur  Mangin,  qui  complète  l'appareil,  se  compose  d'un  miroir 
sphérique  concave  en  verre,  dont  les  deux  surfaces  ne  sont  point  de  même 
rayon,  la  surface  antérieure,  qui  est  transparente,  servant  à  corriger  l'aber- 
ration de  sphéricité  de  la  surface  postérieure,  qui  est  réfléchissante.  Ces 
appareils  ont  une  puissance  de  projection  considérable;  on  aperçoit  des 
édifices  à  9500  mètres  de  distance. 

La  figure  90  représente  une  vue  pittoresque  d'une  reconnaissance  faite, 
de  nuit,  en  rase  campagne. 

Le  détachement  de  cavalerie  spécialement  chargé  de  la  manœuvre  des 
chariots,  vient  de  conduire  l'appareil  d'éclairage  électrique  au  lieu  désigné 
pour  la  reconnaissance.  On  a  chauffé,  avant  le  départ,  la  chaudière  de  la 
locomobile,  qui  est  prête  à  fournir  sa  vapeur,  pour  mettre  en  action  la 
machine  Gramme.  Le  projecteur  est  disposé  sur  un  point  un  peu  élevé. 
On  l'a  établi  sur  un  support  à  quatre  roues,  et  placé  sur  une  plate-forme 
pivotante.  Les  fils  conducteurs  étant  fixés  de  manière  à  relier  le  projecteur 
à  la  machine  productrice  de  la  lumière,  un  puissant  faisceau  lumineux  ne 
tarde  pas  à  s'élancer  au  milieu  des  ténèbres  environnantes.  Les  soldats 
chargés  de  manœuvrer  le  projecteur,  promènent  le  faisceau  de  lumière 
tout  autour  de  l'horizon,  s'il  s'agit  d'une  reconnaissance,  ou  le  main- 
tiennent dans  un  point  déterminé,  s'il  s'agit  d'éclairer  des  travaux  de  dé- 


272  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

fense  ou  de  fortification,  comme  le  représente  l'arrière-plan  de  la  figure  96, 
que  nous  décrivons. 

Cet  appareil  d'illumination  électrique,  qui  rendra  les  plus  grands  services 
aux  armées  en  rase  campagne  ou  dans  des  pays  peu  accidentés,  perdrait 
toute  son  utilité  dans  des  régions  montagneuses,  à  cause  de  son  poids. 
Aussi,  de  même  qu'il  existe  une  artillerie  de  montagne,  a-t-on  disposé  de 
petits  appareils  d'éclairage  électrique  qui  peuvent  être  utilisés  dans  les 
pays  d'un  accès  difficile. 

La  lumière  électrique  n'a  pas  encore  eu  l'occasion  de  faire  ses  preuves 
sur  le  champ  de  bataille;  car  dans  la  guerre  de  Tunisie,  en  1882,  çe  sont  les 
navires  cuirassés  qui  eurent  mission  d'éclairer  les  places  et  les  côtes  à 
explorer,  et  qui  facilitèrent  ainsi  le  débarquement  de  nos  troupes.  Il  n'y 
eut  point  d'éclairage  électrique  en  rase  campagne. 


I. 


55 


XVII 


La  lumière  électrique  sur  les  trains  de  chemins  de  fer.  —  Disposition  du  fanal  élec- 
trique sur  une  locomotive.  —  L'éclairage  de  l'intérieur  des  wagons  par  l'électricité. 


Une  simple  lampe  à  huile,  munie  d'un  réflecteur,  est,  comme  on  le 
sait,  le  seul  moyen  d'éclairage  des  trains  de  nos  chemins  de  fer.  Mais 
ce  luminaire  est  d'une  très  faible  intensité,  et  une  courbe  de  la  voie, 
une  tranchée,  un  rideau  d'arbres,  le  cachent  à  chaque  instant.  Il  ne  serait 
pourtant  pas  indifférent  qu'une  forte  illumination  de  la  tète  du  train, 
annonçât  au  loin  sa  venue.  La  lumière  électrique  fournie  par  une  machine 
Gramme,  actionnée  elle-même  par  une  partie  de  la  puissance  de  la  vapeur 
de  la  locomotive,  est  toute  désignée  pour  remplir  un  tel  office.  En  ajoutant 
un  réflecteur  qui  réunit  les  rayons  en  un  faisceau  parallèle  et  qui  les 
projette  au-devant  de  la  voie,  on  éclaire  avec  une  grande  puissance  la 
route  à  parcourir. 

Nous  avons  dit  qu'en  Russie,  en  1875,  M.  Paul  Jablochkoff  éclairait  de 
cette  manière  la  voie  du  chemin  de  fer  de  Moscou  à  Koursk,  lors  des 
voyages  du  czar  Alexandre  II  sur  cette  ligne. 

Ce  système  a  été  proposé,  tant  en  France  qu'à  l'étranger,  aux  principales 
compagnies  de  chemins  de  fer,  qui,  jusqu'à  ce  jour,  ne  l'ont  pas  accueilli 
d'une  manière  très  favorable.  D'après  les  ingénieurs  de  chemins  de  fer,  la 
dépense  d'une  installation  de  ce  système  ne  se  justifierait  point  par  des 
services  proportionnés.  11  n'est  pas  absolument  nécessaire,  disent-ils,  que 
le  mécanicien  voie  très  au  loin  la  route  devant  lui.  Il  serait  préférable  que 
le  train  eût  un  fanal  puissant,  placé,  non  à  l'avant,  mais  à  l'arrière  ;  car  le 
plus  grand  danger,  sur  les  voies  ferrées,  c'est  un  train  en  détresse  ou  en  re- 
tard. Il  faudrait  donc  installer  la  lumière  électrique  à  l'arrière  du  train, 
pour  signaler  sa  présence  anormale;  et  c'est  à  quoi  l'on  n'a  pas  songé. 

Quoiqu'il  en  soit  de  ces  remarques,  l'éclairage  de  la  voie  par  l'électricité 
n'a  encore  été  expérimenté  sérieusement  en  France,  qu'au  chemin  de  fer  du 
Nord,  en  1879.  Voici  le  système  qui  fut  mis  en  pratique  par  un  mécani- 
cien, M.  Girouard. 


276  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

Une  machine  Gramme,  destinée  à  produire  la  lumière,  est  installée  sur 

le  lender,  et  reçoit  son  mouvement  de  l'essieu  de  ce  wagon. 

L'appareil  d'éclairage  se  compose  (Gg.  92)  d'une  lampe  Jablochkoff, 


munie  d'un  fort  réflecteur  parabolique.  Une  glace  argentée,  ou  plutôt 
platinée,  placée  sous  une  inclinaison  de  45%  reçoit  le  faisceau  lumineux, 
et  peut  être  dirigée  à  volonté,  parce  qu'elle  est  ajustée  dans  un  cadre 
mobile,  qui  permet  au  mécanicien  de  l'incliner  un  peu  à  droite  ou  a 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  279 

gauche,  tout  en  restant  toujours  sur  le  môme  angle.  Comme  la  glace  pla- 
tinée est  demi-transparente,  une  partie  seulement  du  faisceau  lumineux 
est  renvoyée  parallèlement  à  la  voie;  le  reste  est  rejeté  verticalement, 
vers  le  ciel,  en  formant  un  faisceau  conique,  qui  permet  d'apercevoir  le 
train  de  fort  loin,  môme  quand  il  est  engagé  dans  une  tranchée,  ou  mas- 
qué par  un  rideau  d'arbres,  un  pont  ou  d'autres  obstacles. 

La  figure  98  montre  la  voie  d'un  chemin  de  fer  éclairée  par  cet  appareil. 

Qui  peut  Je  plus,  peut  le  moins.  Ce  vulgaire  dicton  s'applique  fort  bien  a 
l'éclairage  électrique  des  trains  de  chemins  de  fer.  Après  s'être  occupé 
d'éclairer  la  voie  par  l'électricité  on  a  fait  des  essais  pour  éclairer  de  la 
même  manière  l'intérieur  des  wagons.  On  sait  combien  est  piteux  le  lumi- 
naire qui  est  censé  éclairer  les  voitures  pendant  la  nuit,  ou  au  passage  des 
tunnels.  Quelques  compagnies,  en  Angleterre,  ont  remplacé  la  petite  lampe 
à  huile  suspendue  à  l'intérieur  des  wagons,  par  un  bec  qu'alimente  un 
réservoir  de  gaz  comprimé.  Mais  la  distribution  du  gaz  dans  les  différentes 
voitures,  aux  dépens  d'un  réservoir  général,  est  très  difficile  à  établir, 
sur  des  trains  qui  sont  fréquemment  rompus,  dont  on  détache  ou  auxquels 
on  ajoute  souvent  d'autres  wagons,  pendant  le  trajet.  On  a  renoncé,  en 
Angleterre,  au  système  d'un  réservoir  général  de  gaz.  M.  William  Sug  a 
installé  sur  la  toiture  de  chaque  wagon,  une  boîte  contenant  du  gaz  très 
fortement  comprimé,  qui  alimente  la  lampe  pendant  de  longues  nuits. 

Il  est  évident  qu'une  lampe  électrique  à  incandescence,  placée  dans  chaque 
compartiment  et  entretenue  par  une  machine  Gramme,  qui  serait  établie 
dans  le  tender,  remplacerait  très  avantageusement  le  gaz  comprimé  con- 
tenu dans  la  petite  boîte  que  l'on  pose  sur  le  toit  du  wagon.  Les  fils  con- 
ducteurs de  l'électricité  ne  donneraient  lieu  à  aucun  des  embarras  que  font 
naître  les  tubes  de  plomb  employés  pour  conduire  le  gaz,  quand  on  l'em- 
prunte à  un  réservoir  général.  Il  suffirait  d'adapter  ces  fils,  au  moyen  d'une 
chaînette,  au  crochet  de  fer  et  aux  chaînes  d'attache  qui  relient  entre 
eux  les  wagons. 

Pour  remplacer  la  machine  Gramme,  on  a  essayé,  en  Angleterre,  les 
accumulateurs  Faure,  qui  simplifieraient  beaucoup  la  production  de  la 
lumière,  puisqu'on  ne  demanderait  rien  au  moteur  du  train.  Ce  système 
est  celui  qui  nous  paraît  le  plus  rationnel. 

En  France,  sur  le  chemin  de  fer  de  l'Est,  on  a  essayé,  en  1879,  d'éclairer 
des  compartiments  par  30  lampes  Maxim,  alimentées  par  une  machine 
Gramme,  placée  elle-même  dans  le  premier  fourgon,  et  commandée  par 
une  liaison  mécanique  avec  l'essieu  de  ce  fourgon  (fig.  99).  Seulement, 
quand  le  train  s'arrête,  la  machine  Gramme  ne  reçoit  plus  de  mouve- 


280  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

ments.  Par  conséquent,  résultat  bizarre,  la  lumière  doit  s'éteindre  dans 
les  wagons  à  chaque  arrêt  du  train.  Si,  par  aventure,  le  train  venait  à 
stationner  au  beau  milieu  d'un  tunnel,  noir  comme  un  four,  aussitôt  la 
lumière  s'éclipserait  dans  tous  les  wagons.  Elle  refuserait  son  service, 
juste  au  moment  où  il  est  utile. 

Pour  prévenir  ces  singulières  absences  du  luminaire,  outre  la  machine 
Gramme  alimentant  les  lampes  Maxim,  on  a  fait  usage,  au  chemin  de 


FlG.  1)9.  —  ÉCLAIRAGE  DE  L'INTÉRIEUR  I>ES  WAGONS  FAR  UNE  LAMPE  ÉLECTRIQUE. 


fer  de  l'Est,  d'accumulateurs  Faure,  qui  se  chargent  d'électricité  pendant 
le  mouvement  du  convoi,  et  par  ce  mouvement  même. 

On  voit  cependant,  par  cette  dernière  particularité,  que  l'installation  de 
l'éclairage  électrique  à  l'intérieur  des  wagons,  n'est  pas,  dans  la  pratique, 
aussi  simple  qu'on  le  supposerait  d'abord,  et  que  la  petite  lampe  à  huile  qui 
éclaire  les  wagons  sans  aucune  prétention  scientifique,  n'est  pas  encore  au 
moment  d'être  dépossédée  de  son  modeste  office. 


XVIII 


Éclairage  des  travaux  sous-marins  par  l'électricité,  —  Éclairage  général  de  l'eau 
profonde  et  éclairage  particulier  de  l'ouvrier  scaphandrier.  —  L'électricité  appli- 
'  quée  à  la  pêche  de  nuit.  — Incertitude  de  la  question. —  La  pêche  par  l'électricité 
est-elle  licite? 

Une  des  plus  intéressantes  applications  de  l'éclairage  électrique  consiste 
à  éclairer  l'intérieur  des  eaux.  Quand  la  profondeur  de  l'eau  n'est  pas 
considérable,  la  lumière  du  jour  traverse  faiblement  la  couche  liquide; 
et  elle  suffit  pour  éclairer  les  hommes  qui,  enveloppés  du  scaphandre, 
travaillent  sous  l'eau,  en  respirant  l'air  du  dehors,  injecté  par  un  tube. 
C'est  ainsi  que  l'on  procède  chaque  jour,  dans  nos  ports  et  nos  rades,  pour 
exécuter  les  travaux  de  construction  ou  de  réparation  des  digues  et  jetées. 
C'est  ainsi  que  l'on  a  pu  effectuer  le  sauvetage  ou  le  renflouement  de 
centaines  de  navires  engloutis  dans  la  mer,  et  qu'on  a  pu  se  livrer  à 
l'examen  des  parties  immergées  de  leurs  quilles.  Mais  quand  on  arrive 
à  une  certaine  profondeur  d'eau,  c'est-à-dire  à  partir  de  8  à  10  mètres, 
le  jour  manque  au  plongeur  et  ses  travaux  deviennent  impossibles. 

On  est  bien  parvenu  à  entretenir,  par  des  injections  d'air  lancé  par  une 
pompe,  la  combustion  d'une  lampe  sous-marine,  comme  on  entrelient,  par 
une  semblable  injection  d'air,  la  respiration  des  ouvriers  travaillant  au 
fond  de  l'eau  avec  le  scaphandre.  Mais  le  courant  d'air  injecté  éteint  sou- 
vent la  lumière,  et  il  est  de  toute  évidence  que  l'éclairage  électrique  doit 
résoudre  infiniment  mieux  le  problème. 

Des  expériences  faites  à  Dunkerque,  avec  la  machine  de  la  Cie  l'Alliance, 
ont  donné  les  meilleurs  résultats.  A  50  mètres  de  profondeur,  la  lumière 
s'étendait  dans  un  très  grand  rayon.  Cependant,  la  machine  magnéto- 
électrique  qui  fournissait  la  lumière  sous-marine  était  installée  à  plus 
de  100  mètres  du  niveau  de  l'eau.  Les  parois  du  globe  de  verre  entourant 
le  foyer  restaient  complètement  transparentes,  et  l'usure  des  charbons 
était  bien  moins  rapide  que  dans  l'éclairage  à  l'air  libre. 

Dans  plusieurs  de  nos  ports,  des  bougies  Jablochkoff  enfermées  dans  un 
i.  56 


2S;2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE. 

globe  de  verre  descendu  sous  l'eau,  et  alimentées  par  une  machine  Gramme, 
ont  servi  à  éclairer  les  ouvriers  pendant  les  travaux  sous-marins. 

La  figure  100  représente  les  dispositions  fort  simples,  qui  permettent 
d'éclairer  par  l'électricité  la  profondeur  des  eaux  pendant  les  travaux  des 
scaphandriers. 

On  a  proposé  un  autre  moyen,  de  fournir  au  plongeur  travaillant  sous 
l'eau  un  jour  artificiel.  Une  petite  lampe  à  incandescence  serait  fixée  sur 
le  sommet  du  casque  du  scaphandrier,  ou  bien  serait  tenue  à  la  main  par 
cet  ouvrier  (fig.  101).  Pour  cela,  les  deux  fils  conducteurs  partant  de  la 
machine  magnéto-électrique  fonctionnant  sur  terre,  suivraient  le  tube  res- 


FlG.  100.  —  LA  LAMPE  ÉLECTRIQUE  IE  l'oDVRIER  SCAPHANDRIER. 


piratoire  et  aboutiraient  à  la  lampe  à  incandescence  placée  sur  le  casque 
du  scaphandrier,  ou  bien  ils  se  prolongeraient  le  long  de  son  bras,  jusqu'à 
la  main  supportant  la  lampe.  Mais  on  immobiliserait  ainsi  un  des  bras  de 
l'ouvrier.  Ce  moyen  serait  donc  moins  pratique  que  celui  qui  consiste  à  illu- 
miner le  chantier  sous-marin  par  une  lampe  électrique  suffisamment  forte. 

Que  dire  de  l'emploi  de  l'éclairage  électrique  pour  la  pêche?  Ou  a  plusieurs 
fois  essayé  d'immerger  sous  l'eau  un  foyer  lumineux,  dans  le  but  d'éclairer 
le  royaume  des  poissons.  Mais  il  est  impossible  de  se  prononcer  sur  la  va- 
leur d'un  tel  procédé.  On  ne  sait  pas  au  juste,  en  effet,  si  la  lumière  élec- 


Fig.  101 


' —    ÉCLAIRAGE    DES    TRAVAUX    S  0  U  S-5!  A  R  I  K  S    PAR    L  'ÉLECTRICITÉ 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  28b 

trique  attire  ou  éloigne  la  gent  aquatique.  Nous  avons  déjà  dit  que  la  pèche 
au  moyen  de  la  lumière  électrique  était  la  marotte  de  Jobard.  En  1856,  le 
docte  abbé  Moigno  rendit  compte,  dans  son  journal  Les  Mondes,  avec  de 
grands  élans  d'enthousiasme  et  d'admiration,  de  plusieurs  pêches  à  la  lu- 
mière électrique,  faites,  soit  sur  des  pièces  d'eau,  soit  en  mer,  et  les  mânes 
de  Jobard  en  tressaillirent  d'aise.  Selon  M.  l'abbé  Moigno,  en  Angleterre, 
M.  Faushawe  aurait  réussi  à  prendre  de  cette  manière  beaucoup  de  merlans 
et  de  maquereaux. 

«  L'aspect  de  la  mer,  durant  cet  essai,  écrivait  M.  l'abbé  Moigno,  était  splen- 
dide.  La  lumière  réfléchie  portait  la  teinte  vert-bleuàtre  de  l'eau  depuis  le  fond 
jusqu'au  sommet  de  chaque  vague.  Les  voiles  et  les  cordages  étaient  aussi  éclairés, 
et  l'on  aurait  dit  que  le  vaisseau  flottait  sur  une  mer  d'or.  Les  poissons  argentés 
s'élançaient  à  l'entour,  et  montaient  à  chaque  instant  vers  la  surface  de  l'eau  illu- 
minée, offrant  l'aspect  de  bijoux  polis  dans  une  mer  d'or  et  d'azur.  » 

Mais  bientôt  le  même  docte  abbé,  dans  son  même  journal,  chantait  une 
autre  antienne.  Il  ne  parlait  plus  ni  de  «  mer  d'or  »  ni  de  «  poissons 
argentés  »  ni  de  «  vagues  d'azur  »,  et  l'ombre  de  Jobard  essuyait  une  larme. 

M.  l'abbé  Moigno  rapportait  des  expériences  faites  à  Dunkerque,  avec  une 
lampe  électrique  sous-marine,  expériences  qui  auraient  laissé  beaucoup 
d'incertitude  sur  l'effet  de  la  lumière  auprès  de  messieurs  les  poissons, 
lesquels,  au  lieu  d'accourir,  auraient  opéré  une  prudente  retraite,  devant 
ce  feu  d'artifice  tiré  sous  l'eau.  Enfin,  dans  un  dernier  article,  M.  l'abbé 
Moigno  racontait  la  déconvenue  d'un  nabab  anglais,  M.  Hoppe,  qui  avait 
voulu  se  donner  le  spectacle  d'une  pêche  miraculeuse.  Par  un  beau  soir 
d'été,  un  grand  foyer  de  lumière  électrique  fut  immergé  au  milieu  du 
lac  d'Engbien.  L'intérieur  du  lac  était  parfaitement  éclairé  ;  seulement  la 
lumière  effraya  les  poissons,  qui  s'enfuyaient  à  qui  mieux  mieux,  à  tire 
de  nageoire.  Pas  un  ne  montra  sa  queue,  et  la  pêche  finit  faute  de  poissons! 

À  Douarnenez,  près  de  Brest,  en  1875,  en  présence  du  commissaire  d'in- 
spection maritime  et  de  l'officier  commandant  la  barque  garde-côtes,  M.  Chau- 
vin fit  des  expériences  du  même  genre.  On  attira  assez  bien  le  poisson  une 
première  fois,  mais  d'autres  fois  le  fanal  électrique  revint  bredouille. 

L'application  de  l'électricité  à  la  pêche  est,  en  résumé,  une  question  non 
résolue.  En  supposant,  du  reste,  qu'on  arrivât  à  surmonter  les  difficultés 
qui  s'y  rapportent,  il  resterait  à  décider  si  c'est  là  un  moyen  de  pêche 
loyal  et  licite.  La  législation  de  la  chasse  qui  interdit  l'usage  de  certains 
engins  produisant  le  meurtre  du  gibier  sur  une  grande  échelle,  devrait 
certainement  s'appliquer  h  ces  hécatombes  scientifiques  des  paisibles  habi- 
tants du  domaine  des  eaux. 


\ 


XIX 

L'éclairage  électrique  des  théâtres.  —  Dangers  et  inconvénients  du  gaz,  dans  les 
théâtres.  —  L'éclairage  électrique  à  l'Opéra  de  Paris,  à  l'Hippodrome,  au  théâtre 
du  Chàtelet.  —  Les  lampes  à  incandescence  Swan,  au  théâtre  Savoy,  de  Londres.  — 
Essai  du  même  système  et  des  piles  accumulalrices  au  théâtre  des  Variétés,  à  Paris, 
en  1882-1885.  —  Le  système  Edison  au  théâtre  de  la  ville  de  Brùnn,  en  Roumanie, 
et  au  théâtre  du  Parc,  à  Bruxelles.  —  La  lumière  électrique  dans  les  jardins 
publics.  —  Le  Concert  des  Champs-Elysées,  à  Paris.  —  Le  Prado,  à  Madrid. 

En  1873,  le  théâtre  des  Célestins,  à  Lyon,  nouvellement  construit, 
brûlait  en  entier,  dans  l'espace  d'une  nuit,  occasionnant  la  mort  de 
plusieurs  personnes,  et  il  fallait  un  espace  de  six  années  pour  l'édifier  à 
nouveau. 

Au  mois  de  janvier  1874,  le  grand  Opéra  de  Paris  prenait  feu,  à  la  suite 
d'une  représentation  d'Hamlet,  et  en  quelques  heures,  cet  immense  bâti- 
ment, enclavé  au  milieu  d'un  quartier  populeux,  s'effondrait  de  fond  en 
comble,  après  avoir  menacé  de  communiquer  l'incendie  aux  maisons 
avoisinantes. 

En  1876,  le  théâtre  de  Brooklyn,  faubourg  de  New-York,  prenait  feu, 
en  pleine  représentation  :  23  personnes  périssaient  dans  la  fournaise,  et  on 
en  retirait  500  blessés. 

Pendant  la  même  année,  le  théâtre  des  Arts,  à  Rouen,  subissait  un  sort 
semblable.  La  représentation  d'Hamlet  allait  commencer,  quand  on  vit  les 
flammes  s'élancer  au  haut  de  l'édifice.  Les  employés,  les  musiciens,  les 
artistes,  déjà  revêtus  de  leurs  costumes,  sautèrent  par  les  fenêtres,  pour 
échapper  à  la  mort,  qui  fit,  toutefois,  7  à  8  victimes.  Ce  théâtre  ne  fut 
réédifié  qu'en  1882. 

En  1879,  après  la  représentation,  le  théâtre  de  Montpellier  fut  la  proie 
d'un  incendie,  qui,  clans  la  nuit,  le  détruisit  de  fond  en  comble,  ne  lais- 
sant subsister  que  les  quatre  murs  extérieurs.  Sa  reconstruction  n'est 
pas  encore  terminée. 

Au  printemps  de  1881.  le  théâtre  Italien  de  Nice  brûlait,  au  commen- 
cement d'une  représentation.  Le  compteur  de  gaz  ayant  été  atteint,  une 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  287 

obscurité  totale  régna  tout  aussitôt  dans  la  salle.  C'est  à  tâtons  que  la 
foule,  terrifiée,  dut,  chercher  son  chemin  à  travers  les  corridors  étroits  et 
des  escaliers  multipliés.  70  personnes  succombèrent  à  l'asphyxie. 

Six  mois  après,  catastrophe  plus  terrible  encore  à  Vienne,  en  Autriche. 

Le  8  décembre  1881,  au  moment  où  la  salle  était  remplie  de  spec- 
tateurs, accourus  pour  voir  représenter  l'opéra-comique  des  Contes  d'Hoff- 
mann, l'incendie  éclate  au  théâtre  de  Vienne  qui  porte  le  nom  de  Ring 
Thealer  (c'est-à-dire  Théâtre  du  chemin  de  fer  de  ceinture).  C'est  sur  la 
scène,  comme  à  Nice,  que  le  feu  prend  à  un  décor  ou  à  une  frise, 
pendant  qu'un  machiniste,  quelques  instants  avant  le  lever  du  rideau, 
allume  le  gaz,  avec  un  allumoir  à  alcool.  Et  la  propagation  du  feu  de  la 
scène  à  la  salle  est  tellement  rapide,  que  dans  cinq  minutes  la  fumée 
remplit  tout,  et  commence  à  asphyxier  les  spectateurs.  Alors,  une  personne 
malavisée  a  l'idée  de  fermer  le  compteur  à  gaz;  et  voilà,  comme  à  Nice, 
la  salle  subitement  plongée  dans  une  obscurité  totale. 

On  comprend,  mieux  qu'on  ne  les  décrit,  les  scènes  d'horreur  qui 
suivirent.  Au  milieu  de  l'obscurité,  les  spectateurs  cherchent  à  gagner  les 
issues;  mais  ils  ne  les  trouvent  pas,  et  s'écrasent,  s'étouffent,  aux  portes  des 
couloirs.  Bientôt,  les  piétinements  des  malheureux  affolés,  leurs  mouve- 
ments désordonnés,  font  écrouler  la  galerie  supérieure,  qui  tombe  dans 
l'orchestre,  avec  des  centaines  de  spectateurs,  qui  sont  jetés  dans  le  bra- 
sier. Les  flammes  gagnent  partout,  ne  trouvant  nulle  part  le  plus  faible 
obstacle,  car  les  pompiers,  chose  inouïe,  n'étaient  pas  au  théâtre.  Le  ri- 
deau de  fer  qui  existait  pourtant,  n'avait  pas  été  abaissé,  et  d'ailleurs,  il 
n'eût  pas  arrêté  la  fumée;  enfin,  de  grandes  réserves  d'eau,  qui  étaient, 
tenues  en  réserve,  en  haut  du  théâtre,  pour  être  déversées,  en  cas  d'incen- 
die, ne  furent  pas  utilisées.  Tout  le  personnel  de  la  scène,  ne  songeant 
qu'à  son  salut,  avait  fui  précipitamment. 

Cinq  cents  victimes  humaines  périrent  dans  cette  catastrophe,  la  plus  ter- 
rible peut-être  dont  on  ait  conservé  le  souvenir  ;  car  on  pourrait  citer  bien  peu 
de  désastres  de  ce  genre  ayant  occasionné  la  mort  de  cinq  cents  personnes1. 

Quelle  est  la  cause  de  toutes  ces  catastrophes  ?  La  même  :  le  gaz. 

1  Voici  la  statilisque  du  nombre  de  personnes  qui  ont  été  tuées  ou  blessées  dans  les  principaux 
incendies  qui  ont  détruit  des  théâtres  depuis  environ  un  siècle  : 

Morts.  Blessés. 


1772.  Incendie  du  théâtre  d'Amsterdam   17  » 

1778.  Colisée  de  Saragosse   157  » 

1781.  Opéra  du  Palais-Royal                                         .  21  » 

1796.  Théâtre  de  Capo  d'Istria   1  006  » 

1794.  Grand  Théâtre  de  Nantes   7  » 


288  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

M.  Charles  Garnier,  l'architecte  de  l'Opéra,  a  dit  un  mot  terrible  :  «  Tout 
«  théâtre  est  fatalement  voué  à  l'incendie.  »  11  aurait  dû  ajouter  :  «  s'il  est 
«  éclairé  au  gaz.  » 

Un  théâtre  est  un  amas  de  matières  prodigieusement  sèches  et  prodi- 
gieusement comhustihles.  Les  décors  enduits  de  peinture  résinifiée,  les 
toiles  peintes  à  l'huile  ou  à  la  colle,  les  châssis  de  bois  léger,  les  portants 
de  bois  découpé,  des  tentures  et  des  rideaux  flottants,  tout  cela  représente 
une  immense  et  multiple  allumette,  qui  ne  demande  qu'à  s'enflammer, 
une  poudrière  toujours  prête  à  sauter.  Et  c'est  à  travers  cet  amas  de 
combustibles,  dans  ce  véritable  magasin  à  poudre,  que  l'on  dissémine  à 
profusion  des  languettes  de  feu!  Qu'un  coup  de  vent,  sur  la  scène,  dans 
les  frises,  dans  les  coulisses,  ou  dans  les  loges  d'artistes,  vienne  à  pousser 
un  rideau  contre  une  flamme  de  gaz,  et  aussitôt,  tout  s'embrase,  le  feu 
voyageant  avec  une  rapidité  prodigieuse  dans  cette  forêt  de  matières 
inflammables  accumulées  comme  à  plaisir. 

La  vie  de  l'homme  est  de  soixante  ans,  dit  la  Bible  ;  la  vie  des  théâtres 
est  beaucoup  plus  courte.  La  statistique  montre  que  la  durée  moyenne 
des  théâtres  est  de  trente  ans,  et  les  faits  sembleraient  prouver  que  ce  chiffre 
est  encore  au-dessous  de  la  vérité.  Le  nombre  de  théâtres  qui  disparaissent 
chaque  année,  est  effrayant.  Presque  tous  sont  détruits  par  le  feu,  et  dans 
quatre-vingt-dix  cas  sur  cent,  le  gaz  est  la  cause  première  du  sinistre. 

J'ai  vécu,  trois  mois  consécutifs,  dans  un  théâtre,  lorsque,  pendant 
l'été  de  1882,  je  fis  représenter  à  Paris,  au  théâtre  de  la  Gaîté,  le  drame 
historique  et  scientifique  de  Denis  Papin,  ou  l'Invention  de  la  vapeur, 
et  j'ai  pu  voir  alors  par  moi-même  le  danger  incessant  auquel  expose 
l'éclairage  par  le  gaz.  C'est  dans  la  partie  non  réservée  au  public  que  le 

Morts.  Blessés. 


1811.  Théâtre  de  Richmond   78  » 

1836.  Lehmann-ïhéâlre,  à  Saint-Pétersbourg   800  » 

1858.  Théâtre  de  Sinigaglia  (Ancône)   2  » 

1845.  Théâtre  de  Canton  (Chine)   1.670  1.700 

1845.  Théâtre  de  Québec  (Canada)   200  » 

1847.  Théâtre  de  Carlsruhe   65  200 

1855.  Opéra  de  Moscou   »  H 

1857.  Théâtre  de  Livourne   »  100 

1872.  Théâtre  de  Tien-tsin  (Chine)   600  » 

1875.  Théâtre  des  Célestins,  de  Lyon  '.  »  5 

1874.  Opéra  de  Paris                                                  .  »  4 

1876.  Théâtre  Brooklyn  (États-Unis)   285  300 

1876.  Théâtre  des  Arts,  à  Rouen   »  8 

1879.  Théâtre  de  Montpellier   »  2 

1880.  Théâtre  de  Nice   70  » 

1881.  Ring-Theater  de  Vienne   500  » 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  289 

danger  est,  pour  ainsi  dire,  en  permanence,  parce  que  le  gaz  est  perpé- 
tuellement à  deux  doigts  des  matières  les  plus  combustibles.  On  appelle 
herse  une  traînée  de  gaz  destinée  à  éclairer  le  bas  ou  le  haut  de  la  toile 
de  fond.  Or,  cette  toile  de  fond  vient  presque  toucher  la  traînée  de  gaz. 
La  herse  qui,  placée  dans  les  frises,  illumine  le  haut  de  la  même  toile  de 
fond,  est  à  peu  près  hors  de  toute  surveillance,  n'étant  sous  la  garde 
que  de  quelques  machinistes,  presque  toujours  endormis.  Un  souffle,  un 
coup  de  vent,  une  porte  qui  s'ouvre,  et  la  toile  prend  feu. 

Dans  les  coulisses,  vous  ne  voyez  que  conduites  de  gaz  et  longs  boyaux 
de  caoutchouc  rampant  sur  le  parquet,  auxquels  vous  trébuchez,  ou  que 
vous  écrasez  du  pied,  si  vous  n'y  prenez  garde.  Pendant  les  entr'actes, 
pour  peu  que  la  pièce  soit  à  spectacle,  on  n'est  occupé  qu'à  tirer  des  dessous 
et  à  raccorder  les  conduites  de  gaz,  pour  éclairer  les  portants,  pour  simuler 
des  lustres,  pour  préparer  des  effets  d'éclairage,  tantôt  du  bas,  tantôt  du 
haut  d'un  décor. 

Aujourd'hui  que  le  nombre  des  pièces  à  féerie  s'accroît  tous  les  jours,  par 
suite  de  l'abaissement  du  goût  du  public,  par  l'effet  de  la  décadence  et  de 
la  dégénérescence  des  théâtres,  les  représentations  deviennent  un  danger  per- 
manent. A  certains  tableaux  de  féerie,  la  scène  ne  peut  être  regardée  sans 
frémir.  De  tous  les  côtés  apparaissent  des  flammes  de  gaz,  en  ligne  verti- 
cale le  long  des  portants,  en  ligne  horizontale  le  long  des  herses.  Des 
tuyaux  flexibles  sillonnent  le  plancher  de  traînées  laissant  jaillir  des  lan- 
guettes de  feu  sous  les  pas  des  acteurs  et  actrices,  qui,  au  milieu  de  ces 
flammes  sans  protection,  vont  et  viennent  avec  leurs  manteaux,  leurs 
robes  traînantes,  leurs  jupons  de  gaze  et  de  mousseline.  Une  étincelle, 
un  tuyau  crevé,  et  tout  cela  s'embrase. 

Ajoutez  que  de  six  heures  du  soir  à  minuit,  le  gaz  brûle  dans  toutes  les 
loges  d'artistes,  grands  et  petits.  Dans  la  loge  du  premier  sujet,  comme 
dans  celle  du  chef  choriste,  quand  elle  n'est  pas  occupée,  le  gaz  brûle 
à  bleu,  c'est-à-dire  avec  une  flamme  imperceptible.  Mais  dans  les  ma- 
nœuvres continuelles  du  robinet  pour  baisser  le  gaz  au  bleu  ou  lui  donner 
son  plein,  on  est  exposé  à  produire  des  fuites.  C'est  ce  qui  arriva  à  Paris, 
le  25  avril  1883,  dans  la  loge  du  chef  des  figurants  de  l'Ambigu,  où  une 
épouvantable  explosion  brûla  et  blessa  18  malheureux  figurants,  qui  arri- 
vaient pour  s'habiller.  Un  robinet  de  gaz  non  fermé  avait  formé  un  mélange 
détonant,  qui  s'enflamma  et  mit  tout  en  morceaux  dans  la  loge,  au  moment 
où  l'on  frottait  une  allumette,  pour  allumer  le  gaz. 

Considérez  enfin  qu'il  existe  des  kilomètres  de  tuyaux  de  gaz  dans  les 
différentes  parties  de  l'édifice,  et  que  ces  tuyaux  sont  continuellement 
t.  57 


290  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

exposés  à  être  rompus,  brisés,  par  les  manœuvres  des  machinistes  el  vous 
comprendrez  combien  il  existe,  dans  un  théâtre  éclairé  au  gaz,  de  causes 
non  soupçonnées  d'incendie. 

Mais  à  ce  compte,  me  direz-vous,  comment  se  fait-il  que  chaque  soir, 
il  n'arrive  point  d'accidents  de  feu  dans  un  théâtre?  Les  accidents  sont 
fréquents,  n'en  doutez  pas.  Seulement,  le  service  de  surveillance  est  parfai- 
tement organisé,  et  les  pompiers  font  admirablement  leur  office.  Ils  sont 
présents  partout,  et  ils  n'ont  que  trop  souvent  à  déployer  leur  zèle.  Que 
d'incendies  partiels  ainsi  arrêtés,  et  dont  le  public  ne  se.  doute  pas!  S'il 
s'en  aperçoit  quelquefois,  il  n'en  soupçonne  pas  la  gravité. 

Pendant  la  première  représentation  de  la  Fille  de  Mme  Angot,  au 
théâtre  des  Folies  dramatiques,  au  commencement  du  deuxième  acte, 
à  la  scène  des  conjurés  en  collet  noir,  le  gaz  mit  feu  à  une  tenture  posée 
devant  la  porte  du  fond,  et  une  longue  flamme  sillonna  le  fond  de  la 
scène.  On  vit  alors  le  régisseur,  M.  Charles  Huber,  s'empresser  de  monter 
sur  une  chaise,  et  de  tirer  fortement  à  lui  le  rideau  enflammé  qui,  heu- 
reusement, se  déchira  par  le  haut,  ce  qui  empêcha  la  flamme  d'aller  plus 
loin.  Et  aussitôt,  dans  la  coulisse,  les  pompiers  d'accourir,  et  d'arroser 
le  haut  du  décor.  Il  y  avait  là  un  danger  immense.  Quelques  secondes 
de  retard  pour  arracher  la  tenture  enflammée,  et  le  feu  gagnait  partout. 
Mais  personne,  dans  la  salle,  ne  se  douta  de  rien.  Bien  plus,  comme  on 
prétend,  dans  les  théâtres,  qu'un  commencement  d'incendie,  le  jour  d'une 
première  représentation,  est  d'un  bon  augure,  tout  le  monde  était  en- 
chanté. Et  de  fait,  l'augure  se  vérifia:  vous  savez  le  succès  légendaire  de 
la  Fille  de  Mme  Angot. 

Yoilà  le  bilan  de  l'éclairage  au  gaz  dans  les  théâtres,  en  ce  qui  concerne 
le  côté  incendie.  Mais  il  y  a  une  autre  face  à  cette  désagréable  médaille. 
L'autre  côté  des  méfaits  du  gaz,  c'est  la  chaleur  qu'il  occasionne  dans  la 
salle,  et  la  viciation  de  l'air  qu'il  provoque  nécessairement,  en  usant 
l'oxygène  de  l'air. 

Un  bec  de  gaz  vicie  l'air  atmosphérique  autant  que  deux  personnes,  et  la 
chaleur  qu'il  développe  en  brûlant,  échappe  à  toute  mesure.  C'est  le  gaz 
qui  transforme,  en  été,  nos  salles  de  théâtre  en  fournaise,  et  qui  en  fait, 
pendant  l'hiver,  un  lieu  méphitique.  Supprimez  le  gaz,  remplacez-le  par 
un  mode  d'éclairage  qui  laisse  intact  l'oxygène  de  l'air,  qui  ne  le  charge 
ni  d'acide  carbonique  ni  de  vapeur  d'eau,  et  qui,  en  même  temps,  ne 
dégage  aucune  chaleur,  et  l'enceinte  d'un  théâtre  sera,  en  hiver  comme 
en  été,  un  séjour  des  plus  salubres. 

Sans  doute,  une  bonne  ventilation  obvierait  à  la  viciation  et  à  l'éehauf- 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  291 

fcmcntde  l'air.  Mais  la  ventilation  des  salles  de  spectacle  est  un  mythe, 
qui  n'a  jamais  été  réalisé  que  sur  le  papier.  En  pratique,  le  problème  est 
insoluble,  attendu  qu'il  faudrait  satisfaire  tout  le  monde,  ce  qui  est 
impossible  :  le  bonheur  de  plaire  à  tout  le  monde  n'étant  donné,  comme 
on  dit,  qu'au  louis  d'or.  Aucun  procédé  de  ventilation  n'a  pu  jamais  être 
accepté  et  reconnu  bon  par  le  public.  S'il  y  a  des  bouches  de  ventilation, 
les  spectateurs  se  plaignent  des  courants  d'air.  S'il  existe  une  ouver- 
ture au  plafond,  ils  crient  contre  l'air  glacé  qui  leur  tombe  sur  la  tète. 
À  peine  un  moyen  de  ventilation  quelconque  est-il  installé  dans  un 
théâtre,  que  tout  le  monde  s'insurge.  Dès  lors,  le  directeur  supprime  tout 
système  de  ventilation,  et  l'on  ne  saurait  l'en  blâmer. 

Voilà  pourquoi  nos  salles  de  spectacle  sont  empoisonnées  par  les  produits 
insalubres  provenant  de  la  combustion  du  gaz  et  les  émanations  orga- 
niques des  spectateurs,  en  même  temps  qu'elles  sont  chauffées  à  blanc 
par  des  centaines  de  petits  foyers. 

Toutes  ces  considérations  sont  d'une  telle  évidence  que,  dès  l'apparition 
de  la  lumière  électrique,  chacun  comprit,  comme  d'instinct,  que  là  était 
le  salut  pour  l'éclairage  des  théâtres.  Tant  que  l'on  ne  disposa  que  de  l'arc 
voltaïque,  ne  produisant  qu'un  seul  et  trop  puissant  foyer  lumineux, 
comme  la  bougie  Jablochkoff  ou  la  lampe  Siemens,  la  difficulté  ne  fut  pas 
résolue;  mais  dès  l'apparition  des  lampes  à  incandescence,  c'est-à-dire 
des  petits  luminaires  Edison,  Swan,  Maxim,  etc.,  la  cause  fut  gagnée. 
Chacun  aurait  voulu  que  l'éclairage  électrique  prît  immédiatement  pos- 
session de  toutes  les  salles  de  spectacle.  Mais  les  perfectionnements,  même 
les  mieux  indiqués,  ne  se  réalisent  pas  aussi  vite.  Toute  mûre  qu'elle 
paraisse,  une  invention  a  besoin  d'être  profondément  étudiée,  pour  entrer 
dans  la  pratique.  Tel  a  été  le  cas  de  l'application  de  la  lumière  électrique  à 
l'éclairage  des  théâtres. 

11  y  a  dans  un  théâtre  différentes  parties  à  éclairer,  et  toutes  ne  s'accom- 
modent pas  du  même  système.  La  scène  ne  peut  s'éclairer  comme  la  salle, 
la  salle  comme  le  foyer  du  public,  comme  les  couloirs  et  les  escaliers. 
Il  faut  un  certain  rapport  entre  le  degré  d'éclairage  de  ces  divers  locaux. 
Une  même  lumière  serait  trop  forte  pour  les  uns,  trop  faible  pour  les 
autres.  Dans  les  essais  faits  à  l'Opéra,  en  1881,  le  seul  foyer  du  public 
demanda  deux  systèmes  différents  :  une  lumière  douce,  pour  le  public 
qui  se  promène  dans  le  foyer,  une  lumière  puissante  au  plafond,  pour 
rendre  visibles  les  peintures  qui  ornent  ses  magnifiques  voûtes. 

Sur  la  scène,  il  faut  un  autre  éclairage  pour  la  rampe,  où  il  s'agit 
d'éclairer  convenablement  les  artistes,  que  pour  les  coulisses,  où  il  faut 


202  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

largement  éclairer  les  décors.  Si  la  salle  est  trop  lumineuse,  la  scène 
pâlit.  Le  vestibule,  les  couloirs,  ne  doivent  pas  être  éclairés  comme  la  scène. 

Ce  sont  là  autant  d'études  à  faire.  L'éclairage  au  gaz  a  nécessité  de  longs 
tâtonnements  pour  atteindre  à  la  perfection  artistique  dont  il  est  en  pos- 
session aujourd'hui.  L'éclairage  par  l'électricité  devra  suivre  la  même  voie 
d'essais  et  de  recherches.  Depuis  quelques  années  ces  études  ont  com- 
mencé, et  elles  se  sont  traduites  par  l'installation  de  l'éclairage  électrique 
dans  un  certain  nombre  de  salles  de  spectacle.  Nous  allons  faire  con- 
naître ce  qui  a  été  réalisé  jusqu'ici  dans  ce  genre,  et  cet  exposé  vaudra 
mieux  que  toutes  les  considérations  générales  ou  les  raisonnements  à  priori. 

La  lumière  électrique  a  été  expérimentée  ou  adoptée,  jusqu'à  ce  jour,  dans 
les  théâtres  suivants: 

1°  Au  théâtre  de  l'Opéra,  à  Paris;  —  2°  à  l'Hippodrome  de  Paris;  — 
5°  au  théâtre  du  Châtelet,  à  Paris;  —  4°  au  théâtre  Savoy,  à  Londres;  — 
5°  au  théâtre  des  Variétés,  à  Paris  ;  —  G0  au  Grand  Théâtre  de  Briïnn,  en 
Moravie;  —  7°  au  théâtre  du  Parc,  à  Bruxelles. 

De  1880  à  1883,  on  a  fait,  à  l'Opéra  de  Paris,  des  essais  multipliés 
d'éclairage  par  l'électricité,  M.  Charles  Garnier,  l'éminent  architecte, 
étant  un  partisan  décidé  de  ce  procédé.  Mais  les  résultats  de  ces  essais 
sont  restés  longtemps  sans  caractère  tranché.  Tout  était  subordonné  aux 
locaux  à  éclairer.  Les  grands  foyers  Jahlochkoff  illuminaient  les  vesti- 
bules; la  rampe  était  éclairée  par  des  lampes  Swan;  le  foyer  des  abonnes 
recevait  des  lampes  Swan  ;  le  foyer  du  public  des  lampes-soleil,  des 
becs  Edison  et  des  lampes  Maxim.  Le  résultat  définitif  fut  long  à  se  déga- 
ger. Jusqu'en  1885  l'Opéra  de  Paris  a  réuni,  comme  pour  une  sorte  d'en- 
quête comparative,  les  systèmes  d'éclairage  les  plus  opposés.  On  y  trouvait 
l'éclairage  au  gaz,  les  lampes  à  huile  exigées  par  la  Préfecture  de  police, 
enfin  l'électricité,  et  l'électricité  empruntée  à  toutes  sortes  de  systèmes. 

11  a  été  décidé,  en  définitive,  qu'on  emploierait  la  lumière  Edison,  jointe 
aux  lampes-soleil.  1800  lampes  Edison  éclaireront  la  salle,  la  scène  eî  les 
couloirs.  Le  foyer  sera  éclairé  par  des  lampes-soleil.  Dans  le  grand  lustre 
de  la  salle,  on  combinera  la  lumière  par  incandescence  avec  les  lampes 
à  arc  voltaïque,  et  l'on  réalisera  ainsi  un  éclairage  digne  des  splendeurs  du 
Grand  Opéra. 

La  machine  à  vapeur  produisant  les  courants  électriques  nécessaires 
pour  alimenter  tous  ces  becs,  sera  placée  dans  un  terrain  éloigné,  situé 
dans  le  neuvième  arrondissement. 

Cependant,  l'Opéra  est  d'une  organisation  si  compliquée,  tout  y  prend 


enseignement  utile  pour  les  autres  théâtres.  Arrivons  donc  à  des  théâtres 
qui  rentrent  dans  les  conditions  communes. 

Le  premier  qui  va  nous  occuper  nous  donnera  tout  de  suite  de  précieuses 
leçons.  Nous  voulons  parler  de  l'Hippodrome. 

L'Hippodrome  de  Paris  renferme  une  installation  d'éciairage  par  l'élec- 


294  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LÀ  SCIENCE 

tricité  tout  à  fait  remarquable.  La  salle  est  immense.  Elle  a  la  forme  d'un 
rectangle  terminé  par  deux  demi-circonférences.  Quatre  colonnes  en  fonte, 
distanles  de  36  mètres  dans  un  sens,  de  17  mètres  dans  l'autre,  sont 
les  seuls  points  d'appui  placés  à  l'intérieur  de  celte  construction  colossale. 
La  longueur  de  l'édifice  est  de  105  mètres;  sa  largeur  de  70  mètres; 
sa  hauteur  de  25  mètres;  sa  surface  de  6500  mètres.  Huit  mille  spec- 
tateurs peuvent  y  trouver  place. 

Quand  la  salle  de  l'Hippodrome  est  entièrement  éclairée,  son  aspect 
est  féerique.  La  piste  est  pourvue  de  20  lampes  voltaïques  à  régula- 
teur Serrin,  munies  de  puissants  réflecteurs,  et  la  salle  de  60  bougies 
Jablocbkoff  disposées  en  deux  lignes  sur  le  pourtour,  avec  4  corbeilles 
couronnant  les  colonnes  centrales.  Les  bougies  Jablochkoff  sont  munies 
du  système  automoteur,  c'est-à-dire  du  remplacement  opéré  mécanique- 
ment d'une  bougie  par  une  autre,  après  son  extinction. 

Pour  produire  l'électricité,  on  fait  usage  de  deux  machines  à  vapeur,  de  la 
force  de  100  chevaux  chacune,  qui  actionnent  les  machines  dynamo-électri- 
ques. On  ne  développe  que  la  force  de  140  chevaux,  mais  on  a  pris  200  che- 
vaux de  force,  en  prévision  d'un  supplément  de  lumière  pour  les  fêtes  de  nuit. 

L'éclairage  de  l'Hippodrome  exige  un  développement  lumineux  équivalent 
à  plus  de  12  000  becs  Carcel.  Quand  il  était  éclairé  par  le  gaz,  la  dépense 
était  de  1500  francs  par  soirée.  L'éclairage  électrique  ne  coûte  aujour- 
d'hui que  520  francs,  et  il  donne  une  quantité  de  lumière  au  moins  égale. 

11  est  intéressant  de  connaître  la  disposition  des  machines  dd  l'Hippo- 
drome, qui  constituent  une  véritable  usine  à  lumière.  Entrons,  en  consé- 
quence, dans  la  salle  des  machines,  que  représente  la  figure  102.  Dans  cette 
figure,  on  a  supprimé  les  chaudières  des  machines  à  vapeur.  On  s'est 
borné  à  représenter,  sur  la  gauche,  le  volant  et  la  courroie  qui  sont  mis 
en  action  par  la  vapeur.  Les  machines  à  vapeur,  de  la  force  de  100  che- 
vaux chacune,  et  qui  sont,  comme  nous  l'avons  dit,  au  nombre  de  deux, 
sont  du  système  Compound.  Elles  sont  alimentées  par  trois  vastes  chau- 
dières, à  retour  de  feu.. 

Le  volant  de  la  machine  à  vapeur  met  en  mouvement  quatre  rangées  de 
machines  dynamo-électriques  Gramme,  chaque  rangée  contenant  sept  ma- 
chines Gramme,  comme  on  le  voit  sur  la  figure  102.  Chaque  machine  a  une 
courroie  spéciale,  mais  ces  sept  courroies  aboutissent  à  un  même  tambour. 

Sur  la  paroi  du  fond  de  la  salle  sont  fixés  les  fils  conducteurs  qui 
amènent  l'électricité  aux  différents  brûleurs  disséminés  dans  la  salle.  Us 
sont  rattachés  à  50  commutateurs. 

Les  bougies  Jablochkoff  sont  placées  dans  la  salle,  à  raison  de  cinq  par 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  "295 

circuit,  sur  les  colonnes  de  fonte,  quatre  dans  le  pourtour.  Il  y  a  un 
circuit  électrique  pour  chaque  régulateur  Serrin.  Les  foyers  du  pourtour 
sont  à  feu  nu,  munis  de  réflecteurs  paraboliques  et  hyperboliques.  Les 
foyers  distribués  dans  le  reste  de  la  salle,  sont  contenus  dans  des  lanternes 
à  réflecteurs  hémisphériques,  fermés  au  devant  par  des  lames  diffusantes. 

L'éclairage  de  l'Hippodrome  par  les  bougies  Jablochkoff  est  une  des 
applications  de  ce  système  les  mieux  réussies  qui  aient  encore  été  faites.  La 
beauté  de  l'éclairage  et  l'économie  considérable  que  l'on  en  retire  sont  des 
résultats  positivement  acquis.  On  peut  seulement  faire  remarquer  que 
l'Hippodrome  n'étant  pas  un  théâtre  proprement  dit,  ce  que  l'on  y  a 
réalisé  ne  peut  s'appliquer  aux  théâtres  ordinaires,  dont  les  dispositions 
intérieures  sont  toutes  différentes  et  beaucoup  plus  compliquées. 

Le  théâtre  du  Châtelet,  à  Paris,  est  éclairé  par  les  bougies  jablochkoff, 
mais  il  n'y  en  a  qu'un  très  petit  nombre;  la  majeure  partie  de  l'éclairage 
étant  réservée  au  gaz.  Ce  n'est  donc  qu'un  essai  fort  timide.  Il  y  a  quatre 
foyers  Jablochkoff  sur  la  terrasse  qui  surmonte  la  grande  entrée  du 
théâtre,  8  dans  la  salle  et  4  sur  la  scène.  Quand  cela  est  nécessaire,  des 
portants  mobiles,  munis  de  lampes  Jablochkoff,  sont  mis  en  place  et 
allumés  par  un  commutateur. 

Aucun  globe  n'enveloppe  la  bougie,  qui  brûle  à  feu  découvert,  au 
devant  d'un  réflecteur  cylindrique  en  métal  blanc,  chargé  de  disséminer 
la  lumière.  La  clarté  électrique  se  mélangeant  à  celle  du  gaz,  four- 
nit dans  la  salle  une  lueur  éclatante  et  blanche,  d'un  très  heureux  effet. 

L'électricité  est  fournie  par  une  machine  Gramme,  que  met  en  mouve- 
ment une  locomobile  à  vapeur.  Le  tout  est  placé  dans  une  cour  intérieure, 
située  au-dessous  de  la  scène. 

Londres  a  vu,  en  1881,  l'inauguration  de  l'éclairage  d'un  théâtre  par 
l'électricité.  Nous  voulons  parler  du  théâtre  Savoy.  Ce  n'est  point,  bien 
entendu,  le  système  Jablochkoff,  qui  donnerait  des  foyers  trop  puissants 
pour  un  édifice  de  petites  dimensions,  qui  fonctionne  au  théâtre  Savoy. 
C'est  le  système  par  incandescence,  effectué  par  les  lampes  Swan. 

Le  théâtre  est  éclairé  par  1158  lampes  Swan,  d'un  nouveau  modèle.  Sur 
ces  1158  lampes,  114  sont  placées  dans  la  salle.  Elles  sont  disposées  en 
groupes  de  trois,  et  supportées  par  des  appliques  très  élégantes,  le  long 
des  différentes  galeries.  Chaque  lampe  est  renfermée  dans  un  globe  de 
verre  dépoli,  disposition  qui  produit  une  lumière  douce  et  agréable. 

220  lampes  sont  employées  pour  l'éclairage  des  nombreux  corridors, 
passages  et  loges  appartenant  au  théâtre,  tandis  que  824  lampes  Swan  sont 
placées  sur  la  scène. 


296  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Nous  représentons  par  la  figure  105  une  des  appliques  à  trois  globes  et 
par  la  figure  104  la  lampe  servant  à  leclairage  du  théâtre  Savoy. 

Une  vis  V,  qui  se  trouve  à  la  partie  inférieure  de  la  lampe,  permet  de 
la  fixer  dans  une  monture  quelconque.  Les  fils  conducteurs  sont  atta- 
chés à  deux  bornes  de  platine,  A,  B,  et  leur  contact  est  maintenu  forte- 
ment serré  par  un  ressort  de  cuivre  en  spirale,  R,  entourant  l'enveloppe 
du  verre  de  la  lampe. 

Deux  cents  lampes  forment  six  groupes,  alimentés  chacun  par  un  cou- 
rant particulier.  Ce  courant  est  produit  par  une  machine  dynamo-électrique 
de  Siemens,  actionnée  par  trois  machines  à  vapeur,  dont  la  force  totale 
est  de  120  à  150  chevaux.  Machines  Siemens  et  moteurs  à  vapeur  sont 
placés  sous  un  hangar,  au  milieu  d'un  terrain  vague,  conligu  au  quai 


FlG.   103.  —  GLOBES  DES  LAMPES  SWAN  EMPLOYÉES  AU  THEATRE  SAVOY,  A  LONDRES  (APPLIQUE  A  TROIS  BRANCHES] 

Victoria.  Le  courant  est  amené  au  théâtre  par  des  câbles  isolés,  posés 
sous  le  sol. 

Ce  qu'il  y  a  d'intéressant,  au  point  de  vue  scientifique,  dans  cette  instal- 
lation, c'est  la  manière  dont  on  fait  varier  l'intensité  des  foyers  dans 
toute  les  parties  du  théâtre.  En  tournant  une  petite  tige  qui  correspond  aux 
différents  circuits  électriques,  on  peut  porter  la  lumière  jusqu'à  sa  pleine 
puissance,  ou  l'abaisser  jusqu'à  une  teinte  rouge  faible,  aussi  facilement 
que  s'il  s'agissait  du  gaz.  Les  tiges,  ou  manettes  régulatrices,  au  nombre 
de  six,  sont  rangées  contre  le  mur  d'un  cabinet,  placé  à  gauche  de  la 
scène,  qui  représente  assez  bien  la  cabine  des  chefs  gaziers  de  nos  théâtres. 
Ces  manettes  régulatrices  agissent  sur  un  commutateur  à  six  voies,  à  l'aide 
duquel  on  peut  introduire  dans  le  circuit  électrique  correspondant,  une 
résistance  de  une  à  six  fois  plus  forte.  L'intensité  du  courant  électrique  qui 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  2Ô7 

traverse  les  lampes,  est  accrue  ou  diminuée  dans  les  mômes  proportions. 

Les  résistances  que  l'on  introduit  dans  le  circuit  pour  le  modérer,  et  dans 
lesquelles  les  quatre  commutateurs  font  passer  le  courant,  sont  de  longues 
spirales  de  fil  de  fer,  ou  des  bandes  de  fer  en  zig  zag,  portées  sur  un  cadre 
et  ayant  une  libre  circulation  d'air  autour  d'elles,  afin  de  diminuer  ré- 
chauffement produit  par  le  courant. 

L'adoption  de  l'éclairage  électrique  au  théâtre  Savoy  a  popularisé  ce  sys- 
tème en  Angleterre.  Pour  montrer  à  tous  les  yeux  que  la  chaleur  de  ces  globes 
éclairants  est  nulle,  le  directeur  a  eu  l'idée  d'entourer  un  certain  nombre 
de  lampes,  de  dentelles,  qui  ne  sont  jamais  ni  altérées  ni  roussies.  Dans 
les  premiers  temps  de  l'installation,  on  voyait,  pendant  un  entr'acte,  un 


FlG.  104.  —  LA  LAMPE  3WAN   DU  THEATRE  SAVOY,   A  LONDRES. 


machiniste  paraître  sur  la  scène,  armé  d'un  marteau,  et  écraser,  d'un  coup 
de  ce  marteau,  une  lampe  entourée  de  dentelles.  Le  verre  se  brisait,  la 
lampe  s'écrasait;  mais  rien  de  particulier  ne  se  produisait,  et  la  den- 
telle était  retirée  intacte.  C'était  une  manière  comme  une  autre  de 
montrer  qu'un  accident  quelconque  arrivé  à  cet  appareil  d'éclairage,  ne 
saurait  entraîner  rien  de  fâcheux  pour  la  sécurité  des  spectateurs. 

A  Paris,  le  théâtre  des  Variétés  a  fait  l'essai,  en  1882-1885,  d'un 
système  complet  d'éclairage  par  l'électricité.  Les  lampes  Swan  étaient 
employées,  comme  au  théâtre  Savoy  de  Londres,  mais  leur  puissance  lumi- 
neuse était  moindre.  Au  théâtre  Savoy  de  Londres,  les  luminaires  Swan 
valent  5  becs  Carcel  ;  au  théâtre  des  Variétés,  à  Paris,  on  les  avait  ra- 
i  38 


298  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

menés  à  la  valeur  de  5  becs,  pour  ne  pas  être  obligé  d'atténuer  la  lu- 
mière par  des  globes  demi-transparents.  Il  est,  en  effet,  plus  rationnel 
de  ne  produire  que  la  quantité  de  lumière  que  la  vue  peut  supporter,  en 
laissant  apparaître  sa  gaie  et  brillante  flamme,  que  de  la  dérober  auxyeux,( 
en  dépensant  inutilement  de  l'électricité. 

C'est  la  machine  djnamo-électrique  Siemens  qui  servait,  au  théâtre  des 
Variétés,  à  produire  l'électricité,  et  consécutivement,  la  lumière.  Au 
théâtre  Savoy,  la  machine  dynamo-électrique  Siemens  est  actionnée, 
comme  nous  l'avons  dit,  par  une  machine  à  vapeur.  Mais  il  aurait  été 
impossible,  dans  l'espace  étroit  du  théâtre  des  Variétés,  d'installer  une 
machine  à  vapeur,  ainsi  qu'on  l'a  fait  au  théâtre  Savoy,  de  Londres,  où 
le  terrain  ne  manque  pas.  La  pile  accumulatrice  de  M.  Gaston  Planté, 
rendue  industrielle  par  M.  Faure,  intervint  ici  avec  un  grand  bonheur. 
Une  pile  accumulatrice  se  charge  d'électricité  pendant  le  jour,  et  dépense 
cette  électricité,  le  soir,  pour  entretenir  l'éclairage.  Elle  joue  à  peu  près 
le  rôle  d'un  réservoir,  qui  se  remplirait  pendant  12  à  15  heures,  et  se 
viderait  pendant  8  heures.  C'est  une  espèce  de  caisse  d'épargne  électrique. 

Ne  pouvant,  comme  il  vient  d'être  dit,  par  suite  de  l'insuffisance  d'es- 
pace, employer  de  machine  à  vapeur,  on  chercha  un  autre  moteur.  Il  y 
avait  bien  la  force  hydraulique  de  l'eau  de  la  ville,  et  l'eau  ne  manque  pas 
dans  un  théâtre  ;  mais  cette  force  n'aurait  pas  suffi.  On  s'adressa  alors 
au  moteur  à  gaz,  ce  charmant  et  curieux  appareil,  aujourd'hui  répandu 
dans  une  foule  de  petites  industries,  et  dans  lequel  un  mélange  d'air  et 
de  gaz,  en  faisant  explosion,  lance  un  piston  dans  un  corps  de  pompe,  en 
produisant  l'effet  mécanique  de  la  vapeur. 

Le  moteur  à  gaz  qui  fonctionnait  au  théâtre  des  Variétés,  pour  mettre  en 
mouvement  les  électro-aimants  de  la  machine  dynamo-électrique  Siemens, 
était  de  la  force  de  10  chevaux. 

Arrêtez  un  instant  votre  pensée,  lecteur,  sur  ce  moteur  à  gaz  action- 
nant une  machine  à  lumière,  dans  le  sous-sol  d'un  théâtre,  et  pour  peu  que 
vous  ayez  l'esprit  philosophique  et  méditatif,  vous  trouverez  là  matière 
à  de  bien  curieuses  réflexions.  Il  s'agit  de  remplacer  le  gaz  par  l'électricité! 
et  c'est  le  gaz  lui-même  que  l'on  prend  comme  producteur  de  l'électricité. 
C'est  le  gaz  qui  est  l'agent  auxiliaire,  et  l'agent  en  sous-ordre,  de  cette  révo- 
lution mécanique!  Cela  ne  vous  rappelle-t-il  pas  la  bonne  plaisanterie  du 
roi  de  Perse,  Assuérus,  ordonnant  à  Aman  de  promener  par  toute  la  ville 
son  rival,  le  juif  Mardochée,  revêtu  d'habits  royaux  et  le  diadème  sur  la 
tête,  en  tenant  par  la  bride  le  cheval  qui  porte  son  ennemi  triomphant? 
Ou  bien  encore  les  captifs  que  l'on  obligeait,  au  Moyen  âge,  à  travail- 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


299 


1er  aux  fortifications  élevées  contre  leurs  anciens  compagnons  d'armes? 

Quel  raffinement  inouï  dans  ce  triomphe  de  l'électricité  sur  le  gaz!  Non 
seulement  l'électricité  chasse  le  gaz  de  la  brillante  enceinte  où  il  trônait 
sans  partage,  mais  il  le  relègue  au  fond  du  trou  obscur,  et  il  le  force  à 
tourner,  comme  l'esclave  antique,  la  meule  à  son  profit;  ou,  comme 
le  mercenaire  de  nos  jours,  à  exécuter  de  ses  mains  l'œuvre  mécanique 
destinée  à  opérer  sa  propre  destruction  ! 

Mais,  nous  dira-t-on,  si  le  gaz  est  employé  pour  produire  le  mouvement 
et  la  lumière,  pourquoi  ne  pas  le  conserver?  Pourquoi  le  reléguer  à  la 
cave?  N'était-il  pas  plus  simple  de  le  laisser  où  il  est?  La  réponse  à  celte 
objection  est  donnée  par  les  chiffres.  La  dépense  du  gaz,  dans  le  moteur  à 
gaz,  au  théâtre  des  Variétés,  n'était  que  la  dixième  partie  de  ce  qu'il  au- 
rait fallu  en  brûler  pour  distribuer  dans  toutes  les  parties  du  théâtre 
l'équivalent  de  la  lumière  pure  et  salubre  qu'y  versait  l'électricité;  et  les 
dangers  du  gaz  étaient  écartés,  en  le  confinant  dans  le  sous-sol. 

Nous  avons  dit  que  les  accumulateurs  étaient  chargés  d'électricité  pen- 
dant le  jour  et  pendant  la  soirée.  Comment  étaient  disposés  et  comment 
se  chargeaient  les  accumulateurs,  au  théâtre  du  boulevard  Montmartre? 
Ce  genre  d'appareil  se  compose,  comme  nous  l'avons  dit  dans  un  cha- 
pitre précédent,  de  la  simple  réunion  d'un  grand  nombre  de  lames  de 
plomb  posées  les  unes  à  la  suite  des  autres,  dans  une  caisse  contenant 
de  l'eau  acidulée  par  de  l'acide  sulfurique.  On  peut  donner  à  ces  lames 
de  plomb  les  dimensions  que  l'on  veut,  et  naturellement,  au  théâtre  des 
Variétés,  on  leur  avait  donné  des  proportions  correspondantes  à  l'impor- 
tance de  l'éclairage  à  produire.  Les  caisses  contenant  les  lames  de  plomb 
n'avaient  pas  moins  de  43  centimètres  de  long,  30  centimètres  de  hau- 
teur et  18  centimètres  de  large;  et  elles  pesaient  60  kilogrammes.  On 
formait  des  groupes  de  53  caisses.  Le  liquide  qui  les  remplissait  était  de 
l'acide  sulfurique,  étendu  de  dix  fois  son  poids  d'eau.  Un  des  bouts  de  l'ac- 
cumulateur était  peint  en  rouge  :  il  répondait  au  pôle  devant  se  recouvrir 
de  peroxyde  de  plomb,  sous  l'influence  du  courant  primitif.  L'autre  bout 
était  teint  en  noir  :  c'était  le  pôle  où  le  gaz  hydrogène  se  condensait  sur  le 
plomb.  A  l'un  des  bouts,  une  tringle  de  cuivre  réunissait  toutes  les  plaques 
paires;  à  l'autrebout,  une  autre  tringle  réunissait  toutes  les  plaques  impaires. 

Nous  représentons,  dans  la  figure  105,  un  des  éléments  de  la  pile  accu- 
mulatrice  employée  au  théâtre  des  Variétés.  Ces  éléments  étaient  groupés, 
par  série  de  24,  dans  une  caisse,  et  les  caisses  étaient  placées  sur  une  éta- 
gère, dans  le  sous-sol  du  théâtre. 

C'est  à  travers  cette  série  de  lames  de  plomb,  convenablement  reliées 


300 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


entre  elles,  que  l'on  faisait  passer  le  courant  électrique  produit  par  la  ma- 
chine dynamo-électrique  Siemens,  actionnée  elle-même  par  un  moteur  à 
gaz.  L'oxygène  provenant  delà  décomposition  de  l'eau,  se  fixait  sur  les  lames 
de  plomb  représentant  le  pôle  positif,  en  formant  une  forte  couche 
de  peroxyde  de  plomb.  L'hydrogène  était  absorbé,  retenu,  et  pour  ainsi 
dire  condensé,  à  la  surface  des  lames  de  plomb,  représentant  le  pôle 
négatif.  Au  bout  de  15  à  16  heures,  cet  assemblage  de  lames  de  plomb, 
inerte  en  apparence,  constituait  une  puissante  batterie  voltaïque,  capable 
de  verser  peu  à  peu,  et  pour  ainsi  dire  goutte  à  goutte,  un  fleuve  d'élec- 
tricité. Quand  on  réunissait,  en  effet,  les  deux  pôles  opposés  de  cette 
batterie,  l'hydrogène  du  pôle  négatif  allant  réduire  le  peroxyde  d'hy- 
drogène du  pôle  positif,  pour  reformer  de  l'eau,  suivant  le  principe 
découvert  par  M.  Gaston  Planté,  donnait  lieu  à  un  courant  électrique 


FlG.   105.  —  UN  ÉLÉMENT  DE  L'ACCUMULATEUR  FAITE. 


secondaire,  courant  d'une  grande  puissance,  et  qui  çtait  uLilisé  pour  la  pro- 
duction de  la  lumière. 

Les  lampes  Svvan  employées  au  théâtre  des  Variétés,  ne  différaient  point 
de  celles  que  nous  avons  décrites  et  figurées  en  parlant  des  lampes  à  incan- 
descence du  système  Swan.  L'éclairage  de  la  salle  se  composait  de  20  appli- 
ques, portant  chacune  5  lampes.  Il  y  avait  4  de  ces  appliques  aux  pre- 
mières galeries,  12  aux  secondes,  et  4  aux  troisièmes,  représentant  un 
total  de  GO  lampes. 

Chacune  de  ces  lampes  était  construite  de  manière  à  donner,  comme 
nous  l'avons  dit,  une  lumière  de  trois  becs  Carcel;  de  sorte  que  la  quan- 
tité de  lumière  qu'elles  fournissaient  égalait  celle  que  produiraient  180  becs 
de  gaz,  brûlant  125  litres  chacun,  c'est-à-dire  en  tout  environ  25  mètres 
cubes  à  l'heure,  qui,  au  prix  actuel  du  gaz,  auraient  coûté  6  francs  25  cen- 
times et  auraient  occasionné  une  chaleur  insupportable. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  303 

Il  avait  fallu  beaucoup  de  tâtonnements  pour  arriver  à  éclairer  la  rampe 
au  gré  des  artistes,  et  en  vue  de  l'effet  à  produire  dans  la  salle.  Après  beau- 
coup d'essais,  on  forma  la  traînée  lumineuse  qui  compose  la  rampe,  de 
petites  languettes,  dont  on  multiplia  le  nombre,  en  le  portant  à  60. 

Inutile  de  dire  que,  grâce  à  un  régulateur,  on  pouvait,  ainsi  qu'on  le 
fait  avec  le  gaz,  augmenter  l'effet  lumineux  de  la  rampe,  ou  le  réduire 
à  la  lueur  d'une  veilleuse,  et  qu'on  pouvait  même  l'éteindre  complète- 
ment. 

Le  régulateur  de  la  lumière  était  placé  dans  une  cabine,  à  gauche  du 
spectateur.  Il  se  composait,  comme  le  régulateur  Edison,  de  barres  métal- 
liques, de  différentes  grosseurs,  à  travers  lesquelles  on  faisait  passer  le 
courant,  quand  on  voulait  réduire  sa  puissance. 

Les  herses  étaient  également  pourvues  de  lampes  Swan,  que  l'on  avait 
portées  à  60,  et  qui  avaient  la  mc:ne  force  que  les  lampes  de  la  salle. 

Il  y  avait,  en  outre,  18  lampes  dans  le  foyer,  24  au  vestibule  d'entrée, 
et  un  certain  nombre  dans  les  couloirs. 

En  résumé,  le  théâtre  des  Variétés  était  éclairé  par  près  de  400  lampes 
Swan . 

Nous  sommes  entré  dans  tous  ces  détails  au  sujet  de  l'essai  d'éclairage 
électrique  qui  a  été  fait  en  1882-1883,  au  théâtre  des  Variétés,  à  Paris, 
parce  qu'il  constitue  la  première  application  sérieuse  que  l'on  ait  réalisée 
en  France,  de  la  lumière  électrique  pour  l'éclairage  de  toutes  les  parties 
d'un  théâtre,  et  parce  qu'il  n'a  donné  que  de  bons  résultats.  Nous  devons 
pourtant  ajouter  que  cet  éclairage  n'a  pas  été  maintenu  au  théâtre  des 
Variétés.  Inauguré  au  mois  d'octobre  1882,  il  fut  supprimé  brusquement  le 
1er  mai  1883,  nous  ne  savons  pour  quelle  cause. 

Le  14  novembre  1882,  le  théâtre  municipal  de  la  ville  de  Brùnn,  capitale 
de  la  Moravie,  fut  éclairé  par  le  système  Edison.  Ce  théâtre  n'emprunte  sa 
lumière  qu'à  l'électricité;  il  n'y  entre  aucune  installation  de  gaz.  Un  pareil 
exemple  est  unique  jusqu'ici. 

C'est  à  une  distance  de  315  mètres  du  théâtre  que  se  trouve  situé  le 
bâtiment  des  machines,  occupant  une  superficie  de  249  mètres  carrés,  et 
comprenant  :  1°  la  chambre  de  chauffe  à  vapeur,  2°  la  salle  des  machines. 

Les  chaudières  sont  au  nombre  de  trois.  Chaque  chaudière  est  com- 
posée d'un  bouilleur  horizontal  et  d'un  corps  tubulairc  adapté  au  précédent. 

Comme  deux  chaudières  sont  suffisantes  pour  l'exploitation  normale 
de  la  machine  à  vapeur,  il  y  a  toujours  une  chaudière  en  réserve. 

La  pression  dans  ce  générateur  est  de  7  atmosphères.  La  force  déve- 
loppée par  la  vapeur,  est  de  110  chevaux. 


304  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Quatre  machines  dynamo-électriques  Edison  produisent  la  lumière.  Un 
noyau  de  fer  tournant  clans  le  champ  magnétique,  grâce  à  la  force  de  la 
vapeur,  se  change  en  électricité,  et  le  courant  électrique,  au  moyen  d'un 
câble  principal,  d'une  longueur  de  315  mètres,  est  dirigé  vers  le  théâtre  où 
s'opère  sa  distribution. 

Chaque  machine  dynamo-électrique  Edison  peut  alimenter  250  lampes  à 
incandescence  de  la  valeur  de  seize  bougies. 

Le  câble  qui  relie  les  machines  au  théâtre,  se  compose  de  deux  barres  do 
cuivre,  de  forme  demi-ronde,  entourées  de  matière  isolante,  et  contenues 
dans  un  tube  de  fer  forgé,  qui  le  préserve  de  toute  influence  extérieure.  En 
raison  de  la  tension  minime  du  courant,  on  peut,  sans  aucun  danger,  tou- 
cher les  conducteurs. 

L'intérieur  du  théâtre  est  éclairé  par  820  lampes,  réparties  dans  la  cage 
du  grand  escalier,  le  foyer,  les  couloirs,  la  salle,  les  loges  des  artistes  et  la 
scène. 

L'éclairage  de  la  scène  comprend  les  herses,  les  rampes  et  les  portants. 

Chaque  herse  supporte  99  lampes,  dont  un  tiers  est  destiné  aux  effets 
de  lumière  blanche.  Un  tiers  est  composé  de  lampes  rouges,  le  dernier 
tiers  de  lampes  vertes.  Tous  les  effets  de  lumière  peuvent  être  ainsi 
facilement  obtenus  en  allumant  tout  ou  partie  des  lampes  de  chaque  cou- 
leur. La  rampe  supporte  120  lampes,  établies  dans  les  mêmes  conditions. 

Le  régulateur  est  placé  dans  un  coin  de  la  scène.  Là  se  rassemblent  une 
véritable  forêt  de  fils  conducteurs.  Le  tout,  symétriquement  arrangé,  n'oc- 
cupe qu'une  place  relativement  insignifiante. 

Grâce  à  ce  régulateur,  il  est  possible  d'obtenir,  tant  dans  la  salle  que  sur 
la  scène,  depuis  la  plus  éclatante  clarté  jusqu'à  la  nuit,  en  passant  par 
toutes  les  transitions  voulues. 

La  salle  est  éclairée  par  un  lustre  principal,  ayant  deux  rangées  de  lampes 
à  incandescence. 

Le  long  du  pourtour  des  loges  sont  installées  des  appliques,  portant,  cha- 
cune, une  lampe  enfermée  dans  un  globe  dépoli. 

C'est  également  la  lumière  Edison  qui  a  été  adoptée  pour  l'éclairage  du 
théâtre  du  Parc,  à  Bruxelles.  Ce  système,  qui  n'est  qu'une  réduction  de  celui 
qui  est  installé  au  grand  théâtre  de  Brùnnen  Moravie,  fonctionnait  à  la 
Chambre  des  représentants  de  Belgique,  depuis  le  mois  de  février  1885. 
Le  5  mars  1883,  il  fut  inauguré  au  théâtre  du  Parc. 

505  lampes  Edison  sont  réparties  dans  le  grand  escalier,  le  foyer,  les 
couloirs,  la  salle,  les  loges  d'artistes  et  la  scène. 

Le  régulateur,  destiné  à  graduer  la  lumière  dans  toutes  les  parties  du 


1. 


39 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE  507 

théâtre,  se  trouve  sur  la  scène,  dans  une  cabine  à  la  droite  du  spectateur. 

Emprisonnée  dans  un  petit  globe  de  cristal,  la  lumière  n'éblouit  pas 
plus  que  le  gaz,  dont  elle  a  la  couleur,  et  grâce  au  régulateur,  on  obtient, 
comme  avec  le  gaz,  la  lumière  la  plus  vive  ou  la  plus  faible,  en  passant  par 
tous  les  degrés  intermédiaires. 

Les  machines  destinées  à  produire  l'électricité,  c'est-à-dire  la  machine 
à  vapeur  qui  est  de  la  force  de  25  chevaux,  et  la  machine  dynamo-élec- 
trique Edison,  que  nous  avons  représentée  dans  un  des  chapitres  précé- 
dents, sont  installées  à  20  mètres  de  l'édifice,  dans  le  parc.  Un  câble  posé 
sur  le  sol  dirige  l'électricité  vers  le  théâtre,  où  s'opère  sa  distribution. 

C'est  M.  Octave  Patin,  qui  s'était  déjà  occupé  des  travaux  d'éclairage 
électrique  à  la  Chambre  des  représentants,  qui  a  dirigé  l'installation  de  la 
lumière  électrique  au  théâtre  du  Parc. 

Une  question  importante  se  pose  au  sujet  de  l'éclairage  électrique  dans 
les  théâtres:  c'est  celle  de  la  dépense.  L'électricité  est-elle  plus  chère  que 
le  gaz,  pour  l'éclairage  des  théâtres?  On  ne  possède  à  ce  sujet  aucun 
renseignement  précis.  Il  est  probable  que  les  directeurs  des  théâtres  qui 
ont  consenti  à  substituer  ce  nouveau  système  au  gaz,  ont  fait  leurs  condi- 
tions pour  ne  pas  payer  trop  cher;  mais  il  est  possible  que  les  compa- 
gnies qui  se  chargent  de  cette  entreprise  consentent  à  faire  payer  l'éclai- 
rage à  un  prix  inférieur  à  son  prix  de  revient,  dans  le  but  de  répandre 
la  connaissance  de  ce  nouveau  système,  et  d'en  démontrer  les  avantages 
par  une  expérience  incontestable.  D'un  autre  côté,  le  gaz  varie  de  prix 
selon  les  localités.  Il  est  donc  difficile  de  se  prononcer  sur  la  question  de  la 
dépense  comparée  des  deux  procédés  d'éclairage.  L'avenir  décidera  de  cette 
question,  qui,  au  fond,  ne  préoccupe  que  les  intéressés,  et  reste  indiffé- 
rente au  public. 

Si  les  théâtres  sont  les  seuls  lieux  de  distraction  offerts,  pendant  l'hiver, 
au  public  des  grandes  villes,  dans  la  saison  d'été,  les  jardins  s'ouvrent 
aux  promeneurs  désireux  de  respirer  l'air  et  de  ressentir  un  peu  de  fraî- 
cheur. Ces  vastes  espaces  où  la  foule  se  réunit  le  soir,  jardins-concerts, 
cafés-concerts,  etc.,  sont  aujourd'hui  presque  tous  éclairés  par  l'arc  vol- 
laïque.  Le  concert  des  Champs-Elysées  fut  l'un  des  premiers  illuminé 
par  ce  procédé  (fig.  106). 

À  Madrid,  le  Prado  inaugura,  en  1882,  ce  mode  d'éclairage. 

Le  Prado  de  Madrid  (fig.  107)  est  renommé  dans  toute  l'Europe.  Placé 
sur  un  large  boulevard,  long  de  4  kilomètres,  bordé,  de  chaque  côté,  par  une 


508  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

double  rangée  d'arbres,  il  s'étend  au-dessous  du  quartier  le  plus  élégant 
de  la  ville.  Le  long  de  cette  immense  avenue,  des  squares,  plantés  de  beaux 
arbres  et  décorés  de  corbeilles  de  fleurs,  avec  une  ceinture  d'orangers,  for- 
ment, de  distance  en  distance,  de  gracieux  abris.  La  partie  comprise  entre  la 
Carrera  de  San  Geronimo  et  la  Calle  de  Alcala  s'élargit  et  prend  un  aspect 
imposant.  Deux  fontaines  monumentales,  celle  de  Neptune  et  celle  deCybèle, 
terminent,  de  chaque  côté,  ce  magnifique  square,  qui  s'appelle  le  Salon.  Le 
fond  de  verdure  sombre  qui  encadre  les  deux  fontaines  fait  encore  valoir 
leur  blancheur. 

Dans  toute  la  longueur  du  Prado  s'étend  une  troisième  allée  (le  Pasco), 
réservée  aux  cavaliers  et  aux  amazones.  Viennent  ensuite  des  hôtels,  des 
jardins,  des  chapelles,  la  Monnaie,  le  Musée  royal  et  la  Bibliothèque. 

Dans  les  soirées  d'été,  les  habitants  de  Madrid  se  portent  surtout  dans  le 
square  le  Salon,  pour  s'asseoir  et  prendre  l'air.  On  y  reste  assez  avant 
dans  la  nuit.  Au  moment  où  l'on  arrive  par  la  Calle  de  Alcala,  qui  est  la 
grande  artère  du  Prado,  on  a  le  spectacle  charmant  d'une  quantité  d'équi- 
pages, de  chevaux,  de  femmes  légèrement  vêtues  et  coiffées  de  la  gracieuse 
mantille,  de  senoras,  d'officiers,  de  soldats,  de  bonnes  d'enfants,  de  nour- 
rices, de  prêtres,  d'artistes  forains,  etc.,  etc.  De  sémillantes  amazones,  au 
chapeau  noir  relevé  d'une  plume,  à  la  longue  robe  serrée  à  la  taille, 
avec  un  camélia  au  corsage,  passent  au  galop,  tandis  que  la  chaussée  est 
encombrée  de  quatre  files  d'équipages  de  toutes  les  formes  et  de  toutes 
les  époques,  parmi  lesquels  on  retrouverait  des  carrosses  de  famille  da- 
tant de  Charles  III,  le  restaurateur  du  Prado. 

Le  Prado  de  Madrid  rappelle  la  promenade  des  Caséines  de  Florence, 
mais  avec  encore  plus  d'éclat,  de  mouvement  et  de  couleur.  L'éclairage 
électrique,  que  l'on  y  a  installé  pendant  l'été  de  1882,  fait  merveilleuse- 
ment valoir  ce  rendez- vous  préféré  de  la  fine  fleur  de  l'élégance  madrilène. 


XX 


L'éclairage  électrique  à  domicile. — Projets  de  M.  Edison  pour  la  distribution  de  l'élec- 
tricité au  moyen  d'usines  centrales,  dans  un  quartier  de  New-York.  —  Tableau 
des  avantages  de  l'électricité,  comme  agent  d'éclairage  à  domicile.  —  Conclusion 
générale  concernant  la  lumière  électrique  comparée  aux  autres  modes  d'éclairage. 

Le  succès  pratique  obtenu  par  l'éclairage  par  incandescence  a  fait 
naître  l'idée  d'établir  ce  genre  d'éclairage  à  domicile.  Mais  il  faudrait,  pour 
cela,  une  usine  centrale  qui  produirait  l'électricité,  et  qui,  grâce  à  une  ca- 
nalisation analogue  à  celle  du  gaz,  distribuerait  le  courant  électrique  à  dif- 
férents brûleurs  répartis  dans  les  pièces  d'une  maison,  dans  les  salons, 
les  ebambres,  etc. 

Edison  s'est  efforcé  de  réaliser  ce  curieux  programme  pour  un  quartier 
de  New-York. 

On  voyait,  à  l'Exposition  d'électricité  de  1881,  la  réduction  du  plan 
d'ensemble  qui  a  été  arrêté  par  l'ingénieur  américain  pour  l'éclairage 
du  quartier  situé  entre  Wall  strect,  la  grande  artère  commerciale  de 
New-York,  et  le  quai  du  Sud,  qui  fait  face  au  port.  Ce  quadrilatère  a 
environ  un  kilomètre  '  carré  de  superficie.  Vers  le  centre  du  quartier  se 
trouve  la  station  centrale.  On  devait  y  réunir  12  chaudières,  capables  de 
fournir  la  vapeur  nécessaire  pour  faire  marcher  12  machines  dynamo- 
électriques actionnant  1200  lampes,  ce  qui  représente  une  force  d'en- 
viron 1500  chevaux-vapeur. 

De  l'usine  centrale  doivent  rayonner  en  tous  sens  de  gros  conducteurs  en 
cuivre,  appelés  conducteurs  principaux,  se  bifurquant  à  droite  et  à  gauche, 
comme  des  conduites  d'eau  et  de  gaz,  pour  longer  toutes  les  rues.  La  mai- 
son de  chaque  abonné  serait  reliée  aux  conducteurs  principaux  par  une  con- 
duite, dite  conduite  d'immeuble,  dont  la  grosseur  serait  proportionnée  aux 
besoins  de  la  maison. 

Ce  plan  se  réalise  en  ce  moment  à  New- York;  non,  toutefois,  sans  de 
grandes  difficultés,  car  autant  les  installations  locales  de  l'éclairage  Edi- 
son réussissent  bien,  autant  les  usines  centrales  distribuant  l'électricité 


510  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

rencontrent  d'obstacles.  Il  est  presque  impossible  d'obtenir  que  toutes  les 
machines  dynamo-électriques  fonctionnent  d'une  manière  identique;  ce  qui 
introduit  beaucoup  d'irrégularité  dans  le  pouvoir  éclairant  de  chaque  lampe. 

L'éclairage  électrique  à  domicile  est  donc  une  grosse  affaire.  Bien  des 
difficultés  pratiques  sont  encore  à  résoudre.  Il  ne  faut  pas,  d'ailleurs,  s'en 
étonner.  L'éclairage  à  domicile  par  l'électricité  aura  à  traverser  la  même 
période  de  tâtonnements  et  d'essais  qu'a  dû  franchir  l'éclairage  au  gaz  lia 
fallu  vingt  années  d'études,  de  la  part  des  ingénieurs  les  plus  habiles  des 
deux  mondes,  pour  amener  la  canalisation  et  la  distribution  du  gaz  à  son 
degré  actuel  de  perfection.  C'est  la  même  route,  mêlée  d'échecs  et  de 
victoires,  la  même  carrière  de  luttes  et  d'efforts,  tantôt  heureux,  tantôt 
contraires,  que  l'électricité  trouve  devant  elle.  L'œuvre  est  commencée  à 
New-York,  et  on  ne  peut  mettre  en  doute  qu'elle  finisse  par  réussir. 
Seulement,  combien  de  temps  exigera  le  succès  définitif?  Voilà  ce  qu'il 
est  impossible  de  savoir.  Tout  ce  que  l'on  peut  dire,  c'est  que,  dans  un 
temps  donné,  la  lumière  électrique  aura,  sinon  remplacé  le  gaz,  dans  nos 
demeures,  du  moins  partagé  avec  lui  la  mission  de  nous  éclairer. 

Quant  aux  avantages  généraux  que  présenterait  la  substitution  de  l'éclai- 
rage par  incandescence  à  l'éclairage  au  gaz,  dans  les  maisons  ou  dans  les 
ateliers,  on  peut  les  résumer  comme  il  suit. 

Le  gaz  expose  à  des  dangers  réels  :  1°  si  les  conduites  sont  en  mauvais 
état;  2°  si  l'on  néglige  de  fermer  les  robinets,  quand  le  gaz  s'écoule  sans 
brûler;  3°  si  un  accident,  ou  un  incendie,  a  rompu  les  conduites. 

Rien  a  redouter  de  pareil  avec  l'éclairage  par  incandescence  introduit 
dans  les  maisons  ou  les  ateliers.  Au  lieu  d'une  canalisation  en  plomb,  métal 
très  fusible,  susceptible  de  se  fondre,  de  s'ouvrir  et  de  livrer  passage  au 
gaz;  au  lieu  d'un  métal  mou,  que  la  malveillance  peut  détruire,  la  canali- 
sation électrique  se  fait  au  moyen  d'un  simple  fil  de  cuivre,  enveloppé 
d'une  substance  isolante.  Si  Je  circuit  électrique  est  détruit  ou  coupé, 
l'électricité  ne.  circule  plus,  et  aussitôt  tous  les  foyers  lumineux  s'étei- 
gnent. A  cela  se  borne  le  mal. 

Quand  une  fuite  de  gaz  a  été  produite,  soit  par  malveillance,  soit  par  ■ 
accident,  le  gaz  se  répand  à  flots,  etil  forme  avec  l'air  un  mélange  explosif, 
qu'une  flamme  quelconque  fait  détoner.  Dans  l'éclairage  électrique,  s'il  y 
a  interruption  accidentelle  du  circuit,  il  n'arrive  rien  autre  chose  que 
l'extinction  pure  et  simple  des  foyers  lumineux. 

Avec  le  gaz  les  incendies  se  produisent  par  l'action  directe  de  la  flamme 
sur  les  objets  combustibles  :  étoffes,  gazes,  tentures,  rideaux,  etc.  Or,  le 


L'ÉCLAIRAGE   ÉLECTRIQUE  511 

loyer  électrique  donne  une  flamme  de  dimensions  presque  nulles;  et  encore 
étant  contenue  dans  un  globe  de  cristal,  ne  peut-elle  jamais  porter  le  feu 
sur  les  substances  inflammables. 

Il  est  important  de  remarquer,  d'ailleurs,  que  la  combustion  du  gaz  déga- 
geant une  chaleur  considérable,  l'inflammation  des  matières  combustibles 
est  plus  facile,  par  suite  de  l'élévation  de  température  des  locaux  ainsi 
éclairés.  La  lumière  électrique,  au  contraire,  dégage  une  chaleur  presque 
insensible.  Il  a  été  prouvé  qu'un  foyer  Jablochkoff  donnant  une  lumière 
égale  à  celle  de  plusieurs  centaines  de  bougies  stéariques,  n'échauffe  pas 
plus  l'air  qu'une  seule  bougie. 

En  ce  qui  concerne  .les  ateliers,  il  y  a  dans  l'emploi  de  la  lumière  élec- 
trique, comparée  à  celle  du  gaz,  quelques  avantages  spéciaux,  qu'il  n'est  pas 
inutile  de  faire  ressortir. 

Il  faut  de  grands  efforts  et  une  certaine  dépense  pour  ventiler  les  ateliers 
où  brûlent  un  grand  nombre  de  becs  de  gaz.  Avec  l'électricité,  point  de 
chaleur  communiquée  à  l'air  des  ateliers;  par  conséquent,  tout  moyen  de 
ventilation  est  superflu. 

Dans  les  établissements  industriels,  la  lumière  électrique  obtenue  par 
les  foyers  Jablochkoff,  facilite  la  surveillance,  en  même  temps  qu'elle  sim- 
plifie les  travaux  de  transports,  de  manutention,  etc.  Elle  permet,  par 
conséquent,  de  diminuer  le  nombre  des  ouvriers  employés  aux  travaux  de 
nuit,  et  par  suite  elle  amène  à  réduire  l'étendue  des  locaux  où  s'ef- 
fectue le  travail  de  nuit.  De  là,  en  même  temps  qu'une  économie  de  con- 
sommation, une  économie  de  main-d'œuvre  et  de  frais  de  premier  établis- 
sement. 

Voilà  le  tableau  impartial  des  supériorités  que  l'éclairage  électrique  établi 
à  domicile  présenterait  sur  l'éclairage  au  gaz.  Il  faut  cependant  nous  hâter 
d'ajouter  que  la  lumière  électrique  ne  saurait  avoir  la  prétention  de  se 
substituer  complètement  au  gaz  d'éclairage.  En  effet,  le  gaz  ne  sert  pas 
seulement  à  nous  éclairer.  C'est  un  agent  précieux  de  chauffage,  et  plus 
on  avance,  plus  on  apprécie  les  avantages  pratiques  du  chauffage  par  le 
gaz,  dans  différentes  industries,  et  même  pour  le  chauffage  des  apparte- 
ments. On  ne  doit  donc  pas  concevoir  d'inquiétudes  sérieuses  sur  l'avenir  de 
celte  branche  importante  de  l'industrie  moderne.  Le  gaz  conservera  toujours 
le  privilège  du  chauffage  industriel,  et  d'autre  part,  l'extrême  intensité  de 
la  lumière  électrique  habituant  nos  yeux  à  une  plus  forte  clarté,  on  sera 
conduit  à  dépenser,  pour  s'éclairer,  plus  de  gaz  qu'on  n'en  dépense  au- 
jourd'hui. Dès  lors,  la  consommation  du  gaz  ne  diminuera  pas  dans  des 
proportions  sensibles. 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


C'est  ce  qui  est  arrivé  pour  l'éclairage  à  l'huile.  En  1850,  quand  le  gaz 
apparut,  pour  la  première  fois,  en  France,  les  producteurs  d'huile  d'olive 
et  de  graines,  les  marchands  d'huile,  les  épurateurs  d'huile  de  colza,  les 
lampistes,  les  fabricants  de  verres  de  lampe,  s'arrachaient  les  cheveux. 
Cependant  l'huile  est  toujours  consacrée  à  l'éclairage,  et  on  en  brûle  tout 
autant  aujourd'hui  que  l'on  en  brûlait  avant  l'emploi  du  gaz. 

La  même  chose  se  produira  pour  l'électricité.  L'usage  qui  tend  à  se  ré- 
pandre de  plus  en  plus,  de  la  lumière  électrique,  a  déjà  amené  une  augmen- 
tation sensible  dans  la  consommation  du  gaz.  Stimulée  parla  concurrence, 
la  Compagnie  parisienne  du  gaz  a  créé  un  nouveau  bec,  le  bec  intensif, 
résultant  de  la  réunion  de  7  à  8  becs,  dits  papillons,  qui  consomment,  en 
moyenne,  1000  litres  de  gaz  par  heure,  au  lieu  de  140  litres  par  heure  qui 
suffisent  à  alimenter  un  bec  ordinaire.  Or,  ces  énormes  flammes,  qui  valent 
presque  unebougieJablochkoff,  se  multiplientpartout.  D'aprèslecompleiendu 
de  la  Société  parisienne  du  gaz  du  1er  décembre  1881,  on  a  remplacé 
564  anciens  becs  simples  par  le  même  nombre  de  becs  intensifs.  Ces 
magnifiques  flammes  se  placent  maintenant  aux  carrefours  des  rues,  devant 
les  édifices  publics,  dans  de  grandes  Avenues  ;  et  il  est  facile  de  reconnaître 
que  dans  Paris  on  trouve  déjà  un  assez  grand  nombre  de  ces  grosses 
flammes  là  où  l'on  se  contentait  autrefois  d'un  éclairage  modeste. 

Tout  cela  accroît  la  dépense  de  gaz.  Aussi  la  consommation  du  gaz,  à 
Paris,  qui  avait  été,  en  1879,  de  218000000  mètres  cubes,  en  nombres 
ronds,  a-t-elle  été  de  244000000  mètres  cubes  en  1880,  et  de  260000000 
mètres  cubes  en  1881.  Ainsi,  de  1880  à  1881,  la  consommation  du  gaz  a 
augmenté  de  20  pour  100. 

Le  même  résultat  a  été  constaté  à  Londres.  Voici  ce  que  nous  lisons 
dans  un  rapport  du  docteur  Schilling,  le  célèbre  directeur  des  usines  à 
gaz  de  Munich  : 

«  La  plus  grande  Société  de  gaz  de  Londres,  la  Gaslighl  and  cook  Company, 
dont  la  production  annuelle  s'élève  à  environ  360  millions  de  mètres  cubes,  a 
constaté,  dans  sa  dernière  réunion  générale,  que  l'apparition  de  la  lumière  élec- 
trique a  beaucoup  contribué  à  l'augmentation  de  la  consommation  du  gaz,  même 
dans  les  localités  où  la  lumière  électrique  a  été  introduite.  Par  exemple  dans  les 
diverses  gares,  on  a  augmenté  sensiblement  la  dépense  du  gaz1.  » 

Donc,  au  lieu  de  se  faire  une  guerre  acharnée  d'intérêts  et  d'amour-propre, 
que  le  gaz  et  l'électricité  se  tendent  la  main.  Au  lieu  d'être  rivaux  déclarés, 

1.  Rapport  du  docteur  Schilling,  lu  à  l'assemblée  générale  de  la  Société  de  l'éclairage  au  gaz, 
à  Munich,  le  20  septembre  1S82.  Traduit  et  annoté  par  Daniel  Collation,  professeur  à  l'Académie  de 
Genève,  Brochure  in-8°,  Genève,  1885,  page  22. 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


qu'ils  soient  alliés  sincères,  Qu'ils  n'aient  qu'un  but  commun  :  l'intérêt 
du  public,  et  la  juste  satisfaction  de  ses  légitimes  désirs.  Donner  au 
consommateur  le  choix  entre  différentes  sources  de  lumière,  pour  qu'il 
puisse  adopter  celle  qui  se  prête  le  mieux  au  but  qu'il  veut  atteindre, 
tel  est  le  résultat  auquel  il  faut  arriver.  A  l'éclairage  électrique,  les  grands 
espaces,  et  s'il  peut  y  parvenir  d'une  manière  régulière  et  plus  générale 
qu'aujourd'hui,  l'éclairage  à  domicile  par  une  canalisation  d'électricité. 
Au  gaz,  le  chauffage  et  l'éclairage  à  la  fois;  à  l'huile,  à  la  bougie,  au  pé- 
Irole,  l'éclairage  domestique. 

Grâce  à  ce  concours  général  des  différents  moyens  d'éclairage,  le  consom- 
mateur pourra  trouver  :  économie  dans  la  dépense,  —  degré  de  pouvoir 
lumineux  exactement  mesuré  sur  ses  besoins,  —  certitude  de  sécurilé 
contre  l'incendie,  —  salubrité,  —  enfin,  qualité  spéciale  de  lumière 
selon  l'application  qu'il  a  en  vue. 

C'est  sur  ce  vœu  conciliateur  et  cette  pensée  philanthropique  que  nous 
terminerons  le  tableau  que  nous  venons  de  tracer  des  conquêtes  récentes 
de  la  science,  en  ce  qui  concerne  l'application  de  l'électricité  à  l'éclairage 
public  et  privé. 


FIN   DE   L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE. 


LE 


TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


i 

M.  Graham  Bell  à  l'Institution  des  sourds-muets,  de  Boston.  —  Ses  premiers  essais 
pour  la  transmission  de  la  parole  à  distance.  —  Travaux  des  physiciens  des  deux 
mondes  qui  ont  mis  M.  Graham  Bell  sur  la  voie  de  la  création  du  téléphone.  — 
Helmholtz reproduit  la  voix  par  les  vibrations  d'un  diapason.  —  Le  professeur  Page 
crée  la  musique  galvanique.  —  Découverte  du  premier  téléphone  musical  par  le 
maître  d'école  allemand  Philippe  Reiss.  —  La  vie  et  les  travaux  de  Philippe  Reiss. 

On  a  vu,  dans  la  Notice  précédente,  que  l'éclairage  électrique  est  sorti 
d'un  hospice. 
Le  téléphone  aussi. 

Seulement,  l'éclairage  électrique  a  été  créé  dans  un  hospice  de  femmes 
en  couches,  tandis  que  le  téléphone  a  été  découvert  dans  un  hospice  de 
sourds-muets. 

Objets  d'une  répulsion  universelle,  victimes  de  préjugés  absurdes,  les 
sourds  de  naissance  étaient  autrefois  relégués  par  leurs  propres  familles 
dans  les  lieux  les  plus  reculés,  et  le  public  ignorait  jusqu'à  leur  existence. 
Aujourd'hui,  grâce  aux  progrès  de  la  science  et  des  mœurs,  on  ne  voit  plus 
chez  ces  malheureux  des  preuves  vivantes  de  la  malédiction  divine.  Ils 
obtiennent  de  leur  famille  une  juste  part  d'affection;  on  ne  les  soustrait 
plus  aux  yeux  du  monde,  et  l'autorité  civile  a  pu  s'assurer  que  la  France 
compte  dans  sa  population  50  000  de  ces  êtres  disgraciés. 

Mais  si  l'action  du  temps  et  les  efforts  de  la  charité  privée  et  publique, 
dissipant  des  préjugés  séculaires,  ont  opéré  la  réhabilitation  des  sourds- 
muets  dans  la  famille,  ils  n'ont  pu  les  mettre  en  état  de  jamais  s'affranchir 


516  LES   NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

de  la  tutelle  paternelle;  ils  n'ont  pu  faire  de  tous  ces  malheureux  des 
citoyens  utiles;  ils  n'ont  pu  empêcher  que  l'ignorance, l'isolement,  lamisère. 
n'entraînent  un  grand  nombre  d'entre  eux  à  la  plus  triste  dégradation. 

Les  hommes  qui,  poussant  jusqu'au  génie  les  inspirations  de  la  charité, 
ont  créé  l'art  d'instruire  les  sourds-muets,  ont.  donc  bien  mérité  de  leur 
patrie  et  de  l'humanité;  et  l'on  doit  inscrire  au  premier  rang  des  bien- 
faiteurs de  notre  espèce  :  Rodriguez  Pereira,  l'abbé  de  l'Épée  et  l'abbé  Si- 
card,  qui  onteréé  les  méthodes  modernes  d'enseignement  des  sourds-muets, 
et  fondé  les  maisons  hospitalières  où  sont  aujourd'hui  réunis  et  élevés  ces 
tristes  déshérités  de  la  marâtre  nature. 

Je  ne  sais  rien  d'aussi  intéressant  pour  le  philosophe  et  l'observateur, 
qu'une  visite  à  une  institution  de  sourds-muets.  Tout  ce  que  l'âme  reçoit, 
dans  l'intervalle  de  quelques  heures,  d'impressions  profondes,  douces  et 
douloureuses  à  la  fois,  est  inimaginable.  Si  vous  voulez,  lecteur,  vous  en 
convaincre  par  vous-même,  vous  n'avez  qu'à  vous  rendre  à  l'Institution 
nationale  des  sourds-muets  de  Paris,  située  au  n°  254  de  la  rue  Saint- 
Jacques,  dans  l'ancien  couvent  Saint-Magloire,  et  dont  l'accès,  à  certains 
jours  de  la  semaine,  est  permis  à  chacun,  sans  aucune  formalité. 

C'est  ce  que  je  fis,  par  une  belle  après-midi  du  printemps  dernier. 

L'Institution  nationale  des  sourds-muets  occupe  un  espace  considérable, 
car  sa  façade  forme  un  quadrilatère  allongé,  qui  s'appuie  sur  les  jardins  de 
l'ancien  hôtel  de  Chaulnes,  sur  la  rue  Denfert-Rochereau,  et  sur  l'ancienne 
rue  des  Deux-Eglises,  aujourd'hui  rue  de  l'abbé  de  l'Epée.  Quand  on  a  franchi 
la  porte  de  l'Institution,  et  traversé  le  petit  vestibule,  occupé  par  le  con- 
cierge dans  sa  guérite  vitrée,  on  se  trouve  dans  une  vaste  cour,  où  deux 
objets  également  intéressants  frappent  d'abord  la  vue. 

Le  premier,  c'est  la  statue  en  bronze  de  l'abbé  de  l'Épée,  montrant,  du 
doigt,  le  mot  Dieu  à  un  enfant  agenouillé  devant  lui.  Cette  statue,  qui  fut  éri- 
gée le  24  novembre  1878,  est  l'œuvre  d'un  sourd-muet,  M.  Félix  Martin, 
élève  de  l'établissement  de  la  rue  Saint-Jacques.  Le  piédestal  est  orné  de 
bas-reliefs  en  bronze,  représentant  les  principaux  épisodes  de  la  vie  de  l'abbé 
de  l'Epée. 

Le  second  objet  qui  arrête  les  yeux,  quand  on  entre  dans  l'établisse- 
ment des  sourds-muets  de  la  rue  Saint-Jacques,  c'est  l'arbre,  célèbre  dans 
la  science  et  dans  l'histoire,  que  l'on  aperçoit  de  tout  Paris,  car  sa  lige, 
droite  et  ferme,  élève  jusqu'à  la  hauteur  de  50  mètres  la  touffe  verdoyante 
qui  la  termine.  On  fait  remonter  jusqu'à  l'anée  1600  cet  orme  géant. 
On  prétend  même  que  ce  fut  Sully  qui  !e  planta  de  ses  propres  mains,  en  al- 
lant faire  ses  dévotions  au  couvent  de  Saint-Maçloirc. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


517 


■Au  fond  de  la  cour  se  développe  le  bâlimenl  qui  renferme  toutes 
les  dépendances  de  l'Institution,  et  derrière  ce  bâtiment  s'étend  un 
jardin  admirable,  d'une  immense  étendue.  Ses  longues  allées,  ses  plates- 
bandes  et  ses  charmilles,  remplies,  pendant  les  jours  d'été,  de  fleurs,  de 
parfums  et  d'oiseaux,  sont  une  heureuse  distraction,  et  comme  une  com- 
pensation qu'un  sourire  de  la  nature  offre  aux  pauvres  pensionnaires 
de  cet  asile. 

Ayant  traversé  la  cour,  je  fus  introduit  dans  l'appartement  du  directeur, 
qui  se  trouve  au  rez-de-chaussée,  à  droite,  et  donne  sur  le  jardin.  On  me 
pria  de  l'attendre  dans  le  vestibule  de  son  cabinet. 

Trois  portraits  qui  ornent  ce  vestibule  semblent  retracer  l'histoire  de 
l'Institution  et  la  vie  de  ses  fondateurs.  Ces  trois  portraits  sont  ceux  de  : 
Rodrigue  Pereira,  si  étonnant  par  l'étendue  de  ses  connaissances  et  l'éléva- 
lion  de  son  esprit,  —  l'abbé  de  l'Epée,  si  admirable  par  son  ardente  cha- 
rité, son  dévouement  et  la  hardiesse  de  ses  conceptions,  —  l'abbé  Sicard, 
si  remarquable  par  ses  aptitudes  philosophiques,  et  qui  acheva  l'œuvre 
de  son  maître,  l'abbé  de  l'Epée. 

Quant  à  ce  dernier,  le  peintre,  dans  une  composition  pleine  de  mouve- 
ment, a  retracé  la  curieuse  et  touchante  anecdocte  qui  a  rendu  populaire 
en  France  le  nom  de  l'abbé  de  l'Epée,  et  de  laquelle  Bouilly  tira  son 
célèbre  drame,  L'Abbé  de  l'Epée,  qui  fut  joué  en  1800,  au  Théâtre  Français, 
et  fit  couler  tant  de  larmes. 

Je  connais,  du  reste,  peu  de  pièces  de  théâtre  aussi  attendrissantes,  aussi 
bien  conduites.  On  l'a  jouée  plusieurs  fois,  de  nos  jours  :  au  théâtre  de 
rOdéon,  à  la  Gai  lé  et  au  théâtre  Cluny;  et  chaque  fois,  le  public  a  été  vive- 
ment impressionné,  tant  par  l'action  du  drame  que  par  le  jeu  de  Talien, 
l'acteur  qui  a  joué  le  rôle  de  l'abbé  de  l'Epée,  aux  trois  théâtres  que  nous 
venons  de  nommer. 

Le  sujet  de  la  pièce  de  Bouilly,  c'est  l'intéressante  aventure  du  jeune 
comte  de  Solar,  sourd-muet  de  naissance,  qui,  s'étant  égaré  dans  Paris,  fut 
remis  par  un  officier  de  police  à  l'abbé  de  l'Epée;  car  ce  digne  prêtre  com- 
mençait à  être  connu  dans  la  capitale,  comme  se  consacrant,  avec  un  zèle 
sans  égal,  à  l'éducation  des  sourds-muets.  Les  divers  tableaux  de  la  pièce  de 
Pouilly  reproduisent  les  pas  et  démarches  que  l'abbé  de  l'Epée  dut  accom- 
i  lir  pour  découvrir  toutes  les  particularités  de  la  vie  du  jeune  comte  de  So- 
lar, et  lui  rendre  sa  famille  et  ses  biens. 

On  voit,  dans  la  pièce  de  Bouilly,  l'abbé  de  l'Epée  promener  dans  tout 
Paris  son  jeune  protégé,  cherchant  à  saisir  les  indices  de  sa  situation  dans 
le  monde.  En  passant  devant  le  Palais  de  Justice,  l'enfant  est  très  ému  à 


."18  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

l'aspect  d'un  magistrat  en  robe  rouge.  L'abbé  de  l'Epée  l'interroge,  à  sa 
manière,  et  il  apprend  que  son  père  portait  le  même  habit.  Il  conclutde  là 
que  Théodore  (c'est  le  nom  de  l'enfant)  est  le  fils  d'un  magistrat.  Un  autre 
jour,  rencontrant  un  enterrement,  l'abbé  de  l'Epée  remarque  que  son  élève 
est  vivement  impressionné  à  la  vue  des  vêtements  de  deuil  que  portent  les 
personnes  du  convoi.  Il  l'interroge  encore,  et  l'enfant  lui  fait  comprendre 
qu'il  a  vu  des  personnes  ainsi  vêtues  marcher  à  la  suite  du  corps  de  son 
père.  Son  père  avait  donc  été  magistrat,  et  il  était  mort!  Mais  dans  quelle 
province?  On  mène  l'enfant  à  différentes  barrières  de  Paris.  Il  reconnaît  la 
barrière  d'Enfer,  désigne  la  place  où  la  voiture  a  été  visitée  par  les  doua- 
niers, et  où  il  est  descendu.  Son  père  était  donc  magistrat  dans  une  ville 
du  midi  de  la  France  !  On  conduit  l'enfant,  en  chaise  de  poste,  sur  la  roule 
du  Midi  ;  on  pousse  jusqu'à  Toulouse.  Théodore  reconnaît  la  ville,  la  rue, 
enfin  l'hôtel  de  son  père.  On  s'informe,  et  l'on  apprend  que  cet  hôtel  est 
occupé  par  d'Arlemont,  oncle  du  jeune  sourd-muet. 

L'abbé  de  l'Epée  s'adresse  alors  à  un  avocat  célèbre,  Linval,  ami  de  Saint- 
Alrae,  lequel  est  fils  de  d'Arlemont,  et  il  reçoit  de  l'avocat  Linval  tous  les 
renseignements  possibles. 

Bientôt  d'Arlemont  est  interrogé;  mais  il  nie  tout.  Pour  le  convaincre, 
on  fait  venir  le  jeune  Théodore.  Quelle  scène  émouvante  que  celle  où 
ce  jeune  homme  infortuné  jette  des  cris  et  recule  d'horreur  à  l'aspect  du 
parent  dénaturé  qui  l'a,  de  ses  propres  mains,  dépouillé  de  ses  vêtements, 
pour  le  couvrir  d'un  costume  sordide,  le  conduire  à  Paris  et  l'abandon- 
ner dans  les  rues!  Quelle  douce  émotion,  pour  le  jeune  homme,  lorsque  près 
de  cet  oncle  cruel,  il  aperçoit  Saint-Alme,  et  retrouve  en  lui  son  cher  cou- 
sin, le  tendre  ami  de  son  enfance! 

Cependant,  rien  ne  peut  déterminer  d'Arlemont  à  l'aveu  de  son  crime. 
A  la  fin,  son  fils,  le  noble  et  courageux  Saint-Alme,  parvient  à  lui  arracher 
un  aveu  écrit,  et  à  lui  faire  signer  la  restitution  des  biens  de  Théodore. 
Mais  le  jeune  sourd-muet,  instruit  de  tout  par  l'abbé  de  l'Epée,  ne  veut  ac- 
cepter que  la  moitié  des  biens  qui  lui  reviennent.  Il  remet  l'autre  moitié 
à  son  cousin  Saint-Alme,  et  celui-ci  épousera  Clémence,  sœur  de  l'avocat 
Linval,  qui  l'aime  et  dont  il  est  aimé. 

Pendant  qu'absorbé  par  le  tableau  représentant  l'abbé  de  l'Epée  et  le 
jeune  comte  de  Solar,  je  me  rappelais  les  touchantes  scènes  du  drame  de 
Bouilly,  la  porte  du  cabinet  du  directeur  s'ouvrit.  Informé  du  but  de  ma 
visite,  le  directeur  voulut,  lui-même,  me  faire  les  honneurs  de  la  maison. 

C'est  que  le  directeur  actuel  de  l'Institution  de  la  rue  Saint-Jacques, 
M.  Peyron,  frère  du  Préfet  maritime  de  Toulon,  attache  un  amour-pro- 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  310 

pre  personnel  à  l'établissement,  tel  qu'il  fonctionne  aujourd'hui.  C'est 
M.  Peyron  qui  a  introduit  dans  l'hospice  de  la  rue  St-Jacques  et  qui 
dirige,  avec  un  zèle  sans  pareil,  l'essai  du  système  destiné  à  révolutionner 
l'enseignement  dans  les  maisons  de  sourds-muets. 

Nous  voulons  parler  de  l'éducation  du  sourd-muet,  non  plus  par  le  geste, 
mais  par  la  vue.  Il  s'agit  d'apprendre  à  l'enfant  privé  des  sens  de  l'ouïe  et 
de  la  parole,  à  lire  les  mots  sur  les  lèvres  de  la  personne  qui  parle,  et  à  les 
répéter  lui-même,  en  reproduisant,  avec  ses  lèvres,  les  mêmes  mouvements. 

On  croit  rêver  quand  on  entend  affirmer  qu'il  est  possible  d'apprendre  à 
parler  à  un  sourd-muet,  en  l'initiant  aux  mouvements  de  la  bouche,  des 
lèvres  et  des  dents  qui  produisent  l'articulation  de  chaque  mot.  Et  pourtant 
ce  rêve  est  réalisé,  celte  apparente  impossibilité  est  passée  dans  la  pra- 
tique, et  les  services  que  rend  cette  méthode  sont  palpables  et  visibles. 

La  méthode  labiale  est,  d'ailleurs,  loin  d'être  nouvelle.  Aux  dix-septième 
et  dix-huitième  siècles,  des  livres  composés  par  des  hommes  d'un 
grand  savoir  et  d'un  grand  zèle  ont  été  consacrés  à  la  répandre.  Amman, 
médecin  suisse,  établi  à  Amsterdam,  écrivit,  en  1692,  son  célèbre  ouvrage 
Surdm  loquens,  qui  fit  le  tour  du  monde  civilisé.  Mais  ce  système  d'édu- 
cation du  sourd-muet  avait  disparu,  depuis  le  commencement  de  notre 
siècle,  devant  l'éducation  mimique,  fondée  par  l'abbé  de  l'Épée  et  ses  suc- 
cesseurs. Une  réaction  contre  le  système  mimique  de  l'abbé  de  l'Epée  se 
produit  aujourd'hui.  Toute  une  génération  d'hommes  nouveaux  tend  à  lui 
substituer  la  méthode  labiale,  en  profitant  des  acquisitions  faites  de  nos 
jours  par  la  science  et  la  pratique. 

Parmi  les  hommes  qui  se  consacrent  avec  le  plus  de  zèle  à  faire  revivre 
le  système  de  renseignement  de  la  parole,  à  l'exclusion  du  geste,  M.  Peyron, 
directeur  de  l'Institution  des  sourds-muets  de  Paris,  se  place  au  premier 
rang,  et  les  résultats  qu'il  a  obtenus  sont  des  plus  remarquables. 

Conduit  par  M.  Peyron  dans  les  différentes  classes,  ainsi  que  dans  les 
ateliers,  tels  que  typographie,  lithographie,  peinture,  dessin,  horlogerie, 
cordonnerie,  ébénisterie,  etc.,  où  l'on  donne  aux  sourds-muets  une  instruc- 
tion professionnelle,  j'ai  vu  les  élèves,  tant  enfants  qu'adultes,  aussi  bien 
les  élèves  de  première  année  que  ceux  de  troisième,  de  quatrième  et  de  cin- 
quième années,  regarder  attentivement  le  professeur,  qui  articulait  bien 
nettement  chaque  mot,  et  répéter  les  mots;  puis  répondre  eux-mêmes,  par 
d'autres  mots,  à  l'interrogation  du  professeur.  Je  les  ai  vus  lire  dans  un 
livre,  écrire  sur  le  tableau,  exécuter  les  ordres  qu'on  leur  donnait  par  la 
parole,  et  bien  plus,  converser  entre  eux,  et  cela  non  seulement  dans  les 
classes,  mais  dans  les  récréations  et  les  exercices  de  gymnastique. 


320  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

L'enseignement  du  sourd-muet  par  la  vue,  à  l'exclusion  du  geste,  est 
donc  un  fait  certain,  indéniable.  Le  système  est  en  plein  exercice,  à  l'In- 
stitution de  Paris,  et  nul  doute  qu'il  ne  s'étende  bientôt  dans  la  plupart 
des  pays  de  l'Europe. 

Du  reste,  à  Bordeaux  la  même  méthode  est  en  vigueur,  et  donne  d'excel- 
lents résultats. 

A  l'étranger,  la  parole  enseignée  aux  sourds-muets  est  encore  plus  en 
faveur  peut-être  qu'en  France.  En  Angleterre,  par  exemple,  ce  système  est 
très  généralement  répandu.  En  Amérique  il  est  exclusivement  adopté. 

C'est  ainsi  qu'à  Boston,  en  1860,  on  ne  connaissait  pas  d'autre  méthode, 
et  qu'un  jeune  professeur  de  l'Institution  des  sourds-muets  de  cette  ville, 
se  distinguait  entre  tous  par  son  zèle  à  la  propager. 

Ce  jeune  professeur  s'appelait  Graham  Bell.  Il  était  Ecossais  d'origine, 
mais  il  s'était  fait  naturaliser  Américain.  Son  père,  Alexandre  Melville  Bell, 
avait  fait  de  longues  études  sur  le  mécanisme  de  la  parole,  et  il  était  par- 
venu à  représenter  par  le  dessin,  d'une  manière  très  exacte,  la  position  re- 
lative des  organes  vocaux,  dans  la  formation  des  sons. 

Molière,  dans  le  Bourgeois  gentilhomme,  tourne  en  ridicule  le  maître  de 
philosophie  qui  enseigne  à  M.  Jourdain  comment  notre  bouche  forme  les 
voyelles  et  les  consonnes. 

Relisons  cette  amusante  scène. 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

Il  y  a  cinq  voyelles.  La  voyelle  A  se  forme  en  ouvrant  tort  la  bouche  :  A. 

M.  JOURDAIN. 

A,  A.  Oui. 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

La  voyelle  E  se  forme  en  rapprochant  la  mâchoire  d'en  bas  de  celle  d'en 
Haut  :  A,  E. 

M.  JOUIlDAliN. 

A,  E,  A,  E,  ma  foi  oui....  Ah!  que  cela  est  beau! 

LE  MAÎTIiE  DE  THILOSOrHIE. 

Et  la  voyelle  1,  en  rapprochant  encore  davantage  les  mâchoires  l'une  de 
l'autre,  et  écartant  les  deux  coins  de  la  bouche  vers  les  oreilles  :  A,  E,  I. 

M.  JOURDAIN. 

A,  A,  I,  I,  I —  Gela  est  vrai.  Vive  la  science! 

LE  MAÎTRE  DE  THILOSOPHIE. 

La  voyelle  0  se  forme  en  ouvrant  les  mâchoires,  et  rapprochant  les  lèvres 
par  les  deux  coins,  le  haut  et  le  bas  :  0. 

M.  JOURDAIN. 

0,  0.  Il  n'y  a  rien  de  plus  juste  :  A,  E,  I,  0,  I,  0.  Cela  est  admirable  !  I,  0;  I,  0. 


FlG.  108.  —  PHILIPPE  REIS  ET  SON  TÉLÉPHONE  MUSICAL,  A  L'INSTITUTION  GARNIEIi,  DE  FRIEDIilCHSPOUF. 

41 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


523 


LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

L'ouverture  de  la  bouche  fait  justement  comme  un  petit  rond,  qui  représente 
un  0. 

M.  JOURDAIN. 

0,  0,  0.  Vous  avez  raison,  0.  Ah!  la  belle  chose  que  de  savoir  quelque  chose  ! 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

La  voyelle  U  se  forme  en  rapprochant  les  dents,  sans  les  joindre  entièrement,  et 
allongeant  les  deux  lèvres  en  dehors,  les  approchant  aussi  l'une  de  l'autre,  sans 
les  joindre  tout  à  fait  :  U. 

M.  JOURDAIN. 

U,  U.  Il  n'y  a  rien  de  plus  véritable  :  U. 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE . 

Vos  deux  lèvres  s'allongent  comme  si  vous  faisiez  la  moue  :  d'où  vient  que  si 
vous  la  voulez  faire  à  quelqu'un,  et  vous  moquer  de  lui,  vous  ne  sauriez  lui  dire 
que  U. 

M.  JOURDAIN. 

U,  U.  Cela  est  vrai!  Ah  !  que  n'ai-je  étudié  plus-tôt  pour  savoir  tout  cela  ! 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

Demain  nous  verrons  les  autres  lettres,  qui  sont  les  consonnes. 

M.  JOURDAIN. 

Est-ce  qu'il  y  a  des  choses  aussi  curieuses  qu'à  celles-ci? 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

Sans  doute;  la  consonne  D,  par  exemple,  se  prononce  en  donnant  du  bout  de  la 
langue  au-dessus  des  dents  d'en  haut  :  DA. 

M.  JOURDAIN. 

DA,  DA.  Oui.  Ah!  les  belles  choses!  les  belles  choses! 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

L'F,  en  appuyant  les  dents  d'en  haut  sur  la  lèvre  de  dessous  :  FA. 

M.  JOURDAIN. 

FA,  FA.  C'est  la  vérité.  Ah  !  mon  père  et  ma  mère,  que  je  vous  veux  de  mal! 

LE  MAÎTRE  DE  rHILOSOIHIE. 

Et  l'R,  en  portant  le  bout  de  la  langue  jusqu'au  bout  du  palais;  de  sorte  qu'étant 
frôlée  par  l'air  qui  sort  avec  force,  elle  lui  cède,  et  revient  toujours  au  même 
endroit,  faisant  une  manière  de  tremblement  :  R,  RA. 

M.  JOURDAIN. 

R,  R,  RA,  R,  R,  R,  R,  R,  RA.  Gela  est  vrai!  Ah!  l'habile  homme  que  vous 
êtes,  et  que  j'ai  perdu  de  temps!  R,  R,  R,  RA. 

LE  MAÎTRE  DE  PHILOSOPHIE. 

Je  vous  expliquerai  à  fond  toutes  ces  curiosités1.  » 

Molière  était  dans  son  rôle  d'auteur  dramatique  en  prenant  par  son  côté 
ridicule  (en  apparence)  une  opération  de  la  nature,  comme  Alexandre 
Melvill  Bell  était  dans  son  droit  de  savant  en  approfondissant  le  mécanisme 
organique  de  la  phonation. 

1 .  L3  Bourgeois  gentilhomme,  acte  H,  scène  n. 


32i  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Le  fait  est  qu'Alexandre  Melvill  Bell  avait  parfaitement  représente  l'as- 
pect de  nos  organes  dans  la  production  de  tous  les  sons  de  la  voix  humaine. 
Son  fils,  M.  Graham  Bell,  s'étant  joint  à  lui,  il  résulta  de  leurs  éludes  un 
travail  complet  sur  la  matière. 

M.  Graham  Bell  avait  imaginé  un  moyen  emprunté  à  la  physique  pour 
déterminer  la  hauteur  des  sons.  Ce  moyen  consistait  à  faire  vibrer  un 
diapason  devant  la  bouche,  pendant  que  la  langue,  les  lèvres  et  les  dents 
exécutaient  les  accommodations  nécessaires  à  l'émission  et  à  l'articula- 
tion de  la  voix.  Il  constata,  en  se  servant  du  diapason,  que  chaque  émis- 
sion de  voyelle  renforçait  tel  ou  tel  diapason,  ou  plusieurs  diapasons  spé- 
cialement. 

M.  Graham  Bell  adressa  une  relation  exacte  de  ses  recherches  à  un  phy- 
sicien de  Boston,  le  professeur  J.  Ellis.  Celui-ci  apprit  alors  au  jeune 
observateur  que  les  expériences  qu'il  avait  entreprises  avaient  déjà  été 
faites  par  le  physicien  allemand  Helmhollz,  au  moyen  de  procédés  beau- 
coup plus  scientifiques.  Helmhollz,  en  effet,  avait  non  seulement  analysé 
physiquement  les  sons  de  voyelles  et  leurs  éléments  musicaux  constitutifs, 
mais  il  avait  réalisé  la  synthèse  de  ces  éléments.  Helmholtz  avait  réussi  à 
reproduire  artificiellement  certains  sons  de  voyelles, en  faisant  vibrer  simul- 
tanément, par  un  courant  électrique  ou  par  un  électro-aimant,  des  diapasons 
de  différentes  hauteurs.  Les  diapasons,  en  rapport  avec  un  courant  d'électri- 
cité ou  avec  un  électro-aimant,  parlaient,  chantaient,  et  reproduisaient 
exactement  les  syllabes  des  mots  et  les  sons  de  la  voix. 

Le  professeur  Ellis  eut  avec  M.  Graham  Bell  de  lpngues  entrevues,  dans 
lesquelles  il  lui  expliqua  la  disposition  des  appareils  électriques  et  des  dia- 
pasons employés  par  Helmhollz  pour  produire  ces  curieux  effets. 

Partant  de  ce  fait,  que  le  physicien  allemand  Helmhlotz  était  parvenu  à 
faire  vibrer  un  diapason  par  l'attraction  intermittente  d'un  électro-aimant, 
M.  Graham  Bell  conçut  l'idée  que  l'on  pourrait,  par  un  moyen  analogue, 
reproduire  et  transmettre  au  loin  des  sons  musicaux. 

Il  pensa  que  si  deux  électro-aimants,  placés  aux  deux  extrémités  d'un 
circuit  électrique,  avaient  pour  armatures  une  série  de  tiges  de  fer  de  diffé- 
rentes longueurs,  et  placées  exactement  dans  les  mêmes  conditions  aux  deux 
stations,  les  sons  de  la  parole  pourraient  impressionner  telles  ou  telles 
de  ces  liges,  suivant  qu'elles  s'accorderaient  plus  ou  moins  avec  leur  son 
fondamental,  et  qu'il  pourrait  résulter  des  vibrations  de  ces  tiges,  au  poste 
transmetteur,  des  courants  électriques  d'induction,  capables  de  faire  repro- 
duire de  pareilles  vibrations  sur  les  tiges  de  longueur  correspondante  pla- 
cées au  poste  récepteur. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


525 


Un  philosophe  grec  disait  :  «  Ce  que  je  sais  le  mieux,  c'est  que  je  ne 
«  sais  rien.  »  Dans  ses  conférences  avec  M.  Ellis,  M.  Graham  Bell  reconnut 
que,  comme  le  philosophe  grec,  ce  qu'il  savait  le  mieux  en  physique,  c'est 
qu'il  ne  savait  rien.  Il  résolut  donc  d'étudier  la  physique;  et  dans  ce 
but  il  s'adressa  au  docteur  Clarence  Blake,  de  Boston,  qui  l'initia  aux  prin- 
cipes généraux  de  cette  science. 

C'est  ainsi  que  le  jeune  professeur  de  l'Institution  des  sourds-muets 
de  Boston  fut  mis  au  courant  des  travaux  fort  importants  qui  avaient  été 
faits  en  Europe  depuis  ceux  de  M.  Helmholtz,  pour  la  transmission  des 
sons  à  distance. 

Et  voici  ce  que  le  docteur  Clarence  Blake  apprit  à  M.  Graham  Bell.  Voici 
quel  était,  vers  1870,  l'état  de  la  science  en  ce  qui  concerne  la  transmis- 
sion des  sons 

Un  des  plus  grands  physiciens  du  Nouveau  Monde,  le  professeur  Page, 
avait  créé,  en  1857,  une  branche  nouvelle  de  l'électricité,  en  découvrant 
ce  qu'il  avait  appelé  la  musique  galvanique. 

On  sait  que  les  notes  de  musique  dépendent  du  nombre  de  vibrations  im- 
primées à  l'air,  et  que  les  notes  ne  sont  perceptibles  par  notre  oreille  que 
quand  le  nombre  des  vibrations  sonores  surpasse  seize  par  seconde.  Page 
reconnut  que  si  les  courants  qui  parcourent  un  électro-aimant  sont  établis 
et  interrompus  plus  de  seize  fois  en  une  seconde,  les  vibrations  sonores 
transmises  à  l'atmosphère  par  le  barreau  aimanté  engendrent  des  sons, 
en  d'autres  termes,  produisent  de  véritables  chants.  C'est  ce  que  Page  appela 
la  musique  galvanique.  Ce  curieux  résultat  provient,  sans  doute,  de  ce  que 
l'air  est  mis  en  vibration  par  le  barreau  de  fer,  qui  se  déforme  chaque  fois 
qu'il  reçoit  ou  perd  son  aimantation. 

Le  physicien  genevois  Auguste  de  la  Bive  augmenta  l'intensité  des  sons 
qu'avait  su  produire  Page,  en  employant  de  longs  fils  métalliques  qui 
étaient  soumis  à  une  certaine  tension,  et  qui  traversaient  l'axe  de  bobines 
d'induction,  c'est-à-dire  de  bobines  entourées  d'un  fil  métallique  isolé  par 
de  la  soie. 

Des  vibrateurs  électriques,  construits  en  1847  et  en  1852  par  MM.  Fro- 
ment et  Petrina,  d'après  les  idées  de  MM.  Mac  Gauley,  Wagner,  Neef,  etc., 
reproduisaient  fort  bien  les  sons  musicaux  par  les  interruptions  rapides 
d'un  courant  électrique. 

Ces  faits,  assurément  très  curieux,  étaient  restés  dans  le  domaine  pure- 
ment scientifique.  Ce  fut  un  simple  instituteur,  attaché  à  un  pensionnat, 
dans  une  petite  ville  d'Allemagne,  Philippe  Beis,  de  Friedrichsdorf,  près 


526  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

de  Hambourg,  qui  réussit  à  transporter  dans  la  pratique  le  fait  découvert 
par  le  professeur  Page. 

En  1860,  Philippe  Reis,  se  fondant  sur  le  phénomène  découvert  par  le 
professeur  Page,  construisit  un  appareil  qui  donnait  ce  résultat  de  tran- 
smettre à  distance  des  sons  musicaux,  des  sons  de  flûte,  de  violon,  ou 
d'autres  instruments,  et  qui,  dans  certains  cas,  parvenait  même,  dit-on,  à 
transmettre  les  sons  de  la  parole  articulée. 

Ce  n'était  pas  mal  pour  un  maître  d'école.  Il  est  vrai  que  ce  maître 
d'école  était  allemand.  On  a  dit  que  le  Danemark  a  été  vaincu  par  les 
maîtres  d'école  allemands.  Si  tous  les  maîtres  d'école  allemands  étaient 
de  la  force  de  Philippe  Reiss,  cela  n'aurait  rien  qui  pût  surprendre. 

Quel  était  pourtant  ce  maître  d'école?  Comment  fut-il  conduit  à  con- 
struire un  appareil  de  physique  qui  reproduisait  les  sons  musicaux? 

Philippe  Reiss,  tout  en  dirigeant  ses  classes,  s'occupait  de  musique, 
et  ce  fut  la  musique  qui  le  prit  par  la  main,  pour  l'emmener  dans  le  do- 
maine de  l'acoustique  savante. 

Philippe  Reis  était  né  le  7  janvier  1854  à  Gelnhausen,  dans  la  prin- 
cipauté de  Cassel.  Ses  parents,  qui  n'avaient  que  de  médiocres  ressources, 
le  mirent,  à  l'âge  de  6  ans,  dans  une  petite  école  communale  de  leur  ville. 
Mais  ses  maîtres  ayant  reconnu  en  lui  d'heureuses  dispositions  pour  les 
travaux  de  l'esprit,  sa  famille  se  décida  à  le  faire  entrer  dans  une  institution 
plus  importante.  On  l'envoya  dans  un  pensionnat  de  Friedrichsdorf,  bour- 
gade située  aux  environs  de  Hambourg. 

La  bourgade  de  Friedrichsdorf  nous  intéresse  comme  constituant  une 
véritable  colonie  française  au  sein  de  l'Allemagne.  Elle  fut  créée,  pendant 
les  dix-septième  et  dix-huitième  siècles,  par  un  certain  nombre  de  pro- 
testants français  qui  avaient  quitté  le  royaume,  à  l'époque  de  la  Révocation 
de  l'Édit  de  Nantes.  Le  chef  du  pensionnat  de  Friedrichsdorf  était  d'origine 
française  :  il  s'appelait  Garnier. 

Dans  l'institution  Garnier,  le  jeune  Philippe  Reis  avait  pris  quelque 
teinture  de  sciences  physiques;  mais  ces  éludes  ne  furent  pas  poussées  très 
loin,  et  au  mois  de  mars  1850,  sa  famille  le  fit  entrer  à  Francfort,  comme 
apprenti,  dans  une  fabrique  de  couleurs. 

Il  y  avait  alors  à  Francfort  un  physicien  renommé,  le  professeur  Botl- 
ger.  Le  jeune  Philippe  Reis,  dans  l'intervalle  de  ses  occupations  à  la 
fabrique,  uivit  le  cours  que  faisait  le  professeur  Bôllger  à  la  Société  de 
physique. 

S'élant  ainsi  un  peu  perfectionné,  pendant  l'intervalle  des  années  1854 
à  1858,  dans  la  connaissance  de  la  physique,  Philippe  Reis  put  prétendre 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


327 


à  l'enseignement.  La  pension  Garnier,  dans  laquelle  il  avait  fait  ses  études, 
à  Friedrichsdorf,  ayant  besoin  d'un  professeur  pour  les  classes  de  phy- 
sique et  de  sciences  naturelles,  il  demanda  et  obtint  cette  place,  en  1859. 

Philippe  Reis  passa  toute  sa  vie  dans  l'institution  Garnier,  uniquement 
occupé  à  faire  les  deux  classes  qui  lui  étaient  confiées.  Il  épousa  une  jeune 
fille  du  pays  et  ne  quitta  jamais  Friedrichsdorf. 

Il  avait  été  beaucoup  frappé  de  l'expérience  de  Page,  c'est-à-dire  de  la 
reproduction  à  distance  des  sons  d'un  instrument  par  les  interruptions 
d'un  courant  électrique,  ou  d'un  électro- aimant  fixé  à  un  diapason.  Comme 
il  jouait  facilement  de  divers  instruments,  il  s'appliqua  à  répéter  les 
expériences  du  physicien  américain;  et  c'est  ainsi  qu'il  lui  vint  à  l'idée  de 
transmettre  à  de  grandes  distances  les  sons  musicaux,  au  moyen  des  inter- 
ruptions d'un  courant  électrique  en  rapport  avec  un  fil  conducteur,  tel 
que  le  fil  d'un  télégraphe  électrique. 

C'est  en  1860  qu'il  commença,  dans  le  modeste  cabinet  de  physique  dont 
il  disposait  à  la  pension  Garnier,  à  construire  un  instrument  qui  transpor- 
tait au  loin  le  son  des  instruments  de  musique. 

Dans  un  mémoire  qu'il  présenta,  au  mois  d'octobre  1861 ,  à  la  Société  de 
physique  de  Francfort,  Philippe  Reis  explique  comment  il  a  été  conduit  à 
croire  possible  le  transport  physico-mécanique  des  sons  à  distance. 

«  Comment,  dit-il,  notre  oreille  perçoit-elle  les  sons?  Par  les  vibrations  de  tous 
les  organes  de  l'oreille,  mis  en  action  à  la  fois  par  les  vibrations  de  l'air.  La 
membrane  du  tympan  peut  vibrer  d'accord  avec  toute  espèce  de  sons,  et  les  osse- 
lets de  l'ouïe  communiquent  ces  mêmes  vibrations  au  nerf  auditiL  Mais  puisqu'un 
son  quelconque  n'est  qu'une  série  déterminée  de  condensations  et  de  raréfactions 
de  l'air,  il  n'est  pas  impossible  de  construire  un  autre  tympan  semblable  à  celui 
de  notre  oreille,  et  qui  puisse  vibrer  par  toute  espèce  de  sons. 

«  En  se  fondant,  continue  Philippe  Reis,  sur  ce  principe  essentiel  et  incontes- 
table, j'ai  réussi  à  construire  un  appareil  avec  lequel  je  peux  reproduire  les  sons 
de  divers  instruments,  et  même  à  un  certain  degré,  ceux  de  la  voix  humaine. 

«  Comme  on  peut  se  servir  pour  transmettre  ces  sons  du  fil  du  télégraphe  élec- 
trique, j'appelle  cet  instrument  téléphone.1  » 

Philippe  Reis  avoue,  en  terminant  son  mémoire,  qu'il  n'est  pas  par- 
venu à  reproduire  les  sons  de  la  voix  humaine  avec  précision.  Les  consonnes 
étaient  pour  la  plupart  fort  bien  transmises,  mais  non  les  voyelles. 

1.  C'est  Philippe  Reiss  qui  a  le  premier  employé  le  mot  téléphone  (du  grec  -YiXs,  loin,  et  tptovvi, 
voix),  pour  désigner  l'instrument  qui  porte  au  loin  le  son.  Mais  le  mot  téléphonie  avait  été  créé  et 
employé  par  François  Sudre,  pour  désigner  le  système  de  télégraphie  acoustique  qu'il  avait  imaginé, 
et  qui  consistait  en  un  vocabulaire  de  signaux  exécutés  par  le  clairon,  le  tambour,  et  même  le  canon. 
On  trouvera,  dans  notre  première  Année  scientifique  (1857,  pages  282-296),  un  très  long  exposé 
des  travaux  et  expériences  publiques  de  François  Sudre  sur  la  Téléphonie  ou  Télégraphie  musicale. 


328  LES    NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

L'appareil  au  moyen  duquel  Philippe  Reis  reproduisait  les  sons  d'un 
instrumenl  de  musique,  était  semblable  à  l'oreille  humaine,  par  sa  forme 
et  par  ses  dimensions.  Il  avait  taillé  un  morceau  de  bois,  de  manière  à  lui 
donner  la  forme  de  l'oreille,  et  il  l'avait  pourvu  d'un  tympan,  fait  d'un 
morceau  de  vessie.  Un  courant  électrique  aboutissait  à  un  levier  très  léger, 
qui  était  presque  en  contact  avec  la  membrane.  Les  interruptions  du 
courant  provoquées  par  la  voix,  quand  on  parlait  devant  ce  tympan  arti- 
ficiel, déterminaient  les  mêmes  interruptions  dans  une  aiguille  de  fer, 
autour  de  laquelle  circulait  un  courant  électrique,  grâce  à  une  bobine  de  fils 
isolés. 

Le  curieux  appareil  du  maître  d'école  de  Friedrichsdorf  était  dessiné 
dans  le  mémoire  que  l'auteur  présenta,  en  octobre  1861,  à  la  Société  de 
physique  de  Francfort.  M.  Silvanus  Thompson,  professeur  au  Collège  de 
l'Université  de  Bristol  (Angleterre),  a  reproduit  ce  dessin  dans  le  mémoire 
qu'il  a  fait  paraître  sous  ce  titre:  Le  premier  téléphone  (The  first  lelephon) 
dans  le  journal  de  la  Société  des  naturalistes  de  Bristol,  ainsi  que  dans 
son  intéressant  volume,  publié  en  1885,  sous  ce  titre  :  Phihpp  Reis,  in- 
ventor  of  the  téléphone*.  On  y  voit  figurer  une  véritable  oreille  humaine 
en  bois,  avec  son  tympan  en  rapport  avec  une  tige  métallique  très  déliée, 
laquelle,  par  ses  rapides  oscillations,  résultant  des  vibrations  de  la  mem- 
brane, va  interrompre  ou  rétablir  un  courant  voltaïque. 

Ce  n'était  là  sans  doute  qu'une  ébauche,  qu'un  appareil  rudimentaire  et 
grossier.  On  ne  saurait,  pourtant,  trop  admirer  le  génie  de  ce  pauvre  profes- 
seur de  pension  qui,  sans  ressources,  sans  conseils,  au  fond  d'un  village, 
parvint  à  créer  un  instrument,  imparfait  assurément,  mais  qui  reprodui- 
sait fidèlement  les  sons  de  la  musique  instrumentale. 

Uet  appareil  primitif  devait,  d'ailleurs,  être  bientôt  singulièrement  per- 
fectionné par  l'inventeur. 

A.  force  de  soins,  de  patience,  de  sacrifices,  Philippe  Reis  réussit  à 
construire  un  instrument  qui  reproduisait  les  sons  musicaux  avec  la  plus 
grande  facilité.  Quand  il  jouait  d'un  instrument  au-devant  du  pavillon 
placé  au  milieu  d'une  caisse  fermée  à  sa  partie  supérieure  par  un  mor- 
ceau de  vessie,  la  membrane,  vibrant  sous  l'influence  des  sons  de  l'instru- 
ment, interrompait,  par  ses  rapides  mouvements  d'ondulations  sonores, 
un  courant  électrique  en  rapport  avec  ce  système.  Les  interruptions  et 
rétablissements  alternatifs  du  courant  se  répétaient  à  l'intérieur  d'une 

1.  Philipp  Reis,  inventor  of  the  téléphone,  a  biographical  Sketch,  wilh  documentary  leslimony, 
translations  of  the  original  papers  of  the  inventor  and  contemporary  publications,  by  Silvanus 
Thompson.  London,  Spon,  1883.  in-8°,  wilh  illustrations. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  329 

longue  et  mince  tige  de  fer  aimantée,  assez  semblable  à  une  aiguille  à  tri- 
coter, placée  à  une  grande  distance,  au-dessus  d'une  boîte  en  bois,  aux  pa- 


rois aussi  élastiques  que  les  tables  d'harmonie  des  pianos;  de  sorte  que  cette 
aiguille  aimantée  répétait  les  sons  de  l'instrument.  Une  aiguille  chantait! 
i  42 


530  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Quel  touchant  et  curieux  spectacle  devait  offrir  la  pension  Garnier, 
quand  Philippe  Reis,  se  plaçant  devant  l'appareil  qu'il  avait  inventé, 
jouait  du  violon  ou  du  cor,  et  que  ses  jeunes  élèves,  réunis  dans  une 
autre  salle,  quelquefois  très  éloignée,  entendaient  un  air  de  violon  ou 
de  cor  sortir  d'une  boîte,  sans  l'intervention  d'aucun  musicien!  C'était 
une  boîte  à  musique  qui  jouait  sans  que  personne  en  tournât  la  manivelle 
(fig.  108). 

Il  y  avait  là  de  quoi  crier  au  sortilège,  à  la  magie.  Mais  les  élèves 
de  l'institution  de  Friedrichsdorf  recevaient  de  leur  maître,  Philippe 
Reis,  de  trop  bonnes  leçons  de  physique  pour  voir  autre  chose,  dans 
cet  effet  extraordinaire,  que  la  plus  belle  application  que  l'on  puisse 
imaginer  du  principe  découvert  en  Amérique,  en  1857,  par  le  profes- 
seur Page. 

Après  avoir  montré  son  téléphone,  comme  il  l'appelait  déjà,  à  la  Société 
de  physique  de  Friedrichsdorf,  Philippe  Reis  le  présenta,  en  1862,  à  la 
Société  libre  allemande  de  Francfort,  dit  Y  Institut  libre  allemand  de  Freis 
(Freies  deutsches  Hochstift).  Cet  institut  libre,  à  l'exemple  de  notre  Société 
d'encouragement  pour  l'industrie  nationale,  fait  connaître  et  patronne  les 
inventions  nouvelles  de  la  science  et  de  l'industrie.  Elle  tient  ses  séances 
à  Francfort,  dans  la  maison  même  où  naquit  le  poète  Goethe. 

Deux  ans  plus  tard,  en  1864,  Philippe  Reis  présenta  son  téléphone  à  la 
section  de  physique  de  Y  Association  des  naturalistes  allemands,  qui  tenait, 
cette  année,  sa  session  à  Giessen. 

M.  Quincke,  professeur  de  physique  à  l'Université  d'Heidelberg,  se  trou- 
vait au  nombre  des  physiciens  qui  assistaient  à  cette  réunion  savante. 
Voici  ce  que  M.  Quincke  a  écrit  au  sujet  de  l'appareil  qui  fut  présenté, 
à  la  réunion  des  naturalistes  à  Giessen,  par  l'instituteur  de  Friedrichs- 
dorf : 

«  J'assistais  a  la  réunion  de  l'Association  des  naturalistes  allemands  à  Giessen 
(année  1864),  quand  M.  Philippe  Reis,  de  Friedrichsdorf,  près  de  Francfort,  a 
montré  et  expliqué  à  l'assemblée  le  téléphone  qu'il  avait  imaginé.  J'ai  vu  l'instru- 
ment mis  en  action,  et  avec  l'assistance  du  professeur  Bôttger,  je  l'ai  entenJu  par 
moi-même.  En  écoutant  à  l'appareil  récepteur,  j'ai  entendu  distinctement  des 
chansons  et  des  conversations.  Je  me  rappelle  avoir  fort  bien  entendu  les  paroles 
du  poète  allemand  : 

Àch  du  lieber  Augustin,  ailes  ist  hin. 

«  Les  membres  de  l'Association  étaient  étonnés  et  enchantés.  Ils  félicitèrent 
vivement  M.  Philippe  Reis  du  succès  de  ses  recherches  en  téléphonie.  » 

L  appareil  de  Philippe  Reis  pour  la  reproductoin  des  sons  musicaux 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  351 

au  moyen  de  l'électro-magnétisme,  a  été  dessiné  dans  un  recueil  télégra- 
phique allemand,  Zeitschrifl  deutsch  Œsterreichischen  Télégraphes  Vereins 


e  ~ 


FlG    110.  —  FAC-SIMILÉ  DU  DESSIN  DU  TÉLÉPHONE  DE  PHILIPPE  REIS  PUBLIÉ  DANS  UN  RECUEIL  ALLEMAND. 

(t.  IX,  octobre  1862,  pl.  VIII) .  Nous  donnons  ici  la  reproduction  exacte, 
le  fac-similé  de  ce  dessin. 


532  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Un  pavillon  a  dans  lequel  on  parle,  ou  au-devant  duquel  on  fait  résonner 
un  instrument  de  musique,  comme  un  violon,  une  trompette,  une  harpe, 
recueille  les  sons.  Les  vibrations  de  la  membrane  b  o  c,  qui  est  en  con- 
tact avec  le  style  recourbé  c  d,  interrompt  ou  rétablit  le  circuit  en  éta- 
blissant ou  suspendant  le  contact  de  ce  style  avec  la  tige  verticale  d  g,  en 
rapport  elle-même  avec  la  pile  C,  par  un  fil  conducteur. 

A  la  station  du  récepteur  est  un  électro-aimant  mm,  actionné  par  la 
pile  C,  qui  reçoit  les  mêmes  interruptions  et  rétablissements  alternatifs 
du  courant  que  la  membrane  du  récepteur  b  o  c,  et  qui,  d'après  le  prin- 
cipe de  Page,  reproduit  par  ses  vibrations  l'air  de  musique  recueilli  par 
le  pavillon  a. 

Le  téléphone  de  Philippe  Reis  transportait  au  loin  des  airs  musicaux 
et  même  des  mélodies  chantées.  Les  sons  étaient  faibles  et  nasillards;  mais 
il  y  avait  là  évidemment  une  solution  du  problème  de  la  transmission  tics 
sons  à  distance. 

Un  physicien  allemand,  Heisler,  dans  son  Traité  [de  physique  tech- 
nique, publié  en  1866,  a  décrit  et  figuré  l'appareil  de  Philippe  Reis.  Heisler 
dit  que  quoique,  dans  son  enfance  cet  appareil  était  susceptible  de  trans- 
mettre non  seulement  des  sons  musicaux,  mais  encore  des  mélodies 
chantées. 

Cet  appareil  fut  ensuite  perfectionné  par  M.  Vander  Weyde,  qui,  après 
avoir  lu  la  description  publiée  par  M.  Heisler,  chercha  à  rendre  la  boîle 
de  transmission  de  l'appareil  plus  sonore  et  les  sons  produits  par  le 
récepteur  plus  forts 

Voici  ce  que  dit  ce  dernier  physicien,  dans  le  Scientific  américain 
Journal  : 

«  Ayant  fait  construire  en  1868,  deux  téléphones  de  Ph.  Reis,  je  les  montrai  à 
la  réunion  du  club  polytechnique  de  VInstitut  américain.  Les  sons  transmis 
étaient  produits  à  l'extrémité  la  plus  éloignée  du  Cooper  Institut,  et  tout  à  fait  en 
dehors  de  la  salle  où  se  trouvaient  les  auditeurs  de  l'association.  L'appareil  récep- 
teur était  placé  sur  une  table,  dans  la  salle  même  des  séances.  Il  reproduisait 
fidèlement  les  airs  chantés,  mais  les  sons  étaient  un  peu  faibles  et  un  peu  nasil- 
lards. Je  songeai  alors  à  perfectionner  cet  appareil,  et  je  cherchai  d'abord  à  obtenir 
dans  la  boîte  des  vibrations  plus  puissantes  en  les  faisant  répercuter  par  les  côtés 
de  cette  boîte  au  moyen  de  parois  creuses.  Je  renforçai  ensuite  les  sons  produits 
par  le  récepteur,  en  introduisant  dans  la  bobine  plusieurs  fds  de  fer,  au  liei 
d'un  seul. 

Ces  perfectionnements  ayant  été  soumis  à  la  réunion  de  Y  Association  améri- 
caine pour  V avancement  des  sciences  qui  eut  lieu  en  1869,  on  exprima  l'opinion 
que  cette  invention  renfermait  en  elle  le  germe  d'une  nouvelle  méthode  de  trans- 
mission télégraphique  cmi  pourrait  conduire  à  des  résultats  importants.  » 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  333 

L'appareil  de  Reiss  ainsi  modifié  prit  une  forme  plus  correcte,  que 
nous  représentons  dans  la  figure  111 


FlG.  Hl.    LE  TÉLÉPHONE  MOSICAL  DE  PHILIPPE  REIS  (TRANSMETTEUR  ET  RÉCEPTEUR). 

Il  se  compose  de  deux  instruments  distincts  :  le  transmetteur  des  sons, 
et  le  récepteur. 


354-  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Le  transmetteur  est  destiné  à  vibrer  par  l'effet  des  sons.  Un  courant 
électrique  qui  le  traverse,  subit  de  rapides  modifications,  sous  l'influence 
de  ses  vibrations. 

Le  transmetteur  se  compose  d'une  boîte,  A,  présentant  à  sa  partie  supé- 
rieure, une  large  ouverture  circulaire,  formée  par  un  morceau  de  vessie 
tendue,  aa.  Cette  membrane  vibre  sous  l'influence  de  sons,  et  par  ses 
vibrations  établit  ou  interrompt  le  contact  avec  la  tige  métallique  à  deux 
branches  i  e,  et  consécutivement,  établit  ou  interrompt  le  circuit  élec- 
trique que  forme  la  pile  P,  laquelle  est  en  rapport  avec  un  éleetro-aimant 
D  et  avec  le  fil  partant  de  la  pile. 

Le  récepteur  est  basé  sur  ce  phénomène  découvert  par  le  physicien  Page, 
qu'une  lige  aimantée,  ou  un  électro-aimant,  lorsqu'elle  éprouve  des  aiman- 
tations et  des  désaimantations  successives,  émet  des  sons  en  rapport  avec 
le  nombre  des  passages  de  courants  qui  produisent  ces  effets  magnétiques. 
Ce  récepteur  se  compose  d'une  mince  tige  d'acier,  espèce  d'aiguille  à  tri- 
coter, d'environ  deux  millimètres  de  diamètre,  entourée  d'une  bobine  de 
fils  conducteurs,  G,  portée  sur  deux  chevalets,  g  h,  fixés  sur  une  caisse 
sonore,  E.  Un  couvercle,  F,  aide  à  amplifier  les  sons. 

Le  transmetteur  et  le  récepteur,  placés  à  une  distance  quelconque, 
sont  réunis  par  le  fil  de  ligne  allant  du  récepteur  au  transmetteur.  Ce 
fil  est  continué  par  les  fils  des  bobines  de  ces  deux  appareils.  Il  revientà 
la  pile,  ainsi  que  nous  le  représentons,  ou  bien  par  la  terre  servant  de 
conducteur  de  retour,  comme  dans  les  circuits  télégraphiques. 

Quand  on  émet  des  sons  auprès  de  l'embouchure  B,  les  vibrations 
qu'éprouve  la  membrane  aa,  par  l'effet  des  mouvements  de  l'air  con- 
tenu dans  la  caisse  sonore  et  vide  A,  agissent  sur  l'interrupteur  c.  Il  se 
produit  entre  la  double  tige  e  i  et  la  pointe  c,  une  série  de  contacts  et  de 
disjonctions  qui,  fermant  ou  rompant  le  courant  de  la  pile,  causent  les 
aimantations  et  les  désaimantations  successives  de  la  tige  du  récepteur  G, 
et  lui  impriment  des  vibrations  correspondantes  à  celles  de  la  membrane 
du  transmetteur. 

Le  mémoire  dans  lequel  Ph.  Reis  décrivait  son  appareil,  aurait  dû 
paraître  dans  le  recueil  classique  des  travaux  des  physiciens  allemands. 
Nous  voulons  parler  des  Annales  de  physique  de  Poggendorff,  qui  sont 
consacrées  à  faire  connaître  les  découvertes  les  plus  importantes  des  physi- 
ciens d'outre-Rhin.  Mais  le  pauvre  professeur  de  la  pension  de  Friedrichs- 
dorf  ne  put  jamais  parvenir  à  faire  accepter  son  mémoire  par  Poggen- 
dorff, qui  jugeait  sans  doute  son  travail  avec  une  défaveur  imméritée.  Il 
arriva  donc,  à  l'instituteur  de  Friedrichsdorf,  pour  son  téléphone,  ce  qui 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


335 


était  arrivé  en  France,  en  1858,  à  M.  de  Changy,  pour  sa  lampe  électri- 
que à  incandescence.  Le  recueil  national  officiel  se  ferma  devant  lui. 

L'injustice  et  le  dédain  des  savants  attitrés  pour  les  travailleurs  obs- 
curs est  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays!  En  deçà  comme  au  delà 
du  Rhin,  le  mérite  sans  appui  est  condamné  à  l'oubli. 

C'est  en  raison  de  l'incomplète  publicité  qu'il  reçut,  que  le  mémoire  de 
l'instituteur  de  Friedrichsdorf  resta  à  peu  près  entièrement  ignoré  dans 
son  propre  pays.  Peu  de  personnes  pouvant  connaître  les  dispositions  de 
cet  appareil,  on  se  fit  une  idée  inexacte  de  son  rôle  et  de  ses  effets.  On  n'y 
vit  qu'une  application  sans  importance  à  l'art  de  la  télégraphie,  un  essai 
de  musique  galvanique,  ou  un  perfectionnement  de  l'appareil  qui  avait  été 
imaginé  antérieurement  par  le  professeur  Page,  aux  Etats-Unis;  et  tous 
ceux  qui  ont  écrit  depuis  sur  le  téléphone,  sont  restés  dans  cette  idée. 

Selon  M.  Silvanus  Thompson,  la  transmission  de  la  voix  n'aurait  été 
qu'une  conséquence  accessoire  des  expériences  de  Reis.  Si  Philippe  Reis 
commença  par  construire  un  instrument  imitant  l'oreille  humaine,  c'est, 
dit  M.  Silvanus  Thompson,  parce  qu'il  voulait  arriver  à  un  appareil  capable 
de  recevoir  et  de  transmettre  tout  ce  que  l'oreille  humaine  peut  entendre. 

Philippe  Reis  avait  donc,  on  peut  le  dire,  devancé  son  époque.  Personne 
ne  le  comprit,  personne  ne  lui  donna  ni  appui  ni  secours.  —  Le  décourage- 
ment le  prit  et  la  maladie  vint  l'abattre.  Une  affection  de  poitrine  qui  se 
déclara  en  1871,  lui  enleva  ses  forces  et  lui  fit  perdre  la  voix.  Triste  et 
cruelle  ironie  de  la  destinée,  qui  privait  l'inventeur  de  la  transmission  de  la 
voix  humaine,  de  l'organe  même  qui  était  l'instrument  de  ses  recherches! 

Philippe  Reis  avait  construit  une  machine  pour  la  démonstration  des 
lois  de  la  chute  des  corps,  en  combinant  le  grand  appareil  classique 
d'Atwood  avec  celui  du  général  Morin  ;  et  il  se  proposait  de  présenter  ce 
nouvel  appareil  à  Y  Association  des  nationalistes  allemands,  qui  tenait  sa 
session  à  Wiesbade,  en  1874.  Mais  la  maladie  ne  le  permit  pas.  Après  de 
longues  et  cruelles  souffrances,  l'infortuné  savant  mourut  à  Friedrichsdorf, 
le  14  janvier  1874. 


il.  Graliam  Bell,  s'inspirant  des  travaux  do.  Philippe  Rois,  est  amené  à  la  construction 
de  son  premier  téléphone  :  V oreille-téléphone.  —  Deuxième  appareil  de  M.  Graham 
Dell  :  le  téléphone  à  pile  et  à  membrane  d'or.  —  Troisième  forme  du  téléphone  de 
M.  Graham  Dell  :  le  téléphone  à  pile  et  à  membrane  animale  encastrant  une  mem- 
brane de  fer. 

L'appareil  de  Philippe  Reis  pour  la  transmission  des  sons  musicaux 
avait  beaucoup  frappé  le  jeune  professeur  de  Boston,  M.  Graham  Bell.  Mais 
cet  appareil,  fondé,  comme  nous  venons  de  le  dire,  sur  le  principe  de  la 
musique  galvanique  de  Page,  ne  transmettait  facilement  que  des  airs  d'in- 
struments, quelquefois  des  chants  de  la  voix  humaine.  Il  s'agissait  d'obtenir 
davantage,  c'est-à-dire  la  transmission  de  la  parole  articulée.  Ce  but 
paraissait  alors  absolument  chimérique.  Prétendre  transmettre  à  dislance 
la  parole  articulée,  c'était  tenter  l'impossible. 

Cependant,  à  quoi  servirait-il  d'appartenir  à  un  siècle  qui  rêve  le  progrès 
sans  limites,  et  dont  l'ambition  scientifique  est  sans  mesure,  si  l'on  ne  tente 
pas  l'impossible?  M.  Graham  Bell  le  tenta.  Et  chose  extraordinaire,  il  réus- 
sit dans  cette  recherche;  il  réalisa  pleinement  cette  utopie  condamnée  par 
l'universelle  sagesse  des  hommes  de  son  temps  ! 

C'est  que  la  physique  est  entrée,  de  nos  jours,  dans  une  voie  non  soup- 
çonnée jusqu'ici.  C'est  qu'un  ordre  de  faits,  dont  les  physiciens  d'autrefois 
n'avaient  aucune  idée,  s'est  révélé  à  nous.  La  physique  classique,  la  phy- 
sique des  Gay-Lussac,  des  Pouillet,  des  Ampère,  des  Weber,  des  Becquerel 
et  des  Regnault,  savait  parfaitement  tout  ce  qui  se  passe  à  la  superficie  des 
corps,  mais  elle  ignorait  ce  qui  se  passe  au-dessous,  c'est-à-dire  dans  la 
substance  intime  de  la  matière.  La  science  de  notre  temps  a  abordé  coura- 
geusement cet  ordre  intime  d'actions  intra-moléculaires,  et  ici  ont  apparu 
des  phénomènes  insolites,  des  actions  jusque-là  absolument  inconnues. 

Depuis  que  le  génie  des  Gauss,  des  Grove,  des  Joule,  des  Hirn,  a  découvert 
le  principe  fondamental  de  la  nouvelle  physique,  à  savoir  la  transformation 
des  forces  les  unes  dans  les  autres,  les  phénomènes  les  plus  extraordinaires 
se  sont  montrés  à  nos  yeux.  On  a  vu  des  effets  d'induction  électrique,  dont 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


la  véritable  nature  nous  échappe,  provoquer,  dans  l'intérieur  des  corps,  des 
vibrations  d'une  petitesse  qui  défie  toute  mesure,  mais  qui  se  traduisent 
au  dehors  par  des  effets  physiques  très  appréciables,  par  des  efforts  méca- 
niques très  intenses.  On  a  vu  la  chaleur  se  changer  en  mouvement  et  le 
mouvement  en  chaleur.  On  a  vu  l'électricité  se  transformer  en  force  mo- 
trice, le  magnétisme  produire  des  effets  mécaniques  et  la  lumière  faire 
naître  des  sons  :  on  a  fait,  comme  on  l'a  dit,  .parler  la  lumière.  On  a, 
enfin,  découvert  des  courants  électriques  d'un  ordre  tout  nouveau,  les 
courants  ondulatoires,  qui  emportent  au  loin,  dans  leurs  mystérieux 
tressaillements,  les  vibrations  de  la  parole. 

Dans  cet  ensemble  de  phénomènes  étranges,  rien  n'est  prévu  d'avance, 
aucune  donnée  antérieure  ne  peut  guider  dans  leur  recherche.  C'est  un  ter- 
rain vierge,  dévolu  au  premier  pionnier,  patient  et  courageux.  Pas  n'est 
besoin  ici  d'être  savant  attitré,  professeur  de  Faculté,  membre  d'une 
Académie  ou  d'une  société  savante.  La  sagacité,  la  patience  dans  l'observa- 
tion, la  persévérance  dans  l'examen,  sont  les  seules  qualités  exigées  pour 
réussir  en  ce  genre  d'études.  C'est  pour  cela  que  les  questions  les  plus  abs- 
truses sont  abordées  de  front  par  ces  savants  d'aventure,  ces  volontaires 
de  l'art,  ces  francs-tireurs  de  la  science,  ces  enfants  perdus  du  progrès,  qui, 
inconscients  des  difficultés,  méprisant  les  obstacles,  se  jettent  au  milieu  des 
plus  obscurs  problèmes,  sans  soupçonner  leur  profondeur,  ni  la  nuit  qui 
les  couvre.  Et  quelquefois,  le  dieu  hasard,  qu'ils  invoquent  tout  bas,  dans 
leurs  veillées  solitaires,  récompense  leur  courage  et  couronne  leur  foi  en 
mettant  en  leur  main  la  palme  du  triomphe. 

Ainsi,  de  nos  jours,  la  physique  s'est  démocratisée,  pour  ainsi  dire  ; 
elle  a  quitté  le  giron  aristocratique  des  Universités  et  des  Académies.  On 
a  laissé  les  savants  officiels,  patentés,  brevetés,  continuer  de  couver  gra- 
vement l'œuf  philosophique,  et  la  couvée  étant  devenue  générale,  univer- 
selle, a  multiplié  les  produits  nouveaux,  sains  et  utiles,  par  cette  raison 
que  Voltaire  a  bien  de  l'esprit,  mais  que  tout  le  inonde  a  plus  d'espril 
que  Yoltaire. 

Aucune  des  grandes  applications  de  la  physique  réalisées  de  nos  jours 
l'est  sortie  des  cénacles  scientifiques.  C'est  un  simple  typographe,  Léon 
Scott,  qui  découvre  le  moyen  de  faire  tracer  par  un  style  métallique,  sur 
,mc  membrane  vibrante,  les  sons  de  la  voix  humaine.  C'est  un  modest'i 
employé  des  postes,  M.  Ch.  deBourseul,  qui,  le  premier,  émet  cette  pensée 
qu'il  est  possible  de  transmettre  les  sons  par  un  courant  électrique.  C'est 
un  professeur  de  pensionnat  de  l'autre  côté  du  Rhin,  qui  construit  le  pre- 
mier téléphone  musical.  Un  Yankee,  qui  n'a  jamais  mis  le  pied  dans  une 


5o8 


LES  NOUVELLES   CONQUÊTES   DE   LA  SCIENCE 


école  élémentaire  ou  supérieure,  qui  a  eu  pour  cabinet  d'études  le  fourgon 
à  bagages  d'un  railway  du  Canada,  invente  le  phonographe  et  réalise 
l'éclairage  électrique  par  incandescence,  vainement  poursuivi  jusqu'à  lui. 
C'est  un  pianiste,  M.  Hughes,  qui  découvre  le  télégraphe  imprimant,  ensuite 
le  microphone  et  ses  étonnantes  applications.  Enfin*  la  merveille  des- 
merveilles, en  fait  de  télégraphie,  nous  est  révélée  par  un  modeste  pro- 
fesseur d'un  hospice  de  sourds-muets.  En  effet,  la  découverte,  sans  pré- 
cédents, de  ces  courants  ondulatoires,  qui  ont  le  privilège  d'emporter  à 
travers  la  distance  les  vibrations  sonores  et  de  les  reproduire  avec  une  ab- 
solue fidélité,  est  due  à  M.  Graham  Bell,  devenu  sans  doute  plus  tard  un 
savant  de  grande  valeur,  mais  qui,  en  physique,  n'était  alors  qu'un 
écolier. 

M.  Graham  Bell,  toutefois,  n'arriva  pas  du  premier  coup  au  résultat 
qui  devait  couronner  ses  efforts.  Sa  marche  à  travers  les  phénomènes 
nouveaux  ouverts  à  son  exploration,  fut  lente  et  tortueuse.  11  fit  usage  de 
procédés  ardus  et  compliqués,  avant  de  découvrir  le  fait  admirablement 
simple  qui  sert  de  base  au  téléphone  magnétique  actuel. 

L'appareil  du  maître  d'école  allemand  Ph.  Reis  fut  d'abord  l'objectif 
de  M.  Graham  Bell,  et  malheureusement,  là  n'était  pas  la  bonne  route. 
Dans  l'appareil  de  Philippe  Reis,  c'est  le  courant  électrique  qui  transmet 
des  sons  musicaux  par  ses  interruptions,  provoquées  elles-mêmes  par  la 
résonnance  d'une  membrane  vibrant  à  l'unisson  des  instruments  de 
musique.  Mais  de  simples  interruptions  de  contact  ne  produisent  que  des 
sons  isolés,  sans  liaison  entre  eux,  et  ne  peuvent  donner  la  continuité  des 
sons  qui  constitue  la  voix  humaine. 

Nous  avons  dit  que  Philippe  Reis  s'était  servi,  au  début  de  ses  recher- 
ches, d'une  sorte  d'oreille  humaine  en  bois,  dans  laquelle  un  morceau 
de  vessie  remplaçait  la  membrane  du  tympan.  Voulant  enregistrer  les 
vibrations  de  la  voix,  M.  Graham  Bell,  aidé  par  le  docteur  Blake,  con- 
struisit un  appareil  semblable  à  l'oreille  humaine,  avec  son  tympan  et 
ses  osselets.  Il  enduisit  la  membrane  du  tympan  de  glycérine  étendue 
d'eau,  plaça  un  style  près  de  cette  membrane;  puis,  en  parlant  ou  chantant 
devant  ce  tympan  naturel,  il  obtint  sur  une  plaque  de  verre  noircie,  qui 
se  déplaçait  rapidement  sous  ce  style,  des  traits  reproduisant  exactement 
les  vibrations  de  l'air  ébranlé  par  les  sons.  C'est  ce  que  le  typographe 
Léon  Scott  avait  le  premier  imaginé  en  France,  avec  son  phonauto- 
graphe. 

Cette  combinaison  de  l'appareil  primitif  de  Reis,  Yoreilie-téléphone,  et  du 


LE  TELEPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


559 


phonautographc  de  Léon  Scotl,  qui  lui  permit  d'enregistrer  les  vibralions 
de  la  voix  humaine,  mit  M.  Graham  Bell  sur  la  voie  de  sa  découverte. 

Ecoutons  M.  Graham  Bell  nous  raconter  ses  premiers  essais,  c'est-à-dire 
ceux  qui  suivirent  la  construction  de  Voreille-léléphone,  imitée  du  premier, 
appareil  de  Philippe  Beis. 

«  La  disproportion  considérable  de  masse  et  de  grandeur  qui,  dans  cet  appa- 
reil, existait  entre  la  membrane  et  les  osselets  rais  en  vibration  par  elle,  attira  par- 
ticulièrement mon  attention,  et  me  lit  penser  à  substituer  à  la  disposition  compli- 
quée que  j'avais  employée  pour  mon  téléphone  à  transmission  de  sons  multiples, 
une  simple  membrane  à  laquelle  était  fixée  une  armature  de  fer. 

«  Cet  appareil  fut  alors  disposé  comme  l'indique  la  figure  ci-dessous,  et  je  croyais 


FlG.  112.           PREMIER  TÉLÉPHONE  DE  M.  GRAHAM  DELL. 

P,  pile;  ÏT,  communication  parla  terre:  A,  électro-aimant;  P,  cône  acoustique;  a  b,  armature 
de  l'électro-aimant;  M,  membrane  vibrante  en  or  bu'.tu. 

obtenir  par  lui  les  courants  ondulatoires  qui  m'étaient  nécessaires.  En  effet,  en 
articulant  à  la  branche  sans  bobine  d'un  électro-aimant  boiteux  Aune  armature  de 
1er  doux,  a  b,  reliée  par  une  tige  à  une  membraneen  or  battu  M,  je  devais  obtenir, 
par  suite  des  vibrations  de  celle-ci,  une  série  de  courants  induits  ondulatoires,  les- 
quels réagissant  sur  l'électro-aimant  d'un  appareil  semblable  placé  à  distance, 
devaient  faire  reproduire  à  l'armature  de  celui-ci,  a'  b',  les  mouvements  de  la 
première  armature,  et  par  conséquent  faire  vibrer  la  membrane  correspondante 
M'  exactement  comme  celle  ayant  provoqué  les  courants. 

«  Toutefois,  lus  résultats  que  j'obtins  de  cet  arrangement  ne  furent  pas  satis- 
faisants ,  et  il  me  fallut  encore  entreprendre  bien  des  essais,  qui  m'amenèrent 
à  réduire  autant  que  possible  les  dimensions  et  le  pied  des  armatures  et  même 
à  les  constituer  avec  des  ressorts  de  pendule  de  la  grandeur  de  l'ongle  de  mon 
pouce.  Dans  ces  conditions,  au  lieu  d'articuler  ces  armatures,  je  les  attachai  au 


5 iO  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES   DE  LA  SCIENCE 

centre  des  membranes,  et  mon  appareil  fut  alors  disposé  comme  l'indique  la 
figure  suivante.  » 

Dans  le  second  appareil  auquel  fait  allusion  M.  Gfaham  Bell,  le  courant 


FlG.   113.   —  DEUXIÈME  TÉLÉPHONE  DE  M.  GRAHAM  BELL  (tDAXSMETTEUIi). 

électrique  était  interrompu  par  les  vibrations  d'un  mince  disque  de  fer, 
placé  en  face  d'un  électro-aimant.  La  membrane  de  fer  vibrait  par  la  ré- 
sonnance  de  la  voix,  et  ses  vibrations  étaient  transmises  par  le  fil  de  la 


A 


FlG,   114.    DEUXIÈME  TÉLÉl'liO.NE  DE  M.    GRAMAJI  DELL  (llLChPTEUllJ 


pile  à  un  appareil  vibrant  identiquement  comme  la  membrane  du  trans- 
metteur. Les  sons  de  la  voix  étaient  ainsi  fidèlement  reproduits. 

Les  figures  113  et  114  représentent  cet  appareil.  Le  récepteur  se 
compose  :  d'un  électro-aimant,  B,  c'est-à-dire  d'une  lame  de  fer  pur  par- 


FiG.   115.   —  M.  GIUHAM  BELL,  A  BO-TON',   FUI'  l'eXPÉIUENCE  DE  SON  DEUXIÈME  TÉLÉi'IIONE  - 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROl'IlONE 


Ô13 


couru  par  un  courant  électrique,  qui  lui  communique  l'aimantation , 
2°  d'un  disque  mince  de  fer  placé  au  fond  de  l'ouverture  du  pavillon,  A.  Au 
moyen  des  vis,  CG,  on  peut  tendre  plus  ou  moins  la  membrane  vibrante. 

Le  récepteur  (fig.  114)  se  compose  d'un  électro-aimant,  que  les  physi- 
ciens appellent  électro-aimant  tubulaire.  L'aimant  BC  a  une  forme  cylin- 
drique, et  la  bobine  de  fils  parcourue  par  le  courant  qui  lui  communique 
l'aimantation  artificielle,  est  renfermée  à  l'intérieur  du  cylindre.  L'arma- 
ture, A,  de  l'élcctro-aimant,  c'est-à-dire  la  pièce  de  fer  attirée  par  cet  aimant, 
est  placée  au-dessus  du  cylindre,  et  forme  comme  le  couvercle  d'une  boîte. 
Cette  dernière  disposition  de  l'électro-aimant  rappelle  le  récepteur  du 
téléphone  musical  de  Philippe  Reis. 

Ajoutons  que  le  transmetteur  (fig.  113)  pouvait  fonctionner  comme 
transmetteur  et  comme  récepteur  indifféremment,  mais  que  le  récepteur 
(fig.  114)  ne  pouvait  remplir  ce  double  office.  En  d'autres  termes,  le  trans- 
metteur était  réversible,  comme  on  le  dit  aujourd'hui,  mais  le  récepteur 
ne  l'était  pas. 

Cet  assemblage  était  assez  bizarre,  et  l'on  ne  pouvait  en  espérer  rien 
de  bien  sérieux.  Mais  la  téléphonie  est  l'heureuse  fille  du  hasard  et  de  la 
fortune,  et  M.  Graham  Bell  expérimentait  un  peu  à  l'aventure. 

Aussi,  rien  ne  saurait  donner  l'idée  de  la  surprise  et  de  la  joie  qu'éprouva 
l'inventeur,  lorsque,  pour  la  première  fois,  le  courant  électrique  traver- 
sant ce  singulier  système,  transporta  à  distance  les  sons  de  la  voix  hu- 
maine. 

M.  Graham  Bell  avait  établi  le  transmetteur  de  son  appareil  dans  une 
salle  de  l'Université  de  Boston  servant  à  des  conférences,  et  il  se  tenait  près 
de  ce  transmetteur.  Le  récepteur  était  disposé  dans  une  pièce  située  à 
i'élage  au-dessous,  et  un  élève  écoutait  ou  parlait  dans  le  récepteur. 
M.  Graham  Bell  ayant  prononcé  ces  mots  devant  le  transmetteur  :  «  Ccm- 
prenez-vous  ce  que  je  dis  »,  il  crut  rêver  lorsqu'il  entendit,  à  travers  l'instru- 
ment, cette  bienheureuse  réponse,  un  peu  confuse,  un  peu  voilée  sans 
doute,  mais  enfin  perceptible  :  «  Je  vous  comprends  ». 

A  dater  de  ce  moment  le  problème  de  la  transmission  de  la  parole  par 
le  courant  électrique  était  résolu. 

Nous  sommes  en  Amérique,  et  dans  ce  pays  les  savants  qui  se  livrent  à 
des  recherches  nouvelles  ont  deux  objectifs,  qui  se  succèdent  dans  un  ordre 
méthodique  :  1°  la  découverte,  2°  son  exploitation  industrielle,  assurée  au 
moyen  d'un  brevet  d'invention.  M.  Graham  Bell,  en  construisant  son  télé- 
phone à  pile,  dans  lequel  une  membrane  de  fer  vibrait  à  l'égal  de  la  voix 


tU  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

et  transmettait  fidèlement  ces  vibrations  à  un  appareil  semblable,  placé  à 
une  station  éloignée,  avait  réalisé  la  première  partie  du  programme.  La  se- 
conde ne  se  fit  pas  attendre. 

Au  mois  de  septembre  1875,  M.  Grabam  Bell  alla  trouver,  à  Torento,  le 
ministre  des  Etats  du  Canada,  M.  Brown,  qui  se  disposait  à  partir  pour 
l'Europe,  et  il  le  chargea  de  prendre,  en  Angleterre,  en  son  nom,  un  brevet 
d'invenlion  pour  son  téléphone,  pendant  qu'il  prendrait  lui-même  un  sem- 
blable brevet  en  Amérique. 

Le  29  décembre,  M.  Grabam  Bell,  apprenant  que  M.  Brown  n'était  pas 
encore  parti,  lui  fit  une  seconde  visite  à  Torento,  et  lui  remit  les  dessins  de 
son  appareil,  avec  un  mémoire  à  l'appui  de  sa  demande  de  brevet. 

M.  Brown  s'embarqua  pour  l'Europe  au  mois  de  janvier  1876.  Arrivé  à 
Londres,  il  soumit  à  des  électriciens  le  mémoire  et  les  dessins  de  M.  Gra- 
bam Bell;  mais  ces  savants  ne  trouvèrent  pas  que  l'invention  fût  sérieuse, 
de  sorte  que  M.  Brown  hésitait  à  faire  la  demande  du  brevet.  M.  Gra- 
bam Bell  écrivait  lettres  sur  lettres  à  son  compatriote,  pour  le  presser 
d'exécuter  sa  promesse,  lorsqu'il  reçut  une  dépêche  télégraphique,  lui 
annonçant  un  événement  imprévu  et"  tragique.  Le  ministre  du  Canada, 
M.  Brown,  avait  été  assassiné  dans  une  rue  de  Londres  ! 

A  cette  nouvelle,  M.  Grabam  Bell,  renonçant  à  prendre  pour  le  moment 
son  brevet  en  Europe,  s'occupa  de  le  prendre,  sans  autre  relard,  en  Amérique. 

Et  voici  ce  qui  se  passa,  le  14  février  1876,  à  Washington,  au  bureau  des 
patentes  américaines. 

Si  le  récit  qui  va  suivre  a  les  allures  d'un  roman,  qu'on  ne  l'attribue  pas 
à  l'imagination  de  l'auteur,  car  tout  ce  qui  se  passa  dans  la  journée  du  14  fé- 
vrier 1876,  au  bureau  des  patentes  de  Washington,  est  appuyé  sur  des  pièces 
et  des  documents  qui  ont  figuré  en  justice,  à  l'occasion  du  procès  auquel 
donna  lieu  le  cas  sans  exemple  que  nous  allons  raconter. 


m 


Ce  qui  se  passa  le  24  février  1876,  dans  le  bureau  du  directeur  des  patentes  améri- 
caines de  Washington.  —  Le  téléphone  à  pile  de  M.  Graham  Bell  et  le  téléphone  à 
pile  de  M.  Elisha  Gray  se  trouvent  face  à  face.  —  Un  conflit  judiciaire.  — Comment 
les  tribunaux  américains  proclament  M.  Graham  Bell  l'inventeur  du  téléphone,  et 
ce  qui  s'ensuivit. 

Je  ne  saurais  dire  exactement  comment  est  disposé,  à  Washington,  le  liu- 
rcau  des  patentes,  mais  il  ne  doit  pas  beaucoup  différer  des  établissements 
de  ce  genre  qui  sont  consacrés,  à  peu  près  en  tout  pays,  aux  enregistre- 
ments officiels  des  demandes  et  des  délivrances  de  brevets  d'invention.  Ils 
sont  distribués,  en  général,  comme  il  suit.  Une  vaste  salle  est  divisée 
en  un  certain  nombre  de  compartiments,  servant  chacun  de  bureau  à  un 
employé.  Les  murs  de  cette  salle  sont  couverts  de  dessins  au  lavis,  de 
plans  géométraux  ou  de  planches  gravées  en  noir  et  en  couleur,  représen- 
tant divers  appareils  de  mécanique  industrielle.  De  grandes  bibliothèques, 
renfermant  l'interminable  collection  des  volumes  que  chaque  nation  con- 
sacre aux  brevets  expirés,  s'étendent  des  deux  cotés  de  la  salle.  Là  se 
trouvent  les  collections  des  brevets  expirés  enregistrés  en  France  depuis 
1800,  et  la  série  des  patentes  anglaises  et  américaines;  ce  qui,  joint  aux 
principaux  recueils  scientifiques  d'Europe  et  d'Amérique,  forme  l'indis- 
pensable répertoire  que  les  employés  ont  à  consulter. 

De  ces  employés,  les  uns  travaillent  à  la  correspondance,  les  autres 
copient  le  texte  des  brevets  déposés  par  les  inventeurs.  Certains  s'oc- 
cupent à  reproduire  sur  la  planche  à  lavis,  les  plans,  coupes  et  dessins 
qui  accompagnent  les  brevets.  Tandis  que  quelques-uns  colorient,  à  la 
main,  les  dessins  tracés  à  l'encre,  d'autres  autûgraphient  des  manuscrits 
ou  gravent  sur  pierre  ces  dessins,  pour  en  faire  des  tirages  plus  nombreux. 

Au  milieu  delà  grande  salle  occupée  par  les  petits  bureaux  des  employés, 
estime  porte,  donnant  accès  dans  le  cabinet  du  directeur  du  bureau. 

Le  24  février  1876,  à  deux,  heures  de  l'après-midi,  le  directeur  du 
bureau  des  patentes  américaines  était  occupe  à  expédier  les  affaires  cou- 
rantes de  son  service,  quand  on  frappa  à  sa  porte. 

I.  44 


3 '.G 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE. 


«  Toc,  loc!... 

—  En  irez.  » 
On  entra. 

«  G'cstvous,  monsieur  Patrick,  dit  le  directeur;  quel  bon  venlvousamène? 

—  Une  demande  de  brevet. 

—  De  la  part?... 

—  De  la  part  de  M.  Grabam  Bell. 

—  De  M.  Grabam  Bell,  le  professeur  de  l'institution  des  sourds-muets 
de  Boston? 

—  Précisément. 

—  Et  de  quelle  invention  s'agit-il? 

—  D'un  téléphone,  c'est-à-dire  d'un  appareil  qui  transmet  les  sons  à  dis- 
tance—  Yoici  le  modèle  de  son  appareil.  Voulez-vous  en  prendre  connais- 
sance? » 

L'agent  d'affaires  déposa  sur  un  meuble  le  modèle  du  téléphone  à  pile 
de  M.  Graham  Bell,  et  remit  au  directeur  le  mémoire  du  professeur  de  Bos- 
ton. Le  directeur  commença  la  lecture  de  ce  mémoire,  que  nous  allons  lire 
par-dessus  son  épaule. 

«  Mon  invention —  est  il  dit  dans  le  mémoire  de  M.  Graham  Bell  à  l'appui  de  sa 
demande  de  brevet  — consiste  dans  l'emploi  d'un  courant  électrique  vibratoire,  on 
ondulatoire,  en  opposition  à  un  courant  simplement  intermittent  ou  pulsatoire,  et 
d'une  méthode  ainsi  que  d'un  appareil  pour  produire  une  ondulation  électrique  sur 
le  fil  de  ligne. 

«  On  comprendra  la  distinction  entre  un  courant  ondulatoire  et  un  courant  pul- 
satoire, si  l'on  considère  que  les  pulsations  électriques  sont  produites  par  des 
changements  d'intensité  soudains  et  instantanés,  et  que  les  courants  ondulatoires 
résultent  de  changements  graduels  d'intensité,  analogues  aux  changements  de 
densité  occasionnes  dans  l'air  par  de  simples  vibrations  du  pendule.  Le  mouve- 
ment électrique,  comme  le  mouvement  aérien,  peut  être  représenté  par  une  courbe 
sinusoïdale  ou  par  la  résultante  de  plusieurs  courbes  sinusoïdales.  » 

M.  Graham  Bell  expose  ensuite  comment  les  courants  ondulatoires  peu- 
vent servir  à  la  transmission  simultanée  de  plusieurs  dépèches,  et  il  décrit 
en  dernier  lieu  la  disposition  suivante  : 

«  Un  autre  mode  est  représenté  par  la  figure  ci-jointe  (voir  fig.  1 12,  page  559 
de  cet  ouvrage),  dans  lequel  le  mouvement  peut  être  communique  à  l'armature 
par  la  voix  humaine  ou  par  le  moyen  d'un  instrument  musical. 

«  L'armature ab est  attachée  librementà  la  patte  d'un  électro-aimant  A, etson  autre 
extrémité  est  liée  au  centre  d'une  membrane  tendue,  M  Un  cône,  P,  sert  à  faire  conl 
verger  les  vibrations  du  son  sur  la  membrane  M.  Quand  un  son  est  émis  dans  le  cône, 
la  membrane  est  mise  en  vibration,  l'armature  est  forcée  de  partager  ce  mouve- 
ment, et  ainsi  des  ondulations  sont  créées  dans  le  circuit.  Ces  ondulations  sontsem- 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  517 

blables  en  forme  aux  vibrations  de  l'air  causées  par  le  son,  c'est-à-dire  qu'elles 
sont  représentées  graphiquement  par  des  courbes  semblables.  Les  courants  ondu- 


latoires passant  par  l' électro-aimant  aJb'  agissent  sur  l'armature  M'  pour  lui  faire  co- 

i .  Nous  ne  donnons  qu'une  esquisse  du  portrait  de  M.  Graiiam  Bell,  parce  que  nous  n'avons  pu 
nous  procurer  de  photographie  de  l'original.  Ce  profil  a  été  fait  de  mémoire,  après  le  passage 


348'  LES   NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

pier  le  mouvement  de  l'armature  M.  On  entend  alors  sortir  du  cône  P'  un  son  sem- 
blable à  celui  qui  est  émis  en  P.  » 

M.  Graham  Bell  termine  ainsi  : 

«  Ayant  décrit  mon  invention,  ce  que  je  réclame  et  désire  assurer  par  la  patente 
est  ce  qui  suit  : 

«  1.  Un  système  de  télégraphie  dans  lequel  le  récepteur  est  mis  en  vibration 
par  l'emploi  de  courants  électriques  ondulatoires,  essentiellement  comme  il  est 
décrit  plus  haut. 

«  2.  La  combinaison,  décrite  plus  haut,  d'un  aimant  permanent,  ou  d'un  autre 
corps  capable  d'une  action  inductive,  avec  un  circuit  fermé,  de  sorte  que  la  vibra- 
tion de  l'un  doit  occasionner  des  ondulations  électriques  dans  l'autre,  ou  dans  lui- 
même;  et  je  le  réclame,  soit  que  l'aimant  permanent  soit  mis  en  vibration  dans 
le  voisinage  du  fil  conducteur  formant  le  circuit,  soit  que  le  fil  conducteur  soit 
mis  en  vibration  dans  le  voisinage  de  l'aimant  permanent,  soit  que  le  fil  conduc- 
teur et  l'aimant  permanent,  tous  deux  simultanément,  soient  mis  en  vibration  dans 
le  voisinage  l'un  de  l'autre. 

«  5.  La  méthode  de  produire  des  ondulations  dans  un  courant  voltaïque  con- 
tinu par  la  vibration  ou  le  mouvement  de  corps  capables  d'une  action  inductive, 
ou  par  la  vibration  ou  le  mouvement  du  fil  conducteur  lui-même,  dans  le  voisi- 
nage de  tels  corps,  comme  il  est  établi  précédemment.  » 

Ayant  pris  connaissance  de  cette  demande  de  brevet,  qui  était  formulée 
conformément  aux  lois  et  règlements  de  l'administration  des  Etats-Unis,  le 
directeur  du  bureau  des  patentes  fit  signer  la  demande  à  l'agent  d'affaires 
de  M.  Graham  Bell  et  le  congédia. 

Ceci  se  passait  à  deux  heures.  À  quatre  heures,  !e  directeur  entend  de 
nouveau  frapper  à  sa  porte 

«  Toc,  toc!.... 

—  Entrez.  » 
On  entra. 

«  C'est  vous,  monsieur  Jonathan,  dit  le  directeur  ;  quel  bon  venlvous  amène? 
--  Une  demande  de  caveat. 

—  De  la  part? 

—  De  la  part  de  M.  Elisha  Gray. 

—  M.  Elisha  Gray,  l'électricien  de  Chicago? 

—  Lui-même. 

—  Et  quelle  invention  M.  Elisha  Gray  veut-il  faire  breveter? 

—  Un  téléphone,  c'est-à-dire  un  appareil  qui  transmet  la  paroleà  distance.  » 

de  M. Graham  Bell,  à  Paris,  en  1880,  el  contrôlé  par  le  témoignage  des  personnes  qui  se  sont  trou- 
vées à  celte  époque  en  rapport  avec  M.  Graham  Bell.  Le  buste  de  ce  physicien,  exécuté  par  M.  David 
Napoli,  ingénieur  et  électricien  distingué,  est  en  voie  d'exécution  à  Paris,  et  sera  exposé  au  pro- 
chain Salon  de  peinture  et  de  sculpture. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  351 

Le  directeur  se  leva  de  son  fauteuil,  comme  poussé  par  un  ressort. 
«  Un  téléphone?...  En  ôtes-vous  bien  sûr?... 

—  Voici  le  modèle  de  l'appareil  de  M.  Elisha  Gray,  et  voici  ses  dessins. 
Voulez-vous  prendre  connaissance  du  mémoire  qui  accompagne  tout  cela? 

—  Comment  donc,  monsieur  Jonathan  ;  mais  avec  le  plus  grand  empresse- 
ment! » 

Et  le  directeur,  excessivement  intrigué,  mais  sans  rien  laisser  paraître 
encore  de  ce  qui  lui  causait  un  si  vif  étonnement,  prit  des  mains  du  sieur 
Jonathan  le  mémoire  de  M.  Elisha  Gray,  et  s'en  donna  lecture  à  lui-même, 
en  accentuant  bien  chaque  phrase. 

L'honnête  M.  Jonathan,  qui  avait  bien  des  fois  rempli  le  même  mandat 
qu'il  accomplissait  en  ce  moment,  n'avait  jamais  vu  le  directeur  du  bu- 
reau des  patentes  américaines  s'intéresser  à  ce  point  à  une  invention.  II  en 
était  émerveillé,  et  ne  savait  comment  expliquer  l'attention  tout  à  fait  nou- 
velle que  le  directeur  apportait  à  celte  affaire. 

Voici  le  texte  exact  du  document  manuscrit  qui  accompagnait  la  demande 
de  l'électricien  de  Chicago.  On  reconnaîtra  bien  vite  que  la  description  du 
téléphone  faite  par  M.  Elisha  Gray  est  autrement  claire,  nette  et  précise,  que 
celle  de  M.  Graham  Bell,  qui  disserte,  au  lieu  de  décrire,  qui  s'égare  clans  des 
considérations  de  physique  étrangères  au  sujet,  et  dont  l'appareil  a  plutôt 
pour  objet  un  perleclionncment  à  la  télégraphie  électrique  qu'un  téléphone. 

En  tête  du  mémoire  de  M.  Elisha  Gray  est  un  dessin,  qui  porte  pour 
légende  :  «  Instruments  for  transmitting  and  receiving  vocal  sounds  tele- 
graphicalhj,  caveat  filed  February  14"'  1870,  c'est-à-dire  :  Instruments 
pour  transmettre  et  recevoir  télégraphiquement  des  sons  vocaux.  Caveat, 
enregistré  le  14  février  187G. 

Voici  maintenant  le  texte  de  l'inventeur  : 

«  A  tous  ceux  que  cela  peut  concerner,  qu'il  soit  connu  que  moi,  Elisha  Gray, 
de  Chicago,  comté  de  Cook  et  État  d'illinois,  ai  inventé  un  nouveau  mode  de 
transmettre  des  sons  vocaux  télégraphiquement.  Ce  qui  suit  en  est  la  description. 

«  L'objet  de  mon  invention  est  de  transmettre  les  tons  de  la  voix  humaine  au 
travers  d'un  circuit  télégraphique  et  de  les  reproduire  à  l'extrémité  réceptrice  de 
la  ligne,  de  telle  façon  que  des  conversations  effectives  puissent  cire  tenues  par 
des  personnes  se  trouvant  à  une  grande  distance  l'une  de  l'autre. 

«  J'ai  inventé  et  fait  breveter  des  méthodes  de  transmettre  télégraphiquement 
des  impressions  ou  sons  musicaux,  et  mon  invention  actuelle  est  basée  sur  une 
modification  du  principe  de  ladite  invention,  qui  est  décrite  et  exposée  dans  des 
cttres  patentes  des  États-Unis,  qui  m'ont  été  accordées  le  27  juillet  1875,  sous  les 
numéros  respectifs  166  095  et  166096,  et,  de  plus,  dans  une  demande  de  patente 
déposée  par  moi  le  25  février  1875. 


55-2 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


«  Pour  atteindre  l'objet  de  mon  invention,  j'ai  imagine  un  instrument  pouvant 
émettre  des  vibrations  concordant  avec  tous  les  tons  de  la  voix  bumaine,  et  par 
lequel  ces  tons,  ou  sons,  sont  rendus  perceptibles. 

«  J'ai  représenté  sur  les  dessins  ci-joints  un  appareil  renfermant  mes  perfection- 
nements de  la  meilleure  manière  qui  me  soit  connue  maintenant,  mais  je  projette 
différentes  autres  applications,  ainsi  que  des  changements  dans  les  détails  de  con- 
struction de  l'appareil,  changements  dont  quelques-uns  se  seront  nécessairement 
déjà  présentés  d'eux-mêmes  à  un  électricien  habile  ou  à  une  personne  versée  dans 
l'acoustique,  à  la  vue  de  la  présente  application. 

«  La  première  figure  de  mon  mémoire  représente  une  section  centrale  verti- 
cale au  travers  de  l'instrument  transmetteur  ; 


Flfi.  118.    TÉLÉPHONE  A  rilESSION  li'ïAD  VAMAELE,  DE  M.   ELISIIA  GBAY. 

A,  boite  acoustique  du  transmetteur;  B,  vase  de  verre  plein  d'eau;  a,  diaphragme  en  audruclio  portant  une 
tiLie  métallique  attachée  à  sa  partie  inférieure  ;  b,  suite  de  la  tige  métallique  brisée,  et  communiquant  avec 
le  fil  conducteur  c  ;  T,  communication  avec  la  terre. 

«  La  deuxième  figure  de  mon  mémoire  représente  une  section  semblable  au  tra- 
vers du  récepteur; 

«  La  troisième  figure,  un  dessin  d'ensemble  de  tout  l'appareil. 

«  Mon  opinion  actuelle  est  que  la  méthode  la  plus  efficace  pour  obtenirunappareil 
capable  de  rendre  les  sons  variés  de  la  voix  humaine,  consiste  à  étendre  un  tym- 
pan, tambour  ou  diaphragme  en  travers  d'une  extrémité  de  la  boîte  qui  porte 
un  appareil  produisant  des  fluctuations  dans  le  potentiel  du  courant  électrique,  et 
par  suite  variant  dans  sa  force. 

«  Sur  le  dessin  ci-joint  (fig.  118);  \&  personne  qui  transmet  les  sons  est  repré 
sentée  parlant  dans  une  boîte  A,  en  travers  de  l'extrémité  extérieure  de  laquelle 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


•est  tendu  un  diaphragme  a,  d'une  substance  mince  quelconque,  telle  que  du  par- 
chemin ou  de  la  baudruche,  capable  de  rendre  tous  les  tons  de  la  voix  humaine,  qu'ils 


soient  simples  ou  complexes.  A  ce  diaphragme  est  fixée  une  petite  tige  métallique 
conductrice  de  l'électricité,  qui  descend  jusque  dans  un  vase  B  fait  de  verre 
ou  d'autre  matière  isolante  et  dont  la  partie  inférieure  est  fermée  par  un  tani- 


554  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES   DE   LA  SCIE.NCE 

pon  b  qui  peut  être  métallique  ou  au  travers  de  laquelle  passe  un  conducteur  c  qui 
l'orme  en  partie  circuit. 

«  Ce  vase  est  rempli  d'un  liquide  possédant  une  grande  résistance,  tel  que  do 
l'eau  par  exemple,  de  sorte  que  les  vibrations  de  la  tige  métallique  qui  ne  touche 
pas  entièrement  le  conducteur  b  amèneront  des  variations  dans  la  résistance 
électrique,  et  par  conséquent  dans  le  potentiel  du  courant  qui  passe  au  travers 
de  la  tige  métallique. 

«  Il  résulte  de  ce  mode  de  construction  que  la  résistance  varie  constamment  en 
concordance  avec  les  vibrations  du  diapbragme,  lesquelles,  quoique  irrégulières, 
non  seulement  en  amplitude,  mais  aussi  en  rapidité,  n'en  sont  pas  moins  trans- 
mises, et  peuvent,  par  conséquent,  être  envoyées  par  une  seule  tige,  ce  qui  ne 
pourrait  pas  être  obtenu  en  établissant  et  eu  rompant  alternativement  le  courant 
là  où  l'on  emploie  des  points  de  contact. 

«  J'étudie  cependant  l'emploi  de  séries  de  diaphragmes  dans  une  boîte  vo- 
cale commune,  chaque  diaphragme  portant  une  tige  indépendante  et  répondant  à 
une  vibration  d'une  rapidité  et  d'une  intensité  différentes,  cas  dans  lequel  on 
peut  employer  des  points  de  contact  montés  sur  d'autres  diaphragmes.  Les  vibra- 
tions communiquées  de  cette  façon  sont  transmises  au  travers  d'un  circuit  élec- 
trique à  la  station  réceptrice.  Dans  ce  circuit  est  compris  un  électro-aimant  de  con- 
struction ordinaire,  agissant  sur  un  diaphragme,  auquel  est  fixée  une  pièce  de  fer 
doux.  Ce  diaphragme  est  tendu  en  travers  d'une  boite  vocale  réceptrice  c,  quelque 
peu  semblable  à  la  boîte  vocale  correspondante  A. 

«  Le  diaphragme  à  l'extrémité  réceptrice  de  la  ligne  reçoit  alors  des  vibrations 
correspondant  à  celles  du  côté  transmetteur  et  il  se  produit  des  sons  ou  mots 
perceptibles. 

«  L'application  pratique  évidente  de  mon  perfectionnement  sera  de  permettre  à 
des  personnes,  postées  à  de  grandes  dislances,  de  converser  l'une  avec  l'autre  dans 
un  circuit  télégraphique,  absolument  comme  elles  le  font  actuellement  en  présence 
l'une  de  l'autre  ou  dans  un  porte-voix. 

«  Je  revendique  comme  étant  mon  invention  l'art  de  transmettre  des  son-; 
vocaux  ou  conversations  lélégraphiquement  par  un  circuit  télégraphique.  » 

Nous  ouvrirons  ici  une  parenthèse  pour  dire  que  celte  description  est  si 
précise  et  si  complète  qu'elle  permettrait  de  construire  un  appareil  qui 
pourrait  certainement  constituer  un  téléphone  parlant. 

En  lisant  avec  soin  la  description  qui  précède  et  examinant  le  dessin  qui 
accompagne  le  brevet  de  M.  Elislia  Gray,  dessin  que  nous  avons  reproduit 
exactement  dans  la  figure  118  (page  552)  d'après  le  brevet  de  l'inventeur, 
on  comprend  que  le  jeu  de  cet  appareil  est  le  suivant. 

La  voix  faisant  vibrer  le  diaphragme  a  de  la  boîte  du  transmetteur  A,  les 
vibrations  de  ce  diaphragme  se  communiquent  à  la  tige  métallique  qui 
est  attachée  à  ce  diaphragme,  et  cette  lige,  en  vibrant,  presse  plus  ou  moins 
la  mince  couche  d'eau  sur  laquelle  porte  l'extrémité  inférieure  de  cette 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  555 

même  tige.  Ces  variations  dans  la  compression  de  l'eau  font  varier  l'inten- 
sité du  courant  électrique,  et  ces  variations  dans  l'intensité  du  courant  se 
communiquent,  par  la  tige  métallique  b,  et  par  le  fil  conducteur  c,  au  ré- 
cepteur A',  après  avoir  traversé  la  terre,  qui  sert  de  conducteur  de  retour. 
Dès  lors,  le  diaphragme  du  récepteur  A'  vibre  identiquement  comme  le 
diaphragme  du  transmetteur,  c'est-à-dire  reproduit  les  sons  de  la  voix  qui  a 
fait  parler  le  transmetteur. 

C'est  le  principe  du  téléphone  à  pile  et  à  conducteur  de  charbon  que 
M.  Edison  construisit  plus  tard,  et  que  nous  retrouverons  en  son  lieu. 

11  importe  de  remarquer  que  le  téléphone  de  M,  Elisha  Gray  diffère  du  té- 
léphone de  Philippe  Ileis  en  deux  points  très  importants.  Le  transmetteur 
n'agit  pas  par  des  interruptions  de  contact  avec  la  membrane  animale, 
comme  dans  l'appareil  du  maître  d'école  allemand,  mais  par  les  variations 
de  résistance  offertes  par  un  liquide  au  passage  du  courant  électrique. 
M.  Elisha  Gray  insiste  sur  ce  point,  qui  est,  en  cflèt,  d'une  importance 
capitale. 

Reprenons  l'entretien  de  nos  deux  personnages,  que  nous  avons  interrompu 
pourdonner  l'explication  technique  du  téléphone  de  l'électricien  de  Chicago. 

Ayant  lu  consciencieusement,  et  dans  son  entier,  le  mémoire  déposé  par 
M.  Elisha  Gray  à  l'appui  de  son  caveat,  le  directeur  des  patentes  fit  signer 
la  demande  par  l'agent  d'affaires;  puis,  au  lieu  de  le  congédier,  il  le  retint 
du  geste. 

M.  Jonathan,  qui  allait  se  retirer,  et  tenait  déjà  le  bouton  de  la  porte, 
s'arrêta,  prêta  écouter  de  toutes  ses  oreilles  la  déclaration  qu'allait  lui 
faire  l'employé  supérieur. 

«  Vous  avez  sans  doute  remarqué,  lui  dit  le  directeur,  la  surprise  que 
j'ai  ressentie  quand  vous  m'avez  fait  part  de  l'objet  de  votre  demande.  Il  me 
reste  à  vous  expliquer  la  cause  de  cette  surprise.  Sachez  donc  que  deux 
heures  à  peine  avant  que  vous  entriez  ici,  votre  honorable  confrère, 
M.  Patrick,  en  sortait,  après  m'avoir  remis  une  demande  de  brevet 
pour  un  téléphone,  qui  diffère  sans  doute,  par  son  mécanisme,  de  celui  de 
M.  Elisha  Gray,  mais  qui  donne,  en  fait,  le  même  résultat,  c'est-à-dire  qui 
transporte  la  paroleà  distance,  par  l'intermédiaire  d'un  courant  électrique.  » 

Et  comme  M.  Jonathan  se  récriait,  le  directeur  tira  d'un  carton  et  mit 
sous  ses  yeux  les  pièces  relatives  à  la  demande  de  brevetdeM.  GrahamBell. 

«  Je  vous  communique  ces  pièces,  monsieur  Jonathan,  dit  le  directeur, 
pour  que  vous  reconnaissiez  par  vous-même  la  vérité  de  ce  que  j'avance...  Et 
j'ajoute  que  vous  ne  sauriez  contester  que  la  demande  de  M.  Graham  Bell  n'ait 


556 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES   DE  LA  SCIENCE 


l'antériorité  sur  celle  de  M.  Elisha  Gray,  attendu  qu'elle  a  élé  déposée  au-- 
jourd'hui  à  deux  heures,  et  la  vôtre  à  quatre  heures  seulement. 

—  C'est  ce  que  je  n'ai  nullement  l'intention  de  nier,  répliqua  le  manda- 
taire de  M.  Elisha  Gray.  11  y  aura  certainement  procès  entre  nos  deux  inven- 
teurs, et  l'on  ne  peut  savoir  quelle  en  sera  l'issue.  Quant  à  nous,  qui  n'avons 
été,  en  tout  ceci,  que  les  intermédiaires,  nous  ne  pourrons  que  constater  la 
réalité  et  la  sincérité  desfails.  Leur  appréciation  appartiendra  au  tribunal.  » 

Sur  ces  dernières  paroles,  le  sieur  Jonathan  se  retira. 

Ce  qu'avait  prévu  notre  agent  d'affaires  ne  manqua  pas,  d'ailleurs,  de  se 
produire.  Quelques  mois  après,  les  deux  inventeurs  étaient  en  procès. 

Le  tribunal  de  Washington  dut  être  fort  embarrassé;  car  si,  d'une  part, 
la  description  du  téléphone  électrique  de  M.  Elisha  Gray  était  magistrale, 
et  les  effets  de  son  appareil  aussi  nets  qu'on  pût  le  désirer,  d'autre  part,  le 
mémoire  de  M.  Graham  Bell  trahit  des  hésitations  continuelles,  et  ne  pa- 
raît contenir  que  le  germe  d'une  invention,  ayant  pour  objet  la  télégraphie 
électrique,  plutôt  qu'une  invention  définitive  relative  à  la  téléphonie. 

Cependant  le  tribunal  de  Washington  se  prononça  en  faveur  de  M.  Gra- 
ham Bell.  Il  déposséda  l'électricien  de  Chicago,  et  investit  le  professeur  de 
Boslon  du  privilège  de  la  découverte  du  téléphone. 

Ce  qui  dicta  sans  doute  la  sentence  des  juges  américains,  ce  fut  l'antériorité 
de  deux  heures  dans  le  dépôt  des  pièces,  antériorité  établie  en  faveur  de 
M.  Graham  Bell,  mais  surtout  cette  considération  que  M.  Graham  Bell  avait 
fait  une  demande  de  brevet,  en  bonne  et  due  forme,  tandis  que  M.  Elisha 
Gray  n'avait  pris  qu'un  simple  caveat. 

11  importe,  en  effet,  de  savoir  qu'aux  Etals-Unis,  ce  qui  n'existe  pas  en 
France,  l'inventeur  qui  juge  que  sa  découverte  n'est  pas  arrivée  à  maturité, 
peut,  avant  de  demander  un  brevet,  déposer  à  l'Office  des  patentes  un 
caveat,  c'est-à-dire  un  mémoire  manuscrit,  indiquant  le  plan,  l'objet  et  les 
caractères  distinctifs  de  son  invention,  en  demandant  protection  pour  son 
droit,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  mûri  sa  découverte.  Il  paye,  pour  cela,  une  taxe  de 
20  dollars,  dont  il  lui  est  tenu  compte  plus  lard,  s'il  demande  un  brevet. 
Si,  pendant  l'année  qui  suit  le  dépôt  d'un  caveat,  l'Office  des  patentes  reçoit 
une  demande  pour  une  invention  semblable  à  celle  du  déposant  de  ce 
caveat,  celui-ci  en  est  informé  et  peut  faire  opposition. 

C'est  parce  qu'il  n'avait  demandé  qu'un  caveat  que  M.  Elisha  Gray  perdit 
son  procès.  Quant  au  mérite  comparatif  des  deux  appareils,  personne  n'au- 
rait hésité  un  instant  à  décerner  la  palme  à  l'instrument  téléphonique  de 
l'électricien  de  Chicago. 


IV 


Comment  M  Graharà  Bell  a  pu  être  conduit  à  la  découverte  du  téléphone  magné- 
tique. —  Le  télégraphe  à  ficelle  amène  M.  Graham  Bell  à  l'idée  d'un  téléphone 
sans  pile.  —  Ce  que  c'est  que  le  téléphone  à  ficelle.  —  Obscurité  de  son  origine. 
—  Description  du  téléphone  magnétique  de  M.  Graham  Bell.  —  Effet  produit  par 
celte  invention  à  l'Exposition  de  Philadelphie.  —  Sir  William  Thomson  et  l'Empe- 
reur du  Brésil  patronnent,  en  Europe,  l'invention  américaine.  —  Succès  du 
téléphone  en  Amérique.  —  Expériences  publiques  faites  par  l'inventeur,  de  Boston 
à  Salem.  —  Le  téléphone  de  M.  Graham  Bell  fait  son  apparition  en  Europe 

La  meilleure  preuve  que  le  téléphone  électriquj  que  M.  Graham  Bel 
fit  breveter  le  14  février  1876,  et  auquel  le  tribunal  américain  accorda 
l'antériorité  sur  celui  de  M.  Elisah  Gray,  était  un  instrument  sans  valeur 
pratique,  c'est  qu'à  peine  ce  brevet  fut-il  obtenu  que  l'inventeur  s'em- 
pressa de  le  mettre  de  côté,  et  de  chercher  mieux". 

Et  il  chercha  avec  tant  d'ardeur  qu'il  finit  par  accomplir  l'une  des  plus 
grandes  découvertes  de  la  physique  moderne.  11  transmit  la  parole  sans 
l'intermédiaire  du  courant  électrique. 

Comment,  en  parlant  d'un  premier  instrument,  qui  n'était  qu'une 
ébauche,  le  professeur  de  Boston  parvint-il  à  réaliser  cette  merveille  de 
l'acoustique  qui  porte  le  nom  de  téléphone  magnétique,  ou  téléphone  à  cou- 
rants ondulatoires?  Je  ne  sais  pourquoi,  mais  il  me  semble  que  M.  Graham 
Bell  dut  être  mis  sur  la  voie  de  cette  grande  découverte  par  la  connais- 
sance du  vulgaire  et  grossier  jouet  qui  porte  le  nom  de  télégraphe  à  ficelle. 

Le  lecteur  a  certainement  connaissance  du  télégraphe  à  ficelle,  que  les 
marchands  de  jouets  vendaient,  vers  1878,  dans  les  boutiques  et  dans  les 
rues  de  Paris,  pour  la  modique  somme  de  50  centimes.  Le  télégraphe  à 
ficelle  est  un  très  vieux  bibelot,  sans  que  personne  puisse  dire  à  quelle 
époque  il  remonte;  car  tout  est  bizarre,  tout  est  étrange  et  mystérieux  dans 
l'enfantement  du  téléphone, 

Aujourd'hui,  le  télégraphe  à  ficelle  est  parfaitement  oublié.  Il  fut  à  la 
mode  à  Paris,  pendant  trois  mois.  Mais  comme  trois  mois  d'altenlion  est 
tout  ce  que  Paris  peut  accorder  à  une  curiosité  quelconque,  au  bout  de  ce 
temps  personne  n'y  pensait  plus,  et  maintenant  on  ne  trouverait  peut-être 


LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  L'A  SCIENCE 


FlG.  120.  —  I.B  TÉ- 
LÉGRAPHE   A  FICELLE. 


pas  dans  toute  la  France  un  seul  de  ces  engins.  J'en  ai 
découvert  un,  par  hasard,  au  fond  du  tiroir  d'un  vieux 
meuble,  et  je  n'ai  pu  m'empèeher,  en  contemplant  la 
poussière  qui  ternissait  ses  nobles  baudruches,  de  gémir 
sur  la  grandeur  et  la  décadence  des  inventions  humaines. 
Quoi  qu'il  en  soit,  puisque,  par  un  sort  heureux,  j'ai 
retrouvé  ce  pauvre  délaissé,  laissez-moi  vous  le  décrire. 

Le  télégraphe  à  ficelle  se  compose  de  deux  cornets, 
ou  embouchures  (fig.  J  20),  de  bois  léger,  fermées  au  fond 
par  une  membrane  de  parchemin.  Un  fil  de  soie  ou  de 
coton,  arrête  par  un  nœud,  est  fixé  au  milieu  de  chaque 
membrane.  S'il  est  bien  tendu  en  ligne  droite,  ce  fil  peut 
transmettre  la  voix  à  environ  cinquante  mètres.  Une  per- 
sonne parle,  en  appliquant  sa  bouche  sur  l'embouchure 
de  l'un  des  cornets;  tandis  qu'une  seconde  personne 
place  l'autre  cornet  à  son  oreille.  Les  paroles  sont  ainsi 
assez  facilement  entendues.  Il  faut  seulement  que  le  fil  ne 
fasse  ni  inflexions,  ni  coudes,  qu'il  soit  rectiligne. 

M.  BrégueL  est  pourtant  parvenu  à  faire  parler  un  fil  pré- 
sentant plusieurs  inflexions.  Pour  cela  il  a  fait  usage, 
comme  supports,  placés  de  distance  en  dislance,  d'espèces 
de  petits  tambours  de  basque,  par  le  centre  desquels  il  fait 
passer  le  fil.  Le  son  parlant  de  la  membrane  dans  laquelle 
on  parle,  étant  conduit  par  le  fil,  fait  vibrer  la  membrane 
du  petit  tambour  de  basque  qui  sert  à  former  un  coude,  et 
ledit  tambour  de  basque  transmet  sa  vibration  à  la  partie 
du  fil  qui  suit.  On  peut,  de  cette  manière,  multiplier  les 
coudes,  sans  rien  enlever  à  l'intensité  des  paroles  trans- 
mises, 

Quel  est  l'inventeur  du  télégraphe  à  ficelle?  il.  Preece, 
électricien  anglais,  a  revendiqué  cette  invention  pour 
un  physicien  de  sa  nation,  Robert  Ilooke,  contempo- 
rain de  Denis  Papin,  qui  vivait  au  dix-septième  siècle. 
Nous  ferons  pourtant  remarquer  que  dans  le  texte  de 
Piobert  Ilooke,  il  ne  s'agit  nullement  d'une  membrane 
vibrante,  ni  d'une  embouchure.  Il  n'est  question  que  d'un 
fil  tendu  transmettant  instantanément  le  son.  Mais  le  fait 
de  la  transmission  du  son  par  des  corps  solides  d'une 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  359 

grande  longueur,  était  connu  depuis  longtemps.  Les  anciens  eux-mêmes 
savaient  que  les  poutres  et  les  conduites  métalliques  transmettent  instan- 
tanément le  son  à  de  très  grandes  dislances.  Le  texte  de  Robert  Hooke  ne 
mentionnant  que  la  transmission  du  son  par  un  fit '  tendu  en  ligne  droite, 
ne  peut  aucunement  s'appliquer  à  un  télégraphe  pourvu  de  deux  mem- 
branes vibrantes.  C'est  donc  à  tort,  selon  nous,  que  M.  Prcece  veut  faire 
honneur  de  cette  invention  à  Robert  Hooke. 

Pour  que  le  lecteur  prononce  lui-même  sur  la  vérité  de  notre  critique, 
voici  le  passage  extrait  des  œuvres  de  Robert  Hooke  par  M.  Preece,  et 
invoqué  par  lui,  à  l'appui  delà  prétendue  découverte  du  téléphone  à  ficelle 
par  le  physicien  du  dix-septième  siècle. 

«  Il  n'est  pas  impossible,  dit  Robert  Hooke,  d'entendre  un  bruit  à  grande  distance, 
car  on  y  est  déjà  parvenu,  et  l'on  pourrait  môme  décupler  cette  dislance  sans 
qu'on  puisse  taxer  la  chose  d'impossible.  Bien  que  certains  auteurs  estimés  aient 
affirme  qu'il  était  impossible  d'enlendrc  à  travers  une  plaque  de  verre  noircie 
même  très  mince,  je  connais  un  moyen  facile  de  faire  entendre  la  parole  à  travers 
un  mur  d'une  grande  épaisseur.  On  n'a  pas  encore  examiné  à  fond  jusqu'où  pou- 
vaient atteindre  les  moyens  acoustiques,  ni  comment  on  pourrait  impressionner 
l'ouïe  par  l'intermédiaire  d'autres  milieux  que  l'air,  et  je  puis  affirmer  qu'en 
employant  un  fil  tendu,  j'ai  pu  transmettre  instantanément  le  son  à  une  grande 
distance,  et  avec  une  vitesse,  sinon  aussi  rapide  que  celle  de  la  lumière,  du  moins 
incomparablement  plus  grande  que  celle  du  son  dans  l'air.  Celte  transmission 
peut  être  effectuée  non-seulement  avec  le  fil  tendu  en  ligne  droite,  mais  encore 
quand  ce  fil  présente  plusieurs  coudes.  » 

On  voit  qu'il  n'est  nullement  question,  dans  ce  passage,  assez  embrouillé, 
du  reste,  de  membrane  résonnante,  ni  de  cornet  acoustique ,  et  que  tout  se 
réduit  à  la  mention  d'un  fil  tendu  en  ligne  droite,  ou  faisant  des  inflexions. 
Mais  tout  le  monde  savait  qu'une  longue  poutre  transmet  à  son  extrémité  le 
bruit  d'une  montre.  Robert  Hooke  ne  fit  que  remplacer  la  poutre  par 
un  fil.  Nous  ne  voyons  pas  là  le  télégraphe  à  ficelle  qui  vient  d'être  décrit. 

Le  fait  est  que  l'inventeur  du  télégraphe  à  ficelle  est  parfaitement  ignoré. 
Il  n'a  jamais  existé  aucun  engin  semblable  dans  un  cabinet  de  physique, 
ni  au  siècle  dernier,  ni  pendant  le  nôtre.  Or,  les  cabinets  de  physique  en 
auraient  ccrlainement  conservé  des  modèles  si  un  physicien  estimé  comme 
l'était  Robert  Hooke  eût  jamais  construit  un  instrument  de  ce  genre. 

Ainsi,  l'origine  du  télégraphe  à  ficelle  se  perd  dans  un  lointain  ténébreux. 

Ce  qui  prouve  qu'il  y  a  bien  des  siècles  que  ce  petit  jouet  fait  la  joie  des 
enfants  et  la  tranquillité  des  parents,  c'est  qu'il  était  connu  dans  le  Nou- 
veau monde,  en  des  temps  fort  reculés. 

M.  Edouard  André,  qui  fut  chargé  par  le  gouvernement  français, 


:go  les  nouvelles  CONQUETES  de  la  science 

en  1870,  d'une  mission  scientifique  dans  la  Nouvelle-Grenade,  en  rapporta 
cet  instrument,  qu'on  appelle  dans  ce  pays  fonoscopio,  et  qui  sert  à  amuser 
les  enfants,  grands  et  petits.  Les  membranes  résonnantes  sont  en  vessie  de 
porc,  et  les  cornets  récepteurs  en  bambou  :  le  fil  est  en  coton.  On  en  trouve 
dont  le  fil  n'a  pas  moins  de  60  mètres  de  long.  D'après  les  notables  de  la 
Nouvelle  Grenade,  le  fonoscopio  était  connu  dans  ce  pays  depuis  la  conquête 
du  Nouveau  monde  par  les  Espagnols. 

Dans  la  république  de  l'Equateur  on  trouve  également  le  fonoscopio  ser- 
vant de  jouet  aux  enfants. 

Nous  pensons  que  par  suite  du  bruit  que  fit  en  Amérique,  en  1877,  la  dé- 
couverte du  téléphone  par  M.  Elisha  Gray  et  par  M.  Graham  Bell,  l'attention 
fut  ramenée  sur  le  télégraphe  à  ficelle,  et  que  ce  petit  instrument  se  répandit 
alors  aux  États-Unis,  puis  en  Europe. 

C'est  peut-être,  selon  nous,  en  voyant  fonctionner,  à  Boston,  ce  jouet 
populaire,  en  reconnaissant  avec  quelle  facilité  la  parole  se  transmet  dans 
le  télégraphe  à  ficelle,  que  M.  Graham  Bell  conçut  l'idée  de  se  passer  du 
courant  électrique  pour  créer  un  téléphone,  et  qu'il  vint  à  penser  qu'un 
fil  tendu  entre  deux  membranes  vibrantes,  pourvues  d'un  aimant,  suffirait 
à  la  transmission  des  sons  à  dislance. 

Il  est  certain  que  le  nouveau  téléphone,  créé  en  1877  par  M.  Graham  Bell, 
ressemble  singulièrement  à  un  télégraphe  à  ficelle  dans  lequel  le  fil  serait 
métallique,  et  la  membrane  de  parchemin  serait  remplacée  par  une  mem- 
brane en  tôle  de  fer. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  notre  hypothèse,  il  est  certain  que  M.  Graham  Bell, 
à  peine  son  brevet  obtenu  pour  son  télégraphe  électrique  à  pile,  renonça  à 
tout  courant  électrique,  et  se  contenta  d'un  simple  fil  de  métal  reliant  deux 
membranes  vibrantes,  munies  d'un  aimant  et  placées  au  fond  d'un  cornet, 
comme  le  sont  les  membranes  de  parchemin  du  télégraphe  à  ficelle. 
La  membrane  vibrante,  qu'il  plaçait  au  fond  du  cornet  était,  comme  dans 
son  précédent  appareil,  une  mince  feuille  de  tôle. 

La  découverte  essentielle  de  M.  Graham  Bell  fut  de  disposer  en  face  de  la 
feuille  de  tôle  vibrant  sous  l'influence  de  la  voix,  un  petit  clou  d'acier 
aimanté,  et  d'enrouler  une  partie  de  ce  fil  autour  de  l'aimant,  c'est-à-dire 
d'entourer  le  pôle  de  l'anneau  d'une  bobine  de  fils  conducteurs. 

Voici  ce  qui  se  passe  avec  cette  disposition.  Quand  on  parle  devant  la 
mince  plaque  de  tôle,  celle-ci  vibre,  conformément  aux  ondulations  de  la 
voix.  Les  vibrations  de  la  petite  plaque  de  tôle  vont  provoquer,  à  distance, 
une  certaine  modification  dans  l'état  magnétique  du  clou  d'acier  aimanté, 
cl  par  cette  modification  il  se  développe  clans  le  fil  conducteur  placé  près 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  503 

de  cet  aimant,  un  courant  particulier,  qui  n'est  pas  un  courant  d'induction 
électrique,  mais  qui  est  d'une  nature  spéciale  et  très  mystérieuse,  au  fond. 

Le  nom  de  courant  ondulatoire  a  été  donné  par  M.  Graham  Bell  au  cou- 
rant moléculaire  qui  se  produit  dans  les  conditions  indiquées  plus  haut.  Ce 
courant,  qui  franchit  l'espace  avec  la  rapidité  de  l'éclair,  suit  le  fil  conduc- 
teur, et  si  l'on  a  placé  à  l'autre  extrémité  du  courant  un  cornet  pourvu 
d'une  membrane  de  fer  et  d'un  clou  d'acier  aimanté,  c'est-à-dire  un 
appareil  en  tout  semblable  à  celui  de  la  station  du  départ,  les  mêmes 
vibrations  sonores  se  répètent  dans  la  seconde  membrane,  et  la  parole  est 
exactement  transmise  et  répétée  à  l'autre  bout  de  la  ligne. 

Maintenant,  ami  lecteur,  je  vous  prierai  de  vouloir  bien  ne  pas  me 
demander  ce  que  c'est  qu'un  courant  ondulatoire,  car  je  ne  pourrais  faire 
à  cette  question  de  réponse  satisfaisante.  Nous  sommes  en  possession  d'un 
phénomène  nouveau  et  vraiment  merveilleux.  Sachons  en  tirer  parti,  et  ne 
nous  arrêtons  pas  à  vouloir  déchiffrer  cette  nouvelle  énigme  de  l'impéné- 
trable Sphinx  qui  s'appelle  la  Nature. 

La  disposition  que  M.  Graham  Bell  donna  à  son  nouveau  téléphone  magné- 
tique fonctionnant  par  les  courants  ondulatoires,  grâce  à  un  petit  barreau 
aimanté,  est  représentée  en  coupe,  dans  la  figure  12L2.  (In  barreau  aimanté, 
c'est-à-dire  un  simple  clou  d'acier  AB,  que  l'on  a  transformé  en  un  aimant 
permanent  par  les  procédés  ordinaires  usités  en  physique,  est  enveloppé 
à  l'une  de  ses  extrémités,  ou  pôle,  A,  d'une  petite  bobine,  CC,  de  fils  con- 
ducteurs, entourés  de  soie.  Tout  près  de  l'extrémité  libre,  ou  pôle,  A,  du  clou 
aimanté,  est  une  mince  plaque  de  tôle  de  fer,  FF',  placée  au  fond  d'une 
embouchure,  E. 

Ce  clou  aimanté  est  fixé  à  sa  place  par  la  pression  d'une  petite  vis  V,  et, 
selon  qu'on  fait  avancer  ou  reculer  cette  vis,  on  fait  avancer  ou  reculer  la 
tige  aimantée  AB,  pour  régler  l'appareil,  c'est-à-dire  pour  placer  cette  tige 
aimantée  au  point  le  plus  convenable  en  regard  du  diaphragme  de  fer,  ou 
lame  vibrante,  FF'. 

Nous  avons  dit  qu'une  petite  bobine  électro-magnétique,  CC,  est  fixée  à 
l'extrémité  du  barreau  aimanté,  AB.  Toute  bobine  électro-magnétique  se 
compose  d'un  long  fil  métallique  entouré  de  soie,  matière  isolante.  C'est 
dans  la  petite  bobine,  enveloppée  de  fils  parcourus  par  le  courant  élec- 
trique, que  doit  se  développer  la  série  de  courants  ondulatoires,  par  suite 
de  l'interruption  et  du  rétablissement  successifs  du  courant  qui  parcourt  la 
tige  aimantée  AB.  Les  extrémités  des  deux  fils  sortant  de  la  bobine  CC,  une 
fois  hors  de  l'appareil,  sont  tordues  ensemble,  de  manière  à  ne  former 
qu'un  cordon,  tout  en  étant  parfaitement  isolées  l'une  de  l'autre,  par  la  soie 


TOI  LES   NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

qui  les  entoure.  Ce  cordon,  composé  des  deux  fils  conducteurs  des  courants 
ondulatoires,  en  sortant  du  inanche,  comme  on  le  voit  sur  la  figure  122,  où 
il  est  indiqué  par  les  lettres/",  f,  vient  se  relier  à  la  ligne  générale  du  fil  qui 
réunit  l'un  à  l'autre  le  téléphone  transmetteur  et  le  téléphone  récepteur. 

En  face  de  la  lige  horizontale  aimantée,  AB,  est  placée,  avons-nous  dit, 
la  lame  vibrante,  FF',  qui  est  composée  de  fer  étamé,  recouvert  de  vernis, 


FlG.  122-123.  —  TÉLÉPUOXE  MAGMÎTIQCE  DE  M.  GRAIIAM  DELL.   (COUPE  ET  PERSPECTIVE.) 

et  qui  a  la  forme  d'un  disque.  La  paroi  extérieure  de  cette  môme  lame  vi- 
brante, FF',  se  trouve  en  face  de  l'embouchure  E. 

Quand  on  parle  dans  l'embouchure  E,  les  vibrations  résu. tant  de 
l'émission  de  la  voix  provoquent,  dans  la  lame  de  fer,  FF',  des  vibrations 
correspondantes.  Les  mouvements  de  cette  lame  fonl  naître  dans  la  bo- 
bine CC  des  courants  semblables,  lesquels  se  transportent  le  long  des 
conducteurs  f,  f,  et  s'écoulent  par  le  fil  conducteur  général. 

L'appareil  que  nous  venons  de  décrire  (fig.  22)  est  le  transmetteur.  Un 
autre  appareil,  tout  semblable,  est  placé  à  la  station  où  l'on  veut  rece- 
voir la  parole.  Ce  dernier  appareil,  qu'on  nomme  le  récepteur,  reçoit  des  im- 
pressions vibratoires  identiques  à  celles  qu'a  déterminées  la  voix  à  la  station 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


3G5 


du  départ,  et  ces  mômes  vibrations  sonores  reproduisent  les  paroles  pro- 
noncées dans  le  transmetteur. 

L'ensemble  de  tous  ces  petits  organes  est  contenu  dans  un  tuyau  de  bois 
cylindrique  (fig.  123),  qui  ressemble  beaucoup  à  un  cornet  acoustique, 
c'est-à-dire  à  l'engin  dont  se  servent,  pour  entendre,  les  personnes  sourdes 
comme  des  pots,  et  qui  s'avouent  «  un  peu  dures  d'oreille  ». 

Pour  se  servir  du  téléphone  de  Bell,  on  doit  prononcer  nettement  les 
mots,  en  appliquant  les  lèvres  à  l'embouchure  du  transmetteur ,  que  l'on 
lient  à  la  main.  Celui  qui  veut  entendre  la  parole  ainsi  envoyée,  applique 
à  son  oreille  l'embouchure  du  téléphone  récepteur. 

Le  téléphone  magnétique,  c'est-à-dire  sans  pile  vol  laïque,  tel  que  le  mon- 
trent les  figures  122  et  125,  n'était  pas  encore  construit,  lorsque  M.  Graham 
Bell  présenta  son  invention,  en  juillet  1876,  à  l'Exposition  de  Philadelphie. 
Le  modèle  qui  figura  à  cette  Exposition  est  celui  que  nous  avons  décrit  et  re 


FlC.  124  ET   125.  —  TÉLÉPHONE  DE  M.  GKAIIAM  BELL,  PRÉSENTÉ  A  L'EXPOSITION  DE  PHILADELPHIE  EN  1870. 


présenté  dans  les  figures  1 15  et  1 14  (page  540)  et  où  l'on  lait  usage  d'un  cou- 
rant électrique.  Nous  reproduisons  cet  appareil  historique  dans  les  deux  des- 
sins ci-dessus.  La  ligure  124  est  le  transmetteur  et  la  figure  125  le  récepteur. 

M.  Graham  Bell  se  tenait  près  de  ce  petit  instrument,  long  de  50  cen- 
timètres à  peine,  s'efforça nt  de  faire  comprendre  aux  visiteurs  que  ce 
tuyau,  assez  semblable  à  une  lorgnette,  transmettait  au  loin  la  parole,  quand 
on  savait  s'en  servir.  Mais  les  visiteurs  ne  paraissaient  pas  convaincus. 
Comment  croire  qu'un  petil  tuyau  de  bois  contenant  un  clou  aimanté  et 
un  morceau  de  tôle,  apportât  la  solution  d'un  problème  qui  déjouait 
depuis  des  siècles  la  sagacité  des  savants? 

Heureusement  pour  l'inventeur,  un  célèbre  physicien  anglais,  sir  Wil- 
liam Thomson,  l'un  des  plus  habiles  électriciens  des  deux  mondes,  arriva 
à  Philadelphie.  Quand  M.  Graham  Bell  lui  soumit  son  appareil,  comme  il  le 


5G6 


LES   NOUVELLES  CONQUÊTES   DE   LA  SCIENCE 


faisait  pour  tous  les  visiteurs  de  l'Exposition,  sir  William  Thomson  lui  sauta 
au  cou.  Son  génie  d'électricien  lui  avait  fait  instantanément  deviner  toute  la 
valeur  etlout  l'avenir  du  modeste  appareil  perdu  dans  un  coin  du  bazar  amé- 
ricain. Il  félicita  chaudement  l'inventeur,  et  lui  promit  son  haut  patronage. 

En  effet,  de  retour  en  Angleterre,  sir  William  Thomson,  dans  la  réunion 
de  Y  Association  britannique  pour  l'avancement  des  sciences,  tenue  au  mois  de 
septembre  1876,  fit  connaître  le  téléphone  magnétique  de  M.  Graharo  Bell, 
en  le  qualifiant  ainsi  :  la  merveille  des  merveilles  de  la  télégraphie  électrique. 

Voici  le  texte  de  la  lecture  que  sir  William  Thomson  fit  à  Y  Association  élec- 
trique, il  commence  par  dire  quelques  mots  du  télégraphe  musical  etélectri- 
que  de  M.  Elisha  Gray,  pour  arriver  à  celui  de  M.  Graham  Bell,  puis  il 
ajoute  : 

«  Au  département  des  télégraphes  des  États-Unis,  j'ai  entendu  dans  la  section 
du  Canada:  Tobe  or  not  tobe —  There,s  tke  rub,  articulés  à  travers  un  fil  télégra- 
phique, et  la  prononciation  électrique  ne  faisait  qu'accentuer  encore  l'expression 
railleuse  des  monosyllabes.  Le  fil  m'a  récité  aussi  des  extraits  au  hasard  des  jour- 
naux de  New-York...  Tout  cela,  mes  oreilles  l'ont  entendu  articuler  très  distincte- 
ment par  le  mince  disque  circulaire  formé  par  l'armature  d'un  électro-aimant. 
C'était  mon  collègue  du  jury,  le  professeur  Watson,  qui,  à  l'autre  extrémité  de  la 
ligne,  proférait  ces  paroles  à  haute  et  intelligible  voix,  en  appliquant  sa  bouche 
contre  une  membrane  tendue,  munie  d'une  petite  pièce  de  fer  doux,  laquelle  exé- 
cutait, près  d'un  électro-aimant  introduit  dans  le  circuit  de  la  ligne,  des  mouve- 
ments proportionnels  aux  vibrations  sonores  de  l'air.  Cette  découverte,  la  mer- 
veille des  merveilles  du  télégraphe  électrique,  est  due  à  un  de  nos  jeunes  com- 
patriotes, M.  Graham  Bell,  originaire  d'Edimbourg,  aujourd'hui  naturalisé  citoyen 
des  États-Unis.  » 

Sir  William  Thomson  occupe  aujourd'hui  dans  la  Grande-Bretagne  la 
place  autrefois  dévolue  à  sir  Humphry  Davy,  ensuite  à  Faraday  :  c'est 
l'oracle  scientifique  de  son  pays.  L'oracle  ayant  ainsi  parlé,  l'admiration, 
qui  était  restée  jusque-là  à  l'état  latent,  même  en  Amérique,  éclata,  una- 
nime et  universelle,  au  pays  d'Albion,  et  alla  tout  aussitôt  se  répercuter  clans 
le  Nouveau  monde. 

En  France,  ce  fut  une  tête  couronnée  qui  affirma  l'existence  et  vanta  le 
mérite  de  la  nouvelle  découverte  issue  du  génie  américain.  L'Empereur  du 
Brésil,  don  Pedro  Ier,  qui  venait  de  visiter  l'Exposition  universelle  de  Phila- 
delphie, et  avait  été  mis  par  l'inventeur  au  courant  de  tous  ses  travaux, 
arriva  à  Paris,  à  la  fin  de  l'année  1876.  Se  trouvant  en  rapport  avec  les 
membres  d'une  commission  officielle  qui  s'occupait  d'organiser  la  section 
d'électricité,  pour  l'Exposition  universelle  de  1878,  au  palais  du  Champ 
de  Mars,  Don  Pedro  fit  connaître  à  cette  commission  le  téléphone  magné- 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  367 

tique  du  physicien  de  Boston.  L'impériale  majesté  eut  beaucoup  de  peine  à 
faire  admettre  aux  membres  de  ladite  commission  l'existence  réelle  et  les 
prodigieux  effets  du  nouvel  appareil  ;  mais  il  leur  répéta  tant  de  foiset  avec 
tant  d'insistance  les  vers  de  Molière  : 

Je  l'ai  vu,  dis-je,  vu.  de  mes  propres  yeux,  vu, 
Ce  qu'on  appelle  vu  !  

qu'il  finit  parles  convaincre.  Les  électriciens  de  Paris  se  firent  alors  les  admi- 
rateurs sincères  et  les  sympathiques  propagateurs  de  l'invention  américaine. 

Ainsi  patronné  en  Angleterre  et  en  France,  M.  Graham  Bell  passa  grand 
homme.  En  dépit  du  proverbe,  il  fut  prophète  en  son  pays.  Une  compa- 
gnie se  forma,  pour  mettre  des  fonds  à  sa  disposition,  et  lui  donner  les 
moyens  de  faire  connaître  sa  découverte  par  des  expériences  publiques. 
M.  Graham  Bell  avait  fait  la  conquête  la  plus  significative  chez  le  peuple 
américain  :  la  eonquêLe  du  dollar! 

El  le  dollar  porta  ses  fruits.  La  compagnie  qui  s'était  formée  à  Boston, 
pour  propager  la  nouvelle  invention,  s'entendit  avec  une  des  sociétés  qui 
exploitent  les  télégraphes  aux  Etats-Unis.  M.  Graham  Bell  installa  son  télé- 
phone à  Boston,  et  en  se  servant  du  fil  conducteur  du  télégraphe  électrique, 
il  put  entretenir  une  conversation  avec  une  personne  placée  à  l'autre 
extrémité  du  fil,  à  Malden,  à  la  distance  de  9  kilomètres. 

M.  Graham  Bell  réussit,  peu  de  temps  après,  c'est-à-dire  en  juin  1877, 
à  transporter  les  ondulations  sonores  de  Boston  à  Salem.  La  distance  de 
cette  ville  à  Boston  est  de  22  kilomètres.  Grâce  à  une  disposition  parti- 
culière du  récepteur,  on  entendit  très  nettement  à  Salem  les  paroles 
prononcées  par  M.  Bell  à  Boston. 

C'est  dans  une  conférence  publique  qu'il  donna  à  Boston,  que  M.  Gra- 
ham Bell  exécuta  cette  expérience  mémorable.  Il  parlait  à  Boston  dans 
l'embouchure  de  son  transmetteur,  et  les  vibrations  sonores  étaient  trans- 
portées à  Salem  par  le  fil  télégraphique.  Il  était  prévenu  par  un  autre 
fil  télégraphique  du  moment  où  il  fallait  parler  par  le  téléphone. 

Les  assistants  de  Salem,  en  appliquant  l'oreille  au  cornet  qui  terminait 
l'appareil,  entendirent  les  sons  et  les  paroles  envoyées  de  Boston,  et  firent 
retentir  la  salle  d'applaudissements  enthousiastes. 

Des  transmissions  inverses  turent  faites,  et  avec  le  résultat  le  plus  favo- 
rable. Les  spectateurs  deBoston  entendirent  les  paroles  et  les  chants  de  Salem. 

Deux  mois  après,  l'appareil  de  M.  Graham  Bell  était  présenté  à  l'Aca- 
démie des  sciences  de  Paris  et  aux  sociétés  savantes  de  Londres,  et  il 
excitait  une  admiration  générale  chez  les  savants  et  le  public. 


V 


Perfectionnements  apportés,  en  Amérique  et  en  Europe,  au  télégraphe  électro-magné- 
tique de  M.  Graham  Bell.  —  Le  téléphone  Gower.  —  Le  téléphone  à  pile  de  M.  Edi-  ' 
son.  —  La  découverte  du  microphone  venant  perfectionner  le  transmetteur  du 
téléphone  de  M.  Graham  Bell. 

A  peine  connu,  tant  en  Amérique  qu'en  Europe,  le  téléphone  Bell  devint 
aussitôt  l'objet  de  tentatives  de  modifications.  Mais  l'inventeur  l'ayant  porté 
du  premier  coup  presque  à  son  état  de  perfection,  en  tant  que  téléphone 
purement  magnétique,  avait  laissé  peu  de  chose  à  faire  à  ses  successeurs. 

Un  constructeur  américain,  M.  Gower,  réalisa  une  des  premières  mo- 
difications du  téléphone  Bell.  Dans  le  téléphone  Bell,  l'aimant  est  un 
simple  barreau  :  on  n'utilise  donc  que  l'un  de  ses  pôles;  l'autre  est  inactif. 
M.  Gower  eut  l'idée  de  replier  l'aimant  en  arc  de  cercle,  de  manière  à 
présenter  ses  deux  pôles  en  regard  de  la  membrane  de  fer  sur  laquelle  ils 
doivent  agir.  L'action  doit  être  plus  énergique,  puisqu'elle  s'exerce  par 
deux  pôles  au  lieu  d'un. 

En  même  temps,  M.  Gower  donna  à  la  membrane  vibrante  plus  de  sur- 
face, ce  qui  accrut  l'effet  de  résonnance.  La  membrane  de  fer  circulaire 
est  placée  au  fond  d'une  boîte  ronde,  en  laiton. 

Nous  représentons  dans  la  figure  126  la  coupe  intérieure  du  téléphone 
Gower  :  la  boîte  est  ouverte,  pour  montrer  la  disposition  des  deux  pôles 
de  l'aimant.  Cet  aimant,  NOS,  est  replié  en  forme  de  fer  à  cheval  ou  de 
demi-cercle.  Il  est  en  acier  et  aimanté  par  le  procédé  ordinaire.  Ses  deux 
extrémités,  en  se  repliant,  présentent  les  deux  pôles  p,  n  en  regard  l'un  de 
l'autre.  Ces  deux  pôles  sont  munis  de  deux  semelles  de  fer,  faisant  saillie, 
sur  lesquelles  on  enroule  deux  petites  bobines  électro-magnétiques  b,  U, 
dans  lesquelles  se  développent  les  courants  ondulatoires. 

Le  diaphragme  vibrant,  M  (fig.  127),  est  en  fer-blanc;  il  est  fixé  sur  les 
Jjords  de  la  boite  circulaire  qui  contient  le  tout,  et  qui  forme  une  caisse 
sonore.  Cette  boîte  est  en  cuivre  et  le  diaphragme  vibrant,  M,  est  fortement 
&Drré  contre  ses  parois. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


3rii 


Ce  téléphone  n'a  pas  d'embouchure,  mais  le  couvercle  de  la  boîte  est 
percé  d'un  trou,  vis-à-vis  du  centre  de  la  plaque  vibrante.  Dans  ce  trou  on 
visse  un  tube  acoustique,  T,  terminé  par  une  embouchure,  E  (fig.  129). 

Le  téléphone  Gower  peut  servir  d'avertisseur,  en  soufflant  tout  simple- 


FI6.   1-26.   —  VUE  INTÉRIEURE  DU         FlG.  127.  —   PLAQUE* VIBRANTE  DU 


TÉLÉPHONE  GOWER. 


TÉLÉPHONE  GOWER. 


FlG.  128.  —  SIFFLET 

s'adaptant  a  la  plaque 
vibrante. 


ment,  au  lieu  de  parler.  A  cet  effet,  la  plaque  vibrante,  M  (fig.  127)  porte, 
en  dehors  de  son  centre,  à  la  moitié  du  rayon,  une  petite  ouverture 
oblongue,  dans  laquelle  une  anche  d'harmonium  est  adaptée  à  une  équerre 


pIG>  129.           TÉLÉPHONE  GOWER,  AVEC  SON  TUBE   ACOUSTIQUE  ET  SON  EMBOUCHURE. 

en  cuivre,  A,  que  nous  représentons,  agrandie,  dans  la  figure  128.  Si  Ton 
souffle  fortement  par  l'embouchure  du  tube  acoustique,  l'air  pénètre  dans 
ce  trou,  et  met  l'anche  en  vibration.  Cet  appel  est  analogue  au  son  du  cor. 

47 


•L,70  LKS  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SC13XGE 

L'avertissement  étant  ainsi  donné,  la  personne  placée  à  l'extrémité  de  la 
ligne  téléphonique  répond,  au  moyen  d'un  appareil  semblable,  installé  à  la 
station  d'arrivée  du  son,  c'est-à-dire  au  moyen  du  récepteur.  Le  téléphone 
Gower,  comme  le  télégraphe  Graham  Bell,  est,  en  effet,  réversible,  c'est-à- 
dire  que  le  même  instrument  sert  à  l'envoi  et  à  la  réception  des  paroles. 

Le  téléphone  Gower  fut  adopté  pendant  quelque  temps,  pour  la  correspon- 
dance téléphonique,  par  une  Société  de  Paris,  qui  ne  tarda  pas  néanmoins 
à  l'abandonner,  vu  son  prix  élevé,  son  volume  considérable  et  sa  trop 
faible  portée. 

En  môme  temps  que  M.  Gower,  M.  Edison  s'occupa  de  modifier  le  télé- 
phone Bell.  On  vit  apparaître,  dès  l'année  1877,  un  appareil  téléphonique 
breveté  au  nom  de  M.  Edison.  En  quoi  consistait  ce  nouveau  téléphone? 

M.  Bell,  nous  venons  dele  dire,  ayantporté  le  téléphone  magnétique  presque 
à  la  perfection,  il  était  difficile  d'y  rien  changer.  Que  fit  M.  Edison?  Un  pas 
en  arrière.  M.  Graham  Bell ,  en  découvrant  les  courants  ondulatoires,  était 
arrivé  à  ce  résultat,  de  supprimer  la  pile,  comme  agent  de  transmission  de 
la  parole,  et  de  confier  cet  office  aux  seules  vibrations  moléculaires  que  pro- 
voque un  aimant;  de  sorte  qu'il  était  superflu  de  se  munir  d'une  pile. 
M.  Edison  reprit  ce  que  son  prédécesseur  avait  écarté;  il  remit  en  honneur 
ce  que  l'on  avait  dédaigné  :  en  d'autres  termes,  il  revint  au  courant  de  la  pile. 

M.  Edison  a  sans  doute  l'esprit  inventif,  mais  il  excelle  surtout  à  tirer 
parti  des  inventions  des  autres.  C'est  ce  qui  parut  avec  évidence  dans  le 
cas  qui  nous  occupe. 

Notre  éminent  physicien,  M.  Th.  du  Moncel,  avait  fait,  en  1856,  une  dé- 
couverte fondamentale.  Il  avait  trouvé  que  quand  on  fait  passer  un  courant 
électrique  à  travers  deux  pastilles,  ou  rondelles,  de  charbon  superposées, 
le  courant  électrique  circule  d'autant  mieux  que  l'on  presse  davantage  les 
deux  rondelles  de  charbon  l'une  contre  l'autre;  en  d'autres  termes,  M.  du 
Moncel  avait  découvert  que  la  pression  fait  varier  la  conductibilité  des  corps. 
M.  Edison  appliqua  ce  principe  au  transmetteur  de  son  téléphone.  Ce 
transmetteur  est  fondé  sur  ce  fait  qu'un  corps  médiocre  conducteur, 
comme  le  charbon,  éLant  interposé  dans  un  circuit  électrique,  offre  au 
passage  du  courant  une  résistance  qui  varie  selon  les  pressions  aux- 
quelles il  est  soumis.  Prenant  la  membrane  de  tôle  du  transmetteur 
de  M.  Graham  Bell,  pour  recevoir  les  impressions  de  la  voix,  M-  Edison 
la  met  en  contact  avec  une  pastille  de  charbon,  faite  en  recueillant  la 
fumée  du  pétiole  et  agglomérant  cette  poudre  en  une  sorte  de  gâteau, 
que  l'on  découpe  ensuite  en  rondelles. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  371 

Les  figures  150,  131  mon  Iront,  en  perspective  et  en  coupe,  la  disposition 
du  transmetteur  à  charbon  inventé  par  M.  Edison. 

AÀ'  est  la  membrane  de  tôle,  vibrant  sous  l'impression  de  la  voix;  C, 
la  pastille  de  charbon,  qui  n'est  qu'un  relief  saillant  d'une  lame  de  char- 
bon DD'.  Quand  la  voix  fait  vibrer  la  membrane  de  tôle,  AA',  celte  mem- 
brane presse  plus  ou  moins  la  pastille  C,  ainsi  que  la  lame  de  charbon  DD'. 
Dès  lors,  le  courant  électrique  qui  parcourt  les  fils  ff,  lesquels  sont  en 
rapport  avec  la  ligne  télégraphique,  est  interrompu,  selon  le  degré  de  pres- 
sion subie  par  le  charbon.  Le  courant  arrivé  à  l'extrémité  de  la  ligne,  fait 
vibrer  pareillement  la  membrane  du  récepteur,  et  reproduit  finalement 
la  voix. 

Cette  disposition,  on  le  voit,  est  déjà  bien  plus  compliquée  que  celle  du 


FlG.   130           1">1.  —  TR  XNSMETTEUR  EDÏSO\  (PERSPECTIVE  ET  COUPE). 


téléphone  de  Dell,  car  il  faut  une  pile  et  un  transmetteur  spécial,  différent 
du  récepteur.  Mais  ce  n'est  pas  tout.  L'appareil  ainsi  combiné  ne  transmet- 
lait  pas  les  sons  plus  loin  que  le  téléphone  de  Bell.  Pour  donner  plus  de  por- 
tée au  courant  vocal,  M.  Edison  fut  obligé  d'introduire  dans  son  transmetteur 
une  disposition  dont  M.  Elisha  Gray  avait  déjà  fait  usage.  Au  lieu  d'envoyer 
directement  le  courant  de  la  pile  au  récepteur,  il  le  fit  passer  préalable- 
ment dans  une  petite  bobine  d'induction.  On  a  reconnu,  par  l'expérience, 
que  le  courant  obtenu  par  une  pile,  quand  il  a  traversé  une  bobine  d'induc- 
tion, est  transformé  en  un  courant  ondulatoire,  lequel  a  la  propriété  de 
franchir  facilement  des  longueurs  de  fils  considérables.  On  peut,  par  ce 
moyen,  transmettre  nettement  la  voix,  avec  trois  ou  quatre  couples  d'une 
pile  de  Bunsen  seulement,  à  la  distance  de  plus  de  125  kilomètres. 

11  est  certain  que  le  transmetteur  de  M.  GrahamBell,  où  l'aimant  provoque 


S72  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

seul  la  formation  de  courants  ondulatoires,  ne  transporte  pas  la  voix  sur 
un  long  parcours  de  fil.  En  outre,  ces  courants  sont  si  faibles,  si  impercep- 
tibles, ils  se  passent  dans  un  tel  monde  d'infiniment  petits,  qu'un  rien  les 
influence  et  les  paralyse.  On  ne  saurait  donc  se  servir  d'un  fil  télégraphique 
ordinaire  avec  le  transmetteur  Bell,  parce  que  les  courants  qui  parcourent 
des  fils  voisins,  appartenant  à  d'autres  lignes  télégraphiques,  agissent  sur 
les  courants  ondulatoires,  et  modifient  les  sons  du  récepteur  téléphonique, 
au  point  de  les  rendre  imperceptibles.  La  pile  est  donc  utile  pour  transpor- 
ter les  sons  à  de  grandes  distances.  C'est  depuis  l'intervention  de  la  pile 
dans  le  téléphone,  que  l'on  a  pu  franchir  des  parcours  considérables. 

Ce  sont  ces  considérations  qu'invoquait  M.  Edison.  Malheureusement, 
son  transmetteur  était  défectueux,  et  son  récepteur  était  très  imparfait; 
si  bien  qu'il  fut  obligé  d'en  revenir  au  récepteur  de  Bell. 

Ainsi,  toute  l'invention  de  M.  Edison  se  réduisit  à  son  récepteur  à  pastille 
de  charbon,  fondé  sur  le  principe  découvert  par  M.  du  Moncel. 

Ajoutons  que  bientôt  après,  le  transmetteur  de  M.  Graham  Bell  devait 
lui-même  céder  la  place  à  un  autre,  bien  supérieur. 

En  effet,  au  moment  où  M.  Graham  Bell  s'apprêtait  à  mettre  son  brevet  en 
exploitation,  un  électricien  anglais,  déjà  célèbre  par  l'invention  du  télégraphe 
imprimant,  réalisait  une  découverte  de  premier  ordre,  en  imaginant  un 
appareil  destiné  à  amplifier,  dans  des  proportions  inouïes,  les  bruits  les  plus 
faibles,  c'est-à-dire  en  créant  ce  que  l'on  nomme  aujourd'hui  le  microphone. 

Et  le  hasard  qui  est,  comme  nous  l'avons  dit,  le  Dieu  suprême  qui  pré- 
side aux  destinées  de  la  physique  moléculaire,  le  hasard  révélait  presque 
aussitôt  que  le  microphone,  qui  amplifie  les  bruits  et  les  sons,  jouit,  en 
même  temps,  du  privilège  de  transporter  la  parole  articulée.  Le  fait  à 
peine  constaté,  plusieurs  constructeurs  en  faisaient  l'application  à  la 
téléphonie;  si  bien  que  le  microphone  devenait  le  meilleur,  le  plus  sensible 
des  transmetteurs  téléphoniques  passés,  présents  et  à  venir.  Il  supplantait 
le  transmetteur  Edison  ;  il  remplaçait  même  le  transmetteur  Bell;  en  un 
mot,  il  s'établissait  en  maître  dans  la  téléphonie. 

Nous  sommes  ainsi  naturellement  conduit  à  raconter  l'histoire  et  à 
donner  la  description  du  microphone,  cet  instrument  merveilleux  qui  est 
pour  l'oreille  ce  que  le  microscope  est  pour  la  vue,  c'est-à-dire  qui  amplifie 
ce  qui  est  petit,  qui  grossit  ce  qui  est  imperceptible,  qui  fait  d'un  soupir 
une  fanfare  et  d'un  éternuement  un  coup  de  pistolet,  comme  le  général 
Boum,  dans  la  Grande-Duchesse. 


VI 


M.  Th.  du  Moncel,  sa  vie  et  ses  travaux. 

L'inventeur  du  microphone  est,  comme  il  vient  d'être  dit,  l'électricien  an- 
glais M.  Hughes.  Mais  s'il  est  vrai  que  l'honneur  d'une  découverte  qui  n'est 
que  l'application  d'un  grand  principe  emprunté  à  la  physique,  doive  être 
rapporté  au  savant  qui  a  mis  le  premier  ce  principe  en  lumière,  il  faut  recon- 
naître que  la  création  du  microphone,  considéré  dans  son  origine  scientifique, 
revient  au  physicien  qui  découvrit  ce  fait  fondamental,  que  la  conduclihilité 
électrique  de  certains  corps  varie  selon  la  pression  à  laquelle  ils  sont  soumis. 

Depuis  que  je  passe  en  revue,  dans  le  cours  de  ce  volume,  les  physiciens 
et  les  observateurs  qui  ont  attaché  leur  nom  à  des  découvertes  dans  le 
champ  fécond  de  l'électricité,  j'ai  eu  à  citer  tant  d'Américains,  Américains 
du  Nord  et  Américains  du  Sud,  tant  d'Anglais,  d'Écossais,  d'Irlandais,  tant 
d'Italiens  et  d'Allemands,  que  je  suis  heureux  de  pouvoir  dire  que  le  prin- 
cipe qui  sert  de  base  au  jeu  du  microphone,  à  savoir  la  variation  de  conduc- 
tibilité des  corps  selon  les  pressions  qu'ils  subissent,  appartient  à  un  mem- 
bre de  notre  Académie  des  sciences,  à  celui  de  nos  physiciens  qui,  par  ses 
travaux  autant  que  par  ses  ouvrages,  a  popularisé  dans  notre  pays  la  con- 
naissance des  phénomènes  divers  de  l'électricité.  J'ai  nommé  le  comte 
Th.  du  Moncel.  On  ne  sera  donc  pas  surpris  de  trouver  à  cette  place  un 
exposé  rapide  de  la  vie  et  des  travaux  de  M.  Th.  du  Moncel. 

Théodose-Achille-Louis,  comte  du  Moncel,  est  né  à  Paris,  le  6  mars  1821. 
Son  père  était  général  du  génie,  et  pair  de  France  sous  Louis-Philippe.  Il 
manifesta,  dès  sa  jeunesse,  un  goût  prononcé  pour  le  dessin,  l'archéologie 
et  les  sciences  exactes.  11  avait  dix-huit  ans  à  peine  lorsque,  au  sortir  du 
collège  de  Caen,  où  il  avait  fait  ses  études,  il  publia  un  Traité  de  perspec- 
tice  mathémathique,  qui  fut  bientôt  suivi  d'un  Traité  de  perspective  appa- 
rente, ouvrages  dans  lesquels  le  jeune  auteur  se  montrait  à  la  fois  mathé- 
maticien et  artiste. 


574  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Tout  ce  qui  s'inléresse,  en  France,  à  la  culture  des  lettres  et  des  arts, 
connaît  le  nom  de  M.  de  Caumont,  l'infatigable  organisateur  des  Congrès 
scientifiques  qui  se  tiennent  dans  nos  provinces,  qu'il  ne  faut  pas  confondre 
d'ailleurs,  avec  V Association  scientifique  de  France,  créée  en  1871,  et  dont 
l'organisation  et  le  plan  ont  été  calqués  sur  les  Congrès  scientifiques  de 
M.  de  Caumont.  Aujourd'hui,  l'une  et  l'autre  de  ces  utiles  institutions  con- 
tribuent également,  dans  notre  pays,  aux  progrès  des  sciences  et  des  arts; 
mais  les  Congrès  départementaux  de  M.  de  Caumont  s'intéressent  plus  par- 
ticulièrement aux  questions  de  l'archéologie,  M.  de  Caumont  étant  un  des 
premiers  archéologues  de  notre  temps. 

Parent  de  M.  de  Caumont,  le  jeune  comte  du  Moncel  fut  entraîné  par 
lui  dans  l'étude  de  l'archéologie.  C'est  ce  qui  lui  fit  entreprendre  de  longs 
voyages  dans  le  midi  de  l'Europe  et  en  Orient. 

11  rapporta  de  ses  voyages  de  nombreux  dessins  et  documents,  dont  il  com- 
posa un  grand  ouvrage  in-folio,  qui  fut  publié  en  1847,  sous  ce  titre  :  De  Ve- 
nise à  Constanlinople  à  travers  la  Grèce.  Cette  publication  fut  suivie  de  plu- 
sieurs autres  analogues,  dont  l'auteur  îithographiait  lui-même  les  planches. 

M.  Th.  du  Moncel,  on  le  voit,  appartient  à  cette  fraction  de  la  noblesse 
française  qui  comprend  que  le  monde  moderne  s'élève  à  de  nouvelles 
destinées  par  l'étude  approfondie  de  la  nature,  et  qui  entend  participer 
par  elle-même  aux  travaux  variés  de  l'intelligence,  ainsi  qu'aux  multiples 
productions  des  arts.  Mais  la  famille  du  jeune  écrivain,  du  jeune  artiste, 
était  loin  d'accorder  son  approbation  à  ses  tendances  libérales  et  progres- 
sives. On  aurait  voulu  qu'il  se  bornât  à  cultiver  ses  terres,  comme  un  gentil- 
homme des  temps  passés.  Telle  n'était  pas  sa  vocation.  De  là  des  luttes 
pénibles,  et  la  déclaration  formelle,  de  la  part  de  ses  parents,  de  ne  lui 
prêter  aucun  secours  dans  la  carrière  qu'il  entendait  suivre,  et  qui  déro- 
geait avec  les  traditions  de  la  vieille  noblesse  de  Normandie. 

Obligé  de  renoncer,  faute  d'appuis  suffisants,  à  l'archéologie  ou  aux  pu- 
blications d'art,  M.  du  Moncel  se  décida  à  se  consacrer  entièrement  aux 
sciences,  particulièrement  à  l'électricité,  pour  laquelle  il  avait  ressenti  de 
bonne  heure  une  vive  prédilection.  Mais  il  n'avait  appartenu  à  aucune 
école;  il  n'était  passé  ni  par  l'École  polytechnique,  ni  par  l'Ecole  centrale. 
Dès  lors,  il  était  privé  de  ces  amitiés  solides,  nées  sur  les  bancs  de  l'amphi- 
théâtre et  des  salles  d'étude,  qui  fournissent  des  soutiens  efficaces  dans 
la  suite  d'une  carrière.  M.  Th.  du  Moncel  dut  surmonter,  par  un  travail 
persévérant,  les  difficultés  que  présente,  dans  ces  conditions,  la  carrière 
des  sciences.  Mais  il  avait  pour  lui  l'arme  infaillible  :  le  travail,  et  il 
ne  s'inquiétait  pas  de  l'avenir. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


375 


Jl  avait  commencé,  en  1852,  dans  le  Journal  de  l'arrondissement  de  Va- 
lognes,  à  décrire  les  découvertes  nouvelles  réalisées  dans  l'électricité.  Ces 
articles  d'une  petite  feuille  de  province  devinrent  l'origine  des  publications, 
en  nombre  si  considérable,  que  M.  du  Moncel  a  consacrées  à  faire  con- 
naître au  vulgaire,  comme  au  savant,  les  progrès  de  l'électricité. 

Il  commença,  sous  le  titre  d'Exposé  des  applications  de  l'électricité,  la 
publication  d'une  série  de  volumes,  accompagnés  de  plancbes,  dont  la  der- 
nière édition  forme  cinq  volumes  in-8°. 

Cet  important  tableau  des  progrès  de  l'électricité  a  été  continué  par  l'au- 
teur, à  partir  de  1878,  dans  une  série  de  volumes  in-18,  publiés  à  la 
librairie  Hachette,  qui  ont  pour  'pitre  le  Téléphone,  —  V Eclairage  élec- 
trique, —  le  Microphone  et  le  phonographe,  —  l'Electricité  comme  force 
motrice,  ouvrages  précieux  pour  les  amateurs  d'électricité,  et  dont  les 
nombreuses  réimpressions  et  traductions  attestent  la  valeur. 

Dans  le  grand  nombre  d'autres  ouvrages  que  l'on  doit  à  la  plume  féconde 
du  savant  historiographe  de  l'électricité,  nous  citerons,  comme  des  œuvres 
hors  ligne,  souvent  réimprimées  et  traduites  en  langues  étrangères  :  le 
Traité  de  télégraphie  électrique,  la  Notice  sur  la  bobine  de  Ruhmkorff, 
les  Etudes  sur  le  magnétisme  au  point  de  vue  des  applications. 

Les  travaux  de  M.  du  Moncel  en  physique  sont  trop  nombreux  pour  que 
nous  puissions  les  citer  en  détail.  Contentons-nous  de  dire  que  M.  Th.  du 
Moncel  inaugura,  de  1850  à  1856,  plus  de  vingt-cinq  appareils  nouveaux, 
qui  lui  valurent,  à  l'Exposition  universelle  de  1855,  une  médaille  de  pre- 
mière classe.  Parmi  ces  appareils,  citons  :  YAnémographe  électrique,  dont 
ceux  que  l'on  connaît  aujourd'hui,  ne  sont  qu'une  dérivation  plus  ou  moins 
complète,  —  le  Mesureur  électrique  à  distance  des  niveaux  d'eau,  — 
l'Enregistreur  électrique  des  improvisations  musicales,  —  le  Régulateur  au- 
tomatique de  la  température,  —  le  Moniteur  électrique  des  chemins  de  fer, 
pour  éviter  les  collisions  des  trains  par  des  avertissements  fournis  automati- 
quement, —  YEclaireur  électrique  des  cavités  obscures  du  corps  humain,  — 
un  Traducteur  électrique  des  courbes  météorologiques,  —  plusieurs  sys- 
tèmes particuliers  de  télégraphes  —  un  galvanomètre  enregistreur,  — 
un  récepteur  pour  lignes  sous-marines,  fondé  sur  des  inscriptions  photo- 
graphiques, —  des  calendriers,  sphéromèlres,  serrures  et  lochs  électri- 
ques, etc.,  etc. 

Les  découvertes  scientifiques  les  plus  importantes  de  M.  Th.  du  Moncel  se  rap- 
portent aux  courants  d'induction,  aux  piles  et  aux  électro-aimants.  C'estàlui 
que  l'on  doit  la  découverte  de  Y  effluve  électrique,  sur  laquelle  reposent  toutes 
les  belles  expériences  de  MM.  Paul  Thenard,  Berlhelot,  Houzeau,  Jean,  etc. 


570  LES   NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

Après  avoir  étudié  et  posé  le  principe  de  la  double  composition  de  l'étin- 
celle d'induction,  M.  Th.  du  Moncel  est  parvenu,  le  premier,  à  la  dédoubler, 
en  précisant  les  caractères  des  deux  flux  qui  la  composent.  Il  a  découvert 
les  effets  du  magnétisme  dissimulé  et  condensé,  et  a  établi  les  meilleures 
conditions  de  construction  des  électro-aimants,  suivant  les  cas  de  leur 
application.  Ses  recherches  sur  la  conductibilité  des  corps  médiocre- 
ment conducteurs,  qui  lui  ont  demandé  plus  de  trois  années  d'études  sui- 
vies, ont  révélé  dans  les  minéraux  des  effets  de  polarisation  inattendus  qui 
sont  extrêmement  curieux,  et  ses  études  sur  le  rôle  de  la  terre  dans  les 
transmissions  électriques  ont  montré  l'origine  des  courants,  accidentels 
ou  permanents,  qui  se  manifestent  dans  les  lignes  télégraphiques.  Grâce  à 
lui,  on  a  maintenant  des  données  certaines  sur  la  résistance  électrique  des 
bois,  des  minéraux,  de  la  terre,  des  tissus,  etc.,  etc.  Dans  ces  derniers 
temps,  il  s'est  surtout  occupé  de  l'origine  des  eourants  d'induction  dans  les 
machines  Gramme,  et  des  meilleures  dispositions  à  donner  aux  machines 
électro-dynamiques. 

M.  Th.  du  Moncel  avait  été  nommé,  en  1860,  ingénieur  électricien  de  l'ad- 
ministration des  lignes  télégraphiques,  et  ses  connaissances  approfondies 
dans  toutes  les  branches  de  l'électricité  rendaient  son  concours  précieux 
pour  l'exploitation  des  télégraphes.  Mais  son  arrivée  de  prime-saut  à  une 
position  importante,  dans  un  corps  où  les  positions  ne  doivent  s'acquérir 
que  par  l'ancienneté,  avait  éveillé  des  susceptibilités,  qui  se  traduisirent, 
en  1875,  par  le  retrait  de  son  emploi,  sous  prétexte  d'économie  administra- 
tive. 

Il  en  fut  dédommagé,  en  1874,  par  sa  nomination  à  l'Académie  des 
sciences. 

Le  rôle  que  M.  Th.  du  Moncel  remplit  dans  cette  compagnie  savante, 
c'est  de  recueillir  et  de  porter  à  sa  connaissance,  et  par  conséquent  à  celle 
du  public,  toutes  les  découvertes  concernant  l'électricité,  à  mesure  qu'elles 
sont  réalisées  par  leurs  auteurs.  C'est  ainsi  qu'il  a  eu  la  bonne  fortune  de 
présenter  successivement  à  l'Institut,  dans  ses  séances  publiques,  les  décou- 
vertes du  téléphone,  du  microphone,  du  radiophone  et  du  phonographe. 

M.  du  Moncel  a  épousé  la  fille  du  comte  de  Montalivet,  le  ministre,  l'ami 
constant  et  dévoué  du  roi  Louis-Philippe.  Il  a  représenté  pendant  longtemps 
le  canton  d'Octeville  au  Conseil  général  de  la  Manche. 

L'histoire  de  la  carrière  scientifique  de  M.  du  Moncel  atteste  une  activité 
intellectuelle  peu  commune,  une  grande  fécondité  de  production  et  une 
rare  opiniâtreté  d'efforts. 

De  tous  les  travaux  de  M.  du  Moncel,  celui  que  nous  retenons,  parce 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  577 

qu'il  se  rapporte  au  sujet  que  nous  traitons,  c'est  la  découverte  du  principe 
qui  peut  s'énoncer  ainsi  :  La  pression  exercée  au  point  de  contact  entre 


deux  corps  conducteurs  appuyés  l'un  sur  l'autre,  peut  influer  considérable- 
ment sur  l'intensité  électrique  développée;  ou  encore  :  L 'accroissement  de 

U  48 


578  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

l'intensité  d'un  courant  avec  la  pression  exercée  au  point  de  contact  est 
d'autant  plus  grande  que  les  conducteurs  présentent  plus  de  résistance, 
qu'ils  sont  moins  durs  ou  qu'ils  sont  moins  bien  décapés. 

Sur  ce  principe,  mis  en  évidence  par  des  expériences  qui  furent  publiées 
en  185G,  un  fonctionnaire  des  lignes  télégraphiques  françaises,  M.  Clérac, 
fonda,  en  1864,  un  appareil  rhéosta tique  à  poussière  de  charbon,  destiné  à 
faire  varier,  dans  des  conditions  très  simples,  la  résistance  des  lignes  télé- 
graphiques; et  c'est  sur  le  même  principe  que  M.  Edison,  comme  nous 
l'avons  dit,  construisit,  en  1877,  son  transmetteur  du  téléphone  àpile,  com- 
posé de  pastilles  de  charbon  que  vient  comprimer  la  membrane  vibrante 
en  fer  constituant  l'armature  de  l'aimant. 

Mais  ces  deux  applications  du  principe  posé  par  M.  du  Moncel  devaient 
être  singulièrement  dépassées  par  l'invention,  faite  en  1877,  par  un  savant 
anglais,  M.  Hughes,  de  l'instrument  extraordinaire  auquel  on  a  donné  le 
nom  de  microphone,  et  dont  l'effet  physique,  longtemps  regardé  comme 
étant  le  même  que  celui  qui  a  servi  de  point  de  départ  à  l'appareil  d'Edi- 
son,  est  aujourd'hui  rattaché,  de  préférence,  au  phénomène  connu  en  phy- 
sique sous  le  nom  de  répulsion  des  éléments  contigus  d'un  même  courant. 
Dès  1878,  M.  du  Moncel  avait  indiqué  ce  dernier  phénomène  comme  ex- 
pliquant les  effets  du  microphone,  et  en  particulier  ceux  qu'il  produit 
quand  il  est  employé  comme  récepteur  téléphonique. 


vn 


M.  Hughes,  inventeur  du  télégraphe  imprimant  et  du  microphone. 
La  vie  et  les  découvertes  de  M.  Hughes. 

Toutes  les  personnes  qui  s'occupent  de  télégraphie  connaissent  le  nom 
de  M.  Hughes,  car  ce  nom  est  resté  attaché  à  l'un  des  plus  beaux  systèmes 
de  télégraphie  électrique  qui  aient  jamais  été  réalisés  :  nous  voulons  parler 
du  télégraphe  imprimant. 

Nous  n'avons  pas  à  donner  ici  la  description  du  télégraphe  imprimant 
de  M.  Hughes.  On  le  trouvera  expliqué  et  représenté  par  un  dessin,  dans 
la  Notice  sur  la  Télégraphie  électrique  de  notre  ouvrage,  Les  Merveilles  de  la 
science1.  Cet  appareil  est  aujourd'hui  usité  dans  toute  l'Europe  et  l'Amé- 
rique, pour  une  partie  du  service  télégraphique.  11  partage  avec  le  télé- 
graphe Morse  le  privilège  de  servir  aux  transmissions  télégraphiques  dans 
les  deux  mondes. 

L'inventeur  du  télégraphe  imprimant,  D.  E.  Hughes,  est  né  à  Londres, 
en  1851.  Il  avait  sept  ans  quand  ses  parents  quittèrent  l'Angleterre  et  al- 
lèrent s'établir  aux  Etats-Unis,  dans  le  comté  de  Virginie. 

Le  jeune  Hughes  était  doué  de  facultés  musicales  toutes  particulières,  qui 
paraissent  avoir  été  héréditaires  dans  sa  famille.  Il  ressemblait  en  cela  au 
maître  d'école  allemand,  Ph.  Reis,  le  créateur  du  premier  téléphone  mu- 
sical, qui  fut  conduit  à  la  découverte  du  téléphone  par  son  goût  pour  la 
musique.  C'est  sous  les  auspices  et  sous  l'égide  de  l'harmonie  que  furent 
levés  les  premiers  voiles  qui  cachaient  le  secret  de  la  transmission  du  chant 
et  de  la  parole.  Les  facultés  musicales  du  jeune  Hughes  étaient  si  dévelop- 
pées qu'à  dix  ans  il  improvisait  des  airs,  et  étonnait  par  son  talent  sur 
le  piano.  Un  pianiste  allemand,  M.  Hart,  qui  l'entendit,  en  fut  émer- 
veillé; et  comme  une  place  de  professeur  de  piano  était  vacante  au 
collège  de  Rordstorn,  dans  le  Kentucky,  M.  Hart  sollicita  cette  place 
pour  M.  Hughes,  qui  n'avait  alors  que  19  ans. 

1.  Les  Merveilles  de  la  science,  ou  Description  populaire  des  inventions  modernes.  4  vol.  grand 
in-8,  à  deux  colonnes,  contenant  1817  gravures.  Paris, chez  Furne,  Jouvet  etCie,  Tome  II,  page  143. 


580  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Les  professeurs  du  collège  de  Bordstorn  savaient  qu'au  Moyen  âge  la 
musique  faisait  partie  des  mathématiques,  et  qu'on  les  enseignait  simulta- 
nément dans  les  Universités  d'Europe.  Ils  savaient  que  les  accords  des  sons 
dépendent  d'un  rapport  arithmétique,  et  qu'un  mathématicien,  s'il  a  l'oreille 
un  peu  juste,  devient  vite  un  bon  musicien.  Ils  savaient,  enfin,  que  dans  les 
anciens  Traités  de  physique,  la  musique  est  considérée  comme  une  simple 
application  du  calcul. 

C'est  parce  qu'ils  savaient  tout  cela  que  les  professeurs  du  collège  de 
Bordstorn;  après  avoir  confié  la  classe  de  piano  à  M.  Hughes,  lui  accordèrent 
la  chaire  de  physique. 

C'est  au  collège  de  Bordstorn  que  M.  Hughes  eut  l'idée  de  son  télégraphe 
imprimant.  Et  ici  nous  ferons  une  remarque  concernant  encore  la  connexion 
entre  la  musique  et  les  nouvelles  découvertes  se  rapportant  à  l'électricité.  Dans 
^télégraphe  imprimant  de  M.  Hughes,  les  lettres  qui  doivent  former  les  mots, 
à  la  station,  d'arrivée,  sont  inscrites,  à  la  station  du  départ,  sur  un  clavier 
semblable  à  celui  d'un  piano,  c'est-à-dire  composé  de  touches  blanches  et  de. 
touches  noires.  L'expéditeur  de  la  dépèche  n'a  qu'à  porter  les  doigts  sur  les  tou- 
ches de  ce  clavier,  pour  imprimer  successivement  chaque  lettre,  à  la  station 
d'arrivée,  sur  une  bande  de  papier,  quisedéroule  d'un  mouvementunilorme. 

Lorsqu'il  imagina  cette  disposition  de  son  appareil,  M.  Hughes  était 
pénétré  de  sa  profession:  le  maître  de  piano  inspirait  le  mécanicien.  C'est 
que  la  caque  sent  toujours  le  hareng,  et  le  pianiste  le  piano! 

Pour  mettre  à  exécution  le  plan  de  son  télégraphe  imprimant,  M.  Hughes 
était  mal  placé  au  collège  de  Bordstorn.  Il  était  forcé  de  consacrer  ses  jour- 
nées à  ses  leçons  de  musique  et  ses  nuits  à  ses  essais  de  mécanique. 
Il  prit  donc  le  parti  de  renoncer  à  ses  fonctions  au  collège,  et  alla  s'éta- 
blir, en  1855,  dans  une  autre  ville  du  Kentucky,  à  Burlingreen.  Il 
prit  des  élèves  de  piano  dans  la  ville,  et  put  ainsi  disposer  de  plus 
de  temps  pour  ses  recherches.  Après  de  longs  tâtonnements,  il  réussit 
enfin  à  rendre  pratique  le  mécanisme  qui  assure  le  synchronisme  des 
oscillations  d'un  pendule  aux  deux  extrémités  de  la  ligne  télégraphique, 
disposition  sans  laquelle  son  projet  n'eût  été  qu'un  beau  rêve. 

Nous  tenons  de  M.  Hughes  lui-même  que  la  solution  du  difficile  pro- 
blème mécanique  qu'il  cherchait,  lui  vint  un  soir,  au  milieu  de  la 
chaleur  et  de  l'enthousiasme  d'une  improvisation  musicale  au  piano.  On 
retrouve  à  chaque  pas,  dans  la  vie  de  M.  Hughes,  ce  singulier  mélange 
de  la  mécanique  et  du  piano. 

Deux  ans  après,  en  1855,  le  télégraphe  imprimant  était  porté  à  son  état 
de  perfection. 


LE  TÉLÉPHONÉ  ET  LE  MICROPilO.NE  381 

Ayant  pris  un  brevet  d'invention,  M.  Hughes  se  rendit  à  New-York, 
pour  s'occuper  de  L'exploitation  de  sa  découverte.  Mais  l'appareil  à  signaux 


de  Samuel  Morse  régnait  alors  en  maître  dans  les  différentes  lignes^américai- 
nes,  et  les  compagnies  firent  la  sourde  oreille  aux  propositions  de  l'inventeur. 


S82  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

L'Amérique,  son  pays  d'adoption,  lui  refusant  son  concours,  il  ne  res- 
tait plus  à  M.  Hughes  qu'à  aller  tenter  la  fortune  dans  sa  patrie.  Il  partit 
pour  l'Angleterre,  en  1857.  Mais  son  invention  ne  fut  pas  mieux  accueil- 
lie à  Londres  qu'à  New-York,  et  après  trois  ans  d'attente,  il  se  décida  à  se 
rendre  à  Paris,  pour  offrir  son  appareil  au  gouvernement  français. 

Un  accueil  sympathique  l'attendait  dans  notre  pays. 

Une  commission,  présidée  par  M.  Th.  du  Moncel,  conseilla  au  directeur 
général  des  télégraphes  de  mettre  à  la  disposition  de  M.  Hughes,  pendant 
une  année  entière,  une  ligne  télégraphique,  pour  soumettre  le  télégraphe 
imprimant  à  des  expériences  quotidiennes.  La  ligne  du  chemin  de  fer  de 
Paris  à  Lyon  fut  consacrée  à  ces  essais. 

Le  résultat  de  cette  année  d'expériences  fut  tellement  favorable  que  l'a- 
doption générale  du  télégraphe  Hughes  sur  les  lignes  françaises  fut  décidée. 
A  cette  occasion,  M.  Hughes  reçut  de  l'Empereur  Napoléon  III  le  ruban 
de  la  Légion  d'honneur. 

Le  patronage  de  la  France  porta  bonheur  à  l'inventeur.  L'Angleterre,  sa 
patrie,  qui  était  restée  jusque-là  indifférente  à  sa  découverte,  l'adopta  ;  si 
bien  qu'en  1S65,  le  télégraphe  imprimant  fonctionnait  sur  plusieurs  lignes 
de  la  Grande  Bretagne. 

L'invention  de  M.  Hughes  devait  faire  le  tour  du  monde.  En  1862, 
l'Italie  adopte  le  télégraphe  imprimant,  et  M.  Hughes  reçoit  du  roi  Victor- 
Emmanuel  la  décoration  de  l'ordre  des  Saints  Maurice  et  Lazare. 

L'Allemagne  l'adopte  en  1865.  En  1867,  l'Autriche  installe  ses  appareils 
sur  ses  lignes,  et  l'inventeur  reçoit  l'ordre  de  la  Couronne  de  fer. 

Il  n'y  a  pas  jusqu'au  sultan  qui  n'admette  le  télégraphe  imprimant.  Ce 
système  est  établi  entre  Vienne  et  Constantinople;  et  à  cette  occasion,  l'in- 
venteur anglais  obtient  la  croix  du  Medjidié. 

Enfin,  en  1875,  l'Espagne  lemeten  pratique,  et  dans  cet  intervalle,  beaucoup 
de  compagnies  américaines  se  décident  à  expédier  des  dépêches  imprimées. 

On  comprend  combien  dut  être  active  et  agitée,  pendant  cette  longue  pé- 
riode, la  vie  de  M.  Hughes,  obligé  de  se  faire  continuellement  le  démonstra- 
teur du  mécanisme,  du  reste  assez  compliqué,  de  son  appareil,  et  d'en  ensei- 
gner l'usage  à  des  employés  appartenant  à  toutes  les  nations  de  l'Europe. 
Le  succès  final  lui  fit  oublier  les  fatigues,  et  lui  donna  de  nouvelles  forces 
pour  aborder  d'autres  travaux. 

Cette  dernière  série  de  recherches  du  professeur  Hughes  aboutit  à  la  décou- 
verte qu'il  fit  en  Angleterre,  en  1877,  du  microphone,  merveilleux  instru- 
ment qui  devait  bientôt  servir  de  transmetteur  au  téléphone,  et  inscrire 
ainsi  le  nom  de  M.  Hughes  à  côté  de  celui  de  son  compatriote,  M.  Bell. 


vin 


Description  du  microphone  et  de  ses  effets.  —  Dispositions  diverses  données,  en 
France  et  en  Angleterre,  au  microphone.  —  Le  microphone  employé  comme  trans- 
metteur du  téléphone  Bell. 

C'est,  avons-nous  dit,  par  une  application  du  principe  découvert  par 
M.  Th.  du  Moftcèl,  que  M.  Hughes  a  été  amené  à  la  découverte  du  micro- 
phone. Nous  passerons  sur  les  idées  théoriques  qui  ont  conduit  l'élec- 


FlG.  154.  —    PRINCIPE  DU  MICROPHONE. 

tricien  anglais  à  ce  petit  appareil,  pour  arriver  à  sa  construction  et  à 
ses  effets. 

Prenons  (fig.  152)  un  petit  crayon  de  charbon  de  cornue  à  gaz,  C,  corps 
conducteur  de  l'électricité,  appointé  à  ses  deux  extrémités,  comme  un 
fuseau  de  fileuse,  et  légèrement  maintenu  dans  une  position  verticales 
entre  deux  petits  godets,  creusés  dans  deux  blocs  de  charbon,  G  G',  qui  sont 
reliés  à  une  plaque  résonnante,  E,  reposant  elle-même  sur  une  planche  plus 


581  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

forte,  F.  Les  blocs  de  charbon,  G  G',  sont  placés  dans  le  circuit  du  fil  d'une 
pile  Leclanché,  P,  lequel  se  rend  à  un  téléphone.  On  a  ainsi  un  conducteur 
de  charbon  reposant,  par  des  points  de  contact  instables,  essentiellement 
mobiles,  sur  des  godets  creusés  dans  les  blocs  de  charbon  ;  de  sorte  que  le 
moindre  mouvement,  le  plus  petit  déplacement,  le  plus  faible  tressaille- 
ment des  conducteurs  de  charbon  dans  les  trous  où  ils  sont  maintenus, 
change  le  contact,  le  suspend  ou  le  rétablit.  Dès  lors,  le  courant  de  la  pile 
qui  traverse  le  crayon,  est,  de  même,  suspendu  ou  rétabli,  fermé  ou 
ouvert. 

Cet  appareil,  si  simple,  si  primitif,  est  l'organe  acoustique  le  plus  sen- 
sible qui  existe,  après  l'oreille  humaine;  c'est  l'instrument  le  plus  délicat 
que  l'on  ait  encore  vu  dans  le  domaine  de  la  physique.  11  révèle  et  con- 
vertit en  sons  bruyants  les  vibrations  les  plus  petites.  Il  traduit  en  sons 
d'une  grande  force  des  bruits  que  personne  n'avait  encore  entendus.  Le 
moindre  coup  ou  le  moindre  grattement  sur  la  planche  du  support,  suffit  pour 
produire  un  fort  grincement  dans  le  téléphone.  L'attouchement  léger  d'un 
pinceau  en  poil  fin  de  chameau,  sur  la  planchette  de  bois,  est  re- 
produit comme  un  bruissement;  et  ce  qui  est  encore  plus  extraordinaire,  la 
marche  d'une  mouche  se  promenant  le  long  de  la  planchette,  est  entendue 
par  la  personne  qui  tient  son  oreille  au  téléphone,  et  qui  peut  se  trouver  à 
une  distance  de  plusieurs  mètres. 

Un  scarabée  qui  marche  sur  ce  support  fait  entendre,  dans  le  téléphone, 
le  bruit  des  pas  d'un  cheval.  Le  frôlement  d'une  barbe  de  plume  s'entend 
aussi  fortement  que  si  l'on  passait  une  grosse  brosse  sur  du  papier.  Les 
battements  d'une  montre,  les  sons  d'une  boîte  à  musique,  sont  parfaite- 
ment discernés  dans  le  téléphone  placé  à  une  dizaine  de  mètres  de  dislance; 
mais  les  sons  de  la  boîte  à  musique  ne  sont  perçus  que  si  on  la  place  à 
côté  de  l'instrument,  sans  le  toucher. 

Nous  venons  d'expliquer  et  de  représenter  par  une  figure  théorique 
(fig.  152)  le  principe  sur  lequel  repose  le  microphone.  Faisons  mainte- 
nant connaître  la  disposition  réelle  que  M.  Hughes  a  donnée  à  son  appa- 
reil et  la  manière  de  le  construire. 

Le  long  d'une  planchette  en  bois  E'  (fig.  155),  posée  verticalement,  et 
reposant  sur  une  autre  planchette  de  bois  horizontale,  F,  on  adapte,  l'un 
au-dessus  de  l'autre,  deux  petits  morceaux  de  charbon  GG',  percés  de  trous; 
servant  de  crapaudines,  à  un  crayon,  C,  également  en  charbon.  Ce  crayon,  en 
forme  de  fuseau,  d'une  longueur  de  quatre  centimètres  environ,  repose, 
par  l'une  de  ses  pointes  dans  le  trou  du  charbon  inférieur,  de  manière 
à  pouvoir  ballotter  dans  le  trou  du  charbon  supérieur,  lequel  le  maintient 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  58b 
dans  une  position  d'équilibre  instable.  Ces  charbons  ont  été  préalablement 
rougis  au  feu  et  plongés  dans  du  mercure,  pour  les  rendre  meilleurs  con- 
ducteurs de  l'électricité.  Des  contacts  métalliques  en  rapport  avec  les  deux 
crayons  de  charbon,  permettent  de  les  faire  communiquer  avec  le  circuit 
d'un  téléphone,  circuit  dans  lequel  se  trouve  une  pile  Leclanché,  de  1  ou  2 
éléments. 

Pour  faire  usage  de  cet  appareil,  on  le  place  sur  une  table,  en  le  faisant 
reposer  sur  des  doubles  d'étoffes  formant  coussin,  afin  d'amortir  les  vibra- 


FlG.   135.  —  MICROPHONE  DE  HUGHES. 

tions  provenant  de  l'entourage.  Quand  on  parle  devant  cet  instrument,  c'est- 
à-dire  devant  le  microphone  mis  en  communication  avec  le  téléphone,  la  pa- 
role est  aussitôt  reproduite  par  le  téléphone  et  singulièrement  amplifiée. 
La  mouche,  le  pinceau,  la  montre,  la  boîte  à  musique,  etc.,  donnent 
immédiatement  les  effets  sonores  dont  nous  avons  parlé. 

La  voix  s'entend  en  parlant  à  huit  mètres  du  microphone.  Il  faut  pro- 
noncer les  mots  assez  doucement,  pour  entendre  le  mieux  possible. 

Le  microphone  convertit  en  bruits  sonores,  non  seulement  les  paroles 
i.  49 


586:  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

humaines,  mais  les  vibrations  les  plus  faibles  des  corps  inertes  et  les  bruits 
les  moins  perceptibles.  La  chute  d'une  petite  balle  de  coton  produit  un  vé- 
ritable vacarme  dans  le  téléphone.  La  promenade  d'un  scarabée  sur  le  pla- 
teau est  perçue  avec  une  netteté  parfaite,  par  unepersonne  dont  l'oreille  est 
contre  le  téléphone,  même  si  le  téléphone  est  placé,  comme  nous  l'avons 
dit,  à  plusieurs  mètres  de  distance  du  microphone. 

Si  le  microphone  est  muni  de  deux  crayons,  au  lieu  d'un  seul  (un  sur 
chaque  face  de  la  boîte),  on  a  de  meilleurs  résultats.  Les  communications 
doivent  alors  être  établies  de  manière  que  ces  crayons  fonctionnent  comme 
s'il  n'y  en  avait  qu'un  seul. 

Nous  venons  de  dire  que  le  microphone  transmet  dans  le  téléphone  la 
voix,  la  parole  et  le  chant.  Telle  est,  en  effet,  sa  grande  application.  Au 
début  de  ses  recherches,  M.  Hughes  ne  songeait  pas  à  faire  de  cet  instru- 
ment un  organe  de  transmission  de  la  voix.  Il  n'y  voyait  qu'un  appareil 
susceptible  d'accroître  l'intensité  des  sons.  Mais  à  peine  l'eut-il  fait  fonc- 
tionner, qu'il  reconnut  sa  propriété  capitale  de  transmettre  la  voix.  Dès 
lors,  un  avenir  immense  s'ouvrait  devant  le  nouvel  appareil.  Il  pouvait 
remplacer  avec  les  plus  grands  avantages,  le  transmetteur  du  téléphone 
de  M.  Graham  Bell. 

Ce  n'est  pas,  cependant,  du  premier  jet  que  l'on  est  arrivé  à  faire  du  mi- 
crophone de  M.  Hughes  le  transmetteur  du  téléphone  de  M.  Graham  Bell. 
Depuis  l'invention  de  M.  Hughes,  on  a  imaginé  plus  de  deux  cents  disposi- 
tions différentes,  pour  remplacer  le  transmetteur  du  téléphone  Bell  par  le 
microphone,  en  conservant,  toutefois,  le  récepteur  de  Bell. 

Nous  citerons,  mais  seulement  pour  mémoire,  les  microphones  de  MM.  Du- 
cretet,  Trouvé,  Varey,  etc.,  etc.  Dans  les  microphones  de  MM.  Trouvé  et 
Ducretet,  on  retrouve  toujours  le  charbon  vertical  enchâssé  dans  deux  trous 
creusés  dans  de  petits  cubes  de  charbon,  comme  dans  l'appareil  original 
de  Hughes. 

On  s'est  ensuite  attaché  à  multiplier  les  contacts  des  charbons  pour  aug- 
menter leur  sensibilité,  et  les  appareils  exécutés  dans  ce  but  ont  donné  les 
meilleurs  résultats. 

Le  microphone  de  Crossley  (fig.  156)  se  compose  de  quatre  crayons  de 
charbon,  disposés  en  losange,  derrière  une  plaque  vibrante  horizontale, 
devant  laquelle  on  parle,  à  une  certaine  distance.  Cet  appareil  est  en  usage 
en  Angleterre,  pour  la  plupart  des  correspondances  téléphoniques 

Mais  l'appareil  qui  a  le  mieux  réalisé  l'application  du  microphone  Hughes 
à  l'office  de  transmetteur  dans  le  téléphone,  fut  imaginé  en  France,  en  1878, 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


387 


par  un  ancien  conducteur  des  ponts  et  chaussées,  M.  Clément  Ader,  au- 
jourd'hui ingénieur  de  la  Société  générale  des  téléphones  de  Paris. 

La  figure  137  représente  le  microphone  de  M.  Ader.  Cet  appareil  se 
compose  de  dix  petits  crayons  de  charbon,  A,  A',  disposés  en  deux  groupes 
de  5  charbons  chacun.  Tous  ces  charbons  reposent,  par  leurs  deux  extré- 
mités, sur  trois  traverses  B,  C,  D,  de  la  même  substance,  percées  d'un  trou 


Fig.  13,6. 


MICROPHONE  CROSSLEY. 


pour  les  recevoir.  Le  tout  forme  une  sorte  de  grille  [double.  Par  cette  dis- 
position les  contacts  des  charbons  étant  très  multipliés,  amplifient  davan- 
tage les  sons  et  les  bruits.  Ce  microphone  est  fixé  derrière  une  planchette  en 
bois  de  sapin,  S,  S',  qui  sert,  en  même  temps,  de  couvercle  à  l'appareil. 
Quand  on  parle  devant  la  planchette,  des  vibrations  identiques  à  celles  de 


Fig.  137.  —  microphone  ader. 


la  voix  se  communiquent  à  la  planchette,  et  celle-ci,  par  ses  vibrations,  met 
en  branle  les  conducteurs  microphoniques  de  charbon,  AA'.  Dès  lors,  les 
contacts  étant  changés,  le  courant  électrique,  selon  le  principe  de  M.  Th. 
du  Monceï,  subit  des  variations  correspondantes.  11  se  fait  dans  le  fil  des 
courants  ondulatoires,  qui  vont  reproduire,  dans  le  téléphone  récepteur,  les 
mêmes  sons,  ou  bruits,  qui  ont  fait  vibrer  la  planchette. 


£88  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Par  un  perfectionnement  ultérieur,  M.  Ader  adjoignit  à  son  microphone 
récepteur  une  bobine  d'induction,  ainsi,  d'ailleurs,  que  l'avaient  déjà  fait 
M.  Edison  et  M.  Gower.  Nous  avons  déjà  dit  que  quand  on  fait  passer  à  tra- 
vers une  bobine  d'induction  le  fil  qui  va  du  transmetteur  au  récepteur  té- 
léphonique, on  accroît  extraordinairement  la  portée  de  la  transmission  des 
sons.  On  peut,  par  ce  moyen,  transporterie  son  jusqu'à  plusieurs  kilomètres 
de  distance.  L'adjonction  d'une  bobine  d'induction  faite  par  M.  Ader  à  son 
microphone  transmetteur,  porta  cet  organe  à  un  véritable  état  de  perfection. 

En  résumé,  le  transmetteur  mkrophonique  de  M.  Ader  se  compose  :  1°  de 
la  planchette  en  bois  de  sapin,  empruntée  au  microphone  de  M.  Hughes; 
2°  d'une  réunion  de  10  à  12  crayons  de  charbon  pouvant  jouer  dans  20  à 
24  encoches,  et  recevoir  les  vibrations  de  la  planchette;  5e  d'une  bobine 
d'induction  qui  renforce  les  sons  et  leur  donne  plus  de  portée.  Il  est  bien 
entendu  qu'une  pile,  composée  de  2  à  3  éléments  de  Bunsen  ou  de  Le- 
clanché,  fait  passer  un  courant  électrique  dans  tout  ce  système. 

La  figure  158  donne  une  vue  intérieure  du  transmetteur  Ader.  La 
planchette  de  sapin,  qui  sert  de  membrane  vibrante  au  microphone,  et  qui 
reçoit  l'impression  de  la  voix,  est  ici  supposée  enlevée,  pour  laisser  appa« 
raître  les  organes  contenus  dans  la  boîte. 

Ces  organes  sont  :  1°  le  microphone,  composé  de  douze  crayons  de  char- 
bon, CC;  2°  la  bobine  d'induction,  E;  la  tige  métallique  terminée,  à  droite, 
par  un  crochet,  A.  Celte  tige  terminée,  à  gauche,  par  une  sorte  de  fourche, 
</,  h,  sert  à  établir  la  communication  électrique  entre  le  récepteur,  attaché 
au  crochet  A,  et  la  sonnerie.  En  effet,  cette  lige  A  est  fixée  en  son  mi- 
lieu à  un  pivot,  sur  lequel  elle  peut  basculer.  Quand  on  prend  à  la  main  le 
récepteur  attaché  au  crochet  A,  la  tige  n'étant  plus  abaissée  par  le  poids 
du  récepteur,  se  redresse,  et  venant  buter  contre  une  partie  métallique  de 
l'appareil,  elle  établit  le  circuit  entre  la  sonnerie  et  le  transmetteur.  Dès 
lors,  la  sonnerie  se  fera  entendre,  quand  on  viendra  à  toucher  le  bouton  B. 
Cette  disposition  ingénieuse  a  rendu  le  transmetteur  Ader  éminemment 
commode  pour  la  correspondance  téléphonique. 

Un  second  crochet,  F,  symétrique  du  crochet  A,  et  placé  à  gauche  du  pu- 
pitre, sert  à  recevoir  un  second  récepteur,  dont  on  pourrait  se  passer,  mais 
qu'il  est  commode  d'avoir  à  sa  disposition. 

Nous  avons  vu  qu'un  électricien  américain,  M.  Gower,  avait  imaginé  de 
replier  en  arc  de  cercle  l'aimant  qui,  dans  le  récepteur  de  M.  Graham  Bell, 
est  droit,  c'est-à-dire  se  compose  d'un  simple  barreau  aimanté.  La  dispo- 
sition circulaire  donnée  à  l'aimant  est  un  peu  plus  avantageuse  que  la  forme 
de  simple  barreau  qu'il  affecte  dans  le  récepteur  Graham  Bell,  attendu  que 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  589 
Ton  utilise  ainsi  les  deux  pôles  de  l'aimant,  pour  les  faire  agir  sur  la  mem- 
brane vibrante  en  tôle  de  fer;  tandis  qu'avec  le  simple  barreau  aimanté  du 
récepteur  de  M.  Graham  Bell,  on  n'utilise  que  l'un  des  bouts  du  barreau,  que 


FlU.  138.           TRANSMETTEUR  ADER  VU  A  L'INTÉRIEUR 


l'un  des  deux  pôles.  M.  Ader  emprunta  cette  disposition  à  l'Américain  Gowcr, 
dont  nous  avons  décrit  le  récepteur  à  la  page  369,  et  parles  figures  126-129. 
I.e  récepteur  de  M.  Ader  prit  alors  la  forme  d'un  anneau,  ou  d'un  bracelet. 


FlG.  139.   —  RÉCEPTEUR  AUtE   VD  ES  PtRSPECTIVE. 

Nous  représentons,  dans  la  figure  ci-dessus,  le  récepteur  Ader.  Grâce  à  sa 
forme  annulaire,  on  le  prend  à  la  main,  ce  qui  rend  son  maniement  facile. 
M.  Ader  apporta  un  autre  perfectionnement  au  récepteur  de  M.  Bell. 


S'JO  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Rappliqua  à  ce  récepteur,  pour  accoître  l'intensité  des  sons,  un  phéno- 
mène particulier  qu'il  avait  découvert,  à  savoir  :  que  si  l'on  dispose  un 
petit  anneau  de  fer  pur  au-dessus  de  la  membrane  vibrante  d'un  téléphone, 
la  seule  présence  de  cet  anneau  de  fer  accroît  l'intensité  de  l'aimantation 
des  deux  pôles  de  l'aimant.  Dès  lors,  le  son  devient  à  la  fois  plus  intense 
et  plus  net.  M.  Ader  appelle  surexcitateur  l'anneau  de  fer  dont  la  présence 
a  pour  effet  d'accroître  l'intensité  des  sons  du  téléphone. 

Nous  donnons  dans  la  figure  140  une  coupe  du  récepteur  Ader.  La 
partie  circulaire,  A,  de  cette  sorte  d'anneau,  est  l'aimant.  Dans  le  chaton 
de  cet  anneau  se  trouvent  la  membrane  vibrante  et  les  divers  organes  des- 
tinés à  accroître  l'intensité  du  son. 

MM'  sont  les  deux  pôles  de  l'aimant  circulaire,  A. 

Chaque  pôle  est  entouré  d'une  petite  bobine  d'induction  B,B'.  C'est  dans  le 


K 


FlO.  140.  —  COUPE  DU  RÉCEPTEUR  ADER. 


fil  de  celte  bobine  que  se  développe,  par  les  vibrations  de  la  membrane  de 
fer  MM',  le  courant  ondulatoire  qui  reproduit  les  vibrations  de  la  voix  ve- 
nant du  transmetteur.  Le  petit  anneau  de  fer  pur,  que  M.  Ader  appelle  sur- 
excitateur,  est  représenté  par  les  lettres  XX.  Le  pavillon  dans  lequel  on 
parle  est  représenté  par  la  lettre  E.  Ce  pavillon,  qui  est  destiné  à  être 
appliqué  contre  l'oreille,  est  en  corne  ou  en  ebonite.  Tout  le  reste  de  l'appa- 
reil est  métallique,  ce  qui  garantit  son  bon  fonctionnement. 

Nous  représentons  dansla  figure  141  le  téléphone  Ader,  dans  son  ensemble, 
c'est-à-dire  avec  son  pupitre-transmetteur  A,  son  récepteur  B,  la  son- 
nerie S,  et  les  deux  piles  P,  P',  l'une,  P',  destinée  à  composer  le  circuit  qui 
fait  agir  la  sonnerie,  l'autre,  P,  servant  à  alimenter  le  courant  qui  circule 
dans  l'appareil  téléphonique  du  transmetteur  au  récepteur. 

Ainsi,  le  téléphone  magnétique  créé  par  M.  Graham  Bell,  en  1877,  a 
été  sensiblement  transformé;  mais  il  importe  de  bien  comprendre  le 


FlG.   141.           ENSEMBLE  DU  TLLLI'UONE  ABEIl-liELL,  EN  USAGE  EN  FRANCE. 


39:2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

genre  de  modifications  qu'il  a  reçues  et  le  but  de  ces  modifications 
Le  téléphone  de  M.  Graham  Bell  a  été  complètement  supprimé,  comme 
transmetteur.  On  l'a  remplacé  par  le  transmetteur  à  charbon,  c'est-à-dire 
par  le  microphone  Hughes,  auquel  M.  Crossley,  en  Angleterre,  et  M.  Ader, 
en  France,  ont  donné  une  forme  plus  commode.  Mais  le  téléphone  de 
M.  Graham  Bell  a  été  conservé  comme  récepteur.  Il  ne  faut  pas,  en  effet,  se 
laisser  tromper  par  l'apparence.  Le  récepteur  Ader,  aujourd'hui  si  en 
usage,  et  que  nous  avons  représenté  dans  les  figures  139  et  140,  en  per- 
spective et  en  coupe,  n'est  autre  chose  que  le  récepteur  de  M.  Graham  Bell 
(Voir  figures  122-125,  page  364),  auquel  M.  Ader,  adoptant  la  disposition 
imaginée  avant  lui  par  M.  Gower,  a  donné  la  forme  d'anneau.  Dans  le 
récepteur  Ader  comme  dans  le  récepteur  Gower,  on  fait  usage  d'un  barreau 
aimanté  d'une  plaque  vibrante  en  tôle  de  fer  et  d'une  bobine  d'induction. 
Seulement,  dans  le  récepteur  Ader,  le  barreau  aimanté  est  replié  en  arc  de 
cercle,  pour  que  les  deux  pôles  de  l'aimant  agissent  sur  la  membrane  vi- 
brante. Mais,  qu'il  soit  droit  ou  circulaire,  c'est  toujours  le  barreau  ai- 
manté du  récepteur  de  M.  Graham  Bell. 

Nous  insistons  sur  cette  particularité,  parce  que  bien  des  personnes  se 
méprennent  sur  ce  point,  et  accordent  au  récepteur  de  M.  Ader  le  mérite 
d'une  originalité  qui  lui  manque  complètement.  Rendons  à  César  ce  qui 
appartient  César. 

Il  ne  faut  pas  croire,  en  effet,  que  toutes  les  substitutions  réalisées  par 
divers  physiciens  dans  le  téléphone  magnétique  de  Bell  aient  fait 
renoncer  au  primitif  engin  de  l'inventeur.  Les  nombreux  perfection- 
nements apportés  au  transmetteur  du  téléphone  magnétique  de  1877, 
par  MM.  Gower,  Edison,  Blake,  Crossley,  Ader,  etc.,  ont  eu  pour  but  d'aug- 
menter de  plus  en  plus  la  dislance  à  laquelle  on  veut  porter  les  sons  de 
la  parole.  Mais  si  l'on  n'a  besoin  que  de  transmettre  les  sons  à  une  petite 
distance,  d'une  rue  à  une  autre  rue  voisine,  de  la  loge  d'un  concierge  aux 
étages  supérieurs  d'une  maison,  du  bureau  d'une  usine  aux  différents 
ateliers,  etc.,  le  téléphone  magnétique  de  M.  Graham  Bell  est  un  instrument 
d'un  usage  excellent  et  éminemment  pratique.  Il  n'exige  l'emploi  d'aucune 
pile  voltaïque.  Comme  le  philosophe  Bias,  il  peut  dire  :  «  Je  porte  tout 
avec  moi;  Omnia  mecum  porto.  »  Il  est  d'une  installation  fort  simple, 
et  son  prix  est  des  plus  minimes,  puisque  une  faire  de  téléphones, 
Icomme  on  le  dit  dans  le  commerce,  pour  désigner  deux  de  ces  instru- 
ments, servant  l'un  de  récepteur,  l'autre  de  transmetteur,  coûte  à  peine 
15  francs.  Si  le  téléphone  de  M.  Graham  Bell  ne  porte  pas  la  voix  à  de 
grandes  distances,  cela  ne  lient  qu'aux  phénomènes  d'induction  venant 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


393 


agir  sur  les  courants  ondulatoires  qui  le  parcourent,  et  qui  transportent 
la  voix.  Quand,  au  lieu  d'un  faible  parcours,  on  veut  parler  à  plusieurs  ki- 
lomètres, le  téléphone  Bell  perd  toutes  ses  qualités.  Une  ville  est,  en  effet, 
toujours  traversée  par  des  fils  télégraphiques,  par  des  conduites  d'eau,  de 
gaz  ou  par  d'autres  réseaux  téléphoniques.  Il  arrive  dès  lors,  que  les  cou- 
rants ondulatoires  du  téléphone  magnétique,  qui  sont  d'une  faiblesse  inouïe, 
sont  influencés,  troublés  ou  détruits  par  les  courants  électriques  voisins.  La 
transmission  n'a  plus  aucnue  netteté,  et  elle  peut  même  disparaître.  Mais, 
nous  le  répétons,  quand  il  ne  s'agit  que  du  transport  de  la  voix  sur  un  faible 
parcours,  le  téléphone  Bell  remplit  admirablement  son  office.  Cet  instru- 
ment, créé  à  l'origine  même  de  l'art,  n'a  point  de  rival  dans  ce  cas  parti- 
culier. Ace  point  de  vue,  il  constitue  l'une  des  inventions  les  plus  originales, 
les  plus  précieuses  et  les  plus  curieuses  que  notre  siècle  ait  vues  naître;  et 
il  mérite  bien  le  titre  de  «  merveille  des  merveilles  de  la  télégraphie  »,  que 
lui  donna,  dans  son  enthousiasme,  sir  William  Thomson,  quand  il  le  trouva, 
pour  la  première  fois,  à  l'Exposition  de  Philadelphie. 

A  l'époque  où  nous  avons  conduit  cette  histoire,  une  prodigieuse  con- 
fusion régnait,  non  dans  la  question  scientifique ,  mais  dans  l'exploi- 
tation industrielle  du  téléphone.  Plus  de  deux  cents  appareils  avaient  été 
décrits,  construits,  brevetés,  pour  assurer  la  transmission  de  la  parole  à 
de  grandes  distances.  Les  compagnies  exploitant  les  brevets  Graham  Bell, 
Edison,  Elisha  Gray,  Gower,  Blake,  Crossley,  Ader,  etc.,  se  disputaient  le 
privilège  d'exploiter  les  correspondances  par  le  téléphone.  Cent  et  un  in- 
venteurs réclamaient  leur  part  au  soleil  de  la  gloire,  ou  plutôt  de  l'argent, 
et  personne  n'était  en  état  de  voir  juste  dans  cette  véritable  tour  de  Babel  de 
l'électricité.  Les  savants,  égarés  au  milieu  de  cette  nuée  de  perfectionnements 
ou  prétendus  tels,  étaient  dans  l'impossibilité  de  porter  un  jugement  à  leur 
sujet.  Il  fallait  qu'un  grand  coup  fût  porté,  pour  faire  jaillir  la  lumière  au 
milieu  des  ténèbres  de  ces  questions,  pour  apporter  l'équité,  la  justice,  dans 
tant  de  controverses  intéressées. 

Ce  grand  coup  fut  frappé,  cet  événement  désiré  se  produisit,  et  ses  consé- 
quences ne  se  firent  pas  attendre.  Au  mois  de  juillet  1881,  s'ouvrit  à  Paris, 
le  concours  universel  d'électricité  auquel  étaient  conviées  toutes  les  nations 
des  deux  mondes.  Comme  l'imposant  aréopage  de  ses  jurys  internationaux 
comptait  la  fine  fleur  de  la  science  européenne,  on  put  examiner  avec  con- 
naissance de  cause  et  avec  maturité  toutes  les  questions  que  soulevait  la  télé- 
phonie au  point  de  vue  scientifique  ou  industriel,  et  la  lumière  ne  tarda 
pas  à  se  faire. 

«  50 


IX 


Les  divers  systèmes  de  téléphonie  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris  en  1881, — 
Succès  du  téléphone  de  M.  Graham  Bell.  —  Les  audilions  de  l'Opéra  et  leur 
influence  pour  la  vulgarisation  de  la  téléphonie.  —  Établissement  de  la  correspon- 
dance par  le  téléphone  en  Amérique  et  en  Europe.  —  Le  transport  à  grande  dis- 
tance reste  le  seul  desideratum  de  la  téléphonie.  —  Limites  actuelles  de  la  portée 
du  téléphone.  —  Les  appareils  téléphoniques  du  Dr  Herz  pour  les  transmissions  à 
grandes  distances.  —  Système  de  M.  Van  Rysselberghe,  de  Bruxelles.  —  Le  système 
Hopkins  et  les  expériences  de  transmission  à  grande  distance  faites  en  1883,  de 
New- York  à  Chicago  et  Cleveland. 

Au  moment  où  s'ouvrit,  à  Paris,  l'Exposition  internationale  d'électricité, 
les  systèmes  électriques  en  compétition  étaient  à  peu  près  les  suivants  : 

1°  Le  téléphone  magnétique  de  M.  Graham  Bell,  avec  son  transmetteur  et 
son  récepteur  identiques,  fonctionnant  sans  pile  électrique  et  seulement 
par  les  courants  ondulatoires  provoqués  par  un  aimant,  appareil  que  nous 
avons  représenté  dans  les  figures  122  et  123  ; 

2°  Le  téléphone  musical  de  M.  ElishaGray; 

5°  Le  téléphone  à  transmetteur  de  charbon  de  M.  Edison,  avec  son 
récepteur  particulier.  Nous  avons  représenté  ce  téléphone  dans  les  figures 
150-151  ; 

4°  Le  téléphone  Gower,  constitué  essentiellement  par  la  disposition  cir- 
culaire de  l'aimant  et  la  large  surface  vibrante  du  transmetteur;  appareil 
que  nous  avons  reproduit,  en  coupe  et  en  perspective  (fig.  126-129); 

5°  Le  téléphone  Crossley,  peu  différent  du  téléphone  Ader  et  qui  avait 
fait  ses  preuves  en  Angleterre;  on  a  vu  le  transmetteur  de  cet  appareil  dans 
la  figure  156  ; 

6°  Le  téléphone  Ader,  résultant  de  la  réunion  du  microphone  de  Hughes 
et  du  récepteur  Gower,  avec  addition  de  certains  procédés  reconnus  avan- 
tageux pour  renforcer  le  courant  électrique  (fig.  158  et  141). 

«  J'en  passe  et  des  meilleurs,  » 

ainsi  que  dit  don  Ruy  Gomez  au  roi  d'Espagne,  au  5e  acte  à'Hernani. 

L'épithète  élogieuse  que  nous  fournit  le  poète  nous  permet  de  passer 
courtoisement  sous  silence  une  nuée  d'appareils  qui,  par  leur  variété  et 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  595 

leur  complication,  jetteraient  le  plus  grand  trouble  clans  l'esprit  du  lecteur, 
si  nous  voulions  les  étudier  de  près. 

A  l'Exposition  universelle  d'électricité,  le  téléphone  musical  de  M.  Elisha 
Cray,  le  téléphone  à  transmetteur  de  charbon  de  M.  Edison,  et  le  téléphone 
Gower,  furent  absolument  distancés  par  le  téléphone  Ader. 

Ce  qui  détermina  le  triomphe  de  la  téléphonie,  à  l'Exposition  d'électricité, 
celui  d'abord  la  distribution,  à  l'intérieur  du  palais,  d'un  certain  nombre 
de  pavillons  téléphoniques,  sortes  de  petits  réduits  dans  lesquels  on  avait 
établi  des  pupitres  de  téléphone  Ader,  que  le  public  faisait  lui-même 
parler.  La  commission  supérieure  de  l'Exposition  avait  pensé,  avec  raison, 
que  c'était  là  le  meilleur  moyen  de  convaincre  les  visiteurs  de  la  valeur  et 
de  l'utilité  pratique  de  la  nouvelle  invention  de  la  téléphonie. 

Mais  ce  qui  fit  particulièrement  le  succès  de  la  téléphonie,  ce  fut  le  coup 
de  théâtre  —  c'est  le  cas  de  le  dire  —  des  auditions  musicales.  M.  Ader 
parvint  à  résoudre  le  problème,  jusque-là  fort  imparfaitement  résolu,  de 
faire  entendre  à  plusieurs  kilomètres  de  distance  un  orchestre,  des  chœurs 
et  des  chants  d'opéra.  Déjà  sans  doute,  et  dès  les  premiers  temps  de  sa 
découverte,  c'est-à-dire  en  1877,  M.  Graham  Bell  était  parvenu,  en  modi- 
fiant son  transmetteur,  à  faire  entendre,  de  Boston  à  Salem,  des  chants, 
un  solo  d'instrument  et  même  quelques  morceaux  d'orchestre.  Mais  si  l'on 
essayait  d'augmenter  le  nombre  des  chanteurs  et  des  instruments,  l'audition 
devenait  confuse  et  incomplète.  M.  Ader  s'occupa,  avec  une  ardeur  sans 
égale,  à  vaincre  toutes  les  difficultés  du  transport  téléphonique  des  repré- 
sentations théâtrales,  et  il  parvint  à  en  triompher  merveilleusement.  En 
disposant  sur  le  théâtre  plusieurs  transmetteurs  microphoniques,  con- 
venablement distribués,  et  aboutissant  tous  au  même  récepteur,  il  parvint 
à  faire  entendre  au  Palais  de  l'industrie  les  chants,  l'orchestre  et  les 
chœurs  qui  composaient  une  représentation  du  Grand  Opéra. 

La  première  de  ces  curieuses  expériences  eut  lieu,  le  18  mai  1881,  dans 
le  magasin  de  décors  de  l'Opéra,  situé  rue  Richer,  n°  6. 

Un  fil  double  reliait  ces  magasins  au  trou  du  souffleur  de  l'Opéra.  Quatre 
téléphones  Ader  étaient  accrochés  au  mur,  et  un  commutateur  permettait 
de  distribuer  les  «  flots  d'harmonie  ». 

M.  Berger,  commissaire  général  de  l'Exposition  d'électricité,  assisté 
de  MM.  Antoine  Bréguet  et  Ader,  présidait  à  ces  expériences. 

Le  Tribut  de  Zamora  l'ut  entendu  par  quelques  auditeurs  privilégiés,  qui 
se  trouvaient  là.  On  percevait  merveilleusement  les  sons  de  l'orchestre,  les 
chœurs  et  les  solistes.  La  prise  de  son  choisie  par  les  expérimentateurs  était 
le  trou  du  souffleur.  On  y  avait  disposé  deux  transmetteurs 


596  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Après  les  premiers  essais  fait  au  magasin  de  décors,  on  transporta  cette 
installation  sur  la  scène  de  l'Opéra. 

On  plaça  les  transmetteurs  en  différents  points  du  plancher  de  la  scène. 
Mais  avec  cette  disposition,  l'orchestre  était  à  peine  entendu,  pendant  les 
ballets  :  on  ne  percevait  que  le  bruit  des  pieds  des  danseurs,  ce  qui  n'était 
pas  précisément  ce  que  l'on  avait  en  vue.  On  établit  alors  les  transmetteurs 
téléphoniques  au-devant  de  la  rampe,  des  deux  côtés  du  trou  du  souffleur, 
et  l'on  entendit  alors  à  merveille  l'orchestre  et  les  artistes.  On  reconnaissait 
la  voix  des  chanteurs  et  des  chanteuses,  on  ne  perdait  pas  une  de  leurs 
notes.  Le  bruit  de  l'orchestre  était  un  peu  affaibli,  mais  comme  on  repro- 
che à  l'orchestre  de  l'Opéra  d'être  trop  bruyant,  et  de  couvrir  parfois  la 
voix  des  chanteurs,  le  téléphone  ne  faisait  qu'améliorer  ainsi  l'effet  de  la 
musique. 

Rien,  dans  l'histoire  des  inventions  contemporaines,  ne  saurait  donner 
l'idée  de  l'étonnement  que  provoqua  cette  transmission  des  sons  d'un  or- 
chestre et  des  chœurs  à  la  distance  d'un  kilomètre  qui  sépare  l'Opéra  du 
Palais  de  l'industrie.  L'enthousiasme  fut  général,  et  d'ailleurs  bien  mérité. 
Chaque  soir  d'Opéra,  on  voyait  se  dérouler  à  travers  les  longues  galeries  et 
les  salles  du  premier  étage  du  Palais  de  l'industrie,  d'interminables  files 
d'amateurs,  attendant  avec  patience  l'instant  de  pénétrer  dans  la  terre  pro- 
mise de  la  téléphonie  musicale,  c'est-à-dire  dans  la  pièce,  dûment  capi- 
tonnée et  matelassée,  où  l'on  était  admis,  par  fournée  de  vingt  amateurs,  et 
pour  quatre  minutes  seulement,  à  entendre  Faust,  Hamlet,  la  Favorite,  ou 
les  Huguenots.  Certains  soirs,  on  compta  jusqu'à  4000  personnes  attendant 
leur  tour  d'admission.  Il  est  même  des  spectateurs  qui,  en  sortant  de  la 
salle  des  auditions,  allaient  se  replacer  à  la  queue,  pour  pénétrer  une  se- 
conde fois  dans  le  nouvel  Éden  musical  ! 

Le  succès  général  de  la  téléphonie  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris 
détermina  ia  création  de  la  correspondance  téléphonique  en  France.  Déjà 
l'Amérique  avait  pris  les  devants,  et  appliqué  sur  une  assez  grande  échelle 
cette  invention  au  service  du  public,  pour  remplacer  le  télégraphe  élec- 
trique. On  mit  plus  de  temps  en  France  à  l'adopter.  L'administration  des 
télégraphes  suscitait  toutes  sortes  de  difficultés  et  d'obstacles  à  une  mé- 
thode de  correspondance  rapide,  dont  elle  redoutait,  à  bon  droit,  la  concur- 
rence pour  la  télégraphie  électrique. 

Ces  résistances,  toutefois,  ne  pouvaient  durer.  Trois  compagnies  s'étaient 
créées  à  Paris,  pour  exploiter  les  correspondances  par  le  téléphone,  et  cha- 
cune avait  adopté  des  appareils  différents.  Il  y  avait  une  compagnie  pour  le 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


337 


procédé  Edison,  une  autre  pour  le  système  Ader-Bell,  une  troisième  pour 
le  procédé  de  l'Américain  Blake.  Après  deux  ans  de  rivalité,  les  trois  so- 
ciétés finirent  par  fusionner.  Il  n'y  a  plus  aujourd'hui  en  France  qu'une 
compagnie,  la  Société  générale  des  téléphones,  qui  a  le  siège  de  son  ad- 
ministration à  Paris,  rue  Caumartin,  et  son  principal  bureau  central  à  l'A- 
venue  de  l'Opéra. 

]  En  1880,  le  réseau  téléphonique  de  Paris  n'avait  que  440  kilomètres  de 
développement.  En  1885  il  embrassait  près  de  5000  kilomètres.  Le  nombre 
des  abonnés  de  la  Société  générale  des  téléphones  s'est  élevé,  en  deux  ans, 
de  450  à  2500,  pour  Paris.  Il  était,  en  1885,  de  5000  environ.  Dans  les 
grandes  villes  de  France  où  la  téléphonie  a  été  installée,  à  Lille,  Lyon, 
Marseille,  Nantes,  le  Havre,  Bordeaux,  Bouen,  etc.,  on  comptait,  en  1885, 
plus  de  2000  abonnés. 

Si  l'on  se  rappelle  que  l'invention  du  téléphone  par  M.  Graham  Bell 
ne  date  que  de  1877,  on  ne  saurait  trop  s'étonner  de  la  rapidité  avec 
laquelle  cette  invention  s'est  perfectionnée  dans  ses  procédés,  et  de  l'impor- 
tance des  applications  qu'elle  a  reçues  pour  le  service  de  la  correspon- 
dance entre  particuliers.  Cinq  ou  six  années  ont  suffi  pour  que  le  télé- 
phone, qui  d'abord  franchissait  à  peine  quelques  kilomètres,  ait  reçu  toutes 
sortes  d'améliorations,  et  ait  pris  possession  de  tous  les  pays  civilisés  du 
globe. 

Le  journal  La  Lumière  électriques  publié,  dans  son  numéro  du  12  mai  1885, 
le  tableau,  du  nombre  des  abonnés  au  téléphone  dans  les  différentes  parties 
du  monde.  Il  résulte  des  documents  rassemblés  par  la  Société  générale 
des  téléphones  et  publiés  dans  cet  article  de  la  Lumière  électrique,  qu'il  n'est 
aujourd'hui  aucune  partie  du  monde  civilisé  qui  ne  jouisse  des  avantages  de 
ce  nouveau  mode  de  correspondance  parlée. 

Une  telle  diffusion  d'une  invention  mécanique  suppose  une  véritable 
perfection  dans  ses  procédés.  Et  de  fait,  on  peut  dire  que  la  téléphonie  a 
touché  ses  colonnes  d'Hercule,  c'est-à-dire,  pour  parler  sans  métaphore 
ni  mythologie,  qu'elle  a  réalisé  dès  aujourd'hui  presque  tous  les  progrès 
qu'elle  comporte. 

Nous  disons  que  la  téléphonie  a  réalisé  presque  tous  les  progrès  qu'elle 
comporte.  En  effet,  un  seul  degré  lui  reste  à  franchir:  c'est  la  portée  à  de 
grandes  distances.  Encore  ce  dernier  progrès  est-il  déjà  réalisé  de  manière 
à  satisfaire  les  plus  difficiles. 

Au  mois  de  mai  1885,  une  compagnie  s'est  constituée  en  Amérique  pour 
exploiter  le  système  Hopkins,  qui  transmet  distinctement  la  parole  de 


398  LES  NOUVELLES  CONQUÊT  S  DE  LA  SCIENCE 

Chicago  à  New-York,  c'est-à-dire  à  une  distance  de  plus  d'un  myriamètre 
et  demi. 

Déjà  on  avait  réussi  à  relier  par  le  téléphone,  d'une  part,  Berlin  et 
Hambourg  (288  kilomètres  de  fil)  et  d'autre  part  Venise  et  Milan  (284  kilo- 
mètres). 

Comment  est-on  parvenu  à  ces  importants  résultats?  Quels  sont  les 
moyens  qui  ont  permis  d'étendre  à  des  distances  considérables  la  portée 
des  téléphones?  C'est  ce  que  nous  allons  essayer  d'expliquer. 

Ainsi  que  nous  l'avons  dit  plusieurs  fois,  ce  qui  nuit  à  la  netteté  des 
transmissions  téléphoniques,  c'est  l'influence  qu'exercent  sur  le  courant  on- 
dulatoire les  fils  télégraphiques  voisins,  parcourus  par  des  courants.  Ces 
courants  provoquent  dans  le  fil  téléphonique  des  effets  d'induction  ;  ce  qui 
paralyse  et  trouble  complètement  la  transmission  des  sons.  Au  lieu  de  la 
parole  envoyée,  on  perçoit  les  bruits  du  fil  télégraphique  qui  côtoie  le  fil 
téléphonique. 

C'est  au  Dr  Cornélius  Herz  que  l'on  doit  le  premier  et  le  plus  remarquable 
appareil  ayant  permis  d'étendre  considérablement  la  portée  du  téléphone. 
C'est  en  1880  et  1881  que  le  Dr  Cornélius  Herz  effectua  ses  importants 
travaux,  et  nous  ne  pouvons  mieux  terminer  la  partie  historique  de  cette 
Notice  qu'en  rapportant  les  résultats  remarquables  obtenus  par  ce  physicien 
pour  la  transmission  lointaine  de  la  parole. 

Le  Dr  Cornélius  Herz  avait  été  le  premier  à  introduire  en  France  le  téléphone 
de  M.  Graham  Bell,  et  le  premier  aussi  à  importer  d'Amérique  en  Europe 
le  transmetteur  de  M.  Edison.  Il  avait  été  frappé  de  ce  fait  que  le  téléphone, 
bien  que  déjà  amené  à  un  certain  degré  de  perfectionnement,  possédait 
encore  quelques  points  faibles,  qui  l'empêchaient  de  prendre  tout  son 
développement,  et  il  se  posa  le  difficile  problème  de  faire  disparaître  ces 
défauts. 

Un  des  points  auxquels  le  Dr  Cornélius  Herz  s'attacha,  de  préférence, 
fut  celui-ci  :  permettre  la  transmission  de  la  parole  à  grande  distance  sur 
les  lignes  télégraphiques  ordinaires,  sans  que  l'on  eût  à  craindre  les  effets 
nuisibles  de  l'induction  par  les  fils  voisins.  Il  se  proposa,  pour  cela,  d'em- 
ployer des  moyens  analogues  à  ceux  dont  on  se  sert  dans  le  même  but,  en 
télégraphie.  Mais  il  fallait  supprimer  la  bobine  d'induction,  qui  avait  été 
employée  jusque-là  pouraugmenter  la  portée  du  transmetteur  du  téléphone, 
etleD'  Cornélius  Herz  fut  ainsi  amené  à  perfectionner  le  transmetteur,  à  aug- 
menter les  variations  produites  dans  le  courant  par  la  voix,  à  inventer,  en  un 
mot,  un  transmetteur  à  longue  portée  pouvant  se  passer  de  bobine  d'induction. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE      2  599 

L'appareil  que  le  Dr  Hcrz  imagina  dans  ce  but,  comportait  plusieurs  prin- 
cipes entièrement  nouveaux. 

En  premier  lieu,  lescharbons  servant  pour  les  contacts  étaient  remplacés 
par  des  substances  métalliques,  ou  semi-métalliques,  telles  que  des  sulfu- 
res, de  la  pyrite,  etc.  On  n'avait  pas  cru  jusque-là  pouvoir  supprimer  le  char- 
bon. L'expérience  montra  au  Dr  Herz  qu'il  y  avait  avantage  à  remplacer  le 
charbon  par  les  substances  que  nous  venons  de  citer,  en  se  servant  de  l'une 
ou  de  l'autre,  suivant  le  cas. 

En  second  lieu,  la  plaque  vibrante  n'agissait  plus  sur  un  seul  et  unique 
contact,  comme  dans  les  transmetteurs  ordinaires.  Elle  mettait  en  action 
12  contacts  rangés  autour  de  son  centre,  et  fixés  à  l'extrémité  de  douze  leviers, 
que  portaientl2  colonnes.  La  pression  de  chaque  contact  pouvait  être  réglée 
avec  soin  par  des  moyens  fort  simples,  et  l'effet  produit  était  amplifié  par 
le  nombre. 

Enfin,  point  capital,  le  transmetteur  n'était  plus  intercalé  dans  le  circuit, 
mais  placé  en  dérivation  sur  la  pile. 

Quant  à  la  pile,  elle  était  formée  de  douze  éléments  ,et  était  reliée  au  trans- 
metteur de  telle  sorte  que  chacun  des  contacts  de  celui-ci  fût  en  dérivation 
sur  un  des  éléments. 


FlG    142.    INSTALLATION  GÉNÉRALE  DU  TÉLÉPHONE  HERZ. 


C'est  ce  que  l'on  voit  dans  la  figure  ci-dessus  qui  donne  le  schéma  de 
l'installation  générale. 

Les  variations  du  courant  se  trouvaient  ainsi  amplifiées,  pour  deux  raisons  : 
d'abord  par  le  fait  du  montage  du  transmetteur  en  dérivation,  ensuite  par  la 
réunion  des  effets  produits  individuellement  par  chaque  contact  ;  et  l'on  peut 
s'expliquer  ainsi  les  merveilleux  résultats  dont  nous  parlerons  plus  loin. 

Quant  aux  détails  de  cet  appareil  transmetteur,  on  peut  s'en  faire  une 
idée  par  la  figure  143,  qui  le  représente  en  coupe. 

On  voit  que  la  plaque  vibrante,  M,  qui  est  une  membrane  circulaire  en 
tôle  de  fer  d'assez  grande  dimension,  est  fixée  sur  un  anneau  de  bois,  BB', 
lequel  est,  supporté  par  trois  colonnes,  C  C  C".  Sur  le  côté  inférieur  de  cette 
plaque  vibrante  à  petite  dislance  de  son  centre,  sont  collées  six  petites  ron- 


400  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

délies  de  pyrite  ou  de  pyrolusite,  Sur  chacune  de  ces  plaques  appuient  deux 
pointes  de  charbon  ou  de  pyrite,  portées  à  l'extrémité  de  leviers,  que  sou- 
tiennent 12  colonnes  en  cuivre.  Un  fil  f,f'/",  partant  du  bout  extérieur  de 
chaque  levier,  s'enroule  au  pied  de  la  colonne,  surun  petit  treuil.  Ce  dernier 
permet  donc  de  régler  très  facilement  la  pression  de  la  pointe  de  charbon  sur 
la  plaque  de  pyrolusite. 

Des  bornes  pour  les  communications  avec  les  différents  éléments  de  la 
•pile,  la  ligne  et  la  terre,  complètent  l'appareil. 


FlG.  143.  —  TRANSMETTEUR  DU  TÉLÉPHONE  HERZ  (COUPE). 


Le  transmetteur  étant  ainsi  perfectionné,  la  suppression  de  l'induction 
par  les  fils  voisins  devenait  une  tâche  plus  facile.  Le  Dr  Cornélius  Herz  y 
parvint  en  interposant  dans  la  ligne  un  condensateur  et  un  diffuseur, 
sorte  de  paratonnerre  à  pointes,  destiné  à  agir  d'une  façon  analogue  au  con- 
densateur. 

Le  condensateur  dont  le  Dr  Cornélius  Herz  fait  usage  dans  son  appareil, 
n'a  rien  de  particulier;  c'est  le  même  organe  qui  est  employé  dans  le  télé- 
graphe électrique.  Il  est  formé,  comme  tous  les  appareils  de  ce  genre  em- 
ployés en  télégraphie,  de  feuilles  de  papier  d'étain  alternées  et  séparées  par 
du  papier  paraffiné. 

Le  diffuseur  est  représenté  par  la  figure  144.  Il  se  compose  de  deux  plaque? 
métalliques,  longitudinales,  dans  lesquelles  sont  implantées  des  pointes  de 


LE  TELEPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


401 


cuivre  blanchi  à  l'étain.  Des  enlretoises  maintiennent  les  pointes  à  une 
très  petite  distance  les  unes  des  autres. 

L'interposition  de  ces  appareils  dans  la  ligne  n'empêcha  pas  la  transmis- 
sion de  se  faire;  elle  produisit  seulement  un  certain  affaiblissement,  mais 
elle  écarta  les  effets  produits  par  les  courants  anormaux  et  accidentels.  Elle 
supprima  l'induction,  le  grand  obstacle  à  la  netteté  de  la  transmission  télé- 
phonique. 


FlO.    lii    —  Dl'EFUSEI'n  DU  TÉLÉ1>IIUSK  IIKKZ. 


Mais  le  Dr  Herz  ne  se  contenta  pas  de  ces  progrès.  Il  avait  supprimé  le 
courant  d'induction  et  perfectionné  le  transmetteur;  il  voulut  créer  un  nou- 
veau récepteur. 

On  savait,  à  cette  époque,  que  certains  sons  musicaux  peuvent  être  re- 
produits par  un  condensateur,  comme  ceux  que  l'on  place  dans  les  bobines 
d'induction.  M.  Pollard  avait  fait  connaître  une  sorte  de  jouet  fondé  sur 
ce  principe,  et  qui  avait  reçu  le  nom  de  condensateur  chantant.  LeDr  Corne- 


FlG.   115.    DISPOSITION  nu  CONDENSATEUR  PARLANT  DANS  LE  SYSTÈME  1IEEZ. 

lius  Herz  ne  tarda  pas  à  reconnaître  qu'en  disposant  convenablement  l'expé- 
rience, on.  pourrait  faire  parler  le  condensateur  chantant,  et  s'en  servir 
comme  récepteur  téléphonique. 

Il  atteignit  pleinement  ce  résultat,  grâce  à  la  disposition  représentée  par 
les  figures  145-148,  et  dès  le  mois  de  juin  1880,  il  put  faire  entendre  son 
condensateur  parlant. 

Le  Dr  Herz  avait  ainsi  créé  un  récepteur  tout  différent  du  récepteur 
électro-magnétique  de  Bell,  et  inventé,  pour  la  transmission  de  la  parole  à 

51 


4C2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

grande  distance,  un  système  complètement  nouveau.  Par  le  fait,  il  n'avait 
eu  rien  à  changer  à  ses  précédents  dispositifs  ;  le  transmetteur  était  toujours 
en  dérivation,  eL  le  résultat  était  dû  à  ce  qu'avec  cet  arrangement  le  con- 
densateur se  trouvait  toujours  chargé  au  potentiel  de  la  pile.  Quand,  un 
peu  plus  tard,  un  autre  physicien,  M.  Dunand,fit  de  nouveau  parler  un  con- 
densateur en  le  chargeant  avec  une  pile  spéciale,  il  ne  s'aperçut  pas  qu'il 
ne  faisait  que  reproduire,  en  la  compliquant,  la  disposition  imaginée  par 
le  Dr  Cornélius  Herz. 

M.  Dunand  disposait,  en  effet,  son  expérience  de  la  manière  suivante. 
Il  intercalait  dans  le  circuit  de  la  pile  et  du  microphone,  le  fil  préliminaire 
d'une  bohine,  et  le  fil  induit  de  celte  même  bobine  était  relié  aux  extrémi- 
tés du  condensateur;  mais  dans  ce  dernier  circuit  il  plaçait  une  pile  de 
quelques  éléments.  Le  rôle  de  cette  dernière  pile  était  de  charger  à  un 


FlG     1-5 fi.  —  CONDENSATEUR- RÉCEPTEUR  BU  TÉLÉPHONE  UEIiZ  (COUPE). 


potentiel  constant  les  lames  du  condensateur,  condition  indispensable  à  la 
reproduction  de  la  parole,  et  qui  se  trouve  tout  naturellement  remplacée,  sans 
l'intervention  d'une  pile  accessoire,  dans  le  système  du  Dr  Cornélius  Ilcrz. 

Quant  à  la  forme  particulière  que  l'inventeur  donne  au  condensateur- 
récepteur,  elle  est  représentée  par  les  figures  suivantes. 

Le  condensateur  se  compose  (fig.  146-148)  d'un  assemblage  de  feuilles 
de  papier  circulaires,  entre  lesquelles  sont  interposées  des  feuilles  d'étain 
de  môme  forme,  munies  de  prolongements,  qui  dépassent,  d'un  côté  pour 
les  feuilles  de  rang  pair,  de  l'autre  pour  les  feuilles  de  rang  impair. 
L'espèce  de  galette  ainsi  formée  est  placée  dans  une  sorte  de  boîte  plate, 
en  bois,  portant,  en  haut  une  ouverture  circulaire  0,  et  en  bas  une  poi- 
gnée P,  P'.  Deux  bornes  B  B',  communiquant  chacune  avec  une  des  sé- 
ries de  lames  d'étain,  servent  à  recevoir  les  fils  de  communication  avec 
la  pile. 

Dans  un  autre  modèle,  qui  est  figuré  en  petit  dans  les  postes  que 
nous  "représenterons  plus  loin,  le  condensateur  circulaire  est  fixé  dans 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  405 

une  boîte  en  bois  très  plate,  qui  reproduit  absolument  la  lorme  d'un 
miroir  à  main. 

Enfin,  dans  quelques  cas,  le  condensateur  a  pu  être  placé  dans  l'en- 
veloppe d'un  téléphone  Bell  ordinaire;  de  sorte  qu'on  semblerait  écouter 
dans  un  récepteur  magnétique  et  non  dans  un  condensateur. 

Ajoutons  que,  dans  plusieurs  cas,  le  papier  a  été  supprimé,  et  le  con- 
densateur formé  de  lames  de  métal  mince,  séparées  seulement  par  de  l'air. 

M.  le  Dr  Herz  voulut  faire  l'expérience  des  appareils  que  nous  venons 
de  décrire,  dans  des  conditions  réellement  pratiques.  Un  certain  nombre 
de  lignes  télégraphiques  de  l'État  furent  mises  à  sa  disposition,  et  il  put 
même  opérer  sur  un  câble  sous-marin,  entre  Brest  et  Penzanec  (Angle- 


FlG.   147  ET  148.  —  C'^DENSATEUP. -RÉCEPTEUR  RU  TÉLÉNIOXE  IIEPZ.   (PERSPECTIVE  ET  COPTE). 

terre).  Avec  ce  câble,  dans  lequel  les  transmissions  télégraphiques  présentent 
tant  de  difficultés,  on  obtint  la  transmission  assez  nette  de  la  parole, 

Avec  les  lignes  télégraphiques  aériennes  la  réussite  fut  plus  complète. 
Les  expériences  furent  faites,  avec  succès,  d'Orléans  à  Blois,  puis  d'Orléans 
à  Tours.  On  transmit  ensuite  d'Orléans  jusqu'à  Poitiers,  Angoulème,  et  enfin 
Bordeaux,  où  la  distance  atteignit  457  kilomètres.  La  transmission  était  par- 
faitement nette,  et  les  conversations  se  faisaient  avec  la  plus  grande  facilité. 

On  voulut  obtenir  davantage;  on  porta  la  dislance  à  1140  kil.  A  cet 
effet,  on  opéra  entre  Brest  et  Tours,  en  passant  par  Paris.  A  cette  distance 
inorme,  on  put  envoyer  et  recevoir  distinctement  des  mots  et  des  phrases. 

Signalons  encore  un  autre  perfectionnement  apporté  au  transmetteur 


404  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

microphonique  par  le  Dr  Cornélius  iïerz.  Nous  voulons  parler  du  tram- 
melteur-inverseur.  Dans  cet  ingénieux  système,  la  plaque  vibrante  agit 
sur  une  bascule  portant  quatre  contacts  microphoniques,  intercalés  d'une 
façon  spéciale  dans  le  circuit  d'une  pile  et  du  fil  primaire  d'une  bobine 
d'induction.  Les  mouvements  imprimés  à  ces  contacts  les  font  agir  comme 
une  sorte  de  commutateur,  et  les  courants,  tantôt  directs,  tantôt  inverses, 
produits  dans  le  fil  de  la  bobine  se  trouvant  redressés  par  l'inverseur,  se 
renforcent  et  augmentent  considérablement  les  effets  téléphoniques. 
Les  figures  149  à  155  représentent  les  formes  pratiques  que  le  Dr  Cor- 


FlG.    1 40  ET  150.  —  TÉLÉPHONE  DU  DOCTU'R  IIEHZ. 


neliusHerz  a  données  à  ce  dernier  genre  de  téléphone,  et  les  montre  ayant 
pour  réccp*ciir,  tantôt  le  téléphone  ordinaire,  tantôt  le  condensateur. 

L'appareil  représenté  par  les  figures  149-150  est  surtout  destiné  aux 
lignes  les  plus  influencées  par  les  phénomènes  d'induction,  qui  souvent 
rendent  les  communications  impossibles  avec  les  téléphones  ordinaires. 

Il  est  facile  de  voir,  d'après  ce  dessin,  que  l'instrument  constitue  un  poste 
complet,  renfermant,  sous  une  forme  compacte  et  gracieuse,  tous  les  or- 
ganes nécessaires  pour  l'appel  et  les  communications.  Le  diaphragme  est 
horizontal,  mais  un  entonnoir  placé  en  avant  de  la  boîte  recueille  les  sons. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  105 

et  les  envoie  sur  la  plaque  vibrante;  de  sorte  qu'il  suffit  de  parler  à  environ 
50  centimètres  de  l'appareil,  pour  que  la  voix  se  transmette  avec  toute 
son  intensité.  Quatre  paires  de  contacts  microphoniques  sont  placées  sur 
un  plateau  oscillant,  situé  sous  le  diaphragme,  et  relié,  d'ailleurs,  avec  lui 
par  une  tige  rigide  lui  communiquant  loules  les  vibrations.  Ces  contacts, 
d'une  composition  spéciale,  communiquent  entre  eux,  avec  la  pile  et  avec 
la  ligne,  comme  il  a  été  dit  plus  haut. 

Dans  cet  appareil,  on  ne  fait  pas  usage  de  bobine  d'induction  ;  aussi  faùl- 


FlG     151.   —  AUTUE  DISPOSITION  DU  TliLÉPIlOVE  UEfîZ. 


il  que  le  nombre  des  éléments  de  la  pile  de  ligne  soit  proportionné  à  la 
distance  des  deux  postes.  Par  exemple,  entre  Paris  et  Orléans  il  fallut 
trente  éléments  de  la  pile  de  Daniell  à  chaque  poste,  pour  obtenir  le  maxi- 
mum d'intensité.  De  plus,  les  condensateurs  demandant  une  charge  préa- 
lable pour  pouvoir  reproduire  la  parole,  il  faut  encore  employer  une  autre 
pile,  qui  est  interposée  dans  la  ligne.  Il  semblerait  donc,  à  première  vue, 
que  le  nombre  des  éléments  de  la  pile  peut  être  un  obstacle  à  l'emploi 
de  cet  appareil;  mais  il  ne  faut  pas  oublier,  d'une  part,  que  la  pile  des- 


406  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

tinée  a  charger  les  condensateurs  fonctionnant  toujours  à  circuit,  pour 
ainsi  dire  ouvert,  dépense  très  peu,  et  d'autre  part,  que  l'instrument  est 
destiné  à  fonctionner  sur  des  lignes  où  l'emploi  de  tout  autre  récepteur  se- 
rait impossible. 

La  figure  151  (page  405)  représente  un  appareil  dans  lequel  l'inversion 
du  courant  a  été  réalisée  d'une  tout  autre  façon  que  dans  le  précédent  et 
dans  lequel  on  utilise  la  bobine  d'induction  pojr  diminuer  le  nombre 
des  éléments  nécessaires  sur  une  longue  ligne. 

Primitivement  cet  instrument  avait  été  formé  par  une  plaque  vibrante,  de 
chaque  côlé  de  laquelle  appuyait  légèrement  un  contact;  et  les  vibrations 
produisaient  des  augmentations  ou  des  diminutions  de  pression  allernati- 
vement  sur  chacun  de  ces  contacts;  mais  à  cette  forme  peu  commode 
M.  Herz  a  préféré  celle  que  représente  la  figure  151,  qui  donne  les  mêmes 
résultats. 

La  plaque  vibrante  est  en  matière  conductrice.  Au-dessous,  et  la  touchant 
légèrement,  est  un  cylindre,  qui  appuie,  par  sa  base,  sur  un  disque;  tous  les 
deux  étant  faits  de  la  même  matière  que  la  plaque.  Le  disque  repose,  à  son 
tour,  sur  une  lame  de  ressort,  qui  permet,  à  l'aide  d'une  vis,  d'établir  un 
contact  convenable  entre  les  trois  pièces.  La  plaque  et  le  disque  commu- 
niquent chacun  avec  l'un  des  pôles  d'une  pile  de  quatre  éléments  qui,  par 
son  milieu,  est  mise  en  relation  avec  la  terre.  Enfin  le  cylindre  est  relié 
avec  l'une  des  extrémités  du  fil  primaire  d'une  bobine  d'induction,  dont 
l'autre  bout  est  à  la  terre.  Le  fil  secondaire  de  la  bobine  aboutit  d'un  côté 
à  la  ligne  et  de  l'autre  encore  à  la  terre. 

Lorsque  l'on  parle  devant  la  plaque,  ses  vibrations  déterminent  alterna- 
tivement des  augmentations  et  des  diminutions  de  pression  sur  le  cylindre. 
Pendant  la  première  période,  la  conductibilité  augmentant  subitement  sur 
la  plaque,  tandis  que  l'inertie  du  cylindre  l'empêche  de  croître  sur  le  disque, 
le  courant  se  rend  à  la  terre,  par  la  plaque,  le  cylindre  et  la  bobine.  Au 
contraire,  dans  la  seconde  période,  la  conductibilité  diminue  sur  la  plaque, 
mais  augmente  près  du  disque;  et  le  courant  va  à  la  terre  par  le  disque, 
le  cylindre  et  la  bobine.  On  voit  donc  que  pendant  ces  deux  phases  ce 
sont  des  courants  de  sens  contraires  qui  sont  envoyés  dans  le  circuit  pri- 
maire de  la  bobine,  et  que  dans  le  circuit  secondaire  il  se  produit  quatre 
courants,  deux  à  deux,  de  sens  contraire,  qui  sont  envoyés  dans  la  ligne. 
Dans  cette  disposition  les  téléphones  sont  placés  en  dérivation  entre  la  ligne 
et  la  terre. 

Cet  instrument  a  toujours  donné  de  très  bons  résultats  sur  les  longues 
lignes,  dont  les  charges  statiques  sont  souvent  considérables. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


407 


Un  autre  principe  a  encore  été  utilisé  par  M.  Herz  pour  augmenter  la 
puissance  de  ses  téléphones:  c'est  celui  des  dérivations  à  la  terre. 

La  figure  152  représente  un  des  appareils  qui  reposent  sur  ce  principe  des 
dérivations.  Sous  la  plaque  vibrante  sont  quatre  paires  de  contacts,  disposés 
comme  dans  les  figures  150  et  151,  mais  avec  des  communications  électri- 
ques autrement  faites:  les  quatre  contacts  inférieurs  sont  reliés  ensemble  et 
les  quatre  supérieurs  aussi,  de  sorte  que  toutes  les  paires  agissent  ensemble 
sans  produire  d'inversion. 


FlO.  152.    TÉLÉPHONE  HERZ  A   DÉRIVATION   (FORME  HORIZONTALE). 


Cet  appareil  est  placé  horizontalement  et  l'on  parie  directement  sur  le 
diaphragme,  mais  on  lui  a  donné  aussi  la  forme  verticale,  comme  le  mon- 
tre lafigure  153.  Cette  disposition  n'est  cependant  qu'extérieure  etne  change 
pas  l'arrangement  intérieur  de  la  plaque  horizontale  et  des  contacts. 

Tous  ces  dispositifs  complètent  heureusement  les  belles  découvertes  que 
nous  avons  relatées  plus  haut,  et  qui  assurent  à  leur  auteur  une  place  im- 
portante dans  l'histoire  de  la  téléphonie. 

Ces  intéressants  travaux  téléphoniques,  repris  et  développés  par  un  élec- 


408 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


tricicn  belge,  M.  Van  Rysselberghe,  directeur  du  service  météorologique 
de  Bruxelles,  ont  donné  des  résultats  dont  le  monde  scientifique  s'est  beau- 
coup occupé  en  1885,  mais  l'idée  et  les  études  préliminaires  sont  entiè- 
rement dues  au  docteur  Ilerz. 

Les  essais  de  M.  Van  Rysselberghe  furent  faits  entre  Paris  el  Bruxelles, 
le  17  mai  1882,  à  une  distance  de  544  kilomètres.  M.  Van  Rysselberghe, 
outre  qu'il  supprime  l'induction  dans  les  fils  voisins,  comme  l'avait  fait  son 
prédécesseur,  est  arrivé  à  ce  résultat  remarquable,  de  pouvoir  faire  fonc- 


FlG     153.    TÉLÉPHONE  HLIiZ  A   DÉIUVATION  (FORME  VERTICALE). 

tionner  en  même  temps,  et  sur  un  même  fil,  un  appareil  téléphonique  et 
un  appareil  télégraphique.  Pendant  l'expérience  qui  fut  exécutée  le  17  mai 
1882,  on  transmit  une  dépêche  au  directeur  des  télégraphes  à  Paris  par  le 
télégraphe  Morse,  et  pendant  ce  temps,  grâce  au  même  fil,  le  télégraphe 
expédiait  un  message  vocal,  qui  était  entendu  à  Paris,  pendant  que  fonction- 
nait le  récepteur  de  l'appareil  Morse. 

Le  système  de  M.  Van  Rysselberghe  neutralise  les  courants  d'induction 
par  divers  procédés  :  par  exemple,  en  plaçant  sur  le  parcours  du  courant 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


409 


de  la  ligne  télégraphique  un  condensateur,  qui  dérive  le  courant,  de  telle 
sorte  que  la  ligne  ne  se  charge  que  lentement.  L'action  inductrice  exercée 
sur  la  ligne  téléphonique  est  alors  insensible. 

Au  mois  d'août  1885,  M.  Van  Rysselberghe  a  réussi  à  transmettre  la 
parole  entre  Bruxelles  et  Ostende,  puis,  mais  d'une  façon  douteuse,  entre 
Bruxelles  cl  Douvres. 

A  la  suite  de  l'expérience  de  M.  Van  Rysselberghe,  les  ingénieurs  des  télé- 
graphes belges  ont  établi  une  ligne  téléphonique  entre  Bruxelles  et  Anvers 
(dislance  GO  kilomètres)  et  celle  ligne  a  été  mise  à  la  disposition  du  public. 
Le  télégraphe  électrique  a  été  supprimé.  Avec  le  télégraphe  ordinaire,  et 
grâce  à  l'installation,  au  bureau  central,  de  l'appareil  de  M.  Van  Ryssel- 
berghe, les  communications  téléphoniques  se  produisent  de  Bruxelles  à 
Anvers  avec  la  plus  grande  clarté. 

Dans  d'autres  expériences,  faites  avec  beaucoup  d'attention,  par  l'admi- 
nistration française,  en  1882,  entre  Paris  et  Nancy,  on  a  fait  franchir  à  la 
voie  555  kilomètres.  Pendant  une  heure  les  ingénieurs  conversèrent  entre 
eux  d'une  gare  à  l'autre,  au  moyen  du  fil  de  la  ligne  télégraphique. 

Le  système  Ilopkins,  qui  a  servi  aux  correspondances  téléphoniques  de  New- 
York  à  Cleveland  et  Chicago,  réalise  également  la  téléphonie  à  grande  distance. 

C'est  à  Clcvcland  (Etat  de  l'Ohio)  qu'ont  été  constatés  les  résultats  les 
plus  surprenants. 

D'abord,  on  put  reproduire  à  Cleveland  des  passages  de  journaux  lus  h 
New-York,  et  qui  revenaient  dans  cette  dernière  ville,  un  jour  plus  tard, 
imprimés  dans  le  Cleveland  Herald  :  la  distance  est  de  1046  kilomètres, 
En  outre,  une  conversation  entre  New-York  et  Chicago  (1 000  kilom.  environ), 
tenue  le  30  mars  1885,  fut  entendue  distinctement  à  Cleveland. 

Il  faut  remarquer  que  les  expériences  avaient  été  faites  sur  des  lignes 
constituées  par  un  fil  d'acier  de  5  millimètres,  recouvert  de  cuivre,  et  d'un 
diamètre  total  de  5  millimètres  l\  la  couche  de  cuivre  avait  une  épais- 
seur moyenne  de  1,7  millimètre  et  la  longueur  totale  de  la  ligne  était  de 
1048  milles,  soit  1686  kilomètres. 

Si  l'on  considère  que  dans  ce  fil,  la  section  en  cuivre  représente  16,68  mil- 
limètres carrés,  alors  que  la  section  en  acier  est  7,06  millimètres  carrés  et 
que  le  cuivre  est  6  fois  plus  conducteur  que  l'acier,  on  arrive  à  celle  conclu- 
sion que  le  conducteur  américain  ne  devait  présenter  qu'une  résistance  de 
lohm,l7  pai,  ]y]omètre,  S0lt  1075  ohms  pour  la  résislance  totale  de  la 
ligne,  ou  197  kilomètres  environ  de  fil  télégraphique  de  4  millimètres.  Orr 


410  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

dans  les  expéricncos  faites  en  France,  avec  le  téléphone  de  M.  le  Dr  Corné- 
lius Herz,  on  a  pu  transmettre  la  parole  beaucoup  plus  loin,  puisqu'on  a  pu 
parler  de  Tours  à  Brest,  en  passant  par  Paris,  sur  une  longueur  de  circuit 
de  1140  kilomètres,  avec  le  fil  de  fer  de  4  millimètres  des  télégraphes. 

Le  journal  la  Nature  a  fait  remarquer,  de  son  côté,  que  le  succès  des 
expériences  faites  en  1885,  entre  Cleveland  et  New-York,  comme  entre 
New-York  et  Chicago,  doit  être  attribué  en  grande  partie  aux  conditions 
toutes  particulières  de  la  ligne  télégraphique  de  New-York  à  Cleveland, 
qui  est  d'une  très  faible  résistance  électrique,  et  dont  le  fil  est  placé,  sur 
tout  son  parcours,  à  une  très  grande  distance  de  tous  les  autres  fils  télé- 
graphiques. Cette  ligne  présente,  à  ce  point  de  vue,  toutes  les  facilités  qu'on 
n'avait  pas  pu  réunir  jusqu'ici  sur  une  ligne  aussi  longue.  Elle  constitue 
une  ligne,  en  quelque  sorte,  idéale,  pour  les  expériences  téléphoniques. 

«  Ce  qui  ressort,  dit  la  Nature,  des  expériences  faites  pour  transmettre  à  de 
très  grandes  distances  les  ondulations  téléphoniques,  c'est  que,  grâce  à  une  ligne 
placée  dans  des  conditions  exceptionnellement  favorables,  on  a  pu  converser  à 
près  de  1000  kilomètres  de  distance,  d'une  manière  plus  ou  moins  pai  faite,  avec 
des  systèmes  téléphoniques  assez  variés. 

«  L'intérêt  scientifique  de  cette  expérience  est  très  grand,  mais  il  ne  faut  pas  perdre 
de  vue  que  la  plus  grande  part  du  succès  est  due  à  la  faible  résistance  de  la  ligne, 
ainsi  qu'à  son  excellent  établissement.  De  là  à  l'exploitation  industrielle  constante  de 
la  téléphonie  à  grande  distance,  il  y  a  un  pas  qui  ne  nous  parait  pas  encore  franchi.  » 

N'en  déplaise  à  la  Nature,  ce  pas  sera  franchi.  Le  succès  passé  garantit 
le  succès  à  venir,  et  l'on  peut  affirmer  que  le  téléphone,  qui  rivalise  aujour- 
d'hui avec  la  télégraphie,  pour  la  rapidité  et  la  facilité  des  transmissions, 
égalera  bientôt  son  prédécesseur  et  son  rival  quant  à  la  distance  que  peu- 
vent franchir  ses  ondulations. 

C'est,  une  nouvelle  révolution  dans  les  relations  télégraphiques.  Les  com- 
merçants, les  industriels  de  nos  principales  villes  de  France  pourront 
bientôt  communiquer  entre  eux,  sans  quitter  leurs  bureaux.  On  enverra  de 
Lille  un  ordre  au  Havre,  de  Lyon  à  Marseille,  et  l'on  recevra  la  réponse 
immédiatement.  Paris,  centre  principal  des  affaires  d'exportaion,  sera  mis 
en  commucation  verbale  avec  tous  les  ports  français. 

Ici  finit  l'histoire  du  téléphone  et  du  microphone  mêlés.  Nous  allons 
maintenant  étudier  les  applications  diverses  que  ces  appareils  ont  reçues 
jusqu'à  ce  jour. 


X 


Les  applications  du  téléphone  aux  usages  domestiques.  —  La  correspondance  par 
le  téléphone,  entre  particuliers.  —  Disposition  des  fds  le  long  des  égouts.  —  La 
salle  des  rosaces.  —  Organisation  des  bureaux  téléphoniques.  —  Le  bureau  central 
et  l'installation  chez  l'abonné.  —  Description  des  bureaux  de  correspondance  de 
la  Compagnie  des  téléphones,  à  Paris.  —  Le  bureau  central  de  l'Avenue  de 
l'Opéra.  —  Le  bureau  central  de  la  rue  Lafayette. 

Le  téléphone,  comme  moyen  de  correspondance  instantanée,  l'emporte, 
sous  bien  des  rapports,  sur  le  télégraphe  électrique,  qui  a  paru  si  long- 
temps le  comble  de  l'art. 

Le  télégraphe  électrique  est  un  appareil  délicat  et  compliqué,  avec 
soupapes,  poids,  échappement,  le  tout  d'un  prix  élevé.  Avec  le  téléphone  Bell, 
rien  de  pareil  :  tout  se  réduit  à  un  étui  de  bois,  contenant  un  noyau  d'acier 
aimanté,  et  à  une  membrane  de  fer:  la  valeur  du  tout  ne  dépasse  pas  quinze 
à  seize  francs. 

Le  télégraphe  électrique  exige  une  pile,  toujours  présente,  toujours 
prête  à  l'action,  pour  fournir,  quand  on  en  a  besoin,  le  courant  électrique. 
Avec  le  téléphone  Bell  la  pile  est  supprimée  :  le  courant  ondulatoire  naît 
de  lui-même,  sans  dépenses,  sans  préparation,  sans  qu'on  ait  besoin  de 
s'en  occuper,  par  le  jeu  même  de  l'appareil. 

Le  télégraphe  électrique  demande  une  manipulation  spéciale.  11  faut 
faire  courir  une  aiguille  sur  un  cadran,  et  s'arrêter  à  la  lettre  qu'on  veut 
signaler;  ou  bien  frapper  de  petits  coups,  longs  ou  brefs,  avec  le  marteau  de 
Morse;  ou  enfin,  jouer  sur  un  clavier,  et  il  faut  apprendre  ce  jeu,  ce  qui  est 
toute  une  étude.  Avec  le  téléphone  il  ne  faut  que  parler  :  c'est  un  jeu  que 
tout  le  monde  connaît,  sauf  les  sourds-muets.  Encore  avons-nous  vu  que 
c'est  dans  un  hospice  de  sourds-muets  que  le  téléphone  a  été  inventé  ! 

Les  signes  télégraphiques  ont  besoin  d'être  interprétés,  et  comme  ces 
signes  composent  une  écriture  et  un  alphabet  (l'alphabet  Morse)  qui  sont 
assez  compliqués,  il  faut  savoir  traduire  cette  écriture.  Avec  le  téléphone, 
il  suffit  de  savoir  écouter.  On  reconnaît,  quoique  affaiblie  et  avec  quelques 


412  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

altérations,  ia  voix  même  de  l'interlocuteur,  ce  qui  est  un  gage  d'authenti- 
cité. On  parle,  on  répond  :  c'est  une  conversation  réglée,  aussi  abondante, 
aussi  prolongée  qu'on  le  veut.  C'est  la  suppression  réelle  de  toute  dislance 
et  de  tout  intermédiaire.  On  ne  pouvait  rien  imaginer  de  plus  simple,  on 
ne  pouvait  rien  désirer  de  plus  complet. 

Les  partisans  forcenés  de  l'ançienno  aviso,  en  fait  de  correspondance 
rapide,  reprochent  au  téléphone  de  ne  laisser  aucune  trace  écrite  du  mes- 
sage; tandis  que  le  télégraphe  électrique,  imprimant  la  dépêche  sur  une 
bande  de  papier,  que  l'on  peut  conserver,  laisse,  dit-on,  un  document  certain 
de  son  existence.  J'avoue  que  cette  objection  me  touche  peu.  Il  y  a  bien  ra- 
rement utilité  à  conserver  le  texte  d'une  dépêche.  Le  téléphone  sert  à 
donner  des  ordres  à  un  ouvrier,  dans  une  usine;  à  demander  des 
renseignements  entre  commerçants;  à  entretenir  une  conversation  pour 
des  affaires  courantes.  Quelle  est  la  nécessité  de  conserver  une  trace  écrite 
des  paroles  ainsi  échangées,  et  qui  n'ont  plus  d'intérêt  une  fois  l'en- 
tretien terminé?  D'ailleurs,  si  l'on  désire  posséder  la  preuve  matérielle  d'un 
message  quelconque,  il  suffit,  en  commençant  la  conversation,  de  donner 
l'ordre  au  correspondant  d'avoir  à  écrire  la  demande  et  la  réponse.  Mais, 
nous  le  répétons,  les  cas  sont  très  rares  où  il  y  a  vraiment  utilité  à  con- 
server le  texte  d'une  dépêche  ou  d'un  ordre.  Cette  objection  que  l'on  fait 
au  téléphone,  et  que  chacun  répète,  n'est  donc  qu'un  écho  de  la  routine 
administrative  française,  essentiellement  paperassière,  et  pour  laquelle  le 
document  écrit  est  une  religion.  Mais  le  fabricant,  le  commerçant,  le  simple 
particulier,  n'ont  que  faire  de  ces  complications  bureaucratiques.  Si  le 
téléphone  est  précieux,  c'est,  selon  nous,  parce  qu'il  supprime  tout  écrit, 
et  réduit  la  correspondance  à  l'échange  rapide  des  mots  nécessaires. 

Vous  habitez  une  maison,  dont  le  propriétaire,  ami  du  progrès,  a  fait 
établir  un  téléphone  allant  de  la  loge  du  concierge  aux  divers  étages,  et  le 
matin,  vous  téléphonez  à  votre  concierge,  à  peu  près  en  ces  termes: 

«  Madame  Picquoiseau,  montez-moi  mes  lettres.  Puis,  vous  enverrez 
votre  fils  me  chercher,  à  la  station,  une  voiture....  Des  jaunes,  n  est-ce 
pas?  avec  une  galerie  ....  El  il  m'apportera  le  Petit  Journal.  » 

Et  Mme  Picquoiseau,  mettant  ses  lèvres  barbues  dans  le  pavillon  du  télé- 
phone, réplique  : 

«  Cest  bien,  Monsieur,  c'est  bien!  Pointe  va  y  aller....  dès  qu'il  aura 
décrotté  les  bottines  de  la  dame  du  cinquième..  .  Et  il  apportera  le  Petit 
Journal.  » 

Je  vous  demande  s'il  est  bien  utile  d'inscrire  sur  le  papier  et  de  con- 
server à  l'histoire  ce  colloque  réaliste? 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  413 

D'ailleurs,  le  message  télégraphique  écrit  n'a  pas  toujours  la  fidélité 
absolue  qu'on  se  plaît  à  lui  accorder.  La  plaisante  histoire  d'un  montreur 
d'animaux,  que  nous  appellerons  Jenkins,  et  qui  exhibait  ses  farouches  pen- 
sionnaires dans  un  faubourg  de  Londres,  le  prouverait  au  besoin. 

Jenkins  avait  envoyé  un  agent  commercial  à  Saint-Louis  (du  Sénégal), 
pour  en  rapporter  des  fauves,  hôtes  futurs  de  sa  ménagerie.  Il  écrit  un 
jour,  à  son  agent  fidèle,  par  le  câble  sous-marin  de  Lisbonne  au  Brésil, 
par  les  îles  du  Cap-Vert,  qui  a  une  dérivation  sur  Saint-Louis  : 

«  Ai  besoin  de  singes.  Envoyez-m'en  deux.  Mille  cordialités.  Jenkins.  » 

Malheureusement,  l'employé  du  télégraphe  sous-marin  ponctue  mal  la 
phrase,  et  envoie  ces  mots:  «  Ai  besoin  de  singes.  Envoyez-men  deux  mille. 
Cordialités.  Jenkins.  » 

Un  mois  après,  notre  montreur  de  bètes  recevait  de  la  Sénéganibie 
cette  autre  dépèche  sous-marine,  qui  le  fit  justement  bondir  : 

«N'ai  pu  trouver  les  deux  mille  singes  demandés.  Vous  en  enverrai  cinq 
cents,  par  prochain  paquebot.  Cordialités.  Davidson  ». 

Trompé  par  le  message  écrit,  le  malheureux  chargé  d'affaires,  au  lieu  de 
deux  singes,  en  cherchait  deux  mille! 

On  ne  dit  pas  comment  finit  le  quiproquo.  Sans  doute  une  troisième  dépêche 
sous-marine  envoyée  par  Jenkins  arrangea  tout,  et  l'on  rendit  à  leurs  forêts 
natales  les  cinq  cents  quadrumanes,  victimes  d'une  erreur  de  ponctuation. 

Il  est  probable  seulement  que  dans  ce  dernier  message  télégraphique, 
maître  Jenkins  mit  les  points  sur  les  i. 

Nous  ajouterons  que  tout  le  monde  n'est  pas  ferré  sur  l'orthographe,  et 
qu'une  dépêche  mal  orthographiée,  quoique  bien  et  dûment  manuscrite, 
peut  donner  de  grandes  perplexités  pour  la  comprendre. 

Témoin  un  message  télégraphique  dont  un  jeune  homme  de  mes  amis 
cherchait  inutilement  à  comprendre  le  sens,  et  qui  était  ainsi  libellé  : 

Vous  êtes  un  monstre,  mèche  thème. 

Comme  la  personne  qui  avait  télégraphié  ces  mots  à  mon  ami,  était  Alsa- 
cienne, on  présuma  qu'elle  avait  voulu  dire  : 

Vous  êtes  un  monstre,  mais  je  t'aime. 

Ces  anecdotes  prouvent  que  dans  le  télégraphe  électrique  le  message 
écrit  n'est  pas  toujours  parole  d'Evangile,  et  qu'il  ne  faut  pas  tant  chercher 
noise  au  téléphone  parce  qu'il  ne  conserve  pas  la  preuve  matérielle  des 
paroles  qu'il  envoie.  D'ailleurs,  le  télégraphe  à  cadran,  dont  se  servent  les 
employés  de  chemins  de  fer,  ne  laisse  pas  de  traces  de  ses  dépêches;  le 
télégraphe  à  aiguille  de  Wheatstone,  encore  si  en  usage  dans  toute  l'Angle- 


414 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


terre,  n'en  laisse  pas  davantage,  et  l'on  n'a  jamais  élevé  de  plaintes  contre 
le  service  des  télégraphes  des  cheminsde  fer,  ni  contre  le  télégraphe  anglais. 

La  téléphonie  domestique  n'est  pas  encore  très  répandue;  mais  elle  ne 
tardera  pas  à  remplacer  les  tubes  acoustiques,  ou  porte-voix,  dont  l'instal- 
lation est  hien  plus  dispendieuse,  et  qui  ne  peuvent  pas  s'établir  partout. 
L'installation  d'un  téléphone  est,  en  effet,  au  moins  six  fois  moins  chère  que 
celle  d'un  tube  acoustique. 

Le  téléphone  Bell  est  le  plus  simple  à  employer  pour  la  correspondance 
domestique. [Une paire  de  téléphones  coûte  de  quinze  à  seize  francs,  et  l'in- 
stallation des  fils  ne  dépasse  pas  une  vingtaine  de  francs.  Seulement,  une 


FlG.   154    SONNERIE  ÉLECTRIQUE. 


sonnerie  est  nécessaire,  pour  s'appeler  réciproquement.  Mais  comme  il  y  a 
aujourd'hui  des  sonnettes  électriques  dans  toutes  les  maisons  hien  instal- 
lées, une  sonnette  électrique  suffit  pour  servir  d'appel. 

S'il  n'existe  pas  de  sonnette  électrique,  on  fera  usage  de  la  sonnerie 
dite  magnéto-électrique,  que  les  constructeurs  fabriquent  aujourd'hui,  et  qui 
fonctionne  sans  pile.  En  tournant  une  manivelle,  on  fait  tourner  un  aimant, 
lequel  produit  un  courant  électrique.  Ce  courant  est  envoyé  dans  la  boîte  à 
sonnerie,  que  représente  la  fig.  154. 

Cette  boîte  renferme  une  bobine  de  fils  et  une  armature  de  fer,  M.  Le 
courant  d'induction  attirant  l'armature  de  fer,  et  celte  armature,  en  forme 
de  manche  de  marteau,  se  terminant  par  un  battant,  B,  ce  battant  vient  frap- 
per le  timbre  sonore,  T.  Mais  un  ressort  tient  le  manche  du  marteau  et  du 
battant,  B,  écarté  du  timbre,  et  ce  ressort  est  en  communication  avec 
le  courant.  Quand  le  battant  B  vient  toucher  le  timbre  T,  le  contact  avec 
le  ressort  a  cessé;  le  courant  est  interrompu,  et  la  tige  portant  le  battant 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  415 

B,  peut,  de  nouveau,  être  attirée  par  l'électro-aimant, et  frapper  encore. le 
timbre.  De  là  résulte  une  série  continue  de  petits  chocs,  ou  un  tremble- 
ment sonore,  ce  qui  a  fait  donner  à  cette  sonnerie,  aujourd'hui  si  en  usage, 
le  nom  de  tr emblème. 

Le  système  Àder,  avec  son  pupitre  et  son  récepteur,  peut  être  appliqué 
à  l'usage  domestique.  Nous  donnons  ici  le  dessin  (fig.  155)  du  transmet- 
teur Àder,  que  la  Société  des  téléphones  construit  pour  l'usage  domes- 
tique, c'est-à-dire  pour  servir  aux  correspondances  à  petite  distance.  Un 
commutateur,  joint  à  cet  appareil,  permet  de  parler  aux  différents  étages 
de  la  maison,  de  l'hôtel  meublé  ou  de  l'hôlel  particulier. 


Fig.  155.  —  téléphoné  ader-bell  (tïpe  riÉoni  . 

Grâce  au  téléphone  domestique,  un  concierge  peut  correspondre  avec  les 
locataires  et  éviter  aux  visiteurs  la  fatigue  de  monter  inutilement  des 
étages;  —  un  chef  d'usine  peut  donner  des  ordres  et  recevoir  les  rensei- 
gnements de  toutes  les  parties  de  son  établissement;  — un  chef  de  bureau, 
dans  un  ministère  ou  une  maison  de  hanque,  parle,  sans  se  déranger,  à  ses 
employés  ou  à  ses  garçons  de  bureau;  — un  commerçant,  sans  sortir  de 
son  cabinet,  se  met  en  rapport  avec  tout  son  personnel;  —  le  maître  d'un 
hôtel  particulier  donne  des  ordres,  de  sa  chambre  à  coucher  ou  de  son 
salon,  à  la  cuisine  ou  à  l'office,  etc.,  etc.  On  conviendra  que  voilà  une  pré- 
ieuse  amélioration  apportée  par  la  science  aux  usages  courants  de  la  vie. 

La  correspondance  téléphonique  à  l'intérieur  d'une  maison  nous  amène 
à  traiter  de  la  correspondance,  au  milieu  d'une  ville,  entre  particuliers, 
séparés  par  une  grande  distance. 

S'il  ne  s'agissait  que  de  mettre  en  rapport  deux  personnes  dans  une  ville, 
le  moyen  serait  tout  simple:  il  suffirait  de  placer  deux  téléphones,  l'un 
transmetteur  et  l'autre  récepteur,  chez  l'une  et  l'autre  personne,  et  de  relier 
les  deux  locaux  par  un  fil  convenablement  isolé.  Mais  si  un  particulier  veut 
communiquer  avec  différentes  personnes,  dans  la  même  ville,  il  faudrait 


'àiè  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

poser  des  fils  allant  de  chez  lui  à  ses  divers  correspondants.  Poser  autant  de 
fils  qu'il  y  a  de  correspondants,  serait  ruineux.  La  création  du  bureau 
central  téléphonique  est  venue  résoudre  cette  immense  difficulté.  On  établit 
un  poste  général,  que  l'on  nomme  bureau  central,  et  auquel  aboutissent 
tous  les  fils  allant  chez  chaque  abonné.  L'abonné  commence  par  parler  au 
bureau  central,  et  par  lui  demander  de  le  mettre  en  rapport  avec  tel  autre 
abonné,  qu'il  désigne  par  son  nom  et  son  adresse.  Alors,  un  employé  du 
bureau  central  rattache  les  fils  des  deux  correspondants  par  un  fil  de  jonction, 
et  de  celte  manière  ceux-ci  peuvent  se  parler  tout  à  leur  aise.  Quand 
l'entretien  est  terminé,  l'abonné  en  prévient  le  bureau  central,  qui  ré- 
tablit les  choses  en  l'état. 

Le  bureau  central  téléphonique  est,  véritablement,  une  idée  de  génie. 
Il  ne  faut  pas,  toutefois,  en  faire  honneur  aux  compagnies  qui  exploitent 
le  téléphone.  Avant  l'invention  de  M.  Graham  Bell,  des  compagnies  de  télé- 
graphie électrique  de  New-York,  en  présence  du  nombre  considérable  de 
dépèches  qu'elles  avaient  à  expédier  dans  la  ville,  et  presque  toujours  aux 
mêmes  personnes,  avaient  imaginé  de  créer  un  bureau  central,  pour  la  cor- 
respondance télégraphique  entre  particuliers.  Quand  on  voulut  établir  une 
correspondance  par  le  téléphone,  on  n'eut  qu'à  appliquer  au  nouvel  in- 
strument la  belle  conception  du  bureau  central,  due  aux  ingénieurs  télégra- 
phistes de  New-York. 

Dans  une  ville  d'une  population  moyenne,  comme  le  Havre,  Rouen, 
Toulouse,  un  bureau  central  suffit.  Mais  dans  une  ville  d'une  très  grande 
étendue  et  d'une  population  disséminée,  comme  Paris,  Londres,  New-York, 
Bruxelles,  Lyon,  Marseille,  etc.,  il  faut  établir  plusieurs  bureaux  centrauxt 
si  l'on  veut  répondre  à  tous  les  besoins.  A  Paris,  par  exemple,  un  bureau 
central  unique  ne  pourrait  suffire,  en  raison  de  la  longueur  de  certaines 
lignes,  qui  rendrait  leur  exécution  infiniment  trop  chère.  Paris  a  donc 
été  divisé  en  quartiers  téléphoniques,  ayant  chacun  leur  bureau  central. 
Ces  quartiers  sont  :  l'Opéra,  le  Parc  Monceau,  la  Villette,  le  Château"  d'Eau, 
la  rue  de  Lyon,  l'Avenue  des  Gobelins,  la  rue  du  Bac,  la  rue  Lecourbe  et 
Passy,  l'Avenue  de  l'Opéra,  la  rue  Lafayette,  et  la  rue  Etienne  Marcel. 

Ces  onze  bureaux  sont  reliés  entre  eux  par  des  lignes  qu'on  appelle  auxi- 
liaires, dont  le  nombre  est  réglé  sur  la  fréquence  des  communications 
échangées  entre  eux. 

Toutes  les  lignes  auxiliaires  convergent  vers  le  bureau  central. 

En  ce  qui  concerne  l'établissement  des  lignes  à  l'intérieur  de  Paris, 
nous  emprunterons  les  renseignements  qui  s'y  rapportent,  à  un  travail 
de  M.  Berthon,  ingénieur  en  chef  du  service  technique  do  la  Société 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  U7 

générale  des  téléphones,  ayant  pour  titre  Installation  du  réseau  télépho- 
nique de  Paris. 

Les  lignes  qui  font  communiquer  les  bureaux  téléphoniques  avec  les  abon- 
nés sont  ou  aériennes  ou  souterraines.  A  Paris,  les  fils  aériens  sont  en  infime 
minorité;  il  n'y  a  guère  plus  de  100  kilomètres  de  fils  aériens  sur  1900  kilo- 
mètres de  réseau,  et  leur  disposition  diffère  peu  de  celle  des  fils  télégraphiques 
ordinaires.  Nous  ne  considérons,  en  conséquence,  que  les  lignes  souterraines. 

«  Les  lignes  souterraines,  dit  M.  Berthon,  sont  réunies  dans  des  cables  recou- 


Fllr.   156.           MODE  DE  SUSPENSION  DES  CABLES  TÉLÉPHONIQUES  A  LA  VOUTE  uLS  ÉGOUTS  DE  PAItlS. 

D,  trois  crochets  de  fer,  supportant  chacun  17  câbles  téléphoniques;  E,  section  de  la  conduite  des  eaux  de  la 

ville;  A,  fond  de  l'cgout. 

verts  de  plomb,  suspendus  à  la  voûte  deségquts.  Cliaque  câble  contient  14  con- 
ducteurs, isolés  les  uns  des  autres,  constituant  7  lignes  doubles  d'abonnés. 

«  Chacun  de  ces  conducteurs  est  formé  de  5  brins  de  fil  de  cuivre,  de  1/2  milli- 
mètre de  diamètre,  tordus  ensemble. 

<(  Ce  conducteur  est  recouvert  d'environ  o/lO  de  millimètre  de  gutta-percha  ;  ce 
qui  donne  à  chaque  fil,  avec  sa  gutta,  un  diamètre  de  2mm,2  environ. 

«  Cette  première  enveloppe  du  conducteur  est  entourée  d'un  guipage  de  coton, 
qu'on  emploie  de  sept  couleurs  différentes,  pour  faciliter  les  recherches;  les  deux 
fils  d'un  abonné  sont  de  la  même  couleur,  et  par  suite,  reconnaissables  à  première 
vue  des  six  autres.  Les  deux  fils  constituant  la  ligne  d'un  abonné  sont  tordus 
ensemble,  puis  les  sept  doubles  lignes  sont  encore  tordues,  et  recouvertes  d'un 
ruban  non  goudronne,  ils  sont  enfin  étirés  dans  un  tube  de  plomb. 

i.  53 


418 


LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 


«  Les  câbles  à  14  conducteurs  sous  plomb  ont  un  diamètre  de  18  millimètres; 
les  petits  câbles  spéciaux  pour  un  abonné  et  qui  contiennent  seulement  deux  con- 
ducteurs, ont  8  millimètres  de  diamètre. 

«  La  Société  a  été  autorisée  par  lo  ville  de  Paris  à  placer  ses  câbles  à  la  voûte  de 
l'égout,  sur  une  largeur  de  50  centimètres  et  une  épaisseur  de  10.  Ils  sont  sou- 
tenus par  5  crochets.  Chacun  de  ces  5  crochets  supporte  17  câbles;  il  y  a  donc 
15  câbles  ou  557  lignes  en  tout.  Ce  crochet  multiple  est  scellé  dans  la  paroi  par 
une  lige  de  fer. 

«  Le  câble  à  14  fds  est  déroulé  dans  toute  sa  longueur.  On  n'y  fait  aucune 
trouée,  ou  saignée,  pour  y  attacher  une  ligne  d'abonné.  Cela  aurait  beaucoup 
d'inconvénients.  Les  fils  d'abonnés  (doubles)  se  relient  à  l'extrémité  du  câble  à 
14  fds,  et  se  séparent  ensuite  pour  aller  chacun  à  sa  destination. 

«  La  longueur  moyenne  d'une  ligne  entre  un  bureau  et  un  abonné  est  de 
1146  mètres,  dont  885  mètres  dans  le  câble  à  14  fds  et  515  dans  le  câble  à  deux  fils. 

«  Chez  les  abonnés,  L'entrée  du  poste  est  très  simple.  Il  n'arrive  chez  chacun 
qu'un  petit  câble  sous  plomb,  contenant  deux  conducteurs.  Il  va  de  l'égout  à  la 
maison  de  l'abonné,  par  une  tranchée  souterraine.  Il  monte  ensuite  le  long  de  la 
façade,  ou  mieux  dans  l'intérieur  de  la  cour  si  possible,  et  dans  les  escaliers  de 
service. 

«  On  procède  de  la  même  façon  sur  les  lignes  mixtes,  au  point  de  jonction  de 
la  partie  souterraine  avec  la  partie  aérienne;  le  câble  à  2  conducteurs  monte  le 
long  de  la  maison  jusqu'au  poteau  qui  la  surmonte.  » 

La  figure  156  représente  la  manière  dont  les  câbles  téléphoniques  sont 
suspendus  à  la  voûte  des  égouts. 

Nous  représentons,  en  coupe  longitudinale,  toutes  les  parties  du  bureau 
central  de  l'Avenue  de  l'Opéra,  dans  la  figure  157. 

L'égout  Cest  sous  le  trottoir  qui  borde  la  maison.  Un  branchement  parti- 
culier, D,  relie  l'égout  au  mur,  qui  est  percé.  L'ouverture  qu'on  y  a  prati- 
quée est  remplie  par  une  plaque  métallique,  placée  au-dessus  de  la  porte 
et  perforée  de  560  trous,  destinés  à  donner  passage  à  autant  de  câbles, 
de  J 4  fils  simples. 

Après  avoir  pénétré  de  l'égout  dans  la  cave  de  la  maison  A,  les  câbles 
téléphoniques  pénètrent  dans  une  vaste  chambre,  sorte  de  grande  guérite  en 
bois,  de  forme  carrée,  à  quatre  pans  coupés,  qui  présente  des  portes,  poui 
que  l'on  puisse  pénétrer  à  l'intérieur. 

Chacune  des  faces  principales  de  cette  guérite  est  percée  d'une  grande 
ouverture  circulaire,  E,  que  l'on  nomme  rosace. 

Quand  les  câbles  conducteurs  enveloppés  de  plomb  sont  entrés  dans 
la  guérite,  ils  se  distribuent  autour  de  chacune  des  quatre  rosaces,  sur  la 
face  intérieure  de  la  cloison.  De  petites  plaques  de  corne  portent,  gravés 
sur  un  cercle,  les  noms  des  abonnés.  Sur  un  cercle  plus  grand  sont 


c  de  plomb  disparaît,  et  les  fils  sont  séparés  en  sept  lignes  à  deux 


420  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

fils,  ce.  Ils  traversent  alors  de  nouveau  la  cloison,  et  s'élèvent  au  plafond 
de  la  cave,  pour  percer  le  sol  du  rez-de-chaussée  du  bureau  central  et  pé- 
nétrer, par  l'ouverture  M,  dans  le  bureau.  Les  fils  conducteurs  sont, 
deux  à  deux,  couverts  de  coton  de  même  couleur.  Il  y  a  donc  sept  couples 
de  fds  de  sept  couleurs  différentes,  qu'on  place  toujours  dans  le  même 
ordre,  autour  de  la  rosace. 

La  légende  qui  accompagne  la  figure  157  donne  la  destination  du  reste 
des  salles  et  pièces  composant  le  bureau  central,  tant  dans  la  cave  qu'au 
rez-de-chaussée. 

II  importe  de  bien  comprendre  le  rôle  des  rosaces.  Les  quatre  rosaces 
peuvent  être  considérées  comme  les  bases  de  quatre  cônes,  dont  le 
sommet  commun  est  au  centre  géométrique  de  la  guérite.  L'idée  de  la 
rosace  est  celle  de  faire  passer  tous  les  fils  par  ce  centre,  de  telle  sorte 
qu'ils  aient  même  longueur  et  qu'ils  puissent  être  interchangés. 

En  raison  de  l'importance  de  cette  installation,  nous  donnerons,  dans 
un  dessin  à  part,  (fig.  158)  une  coupe  de  la  salle  des  rosaces  du  bureau 
central  de  l'Avenue  de  l'Opéra. 

On  voit  dans  le  coin  à  droite  une  moiti  j  de  l'égout  qui  longe  l'Avenue 
de  l'Opéra,  sous  le  trottoir,  ainsi  que  le  petit  égout  d'embranchement 
qui  fait  communiquer  la  maison  n°  27  de  cette  Avenue  avec  l'égout  prin- 
cipal. On  a  supposé  les  murs  de  celte  maison  enlevés,  en  avant  du  specta- 
teur, afin  de  laisser  voir  la  salle  des  rosaces.  Au-dessus  de  l'égout  et  des 
terres  qui  le  recouvrent  on  aperçoit,  en  effet,  le  trottoir  de  l'Avenue  de 
l'Opéra,  où  circulent  quelques  promeneurs. 

La  porte  grillée  que  l'on  dislingue  dans  l'égout  d'embranchement,  cor- 
respond à  un  regard  placé  sous  le  trottoir  et  donne  par  conséquent  accès 
de  l'extérieur  dans  l'égout,  précisément  au  point  où  les  fils  entrent  dans  le 
bureau  central. 

11  y  a,  comme  on  le  voit  dans  la  figure  158,  deux  chambres  à  rosaces:  la 
première,  qui  est  en  avant,  est  affectée  aux  fils  des  abonnés  directement, 
reliés  au  bureau;  la  seconde  est  affectée  aux  fils  des  bureaux  auxiliaires  qui 
aboutissent  tous  à  ce  bureau  et  s'y  trouvent  joints  entre  eux. 

Les  fils  qui,  au  nombre  de  5000,  aboutissent  au  bureau  central  de  l'A- 
venue de  l'Opéra,  sont  renfermés,  comme  nous  l'avons  dit,  par  groupes  de 
14,  dans  des  tuyaux  de  plomb,  qui,  eux-mêmes,  constituent  deux  faisceaux 
distincts;  elees  faisceaux,  pour  pénétrer  dans  la  maison,  développenlles  câbles 
qui  les  composent,  selon  plusieurs  lignes  parallèles,  qui  correspondent  à  des 
rangées  de  trous,  ouverts  dans  une  grande  plaque  de  bronze  et  par  lesquels 
passe  isolément  chaque  câble.  A  leur  sortie  de  ces  trous,  les  câbles  se 


LE  TELEPHONE  ET  LE  MICROPHONE  423 

réunissent  de  nouveau  en  deux  larges  faisceaux,  qui  pénètrent  par  deux 
conduits  de  bois,  placés  en  haut  et  en  bas  dans  le  bureau  central,  où  se 
trouvent  les  tableaux  d'appel  des  abonnés. 

On  voit  au  milieu  de  la  figure  158,  par  la  porte  laissée  ouverte  à  des- 
sein, les  fils  qui,  après  avoir  été  séparés  du  faisceau,  montent  verticale- 
ment, pour  pénétrer  dans  le  bureau. 

Nous  nous  trouvons  ainsi  conduits  au  bureau  central.  Avant  de  donner 
l'explication  de  l'organisation  particulière  du  bureau  central  de  l'Avenue 
de  l'Opéra,  nous  ferons  connaître  le  principe  général  de  cette  organisation. 

Pour  mettre  en  communication  les  abonnés  les  uns  avec  les  autres, 
grâce  à  un  bureau  central,  on  a  imaginé  des  tableaux,  empruntés  à  la 
téléphonie  américaine. 

La  figure  159  montre  un  de  ces  tableaux,  avec  ses  signaux  d'avertisse- 
ment ou  annonciateurs,  et  ses  commutateurs. 

Chacun  des  numéros  du  tableau  correspond  à  un  abonné  et  il  remplit 
le  même  usage  que  ceux  des  tableaux  indicateurs  des  sonneries  élec- 
triques que  l'on  voit  dans  les  bureaux  des  hôtels  et  dans  les  maisons  parti- 
culières. 

Lorsque  la  personne  qui  veut  avertir  le  bureau  central  a  appelé,  au 
moyen  de  sa  sonnerie,  le  courant  de  la  pile  étant  lancé  dans  la  ligne, 
l'armature  de  P  électro-aimant  de  chacun  des  numéros  du  tableau  annon- 
ciateur, est  attirée,  et  déclanche  le  disque.  Au-dessus  du  disque  et  en 
communication  avec  la  sonnerie,  est  une  bande  de  cuivre,  bombée,  sur 
laquelle  tombe  ce  disque.  Le  contact  métallique  étant  ainsi  établi,  le  nu- 
méro apparaît,  et  la  sonnerie  retentit,  jusqu'au  moment  où  l'employé  vient 
remettre  le  disque  dans  sa  position  primitive. 

Au-dessous  du  tableau  annonciateur,  A,  se  trouvent  les  commuta- 
teurs, ' ,  C. 

Différents  systèmes  de  commutateurs  ont  été  en  usage;  mais  le  com- 
mutateur dit  Jack  knife1  est  aujourd'hui  généralement  adopté.  La  Société 
des  téléphones  de  Paris  n'en  emploie  pas  d'autres. 

Quel  que  soit  le  système  de  commutateur  que  l'on  emploie,  il  se  réduit 
toujours  à  deux  chevilles  de  bois,  attachées  à  un  cordon  mobile,  qui  sert  à 
mettre  en  communication  les  deux  points  de  chaque  tableau  auxquels 
viennent  aboutir  les  lignes  des  abonnés. 

1.  Ces  doux  mots,  qui,  en  anglais,  signifient  couteau  de  Jack,  proviennent  du  nom  de  l'inventeur 
américain  de  ce  commutateur,  qui  s'appelait  Jack,  et  de  la  forme  approximative  du  même  engin, 
qui  rappelle  celle  d'un  couteau. 


424  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Supposons  que  l'abonné  n°  1  ait  demandé  la  communication  avec  l'a- 
bonné n°  15.  L'employé,  muni  d'un  téléphone  transmetteur  et  d'un  récep- 
teur montés  sur  la  même  lige,  enfonce  dans  les  numéros  1  et  15  du  tableau 
les  deux  broches  de  deux  cordons  flexibles  communiquant  avec  les  lignes 
de  chacun  des  deux  abonnés  (fi  g.-  100).  Il  en  résulte  que  les  lignes  des 


FlG.    .59.   —  POSTE  DE  BUI1EAU  CENTHAL  rOUR.  CINQUANTE  LIGNES. 

A,  annonciateurs  ;  C,C',  commutateurs. 


deux  abonnés  n'en  forment  plus  qu'une  seule,  et  qu'ils  peuvent  entrer  en 
communication. 

Quand  l'entretien  est  terminé,  l'un  des  abonnés  en  donne  avis  au  bureau 
central,  et  le  même  employé  replace  les  chevilles  des  cordons  à  leur  place 
dans  le  tableau. 

Ceci  étant  exposé,  nous  pouvons  donner  la  description  du  bureau  cen- 
tral de  l'Avenue  de  l'Opéra,  et  décrire  le  fonctionnement  des  appareils  qu'il 
renferme. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  455 

La  figure  161  représente  l'intérieur  du  bureau  central  de  l'Avenue  de 
l'Opéra.  On  voit  dans  le  coin,  à  gauche,  les  deux  conduits  de  bois  qui, 
partant  des  deux  rosaces,  amènent  les  fils  dans  le  conduit,  d'où  ils  vont 
sortir,  pour  se  distribuer  aux  tableaux  annonciateurs  et  commutateurs. 
Ces  conduits  sont  placés  sous  le  plancher  du  bureau. 

Ce  bureau  est  double.  Il  est,  en  effet,  divisé  en  deux  parties  par  un  cou- 


FlG.  100.         MiSE  en  communication  DE  DEUX  adonnés  par  l'employé  d'un  bureau  central. 


loir.  Les  cloisons  de  ce  couloir  forment  l'envers  de  chaque  salle.  C'est  sur 
ces  cloisons  que  sont  adaptés  les  tableaux  annonciateurs  et  commutateurs. 

On  peut  apercevoir  à  l'intérieur  du  couloir,  sur  la  figure  161,  la  face  pos- 
térieure de  la  cloison  de  la  seconde  salle,  dont  une  partie  est  visible,  et 
reconnaître  les  électro-aimants  qui  commandent  le  jeu  des  annonciateurs. 

Quand  un  abonné  appelle  au  bureau  central,  il  faut  que  l'employé  de  ser- 
vice soit  prévenu  de  l'appel  par  un  bruit.  Il  faut  ensuite  qu'il  sache  quel  est 
i.  54 


426 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LÀ.  SCIEiNCE 


l'abonné  qui  appelle;  c'est  à  ces  besoins  que  répondentla  sonnerie,  qui  des- 
sertun  grand  nombre  de  lignes,  et  ïannonriateur,  qui  répond  à  chaque  ligne. 

La  sonnerie  du  bureau  central  de  l'Avenue  de  l'Opéra  est  une  sonnerie 
trembUme  électrique  ordinaire  qui  n'a  rien  de  particulier,  et  qu'on  voit  à 
gauche  du  premier  tableau  de  la  figure  161. 

Nous  avons  donné  l'explication  du  jeu  magnéto-électrique  de  cette  son- 
nerie dans  la  figure  154  (page  414).  Nous  la  représentons,  sur  une  échelle 
suffisante,  dans  la  figure  16"2. 

Le  modèle  <X  annonciateur  qui  a  été  adopté  par  la  Société  générale  dei 
téléphones  est,  avons-nous  dit,  un  guichet  portant  un  numéro  devant  lequel 


est  appliquée  une  plaque  articulée,  munie  d'un  contact  bombé.  Celle  plaque 
est  accrochée  sur  une  détente  électro-magnétique  adaptée  à  l'armature  d'un 
électro-aimant,  lequel  est  placé  derrière  les  cloisons  qui  portent  les  tableaux. 
C'est  précisément  derrière  ces  tableaux  que  viennent  s'épanouir  les  fils 
des  abonnés,  pour  correspondre  à  leurs  commutateurs  respectifs,  ainsi  que 
les  bobines  d'induction  des  téléphones  des  employés  et  tous  les  fils  de 
liaison  des  groupes  de  commutateurs  entre  eux  et  avec  les  commutateurs 
des  fils  des  bureaux.  Quand  l'abonné  appelle,  il  lance  un  courant  à  travers 
l'électro-aimanl,  l'armature  de  cet  électro-aimant  est  attirée,  et  la  plaque 
tombe,  en  mettant  sa  partie  bombée  en  contact  avec  un  tige  qui  ferme  un 
courant  local  à  travers  la  sonnerie  du  poste. 


FlG.   102.  —  SO.NXEME    ÉLF.CT1UQUE    DITE  t'Cmblcilse 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  429 

Dès  lors,  l'attention  de  la  personne  employée  à  ce  service  est  suffisam- 
ment attirée.  Elle  s'empresse  de  satisfaire  à  la  demande  de  l'abonné.  Pour 
cela,  elle  prend  un  cordon  mobile,  que  renferme  un  double  fil  conducteur, 
et  elle  enfonce  l'une  des  extrémités  de  ce  cordon  dans  le  trou  portant  le 
numéro  du  second  abonné  avec  lequel  le  premier  abonné  désire  converser, 
et  la  communication  est  ainsi  établie  entre  eux. 

Quand  les  deux  abonnés  ont  fini  de  se  parler,  ils  doivent  l'annoncer  au 
bureau  central,  en  pressant  le  bouton  d'appel  de  leur  transmetteur;  ce  qui 
a  pour  résultat  de  faire  tomber  la  plaque  du  (ablcau  indicateur  dans  le 
bureau  central. 

Le  service  est  fait,  au  bureau  central  de  l'Avenue  de  l'Opéra,  par  trente- 
trois  jeunes  filles,  distribuées  dans  les  deux  bureaux,  en  nombre  cor- 
respondant aux  besoins  du  service  de  chaque  bureau  contigu,  l'un  étant,  en 
général,  plus  occupé  que  l'autre  à  certaines  heures,  comme  au  moment  de  la 
Bourse. 

Un  ordre  parfait  règne  dans  ces  bureaux.  Les  consignes  sont  même  très 
sévères,  en  ce  qui  concerne  l'accès  du  public.  On  ne  peut  pénétrer  dans  le 
bureau  qu'avec  une  autorisation  spéciale,  et  une  fois  admis  dans  ce  gynécée 
du  travail  et  de  l'ordre,  on  est  reçu  par  la  directrice,  dans  une  petite  salle, 
complètement  séparée  du  bureau. 

Nous  venons  de  décrire  le  bureau  central  de  l'Avenue  de  l'Opéra  auquel 
aboutissent  tous  les  fils  qui  relient  les  abonnés  de  cette  section.  En  raison 
de  son  importance,  ce  bureau  est,  comme  on  vient  de  le  voir,  double,  en 
quelque  sorte,  puisqu'il  est  divisé  par  un  couloir  en  deux  portions  con li- 
gues, formant  chacune  un  service  complet.  Mais  tous  les  bureaux  centraux 
téléphoniques  n'ont  pas  la  même  importance.  Ils  sont  disposés  de  la  môme 
manière,  mais  dans  une  seule  salle. 

Commec'est  là  le  cas  général,  nousjugeons  utile  de  donner  la  description 
d'un  bureau  central  ordinaire,  et  nous  choisirons,  pour  le  représenter  par 
un  dessin,  le  bureau  de  la  rue  Lafayette.  On  verra,  par  cette  description, 
qu'un  bureau  téléphonique  peut  être  établi  dans  un  appartement  quelconque. 

On  place  les  piles  dans  la  cave  de  la  maison,  et  les  diverses  pièces  de 
l'appartement  reçoivent  l'affectation  qui  va  suivre. 

Les  cloisons  qui  portent  les  annonciateurs  et  les  commutateurs  sont  dis- 
posées dans  une  des  chambres  de  l'appartement,  comme  le  montre  la 
figure  165,  sur  trois  côles  de  la  chambre. 

Les  commutateurs,  ainsi  que  les  plaques  des  annonciateurs  ou  indica- 
teurs, sont  répartis,  par  groupe  de  25,  sur  des  tableaux,  qui  sont  au  nombre 


430  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

de  ô  sur  la  cloison  du  fond.  Les  plaques  des  annonciateurs  sont  en  haut  et 
les  commutateurs  au-dessous. 

Au-dessous  des  tableaux  annonciateurs  et  des  commutateurs  est  une 
petite  tablette,  pour  les  besoins  du  service.  Au-dessous  de  cette  tablette  se 
trouvent  d'autres  tableaux,  plus  larges,  qui  servent  à  taire  correspondre  les 
lignes  auxiliaires  avec  les  autres  bureaux. 

La  sonnerie  d'appel  est  placée  à  l'extrémité  des  cloisons.  Une  sonnerie 
suffirait  pour  une  salle,  mais  on  en  place  un  plus  grand  nombre. 

Seize  jeunes  filles  desservent  le  bureau  de  la  rue  Lafayette.  Celles  qui  ne 
sont  pas  occupées,  attendent,  assises  sur  des  chaises,  le  moment  d'être 
appelées  par  l'abonné. 

La  directrice  est  assise,  elle-même,  devant  une  table,  de  manière  à  sur- 
veiller facilement  ses  employées.  Les  portes  sont  capitonnées  et  les  murs 
recouverts  de  moleskine  rembourrée,  pour  éteindre  les  bruits  du  dehors. 

Dans  chaque  bureau  un  inspecteur  est  chargé  de  la  surveillance  du  maté- 
riel, de  la  vérification  des  communications  téléphoniques,  et  de  la  recher- 
che des  dérangements,  quand  ils  se  produisent.  Cet  employé  a  sous  ses 
ordres  un  ou  plusieurs  surveillants,  qui  réparent  les  dérangements  et  sur- 
veillent les  piles.  Comme  les  piles  sont  exposées  à  se  polariser,  on  les  change 
toutes  les  demi-heures,  au  moyen  d'un  commutateur. 

Disons  enfin  que  dans  le  bureau  de  la  rue  Lafayette,  il  y  a  un  instructeur, 
chargé  de  faire  l'éducation  téléphonique  des  jeunes  filles  surnuméraires.  Une 
salle  est  réservée  à  tous  les  exercices  nécessaires  à  ce  genre  d'instruction. 

Les  appareils  qui  servent  à  la  correspondance  téléphonique  à  l'intérieur 
de  Paris,  sont  le  transmetteur  Ader  et  le  récepteur  Ader-Bell,  que  nous 
avons  décrit  et  représenté  dans  le  chapitre  précédent.  Ces  appareils 
fonctionnent  généralement  bien;  la  parole  s'entend  parfaitement,  même 
d'Ivry  au  quartier  de  l'Europe. 

La  pile  dont  fait  usage  la  Société  des  téléphones  est  la  pile  Leclanché. 

Tout  le  monde  sait  que  la  pile  Leclanché,  que  nous  représentons 
dans  ia  figure  164»  se  compose  d'une  lame  de  zinc  Z,  plongeant  dans  une 
dissolution  de  chlorhydrate  d'ammoniaque.  Le  zinc  constitue  le  pôle 
négatif.  Le  pôle  positif  est  représenté  par  un  gros  bloc  de  charbon  de  cor- 
nue de  gaz,  C,  accolé  à  deux  plaques,  composées  elles-mêmes  de  peroxyde  de 
-manganèse  mélangé  de  poudre  de  charbon,  et  fortement  comprimées.  Cet 
assemblage  porte  le  nom  d'aggloméré.  Le  cylindre  de  zinc  est  séparé 
par  un  morceau  de  bois  de  la  plaque  de  charbon,  et  il  est  maintenu  en 
rapport  avec  ce  charbon  par  des  lanières  de  caoutchouc. 

Voici  les  réactions  qui  se  passent  dans  la  pile  Leclanché.  * 


LK  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


Le  zinc  est  attaqué  chimiquement  par  le  chlorhydrate  d'ammoniaque. 
Il  se  forme  du  chlorhydrate  de  zinc,  par  la  fixation  de  l'oxygène  de  l'eau 
décomposée.  L'hydrogène  mis  en  liberté  par  la  décomposition  de  l'eau,  ne 
se  dégage  pas.  Il  est  retenu  par  le  peroxyde  de  manganèse,  qui  passe  à  un 
état  inférieur  d'oxydation. 

La  pile  Leclanché  supplée  très  avantageusement  la  pile  de  Bunsen.  Sans 
nécessiter  l'emploi  de  vases  poreux  ni  d'acides  concentrés,  elle  donne  nn 
courant  très  régulier,  et  a  l'avantage  de  marcher  6  à  8  mois  sans  qu'il 
soit  nécessaire  d'y  toucher.  Il  suffit  de  renouveler,  à  cet  intervalle,  l'eau 
disparue  par  l'évaporation  et  d'ajou- 
ter un  peu  de  chlorhydrate  d'ammo- 
niaque. 

Deux  piles,  composées  chacune  de 
(rois  éléments  Leclanché,  suffisent 
pour  former  le  courant  du  circuit 
téléphonique  de  Paris.  L'une  de  ces 
piles  est  affectée  au  transmetteur,  et 
les  deux  réunies  au  circuit  de  la  son- 
nerie d'appel.  Tous  les  trois  mois 
on  change  la  pile  du  transmetteur, 
mais  elle  pourrait  fonctionner  pen- 
dant beaucoup  plus  longtemps,  et 
c'est  par  excès  de  précaution  que 
l'on  se  conforme  à  cette  règle. 

Le  réseau  de  Paris  est  établi  et  po- 
sé, avons-nous  déjà  dit, par  les  soins 
de  l'administration  des  télégraphes, 
aux  frais  de  la  Société  des  téléphones.  Le  tarif  à  percevoir  des  particuliers 
par  voie  d'abonnement  est  aujourd'hui  de  600  francs  pour  Paris,  et  de 
400  francs  pour  la  province. 

La  Société  des  téléphones  doit  à  l'État  une  annuité,  calculée  à  raison  de 
10  pour  100  de  ses  recettes.  Elle  paye,  en  outre,  une  redevance  à  la  ville 
de  Paris,  pour  le  droit  de  passage  des  fils  dans  les  égouts. 


FlC.   104.           PILE  LECLANCHÉ. 


I. 


XI 


La  correspondance  téléphonique  dans  les  villes  de  France.  —  La  téléphonie  à  l'étran- 
ger. —  Appareils  téléphoniques  et  mode  d'installation  des  fils,  en  France  et  à 
l'étranger. 

Les  appareils  que  la  Société  générale  des  téléphones  met  à  la  disposition 
de  ses  abonnés  de  Paris,  sont,  avons-nous  dit,  le  transmetteur  Ader  et  le 
récepteur  Ader-Bell.  Nous  mettons  sous  les  yeux  du  lecteur  (fig.  165)  le 
modèle  du  téléphone  que  la  Société  des  téléphones  établit  chez  chaque 
abonné.  A  cet  appareil  sont  jointes  deux  piles,  contenant  chacune  trois 
éléments  Lcclanché,  l'une  pour  la  sonnerie,  l'autre  pour  la  ligne.  Les  em- 
ployés de  la  compagnie  se  chargent  d'entretenir  la  pile,  qui  n'exige  d'ailleurs, 


h  113.   105.  — ;  TÉLÉPHONE  ALILR-BELL. 


comme  on  le  sait,  que  l'addition  d'un  peu  d'eau  et  de  sel  ammoniac,  tous  les 
six  mois,  pour  remplacer  le  liquide  et  le  sel  perdus  par  l'évaporation  et 
l'usure. 

Outre  cet  appareil,  qui  s'installe  contre  le  mur  d'une  pièce  de  l'appar- 
tement, il  existe  un  modèle  portatif,  que  l'on  place  sur  une  table,  sur  un 
bureau,  et  au  moyen  duquel  on  peut  parler  sans  quitter  sa  place. 

Nous  représentons  dans  la  ligure  166  le  téléphone  Ader  à  colonne  :  c'est 
le  nom  donné  à  cet  appareil. 


FlG.   10G.  —  TÉLÉPHONE  ADtR-BELL  A  COLONNE. 


ied  de  l'appareil,  servent  à  établir  la  communication  avec  la  ligne  du  r 


Fis.  167.  —  grand  poste  central  a  trois  directions. 


seau.  Le  bouton  d'ivoire,  B,  que  l'on  voit  enavant  et  au  bas  de  ce  même  pi 
répond  à  la  sonnerie. 


436  LES   NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

S'il  s'agit  de  communications  avec  un  grand  nombre  de  correspondants, 
ce  qui  rentre  dans  le  cas  d'un  véritable  bureau  central,  il  faut  faire  usage 
de  l'appareil  môme  qui  sert  dans  le  poste  central  de  Paris,  c'est-à-dire  de 
l'appareil  pour  poste  central  à  trois  directions.  Nous  représentons,  dans  la 
figure  167,  cet  appareil,  qui  comprend  l'annonciateur  américain,  le  trans- 
metteur Àdcr  et  le  récepteur  Ader-Bell. 

L'appareil  que  représente  la  figure  167  est  celui  qui  est  établi  dans 
la  pluparl  des  grandes  villes  de  France.  Dans  les  villes  de  moindre  impor- 
tance le  poste  central  à  trois  directions  a  la  disposition  plus  simple  que 
nous  représentons  ci-dessous. 


Dans  nos  villes  de  province,  le  téléphone  Ader  n'est  pas  !e  seul  en  usage. 
On  emploie  également  le  téléphone  Crossley,  très  en  faveur  en  Angleterre, 
et  que  nous  représenterons  plus  loin.  L'appareil  d'Edison  se  voit  dans  quel- 
ques villes;  mais  la  nécessité  de  parler  dans  une  embouchure  est  un  incon- 
vénient qui  tend  à  le  faire  écarter.  Outre  l'ennui  de  cette  embouchure 
commune,  l'haleine  ternit  et  altère  la  membrane  vibrante. 

Il  n'existe  pas  dans  nos  grandes  villes  de  France  de  réseau  d'égouts,  of- 
frant, comme  à  Paris,  des  facilités  toutes  particulières  pour  rétablissement 
des  fils  conducteurs  des  courants  téléphoniques.  La  téléphonie  dans  les  villes 
de  province  fait  donc  usage  des  lignes  aériennes.  Ce  n'est  que  aans  des  cas 
\rès  rares  que  l'on  crée  des  lignes  souterraines. 


LE  TÉLÉPrtOiv'E  ET  LE  MICROPHONE  457 

Les  fils  réunis  en  faisceaux  passent  par-dessus  les  toits,  ou  dans  les  rues. 
On  les  fait  supporter  par  des  colonnes. 

Les  faisceaux  sont  attachés  à  des  isolateurs  en  porcelaine,  semblables  à 
ceux  des  fils  télégraphiques.  Quelquefois  les  isolateurs  sont  en  caoutchouc. 
On  les  fixe  sur  des  chevalets  de  bois  ou  sur  des  cornières  de  fer,  attachées 
au  moyen  de  montants,  également  en  fer. 

La  pose  des  fils  télégraphiques  sur  les  toits  des  maisons  a  l'avantage  de 
rendre  l'inspection  facile;  mais  elle  a  l'inconvénient,  par  suite  des  travaux 
qui  se  font  fréquemment  sur  les  toits,  d'exposer  ces  fils  à  des  dérange- 
ment, auxquels  ils  seraient  soustraits  s'ils  étaient  placés  sous  le  sol,  ou  le 
long  des  maisons,  dans  des  tuyaux  ;  ou  bien  encore  sur  des  supports  isolés 
placés  le  long  des  rues. 

On  s'est  donc  préoccupé,  en  divers  pays,  d'étudier  les  divers  ni3des  de 
construction  des  lignes  téléphoniques. 

A  New-York,  on  place,  le  long  des  trottoirs,  de  hautes  colonnes  en  fonte, 
qui  se  terminent,  comme  les  poteaux  télégraphiques,  par  une  série  à'isola- 
teurs,  portant  60  fils  et  môme  davantage.  En  donnant  une  hauteur  suf- 
fisante à  ces  colonnes,  dont  la  forme  est  assez  élégante,  en  obvie  à  l'aspect 
étrange  qu'elles  peuvent  donner  à  une  rue. 

Comme  l'Europe  est  assez  rebelle  aux  idées  nouvelles,  le  système  améri- 
cain pour  la  pose  des  fils  téléphoniques  en  pleine  rue  rencontrerait  beau- 
coup de  résistances.  Son  application  offrirait,  d'ailleurs,  des  difficultés 
dans  les  voies  un  peu  étroites,  et  elle  ne  se  prêterait  pas  à  un  très  grand 
développement  des  réseaux.  M.  Ellsworth  a  proposé  de  remplacer  les 
colonnes  télégraphiques  en  usage  à  New-York,  par  des  espèces  de  canaux 
aériens  en  bois,  qui  seraient  postés  sur  des  consoles  attachées  aux  murs, 
et  contiendraient  des  faisceaux  de  fils  téléphoniques  très  rapprochés  l'un 
de  l'autre. 

En  Angleterre  et  en  Belgique,  on  a  adopté  une  excellente  disposition. 
On  se  sert  de  véritables  câbles  conducteurs.  On  donne  ce  nom  à  la  réu- 
nion d'un  grand  nombre  de  fils  formant  un  cordon  unique  de  fils  très 
fins,  enveloppés  chacun  de  matière  isolante,  telle  que  la  gutta-percha,  le 
caoutchouc,  le  coton  ou  la  soie.  On  suspend  ces  câbles  en  l'air,  ou  bien 
on  les  attache  le  long  des  murs.  On  les  fait  ensuite  passer  au-dessus  des 
toits,  en  les  supportant  par  un  fil  de  fer  attaché  à  des  supports.  C'est  une 
heureuse  modification  du  système  aérien  de  New-York. 

D'autres  fois,  on  pose  ces  câbles  sous  les  corniches  des  Loits.  On  peut 
ainsi  avoir  autant  de  supports  que  l'on  veut,  et  les  plus  longues  portée  sans 
supports  ne  sont  que  les  largeurs  des  rues  ou  des  boulevards.  Rien  n'era- 


458  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

|  èclie,  lorsque  ces  pol  ices  sont  considérables,  de  soutenir  le  câble  par  un 
lil  de  fer. 

Tel  est  le  mode  d'installation  des  lils  conducteurs  téléphoniques  dans  les 
villes  de  l'étranger. 

Quant  aux  appareils,  ils  sont  assez  variables.  Aucun  système  n'est  em- 
ployé à  l'exclusion  des  autres,  comme  on  le  fait  à  Paris,  où  le  téléphone 
Ader-Bell  est  le  seul  en  usage. 

En  Angleterre,  par  exemple,  le  système  Crossley  est  particulièrement 
en  faveur,  sans  exclure,  pour  cela,  d'autres  systèmes. 

Le  transmetteur  Crossley  diffère  peu  du  transmetteur  Ader.  Le  transmet- 
teur Crossley  est,  comme  le  transmetteur  Ader,  une  application  du  micro- 
phone Hughes.  Seulement  le  mécanisme  est  un  peu  plus  compliqué  que 
celui  du  système  Ader. 


FlG.   109.    THANSMETTEUR  CHOSSLEY. 


Nous  donnons  dans  la  figure  ci-dessus  le  dessin  du  transmetteur  Cross- 
ley. C'est  une  boîte  carrée,  percée  en  son  milieu  d'une  ouverture  circu- 
laire, 0,  devant  laquelle  on  parle.  Un  téléphone  Bell,  servant  de  récepteur, 
est  suspendu  au  crochet  C,  qui  se  voit  à  droite  de  la  boîte.  Quand  le  télé- 
phone récepteur  est  suspendu  à  ce  crochet,  la  communication  avec  la  son- 
nerie est  interrompue.  Quand  on  prend  à  la  main  le  téléphone,  le  crochet, 
allégé  de  ce  poids,  et  grâce  à  une  tige  métallique  faisant  suite  à  ce  crochet, 
vient  établir  la  communication  avec  l'électro-aimant  de  la  sonnerie  d'ap- 
pel. Si  alors  on  touche  le  bouton  E,  qui  est  en  rapport  avec  l'électro-ai- 
mant, à  l'intérieur  de  la  boîte,  on  fait  retentir  la  sonnerie. 

A  l'intérieur  de  la  boîte  sont  les  organes  que  nous  avons  déjà  représentés 
en  décrivant  le  transmetteur  Ader,  à  savoir  :  la  bobine  d'induction,  qui 
transforme  le  courant  électrique  delà  pile  en  courant  ondulatoire  ;  — l'ar- 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  45) 

mature  de  fer,  en  forme  d'anneau  ou  de  virole,  qui  accroît  l'aimantation  du 
barreau  de  fer;  —  enfin  la  communication  des  fils  des  deux  piles,  d'une 
part  avec  l'électro-aimant,  d'autre  part  avec  le  circuit  de  la  ligne  et  avec 
le  microphone. 

Le  microphone  de  l'appareil  Crossley  diffère  un  peu  du  microphone  Ader. 
Nous  avons  représenté  le  microphone  Crossley  par  la  figure  156  (page  587). 
On  a  vu  qu'il  se  compose  de  quatre  crayons  de  charbon,  au  lieu  de  dix  que 
renferme  le  microphone  Ader,  et  que  la  disposition  de  ces  charbons  est 
tout  autre.  Les  quatre  crayons  sont  posés  sur  les  faces  de  quatre  blocs  de 


FlG.   170.    MISE  EN  RAPPORT  DE  DEUX  AIIO.NNÉS  AVEC   LE  TÉLÉPHONE  CROSSLEY. 

charbon,  et  ils  sont  disposés  de  manière  à  jouer  librement,  à  danser,  pour 
ainsi  dire,  dans  les  trous  creusés  dans  les  blocs  de  charbon. 

La  plaque  vibrante,  dont  on  voit  l'envers  sur  la  figure  que  nous  rappe- 
lons, est  en  bois  de  sapin  de  table  d'harmonie,  comme  celle  du  transmet- 
teur Ader. 

L'installation  complète  d'un  poste  de  Crossley,  tel  qu'il  est  employé  dans 
les  réseaux  téléphoniques  de  l'Angleterre,  comprend  donc  : 
1"  Le  microphone  que  nous  venons  de  décrire; 

2°  Un  téléphone  Bell,  servant  de  récepteur,  avec  un  cordon  contenant 
deux  fils  conducteurs  ; 


440  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

5°  Une  sonnerie,  fonctionnant  au  moyen  d'une  batterie  de  4  à  6  éléments 
Leclanché. 

Quand  l'on  appuie  sur  le  boulon  d'appel,  on  établit  la  communication 
avec  la  sonnerie  du  bureau  central.  La  personne  à  qui  l'on  veut  parler 
opère  de  l'a  même  façon,  pour  parler.  On  prend  alors  le  téléphone  Bell  qui 
fait  contrepoids,  on  le  place  à  l'oreille,  et  l'on  parle  dans  l'embouchure 
disposée  sur  le  couvercle  de  la  boîte.  L'employé  de  ce  bureau  (fig.  170), 
prenant  l'instrument  transmetteur  et  récepteur  portés  sur  un  même  manche, 
répond  à  cet  appel,  et  met  en  communication  l'abonné  demandé. 

Lorsque  la  conversation 
est  terminée,  on  replace  le 
téléphone  dans  le  crochet, 
ce  qui  suspend  le  rapport 
avec  la  sonnerie. 

L'appareil  Crossley  est 
surtout  employé  en  Anglo- 
terre.  On  lait  en  un  certain 
usage  en  France,  et  dans 
plusieurs  réseaux  créés  en 
Italie. 

En  Amérique,  on  fait  gé- 
néralement usage  du  système 
Blake,  qui  consiste  en  une 
ingénieuse  disposition  du 
microphone  Hughes. 

Le  transmetteur  Blake  se 
compose  d'une  planchette 
faisant  vibrer  un  micro- 
phone de  charbon,  assez  semblable  au  microphone  d'Edison,  c'est-à-dire 
contenant  une  pastille  de  charbon  et  une  plaque  de  charbon,  en  contact 
variable  avec  une  planchette  vibrante,  en  bois  de  sapin. 

Nous  représentons,  dans  la  figure  171,  le  transmetteur  Blake,  C'est 
une  boite  en  bois,  de  forme  cubique.  On  parle  par  l'ouverture  0. 
La  sonnerie,  S,  est  placée  au-dessus  delà  boîte,  avec  son  timbre  résonnant. 
Le  levier  oblique,  que  l'on  voit  sur  le  côté  droit  de  la  boîte,  sert,  comme 
le  crochet  des  appareils  Ader,  Crossley,  etc.,  à  supporter,  par  une  de  ses 
extrémités,  le  téléphone  Bell,  T,  qui  sert  de  récepteur.  Quand  on  prend  à 
la  main  ce  récepteur,  T,  le  levier  bascule  et  vient  étabir  la  communi- 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  411 

cation  avec  la  sonnerie.  Dès  lors,  ceile  sonnerie  pourra  retentir  si  l'on 
touche  le  bouton  d'appel.  Une  console,  AB,  sert  à  appliquer  l'appareil 
contre  le  mur. 

En  Belgique,  où  cet  appareil  est  très  répandu,  M.  Bède  lui  a  donné 
une  autre  forme,  que  représente  la  figure  ci-dessous. 


FlC.   172.  —  TÉLÉP1IO.NE  BLAKE,  CONSTRUIT  A  BRUXELLES  PAR  M.  BÈDE. 


Le  transmetteur  se  compose  d'un  microphone  à  baguettes  de  char- 
bon, et  d'une  planchette  de  sapin,  percée  d'une  ouverture,  M.  Près  de  la 
planchette  est  le  bouton  d'appel  de  la  sonnerie,  L.  Un  crochet,  N,  sup- 
porte le  récepteur,  T,  qui  est  toujours  le  téléphone  Bell.  Quand  on  prend  à 
la  main  le  récepteur  Bell,  le  crochet  N  bascule,  et  la  sonnerie  est  mise  en 
rapport  avec  le  courant  électrique.  Le  récepteur  Bell  est  relié  au  mi- 


442  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

crophone-transmetteur  par  le  cordon  K.  La  sonnerie  S  est  placée  à  une 
distance  quelconque  du  transmetteur. 

Cette  sonnerie  fonctionne  au  moyen  d'une  vatlerie  de  2,  de  4,  de  6  ou 
de  8  éléments  Leclanché,  suivant  la  distance  qui  sépare  le  poste  trans- 
metteur du  poste  récepteur. 

Pour  parler  à  son  correspondant,  il  suffit  de  presser  sur  le  bouton  d'appel  L, 
qui  fait  fonctionner  la  sonnerie  placée  chez  ce  dernier.  Dès  que  le  correspondant 
a  répondu,  on  décroche  le  téléphone  T,  que  l'on  met  à  l'oreille,  et  l'on  parle 
dans  le  microphone  transmetteur,  à  25  ou  50  centimètres  de  l'embouchure. 

Cet  appareil,  ainsi  disposé,  peut  fonctionner  à  plus  de  25  kilomètres. 

L'usage  du  téléphone  Blake,  ainsi  disposé  par  M.  Bède,  tend  à  se  géné- 
raliser en  Belgique,  par  suite  de  la  facilité  avec  laquelle  on  peut  l'in- 
staller et  de  son  prix  médiocre. 

On  a,  pendant  quelque  temps,  fait  usage,  en  Belgique,  du  transmetteur 
Edison  ;  mais  le  réglage  des  charbons  du  microphone  est  difficile,  et  se 
dérange  à  la  moindre  secousse.  Il  est  désagréable,  en  outre,  d'avoir  à 
mettre  la  bouche  dans  un  instrument  qui  sert  à  plusieurs  personnes. 

Le  réseau  téléphonique  belge,  sous  une  direction  habile  et  très  active, 
embrassait,  en  1885,  une  étendue  de  plus  de  2000  kilomètres,  et  réunissait 
plus  de  2500  abonnés. 

Les  fils  sont  disposés  le  long  des  murs  des  maisons  et  sur  les  toits. 
Le  prix  de  l'abonnement  annuel  est  de  250  francs. 

En  Allemagne  l'exploitation  de  la  téléphonie  est  entre  les  mains  de 
l'État.  Le  prix  d'abonnement  est  de  250  francs  par  an  pour  une  distance 
inférieure  à  2  kilomètres,  avec  une  augmentation  de  45  francs  pour 
chaque  kilomètre  en  plus. 

La  téléphonie  s'est  déjà  emparée  du  monde  entier.  D'après  le  travail 
auquel  nous  avons  déjà  fait  allusion,  qui  a  été  entrepris  par  la  Société 
générale  des  téléphones,  et  qui  donne  le  relevé  exact  du  nombre  d'abonnés 
an  téléphone  dans  toutes  les  parties  du  monde,  en  1885,  il  est  peu  de  con- 
trées civilisées  qui  ne  bénéficient  aujourd'hui  de  cette  invention  admirable. 
Si  l'on  se  rappelle  que  la  découverte  du  téléphone  remonte  seulement  à 
l'année  1876,  on  sera  étonné  de  la  rapidité  avec  laquelle  l'appareil  décou- 
vert par  M.  Graham  Bell  s'est  répandu  sur  tout  le  globe  habité.  Six  an_ 
nées  ont  suffi  pour  que  la  correspondance  téléphonique  étende  son  ré- 
seau sur  tous  les  pays  civilisés  des  deux  mondes. 


XII 


Les  applications  du  téléphone  à  l'art  militaire,  à  la  marine,  aux  arls  industriels.  — 
Les  auditions  téléphoniques  des  représentations  théâtrales.  —  L'opéra  à  domicile. 
—  L'opéra  à  tous  les  étages.  —  Le  téléphone  et  la  justice,  ou  les  murs  ont  des 
oreilles.  —  Les  cours  d'eau  souterrains  et  le  microphone. 

L'usage  du  téléphone  pour  les  correspondances  rapides  est  l'application 
la  plus  naturelle,  pour  ainsi  dire,  celle  qui  se  présente  la  première  à  la 
pensée;  mais  cette  invention  merveilleuse  n'en  est  encore  qu'à  ses  débuts, 
et  le  plus  grand  avenir  lui  est  réservé,  parce  qu'elle  répond  à  un  besoin 
général  et  qu'elle  peut  être  employée  par  tout  le  monde.  A  la  faible  distance 
qui  nous  sépare  de  l'époque  de  sa  création,  on  ne  peut  encore  énumérer 
qu'un  petit  nombre  d'applications  du  téléphone  réalisées  d'une  manière 
étendue  et  régulière;  on  ne  peut  que  tracer  un  tableau  très  abrégé  de  celles 
qui  sont  entrées  dans  la  pratique. 

Aussi  nous  contenterons-nous  de  dire,  en  quelques  mots,  que  l'art  de  la 
guerre,  par  exemple,  est  certainement  appelé  à  profiter  des  appareils  qui 
transmettent  la  voix  à  distance.  Pendant  la  marche  des  corps  d'armée,  des 
convois  et  du  matériel  de  campagne,  quelques  éclaireurs,  munis  de  télé- 
phones reliés  au  moyen  d'un  cordon  de  fils  conducteurs,  avec  l'état-ma- 
jor,  ou  avec  les  officiers  généraux,  permettront  d'expédier  verbalement  les 
ordres  relatifs  au  service. 

Dans  les  sièges,  le  téléphone  sera  d'un  grand  secours  pour  la  transmission 
des  instructions  du  commandant  de  la  place  aux  différentes  batteries, 
ou  tranchées.  On  pourra  même  munir  d'un  transmetteur  téléphonique 
les  officiers  qui  monteront  des  ballons  captifs  employés  pour  l'inspection 
des  positions  ennemies.  Des  essais  faits  dans  ce  but  ont  donné  de  bons  ré- 
sultats. A  la  maigre  Exposition  aéronautique  qui  s'est  tenue  à  Paris,  au 
Trocadéro,  dans  les  premiers  jours  du  mois  de  juin  1885,  nous  avons  vu 
deux  nacelles  de  ballons  munies  de  téléphones  Gowcr,  qui  avaient  servi  à 
effectuer  des  expériences  pour  la  mise  en  communication  des  aéronautes 
flottant  dans  l'air  avec  les  personnes  restées  à  terre. 


444  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

La  Société  générale  des  téléphones  a  disposé  le  téléphone  Gower  pour 
l'usage  spécial  des  armées  en  campagne.  Ce  téléphone  a  été  choisi  par  les 
officiers  qui  s'occupent  de  ces  expériences,  parce  qu'il  fonctionne  sans 
pile,  et  parce  qu'il  est  facile  de  dérouler  un  fil  conducteur,  posé  sur 
l'épaule  de  soldats  convenablement  espacés,  et  d'ajouter,  sans  arrêter  leur 
marche,  de  nouvelles  longueurs  de  cordon  aux  premières.  Cette  addition  de 
nouvelles  longueurs  de  conducteur  est  même  plus  facile  que  la  pose  de  fil 
des  lignes  de  télégraphie  électrique  volante,  pendant  les  marches  militaires. 

En  Allemagne,  on  se  sert,  pour  le  même  usage,  du  téléphone  Siemens, 
qui  fonctionne  sans  pile,  comme  les  télégraphes  Graham  Bell  et  Gower. 

Le  téléphone  pourrait  rendre  aux  armées  en  campagne  un  service  tout 
particulier  :  il  permettrait  d'intercepter,  au  passage,  les  dépêches  télé- 
graphiques que  l'ennemi  échange  entre  ses  différents  corps.  Un  homme 
résolu,  muni  d'un  téléphone  de  poche,  se  plaçant  dans  un  lieu  écarté, 
et  saisissant  le  fil  télégraphique  tendu  par  l'ennemi,  établirait  une  déri- 
vation entre  ce  fil  et  le  téléphone,  afin  de  suspendre  au  passage  la  dépê- 
che qui  parcourt  le  fil.  Le  tour  de  force  et  le  trait  de  courage  qu'accom- 
plit Mlle  Dodu,  pendant  la  guerre  de  1870-1871,  en  interceptant  les 
dépêches  qu'envoyaient  les  Prussiens,  pourra  être  renouvelé  plus  facilement 
grâce  au  téléphone  \ 

1.  Le  journal  l'Électricité  du  20  octobre  1878  rapporte  cet  événement  en  ces  termes  : 

«  Nous  devons  une  mention  particulière  à  Mlle  Dodu,  actuellement  directrice  des  postes  à  Mon- 
treuil,  près  de  Vincennes,  et  récemment  décorée  de  l'ordre  national  de  la  Légion  d'honneur. 

«  Lorsque  les  Prussiens  entrèrent  à  Pithiviers,  Mlle  Dodu  était  alors  directrice  de  la  station  télé- 
graphique, où  elle  demeurait  avec  sa  mère. 

«  Le  prenrer  acte  de  l'ennemi  fut  de  prendre  possession  du  bureau  et  de  reléguer  les  deux 
femmes  dans  un  étage  supérieur  de  la  maison  qu'elles  occupaient.  Comme  le  fil  passait  à  sa  portée, 
Mlle  Dodu  eut  l'idée  patriotique  d'établir  un  fil  de  dérivation,  de  manière  qu'un  appareil  récepteur 
qu'elle  avait  été  assez  habile  pour  conserver  à  sa  disposition,  pût  marcher  chaque  fois  que  l'ennemi 
se  servait  du  manipulateur  ou  qu'un  message  du  dehors  arrivait  à  la  station  de  Pithiviers. 

«  Les  dispositions  avaient  été  si  habilement  prises,  que  l'ennemi  ne  se  doutait  en  aucune  façon 
que  la  charmante  télégraphiste  lui  dérobait  ses  dépêches. 

«  Les  télégrammes  ainsi  capturés,  et  qui  étaient  incontestablement  de  bonne  prise,  étaient  con- 
fiés au  sous-préfet,  qui  les  faisait  parvenir  au  quartier  général  français,  à  travers  les  lignes  ennemies, 
par  des  messagers  qui  risquaient  couragjuscment  leur  vie,  et  dont  plusieurs  ont  peut-être  payé  de 
leur  sang  leur  dévouement  à  la  patrie. 

«  L'ennemi,  rassuré  par  l'air  calme  et  placide  de  Mlle  Dodu  et  de  sa  mère,  ne  soupçonnait  rien 
de  ce  qui  se  passait. 

«  Malheureusement  Mlle  Dodu  n'avait  pu  éviter  de  mettre  dans  la  confidence  de  son  secret  la  ser- 
vante de  la  famille. 

«  Loin  d'imiter  le  noble  dévouement  de  ses  deux  maîtresses,  celte  fille  avait  contracté  une 
intimité  coupable  avec  les  soldats  prussiens. 

<•  Comme  Mlle  Doilu  et  sa  mère  lui  faisaient  des  reproches  sur  sa  conduite,  elle  répondit  de 
manière  à  éveiller  les  soupçons  des  officiers  ennemis  qui  assistaient  à  la  conversation. 

«  Mlle  Dodu  et  sa  mère  furent  mises  en  état  d'arres'.alion,  et  l'on  n'eut  pas  de  peine  à  acquérir 
des  preuves  matérielles  de  la  culpabilité  de  la  fille. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  -U5 

Dans  les  écoles  de  tir  au  fusil  et  dans  les  polygones  d'artillerie,  le 
téléphone  rendra  de  véritables  services.  Avec  la  grande  portée  qui  est  donnée 
aujourd'hui  aux  armes  à  feu,  il  est  devenu  indispensable  de  signaler 
l'effet  des  coups  par  des  indications  télégraphiques.  Le  télégraphe  élec- 
trique sert  à  cet  usage,  dans  les  écoles  de  tir;  mais  il  est  évident  que  le 
téléphone,  que  tout  le  monde  peut  faire  fonctionner,  remplacera  très  avan- 
tageusement, pour  ce  cas  particulier,  le  télégraphe  électrique. 

En  ce  qui  concerne  la  marine,  le  téléphone  sera  particulièrement 
avantageux  pour  transmettre  les  avis  des  sémaphores  qui  fonctionnent 
électriquement  avec  les  navires  en  rade  et  avec  les  phares  en  mer.  Des 
essais  faits  entre  la  préfecture  maritime  de  Cherbourg,  les  sémaphores 
et  les  forts  de  la  digue,  ont  fait  ressortir  les  avantages  qu'il  y  aurait  à  mu- 
nir ces  postes  de  téléphones,  ce  qui  assurerait  une  communication  entre  les 
bâtiments  d'une  escadre  et  la  terre,  ou  bien  entre  ces  navires  eux-mêmes. 

Pour  créer  ce  genre  de  communications,  il  suffirait  d'immerger  dans 
la  mer  de  petits  cables  téléphoniques  le  long  des  chaînes  de  quelques 
bouées  flottantes,  en  les  faisant  aboutir  aux  bouées  ordinaires,  qui  sont 
toujours  disposées  en  permanence  dans  la  rade.  Les  navires  de  guerre, 
en  s'amarrant,  se  mettraient,  de  cette  manière,  en  relation  avec  la  préfec- 
ture maritime.  Enfin,  en  mouillant  temporairement  des  câbles  légers  d'un 
bâtiment  à  l'autre,  un  amiral  pourrait  se  mettre  en  communication  avec  les 
bâtiments  de  son  escadre. 

Le  téléphone  sera  utilisé  pour  la  manœuvre  des  bateaux-torpilleurs, 
particulièrement  au  moment  où  l'on  doit  enflammer  les  torpilles,  après 
avoir  pris,  au  moyen  de  deux  visées  faites  en  deux  points  différents  de  la 
côte,  la  position  exacte  du  navire  à  attaquer. 

On  pourra,  d'un  autre  côté,  au  moyen  du  téléphone,  vérifier  à  chaque 
instant  l'état  des  torpilles,  et  reconnaître  si  la  continuité  du  circuit  au  sein 

«  Traduite  devant  une  cour  martiale,  Mlle  Dodu  fut  condamnée  à  la  peine  de  mort,  comme  l'in- 
fortunée Delorge  l'avait  été  à  Bougival. 

«  Le  prince-Frédéric  Charles,  qui  commandait  le  corps  d'armée,  devait,  en  cette  qualité,  con- 
firmer la  sentence. 

«  Avant  de  le  faire,  il  voulut  faire  comparaître  devant  lui  la  coupable,  avec  laquelle  il  avait  eu 
plusieurs  fois  l'occasion  d'échanger  quelques  paroles,  et  qui  n'était  encore  âgée  que  de  dix-huit  ans. 

«  Le  prince  l'interrogea  sur  les  motifs  qui  l'avaient  conduite  à  commettre  une  si  grande  infrac- 
tion à  ce  que  Ton  nomme  les  lois  de  la  guerre.  «  Je  suis  Française,  »  répondit  L'implemcnt 
Mlle  Dodu. 

«  L'armistice  qui  survint  sauva  la  vie  à  Mlle  Dodu,  dont  l'exécution  serait  alors  devenue  un  crime 
commun,  un  assassinat  vulgaire. 

«  C'est  seulement  le  13  août  1878  que  Mlle  Dodu  a  reçu  la  décoration  de  la  Légion  d'honneur, 
qui  lui  a  été  remise  au  palais  de  l'Elysée  et  au  nom  du  maréchal  de  Mac-Mahon,  par  son  aide  de 
camp,  le  colonel  Robert,  assisté  de  deux  officiersde  la  maison  militaire  du  Président  de  laRépublique.  » 


446  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

des  amorces  ne  présente  pas  de  défectuosités.  Ce  genre  de  vérification  se 
fait  aujourd'hui  en  employant  un  courant  électrique  excessivement  faible. 
Mais  le  galvanomètre  n'est  pas  commode  pour  faire  de  telles  expériences, 
en  raison  de  la  mobilité  des  embarcations  sur  lesquelles  il  faut  observer 
l'aiguille  de  cet  instrument.  Le  téléphone,  par  de  son  extrême  sensi- 
bilité, comme  révélateur  d'un  courant  électrique,  permetra  de  faire  cette 
vérification  de  la  manière  la  plus  simple  et  la  plus  facile. 

Le  capitaine  de  vaisseau  Aug.  Trêve  a  pensé  que  l'on  peut  se  servir  de 
téléphone  pour  relier  lélégraphiquement  deux  navires  qui  marchent  à  la 
remorque  l'un  de  l'autre. 

En  1882,  M.  Des  Portes  a  fait  une  très  heureuse  application  du  télé- 
phone au  matériel  des  plongeurs  enveloppés  du  scaphandre.  Un  navire  à 
vapeur  français,  la  Provence,  avait  sombré  dans  le  Bosphore,  à  la  suite  d'une 
collision.  A  propos  du  renflouement  de  ce  navire,  on  a  apporté  aux 
scaphandres  un  excellent  perfectionnement.  Une  des  glaces  du  casque  a 
été  remplacée  par  une  plaque  en  cuivre,  dans  laquelle  est  enchâssé  un 
téléphone  ;  de  sorte  que  le  scaphandrier  n'a  qu'à  lever  un  peu  la  tète  pour 
recevoir  des  instructions  de  l'extérieur  et  pour  dire  ce  qu'il  veut. 

On  conçoit  combien  cette  innovation  évitera  de  perte  de  temps.  Autre- 
fois, lorsque  les  plongeurs  visitaient  un  navire  sombré,  on  était  forcé  de 
les  ramener  hors  de  l'eau,  manœuvre  toujours  difficile,  pour  qu'ils  rendis- 
sent compte  de  leur  inspection,  et  l'on  devait  leur  donner  des  instructions 
longues  et  détaillées,  qu'il  fallait  confier  à  leur  mémoire  et  à  leur  intelli- 
gence. Aujourd'hui,  un  ingénieur  ou  le  capitaine  du  bord  pourra  diriger 
les  investigations  du  scaphandrier  en  entretenant  avec  lui  une  véritable 
conversation,  de  la  surface  au  fond  de  la  mer. 

Ajoutons  que  le  plongeur,  en  cas  de  danger  ou  d'indisposition,  n'avait 
autrefois,  pour  appeler,  qu'une  cloche  d'alarme,  expression  unique  et  trop 
souvent  insuffisante,  de  ses  impressions  et  de  ses  besoins.  Avec  le  téléphone, 
tout  malentendu  disparaît,  tout  danger  est  signalé,  tout  appel  de  secours 
est  bien  compris.  Le  scaphandrier  ne  se  contente  plus  de  voir,  de  marcher, 
de  respirer  au  fond  de  la  mer  :  il  parle  et  il  entend. 

Ceci  nous  amène  à  dire  un  mot  des  applications  du  téléphone  à  l'art  du  mi- 
neur. 

Les  galeries  de  mines  sont  souvent  bien  longues;  aussi  a-t-on  déjà 
appliqué  le  télégraphe  électrique  à  l'expédition  des  ordres  à  l'intérieur  des 
galeries.  Mais  les  mineurs  sont  loin  d'être  exercés  à  la  manœuvre  du  télé- 
graphe électrique,  et  ce  service  laisse  beaucoup  à  désirer.  Grâce  au  téléphone, 
qui  permet  au  premier  venu  de  transmettre  des  ordres  verbaux,  et  de  rece- 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MIGROPUONE 


447 


voir  la  réponse,  rien  ne  s'oppose  plus  à  l'échange  des  communications 
entre  l'intérieur  de  la  mine  et  le  dehors. 

La  téléphonie  a  déjà  servi  à  surveiller  l'état  de  la  ventilation  dans  les 
mines.  Un  téléphone  transmetteur  est  placé  près  d'une  roue,  que  met  en 
mouvement  l'air  sortant  du  ventilateur,  et  il  est  relié  au  téléphone  récep- 
teur placé  dans  le  bureau  de  l'ingénieur.  Dès  lors,  celui-ci  peut  constater, 
parle  bruit  qu'il  entend,  si  la  ventilation  se  fait  dans  les  conditions  conve- 
nables, et  si  le  refoulement  s'opère  régulièrement. 

Les  applications  que  nous  venons  de  signaler  ne  sont  évidemment  que  le 
signal  d'une  foule  d'autres  que  le  téléphone  est  appelé  à  recevoir  un  jour 
dans  les  différentes  opérations  de  l'industrie.  Nous  abrégeons  cette  énumé- 
ration,  pour  terminer  ce  chapitre  par  l'examen  un  peu  plus  détaillé  de  la 
plus  curieuse  application  que  le  téléphone  ait  encore  reçue.  Nous  voulons 
parler  des  auditions  théâtrales,  auxquelles  nous  avons  fait  allusion  assez  lon- 
guement dans  la  partie  historique  de  cette  Notice.  C'est  ici  le  lieu  de  décrire 
avec  plus  de  détails  cette  opération  extraordinaire,  qui  a  passé  longtemps 
pour  un  rêve,  et  qui  n'était  qu'une  merveilleuse  réalité. 

Les  auditions  des  représentations  de  l'Opéra  eurent  lieu  pendant  l'au- 
tomne de  1881,  dans  quatre  salles  de  l'Exposition  d'électricité. 

Les  transmetteurs  employés  étaient  ceux  du  téléphone  Ader,  les  mêmes 
qui  fonctionnent  aujourd'hui  pour  la  correspondance  entre  particuliers.  Ils 
étaient  placés,  au  nombre  de  dix,  de  chaque  côté  de  la  boîte  du  souffleur, 
comme  le  représente  la  figure  175.  Chacun  de  ces  20  récepteurs  était  en 
rapport  avec  une  pile  Leclanché  ;  et  une  bobine  d'induction  correspondait  à 
cettepile.  Le  fil  conducteur  double  (pour  l'aller  et  le  retour)  s'étendait  sur  une 
longueur  de  2  kilomètres  environ  qui  sépare  l'Opéra  du  Palais  de  l'Indus- 
trie. Ces  conducteurs  étaient  placés  à  la  voûte  des  égouts.  Comme  les  piles 
se  polarisent  rapidement,  et  perdent  ainsi  de  leur  puissance,  on  les  chan- 
geait de  quart  d'heure  en  quart  d'heure.  Pour  cela,  chaque  pile  avait  son 
commutateur,  au  moyen  duquel,  chaque  quart  d'heure,  on  mettait  le  trans- 
metteur en  rapport  avec  une  pile  nouvelle  :  pendant  ce  même  temps 
on  rechargeait  la  pile  usée. 

A  cela  se  réduisait,  d'une  manière  générale,  l'installation  du  système  de 
transmission  des  sons  de  la  scène  de  l'Opéra  au  Palais  de.  l'industrie;  mais 
pour  mieux  assurer  le  bon  fonctionnement  des  appareils,  et  pour  se  mettre 
en  garde  contre  toute  cause  de  dérangement,  M.  Ader  avait  pris  certaines 
précautions,  qu'il  n'est  pas  hors  de  propos  de  mentionner. 

Les   transmelteurs   microphoniques  disposés  sur  la  scène  étaient 


448  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

fixés,  chacun,  sur  un  socle  en  plomb,  reposant  sur  des  pieds  en  caout- 
chouc. On  évitait  ainsi  les  bruits  qui,  sans  cette  précaution,  auraient 
été  transmis  en  même  temps  que  les  sons,  et  qui  provenaient  des  pas 
et  des  mouvements  des  acteurs  et  des  danseuses.  L'inertie  des  masses 


de  plomb  servant  de  supports  aux  transmetteurs,  éteignait  ces  trépi- 
dations, et  les  empêchait  d'arriver  à  la  planchette  microphonique  du 
transmetteur.  , 

M.  Ader  avait  jugé  indispensable  de  munir  chaque  auditeur  d'un  récep- 
teur double:  un  pour  chaque  oreille.  Et  voici  la  raison  de  cette  particula- 
rité. Le  chanteur  n'est  pas  immobile  sur  la  scène.  Il  passe  fréquemment 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  451 

de  l'un  à  l'autre  côté  de  la  rampe.  C'est  même  là  une  des  règles  de  l'art. 
Supposons  que  le  chanteur  se  trouve  à  droite  du  souffleur;  la  voix  action- 
nera le  microphone  transmetteur  de  droite  plus  énergiquement  que  celui 
de  gauche,  et  l'oreille  droite  de  l'auditeur  sera  pins  vivement  impres- 
sionnée que  l'oreille  gauche.  Si  le  chanteur  passe  à  gauche  du  souf- 
fleur, c'est  le  contraire  qui  se  produira.  Ainsi,  quand  l'acteur,  marche 
sur  la  scène,  son  déplacement  se  traduit,  pour  celui  qui  écoute,  par  un 
affaiblissement  du  son  dans  un  des  cornets  récepteurs  et  par  un  renforce- 
ment dans  l'autre  cornet  récepteur.  De  là  des  inégalités  d'intensité,  qui 
nuisent  à  la  pureté  de  la  transmission.  M.  Ader  eut  l'idée,  très  ingé- 
nieuse, de  croiser  les  impressions  arrivant  à  chaque  oreille  de  l'auditeur, 


FlG.  175.           DIAGRAMME  DU  CROISEMENT  DES  ONDULATIONS  f ÉLÉPHOSIQUES. 

c'est-à-dire,  de  faire  aboutir  à  l'oreille  droitb  les  sons  d'un  transmetteur 
et  à  l'oreille  gauche  le  son  d'un  second  transmetteur,  placé  à  une  distance 
de  quelques  mètres  du  premier. 

Les  transmetteurs  sont  donc  groupés  par  paires,  l'un  étant  sensiblement 
éloigné  de  l'autre.  Chaque  personne  reçoit  l'impression  des  deux  trans- 
metteurs distincts,  par  l'une  et  l'autre  oreille,  ainsi  que  le  montrele 
diagramme  de  la  figure  175,  dans  laquelle  on  voit  que  le  chanteur  étant 
placé  en  A,  par  exemple,  la  voix  traversant  le  microphone  M,  est  recueillie 
par  le  récepteur  B,  correspondant  à  l'oreille  droite  du  spectateur,  et  à 
travers  le  microphone  M',  par  le  récepteur  E',  correspondant  à  son  oreille 
gauche,  — et  que,  lorsque  le  chanteur  se  trouve  au  point  A',  sa  voix  est  re- 


4.Y2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA]  SCIENCE 

cueillie  à  travers  le  microphone  M',  par  le  récepteur  B',  correspondant  à  son 
oreille  gauche  et  à  travers  le  microphone  M,  par  le  récepteur  B,  correspon- 
dant à  l'oreille  droile.  Dès  lors,  le  chanteur  peut  se  mouvoir  :  l'une  des  deux 
oreilles  de  l'auditeur  percevra  toujours  le  son  à  peu  près  avec  la  même  in- 
tensité que  l'autre. 

Les  deux  transmetteurs  disposés  le  long  de  la  scène  de  l'Opéra  répon- 
daient à  80  récepteurs  Àder,  pour  desservir  quarante  auditeurs  placés 
dans  deux  salles  du  Palais  de  l'Industrie.  Ces  salles  étaient  disposées 
de  manière  à  éteindre  tout  bruit  extérieur,  qui  aurait  nui  à  l'effet  sonore 
que  l'on  voulait  recueillir.  Pour  cela  (fig.  174),  un  épais  tapis  couvrait 
le  parquet;  des  rideaux  et  des  tentures  composaient  l'enceinte.  Des  portes 
doubles  et  faites  d'épaisses  étoffes  en  défendaient  l'entrée.  L'éclairage 
était  faible  et  triste,  pour  ne  point  distraire  l'attention  des  oreilles  par 
l'impression  des  yeux.  Au  milieu  se  tenait,  devant  une  table,  un  employé, 
chargé  de  la  surveillance  générale.  Le  public  entrait  par  fournée  de  20  per- 
sonnes dans  chaque  salle,  et  n'y  séjournait  que  à  4  à  5  minutes.  Cet  in- 
tervalle de  temps  écoulé,  les  assistants  sortaient  par  une  porte,  tandis 
que  la  seconde  fournée  entrait,  silencieusement,  par  la  porte  opposée. 

Grâce  à  ces  ingénieuses  dispositions,  on  assistait  littéralement  à  une 
îeprésentation  de  l'Opéra.  On  reconnaissait  la  voix  des  chanteurs.  Ce 
n'était  pas  l'effet  d'un  rêve  lointain,  mais  celui  d'une  réalité  auditive. 
Sellier,  Boudouresque  et  Mlle  Kraus  vous  chantaient  dans  1  l'oreille. 
Les  chœurs  arrivaient  pleins  et  harmonieux,  et  on  ne  perdait  pas  un 
accord  de  l'orchestre.  Pendant  les  entr'actes,  on  entendait  les  bruits  de 
la  salle,  et  même  la  voix  des  crieurs  de  journaux  et  des  marchands  de 
programmes.  Et  comme,  malgré  la  fidélité  de  la  transmission  des  sons,  on 
était  privé  du  spectacle  de  la  scène,  ces  auditions  aveugles  avaient  quelque 
chose  d'étrange,  de  fantastique,  que  n'oublieront  jamais  ceux  qui  ont 
pu  en  jouir.  Bien  ne  pouvait  mieux  populariser  dans  le  public  les  nou- 
veaux progrès  de  l'électricité. 

Le  souvenir  de  ces  belles  soirées  inspira  l'idée  de  multiplier  les  auditions 
téléphoniques  théâtrales.  Mais  une  telle  installation  est  compliquée  et  coû- 
teuse. Les  frais  faits  en  1881,  par  la  Société  des  téléphones,  à  l'Opéra  et  au 
Palais  de  l'Industrie,  atteignirent,  dit-on,  la  somme  de  160  000  fr. 
Aussi  jusqu'à  ce  jour  les  reproductions  de  ce  genre  ont-elles  été  rares. 

On  ne  peut  citer  à  Paris  que  le  musée  Grévin  qui.  pendant  l'été 
de  1885,  ait  imaginé  de  donner  des  auditions  téléphoniques.  Seulement, 
au  lieu  des  chants  superbes  de  l'Opéra,  on  entendait,  au  Musée  Grévin,  le 
répertoire  grossier  d'un  vulgaire  café-concert,  l'Eldorado,  du  boulevard  de 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  453 

Strasbourg.  On  recevait,  par  l'oreille  droite  ce  refrain,  légué  par  Thérésa  : 
«  C'est  dans  l'nez  que  ça  me  chatouille  !  » 

tandis  que  l'oreille  gauche  vous  faisait  entendre  cet  autre,  popularsiépar 
Judic  : 

«  Ah  !  si  ma  mère  le  savait  !  » 

Et  lorsque,  suffoqué  par  ces  chansons  idiotes,  à  demi  asphyxié  par 
l'atmosphère  irrespirable  de  la  cave  où  se  faisaient  ces  auditions,  on 
s'empressait  de  regagner  l'escalier  étroit  et  tournant  qui  vous  ramenait  à 
Pair,  relativement  pur,  du  boulevard  Montmartre,  on  était  poursuivi  par 
les  regards  d'une  foule  de  personnages  en  cire,  portant  de  vieux  habits, 
qui  vous  fascinaient  avec  leurs  yeux  en  boule  de  loto,  immobiles  et  morts. 

C'est  que  tout  soleil  a  son  ombre,  toute  médaille  a  son  revers,  toute  belle 
chose  a  sa  caricature.  Les  auditions  du  musée  Grévin  étaient  la  caricature 
des  auditions  téléphoniques  de  l'Opéra. 

En  raison  de  l'intérêt  qui  s'attache  au  phénomène  scientifique  de  ces  au- 
titions  théâtrales,  il  n'est  pas  douteux  que  la  transmission  de  la  musique  par 
la  voie  du  téléphone  ne  soit  appelée  à  prendre  un  jour  une  grande  extension. 
Ce  n'est  qu'une  question  de  temps.  On  arrivera  à  réaliser  ce  système  de  re- 
production musicale  d'une  manière  économique,  et  on  pourra  alors  en  gé- 
néraliser l'usage.  L'Opéra,  l'Opéra-Comique,  le  Théâtre  Français,  pourraient 
être  reliés  par  des  conducteurs  téléphoniques  à  des  salles  disposées  dans 
ce  but  particulier,  et  un  jour  des  spéculateurs  trouveront  leur  bénéfice  à 
créer  des  établissements  consacrés  aux  répétitions  téléphoniques  de  la  mu- 
sique de  ces  théâtres. 

Bien  plus,  il  ne  sera  pas  impossible  à  un  particulier  de  se  procurer  le 
luxe  d'une  représentation  théâtrale  à  domicile,  et  d'entendre,  sans  quitter 
son  salon,  les  accents  du  Trouvère,  de  Faust  ou  de  la  Favorite. 

C'est  ce  qu'expose  fort  bien  le  savant  rédacteur  scientifique  du  Journal 
dés  Débuis,  M.  II.de  Parville,  dans  l'ouvrage  qu'il  a  publié  sur  VExposition 
d'électricité  en  1881. 

«  Nous  souhaitons,  dit  M.  de  Parville,  que  le  public  soit  bientôt  mis  à  même 
d'assister,  au  bout  d'un  fil  télégraphique,  aux  représentations  de  l'Opéra,  de 
l'Opéra-Comique  et  de  la  Comédie-Française.  Il  est  de  règle  en  ce  monde  que 
toute  chose  nouvelle  doit  passer  par  une  période  d'évolution.  On  commencera  par 
aller  entendre  l'Opéra  dans  un  local  approprié,  qui  remplacera  les  salons  de 
l'Exposition;  puis,  peu  à  peu,  on  tiendra  à  rester  chez  soi,  et  à  entendre  ce 
qui  se  passe  à  la  Comédie-Française,  puis  à  la  place  Favart,  et  l'on  réclamera 
un  réseau  théâtral.  On  s'abonnera  aux  téléphones  de  l'Opéra,  de  l'Opéra-Comi- 
que, etc.,  comme  on  s'abonne  aujourd'hui  aux  téléphones  de  la  Société  générale.  Et ; 


451 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


dans  dix  ans  on  vous  invitera  à  prendre  le  thé  et  à  assister  à  une  première.  Au 
lieu  de  la  mention,  devenue  vulgaire  :  «  on  dansera,  on  fera  de  la  musique  », 
les  cartes  d'invitation  porteront  :  «  Audition  théâtrale.  »  Et  ailleurs  :  «  à  dix 
heures,  Iïobert-le-D table,  à  onze  heures,  Monologue  par  Coquelin  cadet,  etc.  » 

L'inauguration  de  ce  genre  de  distraction  artistique  et  scientifique  fut 
offerte,  comme  un  hommage  à  sa  haute  dignité,  au  Président  de  la  Répu- 
blique française,  au  mois  de  novembre  1881.  Le  palais  de  l'Elysée  avait 
été  relié,  par  les  moyens  ci-dessus  décrits,  avec  la  scène  de  l'Opéra;  de 
sorte  que  M.  Jules  Grévy  put  donner  à  ses  invités  la  curieuse  distraction  de 
YOpéra  à  domicile. 

Il  est  évident  que  ce  qui  a  été  réalisé  sous  des  lambris  aristocratiques 
et  officiels,  peut,  grâce  à  la  science  et  à  l'industrie  de  notre  temps,  se  pro- 
duire sous  les  toits  les  plus  modestes,  et  que  YOpéra  à  domicile  pourra  un 
un  jour  être  un  genre  de  distraction  à  la  portée  de  tous. 

Autrefois,  on  louait  les  appartements  avec  «  le  gaz  à  tous  les  étages  ». 

Quand  le  nouveau  service  des  eaux  a  permis  de  distribuer  l'eau  potable 
dans  les  appartements,  au  moyen  d'une  colonne  montante,  les  propriétaires 
parisiens  ont  mis  sur  leurs  écriteaux  :  «  Eau  et  gaz  à  tous  les  étages  ». 

Plus  tard,  quand  la  construction  des  ascenseurs  s'est  simplifiée,  et  que 
leur  usage  est  passé  des  gares  de  chemin  de  fer  dans  les  grands  hôtels 
meublés,  et  de  là  enfin  dans  les  maisons  particulières,  les  propriétaires 
des  immeubles  de  Paris  ont  inscrit  sur  leurs  écriteaux  :  «  Eau,  gaz  et 
ascenseur  à  tous  les  étages  ». 

Quand  les  architectes  auront  réussi  à  distribuer,  par  un  calorifère  de 
cave,  la  chaleur  dans  toute  une  maison,  et  que,  d'autre  part,  la  Compagnie 
des  horloges  pneumatiques  sera  parvenue,  comme  elle  l'annonce,  à  donner 
à  chaque  locataire  la  facilité  de  se  procurer  une  pendule  pour  un  sou  par 
jour,  les  propriétaires  inscriront  avec  fierté  :  «  Eau,  gaz,  ascenseur,  heure 
et  chaleur  à  tous  les  étages.  » 

Enfin,  un  jour  viendra,  il  n'en  faut  pas  douter,  où  on  lira  sur  l'annonce 
des  appartements  à  louer  :  «  L'Opéra  à  tous  les  étages!  » 

Nous  représentons  dans  la  figure  176  les  douceurs  de  YOpéra  à  domicile. 
Une  belle  mondaine,  en  son  élégant  salon,  se  donne  le  plaisir,  sans  sortir 
de  chez  elle  d'entendre,  son  opéra  favori. 

Avec  un  abonnement  au  téléphone  théâtral,  on  pourrait  se  coucher  tran- 
quillement, et  au  lieu  de  prendre  le  volume  dont  la  lecture  doit  forcément 
amener  le  sommeil,  comme  un  roman  de  M.  X...,  on  décrocherait  le 
téléphone,  qui  vous  ferait  entendre  le  Trouvère  ou  la  Favorite  et  l'on 
s'endormirait,  en  vrai  Sybarite,  aux  sons  harmonieux  d'une  musique  aimée. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE  4i5 

On  pourrait  même  créer  une  feuille  d'abonnement  électrique  pour  les 
trois  jours  d'opéra  :  lundi,  mercredi,  vendredi. 

Nous  venons  d'étudier  les  plus  intéressantes  applications  qu'aient  reçues 
le  téléphone  et  son  inséparable  compagnon  le  microphone.  Mais  nous  n'avons 
fait  qu'effleurer  le  sujet.  Ilnous  faudrait  remplir  un  volume,  si  nous  voulions 
rapporter  toutes  les  applications  de  ce  merveilleux  transmetteur  des  sons. 

Pour  énumérer  les  applications  qu'ont  trouvées  dans  la  science  le  télé- 
phone et  le  microphone,  il  faudrait  commencer  par  décrire  la  balance 
d'induction  de  M.  Hughes,  instrument  nouveau,  dû  à  l'esprit  inventif  du 
créateur  du  microphone.  Et  nous  aurions  alors  à  expliquer  l'usage  de  cet 
instrument  pour  la  recherche  des  projectiles  enfermés  dans  les  chairs, 
aussi  bien  que  pour  apprécier  les  variations  du  pouls  chez  l'homme  et 
les  animaux,  et  pour  mesurer  l'intensité  des  courants  électriques.  —  Nous 
aurions  à  parler  du  téléphone  employé  à  révéler  l'existence  des  plus  faibles 
courants  voltaïques.  —  Nous  aurions  encore  à  signaler  Yaudiomètre,  ou  so- 
nomètre, de  M.  Hughes.  — Mais  ces  diverses  applications  du  téléphone  et  du 
microphone  sont  du  ressort  de  la  science  pure,  et  nous  serions  entraîné  à 
dépasser  les  limites  que  nous  sommes  forcé  d'imposer  à  cette  Notice. 

Nous  signalerons  seulement,  en  terminant,  une  curieuse  application  du 
téléphone  et  du  microphone  à  l'instruction  judiciaire. 

Vous  connaissez  l'histoire  de  Denys  le  Tyran,  qui,  au  fond  de  son  palais, 
s'était  ménagé  certain  réduit,  que  l'histoire  appelle  l'oreille  de  Denys,  et 
au  moyen  duquel  le  tyran  de  Syracuse  surprenait  les  paroles  des  captifs 
et  des  suspects.  Le  microphone  surpasse  singulièrement  l'antique  oreille 
de  Denys.  Il  permet  de  surprendre,  sans  aucun  local  spécial,  les  conversa- 
tions, les  paroles,  échangées  en  prison,  entre  détenus.  Le  microphone,  qui 
sert  de  transmetteur  au  téléphone,  permettant  de  recueillir  tous  les  sons 
émis  dans  une  pièce,  sans  qu'il  soit  nécessaire  que  la  bouche  de  celui  qui 
parle  soit  en  contact  immédiat  avec  l'appareil,  on  a  eu  l'idée  de  placer 
des  transmetteurs  microphoniques  contre  le  mur  d'une  cellule  de  la  prison, 
en  recouvrant  soigneusement  l'ouverture  des  transmetteurs  avec  du  pa- 
pier mince,  percé  de  petits  trous  à  peine  visibles.  Dans  cette  cellule,  on  a 
fait  entrer  les  complices  ou  les  parents  d'un  prévenu,  puis  on  les  a  laissés 
ensemble,  sans  surveillant.  Pendant  qu'ils  s'entretenaient,  un  agent  ou  un 
gardien  de  la  prison  tenait  son  oreille  collée  au  téléphone  récepteur. 

Le  moyen  a  complètement  réussi.  Le  prévenu,  ne  soupçonnant  pas  qu'on 
l'écoutât,  profita  du  moment  où  on  le  laissait  seul  avec  ses  complices,  pour 
causer  avec  eux  du  crime  dont  il  était  accusé.  La  justice  a  obtenu  ainsi 


456  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

d'importantes  révélations,  qui  n'avaient  pu  être  arrachées  soit  par  des 
menaces,  soit  par  des  interrogatoires. 

On  disait  autrefois  :  «  Les  murs  ont  des  oreilles  »,  mais  onn'en  était  pas 
bien  sûr.  Grâce  au  microphone,  ce  dicton  populaire  estdevenuune  vérité  pra- 
tique. 

Un  autre  application  intéressante  du  microphone  et  du  téléphone  a  été 
faite,  en  1882,  pour  l'étude  des  bruits  souterrains. 

Les  recherches  de  M.  de  Rossi  ont  montré  que  les  explosions  du  feu  gri- 
sou sont  précédées  de  légères  ondulations  du  sol  et  de  bruits  souterrains. 
Ces  bruits,  trop  faibles  pour  être  perçus  par  tout  autre  appareil,  sont  décelés 
par  le  microphone,  qui  les  enregistre  avec  une  sensibilité  remarquable. 

M.  de  Rossi  pense  que  l'on  devrait  établir  des  observatoires  dans  le  voi- 
sinage des  houillères,  et  que  le  microsismographe  oint  au  microphone  de- 
vraient être  employés  pour  faire  reconnaître  l'existence  du  gaz  inflammableà 
l'intérieur  delà  terre.  Grâce  à  ce  moyen,  combiné  avecles  indications  baro- 
jnétriques,  on  serait  averti  de  l'approche  du  danger,  et  l'on  pourrait 
prendre  ses  précautions  en  conséquence. 

M.  de  Rossi  avait  préludé  à  ces  dernières  expériences  par  des  recherches 
ayant  pour  but  d'étudier  les  tremblements  de  terre  et  les  vibrations  presque 
continuelles  du  sol  qui  se  manifestent  dans  les  régions  où  existent  des 
volcans  en  activité. 

Le  comte  Hugo  d'Engenberg,  qui  réside  au  château  de  Trebtzerg,  près  de 
Hall  (Tyrol),  a  fait,  clans  sa  propriété,  un  autre  et  tout  aussi  curieux  usage 
du  microphone.  11  s'en  est  servi  pour  découvrir  les  sources  d'eau. 

A  cet  effet,  des  transmetteurs  microphoniques  sont  enfoncés  dans  le 
.sol,  sur  les  pentes  d'une  colline,  et  reliés  chacun  à  un  téléphone  et  à  une 
petite  pile.  Les  expériences  du  comte  Hugo  se  font  la  nuit,  alors  que  les 
bruits  et  les  vibrations  du  sol  sont  moins  fréquents  que  le  jour. 

Les  expériences  du  comte  Hugo,  qui  perçoit  le  bruit  des  eaux  souterraines 
au  moyen  du  microphone,  donnent  peut-être  l'explication  des  surprenantes 
découvertes  faites  par  quelques  sourciers,  ou  chercheurs  de  sources,  les  Paran- 
.gue,  les  Rleton,  les  Pennet,  les  Fortis,  les  abbés  Paramelle  et  Richard,  qui 
ont  prétendu  déceler  l'existence  des  sources  cachées  dans  le  sol,  grâce  au 
bruit  du  cours  del'eau  souterraine,  qu'ils  avaient  la  faculté  d'entendre1. 

Et  après  la  constatation  de  preuves  aussi  extraordinaires  de  la  perfection 
de  l'ouïe  chez  quelques  individus,  on  peut  pardonner  à  Rabelais  d'avoir 
rprêté  à  Panurge  une  ouïe  tellement  fine  qu'il  entendait  «  pousser  l'herbe». 

1.  Voir  notre  ouvrage,  Histoire  du  merveilleux  dans  les  temps  modernes,  in-18,  chez  Hachette, 
5*  édition  1874,  lome  II,  la"  Baguette  divinatoire. 


5« 


XIII 


Un  peu  de  philosophie  à  propos  de  téléphonie. 

Voilà  donc  raconté  dans  son  histoire,  expliqué  dans  son  mécanisme, 
suivi  dans  ses  applications,  le  merveilleux  instrument  qui  a  reçu  le  nom, 
parfaitement  justifié,  de  téléphone.  Il  n'y  a  qu'un  point  de  notre  sujet  qui 
soit  resté  dans  l'ombre  :  c'est  la  théorie,  la  théorie  qui  illumine  les  faits  de 
ses  puissantes  clartés.  De  sorle  qu'après  nous  avoir  lu,  on  pourrait  dire  de 
nous,  comme  du  singe  de  la  fable  de  Florian  montrant  la  lanterne  magique: 

Il  n'avait  oublié  qu'un  point, 
C'était  d'éclairer  sa  lanterne. 

Le  reproche  est  fondé,  mais  nous  dirons,  pour  notre  défense,  que  cette 
lanterne,  personne  ne  l'a  encore  éclairée.  Aucun  physicien  n'a  pu  formuler 
une  théorie  du  téléphone,  et  nous  n'avons  pas  la  prétention  d'aller  plus  loin 
que  tous  les  savants  contemporains. 

Qu'est-ce,  en  effet,  que  le  téléphone?  Un  instrument  qui  transforme 
le  courant  électrique  en  un  courant  ondulatoire.  Et  que  faut-il  entendre 
par  un  courant  ondulatoire?  Celui  qui  produit  des  inflexions  sonores 
identiques  à  celles  que  la  voix  a  émises.  Mais  quelle  est  la  nature  des 
courants  ondulatoires,  quelle  est  leur  cause?  En  quoi  diffèrent-ils  de  l'élec- 
tricité? Quels  sont  leurs  rapports  avec  l'électricité?  Autant  de  questions 
qui  ne  trouvent  pas  de  réponse,  autant  de  problèmes  qu'aucun  physicien 
de  nos  jours  n'est  en  état  de  résoudre. 

Ne  pouvant  pénétrer  la  cause  réelle  de  cette  reproduction  de  la  voix 
humaine  au  sein  d'un  courant  électrique,  nos  physiciens  se  taisent. 
En  cela  ils  se  conforment  au  principe  philosophique  qui  a  été  posé  par 
Newton,  à  savoir  :  qu'il  faut  souvent  renoncer  à  pénétrer  la  cause  intime 
des  phénomènes  qui  se  passent  au  sein  de  la  matière,  et  se  contenter  de 
rechercher  les  lois  de  leur  manifestation,  pour  en  tirer  parti,  si  on  le  peut. 

Ainsi  agissent,  ainsi  raisonnent  les  physiciens,  héritiers  et  disciples 
de  Newton  et  de  sa  philosophie  naturelle.  Au  lieu  de  s'obstiner,  comme  le 


400  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DELA  SCIENCE 

faisaient  les  savants  de  l'antiquité,  à  rechercher  la  cause  première  des 
phénomènes  physiques,  à  raisonner  sur  leur  secrète  essence,  et  à  se  perdre, 
à  ce  propos,  dans  toutes  sortes  d'ahstractions  et  de  rêveries,  les  physiciens 
modernes  s'appliquent  à  bien  connaître  les  actions  physiques  qui  se 
passent  sous  leurs  yeux;  mais  ils  proclament  que  la  cause  de  ces  mani- 
festations est  un  des  secrets  de  la  nature.  Ils  ne  veulent  pas  déclarer, 
avec  les  médecins  de  Molière,  que  l'opium  fait  dormir  quia  habet  in  se 
propriétatem  dormilivam.  Ils  se  contentent  de  dire,  dans  le  cas  qui  nous 
occupe,  que  la  transformation  d'un  courant  électrique  en  un  courant  ondu- 
latoire reproduisant  la  voix,  est  un  des  mystères  de  la  nature,  un  des 
secrets  desseins  de  son  divin  auteur. 

De  ces  étonnantes  ressources  que  la  nature  tient  en  réserve  et  que  l'on 
ne  saurait  trop  admirer,  on  peut  trouver  un  exemple  nouveau,  en  ce  qui 
touche  le  téléphone. 

Avant  la  découverte  de  cet  instrument,  c'est-à-dire  avant  1876,  on  re- 
gardait comme  impossible  la  transmission  à  distance  de  la  parole  articulée. 
Aujourd'hui,  les  procédés  pour  reproduire  la  voix  par  des  artifices  physi- 
ques se  sont  multipliés  à  un  tel  point  que  l'on  ne  peut  plus  les  dénombrer. 
Il  faut  lire  dans  les  ouvrages  spéciaux,  particulièrement  dans  le  volume 
publié  par  M.  du  Monccl,  le  Téléphone1,  l'interminable  série  de  disposi- 
tions mécaniques  que  nos  physiciens  ont  trouvées  pour  faire  office  de  trans- 
metteur téléphonique,  avec  plus  ou  moins  de  puissance  ou  de  fidélité. 
C'est  M.  Ader,  qui  obtient  la  reproduction  de  la  voix  en  faisant  traverser 
un  simple  fil  de  fer  par  un  courant  ondulatoire;  —  c'est  M.  Elisha  Gray, 
dè  Chicago,  le  rival  de  M.  Graham  Bell,  qui  se  sert  de  la  main  comme  récep- 
teur téléphonique,  et  qui  produit  des  transmissions  de  la  voix  en  frottant 
avec  sa  main  la  surface  d'une  baignoire  de  zinc2;  — c'est  M.  du  Moncel, 
qui  utilise,  comme  récepteur,  de  simples  fragments  de  coke,  disposés  sans 
ordre,  dans  un  vase  de  métal  ;  —  c'est  M.  Edison,  qui  obtient  un  trans- 
metteur téléphonique  en  faisant  glisser  une  pointe  de  plomb  ou  de  platine 
sur  une  feuille  de  papier,  rendue  rugueuse  par  une  solution  de  potasse  ; 
—  c'est  le  docteur  Boudel,  de  Paris,  qui  réduit  le  téléphone  à  une  petite 
boîte,  semblable  à  une  tabatière,  au  fond  de  laquelle  est  collée  une  bobine 
d'induction,  et  dont  le  couvercle  porte,  en  forme  d'enbouchure,  un  dia- 
phragme d'acier  aimanté,  avec  un  transmetteur  de  charbon,  et  qui, 
grâce  à  cet  appareil,  obtient  d'une  manière  très  exacte  la  reproduction 
de  la  parole;  — c'est  M.  Bréguet,  qui  produit  des  effets  téléphoniques  avec 

1.  In-16,  4°  édition  1882,  chez  Hachette. 

—  Voir  noîre  Année  scientifique,  21e  année  (1875),  pages  74-80. 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 


461 


une  pointe  de  platine  posés  sur  un  liquide  acide;  —  c'est  le  physicien  an- 
glais Perceval  Jenns,  qui  produit  des  sons  avec  un  couteau  de  table  posé  sur 
un  électro-aimant;  —  c'est  M.  Hughes,  qui  compose  un  microphone  avec 
quatre  clous  posés  en  travers  ;  —  c'est  M.  Viesendanger,  qui  obtient  des  sons 
avec  un  petit  tube  de  fer-blanc  entouré  d'un  hélice  d'induction  ;  —  c'est  l'ha- 
bile électricien  anglais,  M.  Precce,  qui  construit  son  thermophone,  dans 
lequel  il  reproduit  les  sons  par  réchauffement  résultant  de  la  contraction 
d'un  fil  fortement  tendu;  — c'est  un  physicien  américain  qui  fait  parler 
le  téléphone  Bell  en  l'appuyant  sur  sa  poitrine;  —  c'est  le  docteur  Gré- 
paux,  qui  le  fait  parler  en  supprimant  le  récepteur,  etc.,  etc. 

En  un  mot,  les  procédés  pour  la  transmission  de  la  voix  se  sont  augmen- 
tés dans  une  proportion  inouïe.  Avant  1876  on  se  demandait  par  quels 
moyens  il  serait  possible  de  transmettre  à  distance  les  sons  de  la  parole,  et 
on  se  demande  aujourd'hui  quels  sont  les  moyens  qui  ne  produisent  pas 
cet  effeL! 

Les  physiciens  ont  été.  assez  embarrassés  pour  expliquer  cette  abondance 
inattendue  de  procédés  servant  à  transporter  la  voix  articulée.  Ils  oubliaient 
qu'en  tout  cela  c'e»i  l'oreille  humaine  qui  est  le  dernier  et  le  grand  opéra- 
teur; que  c'est  à  l'admirable  organe  créé  par  la  nature  qu'aboutit,  en  défi- 
nitive, tout  appareil  téléphonique.  Or,  telle  est  la  perfection  de  l'organe  au- 
ditif chez  l'homme,  telles  sont  les  merveilleuses  ressources  dont  il  est  doté, 
qu'il  a  la  faculté  de  percevoir  les  sons,  même  quand  ils  sont  transmis 
par  les  plus  imparfaits  procédés,  par  les  voies  les  plus  indirectes.  C'est 
l'oreille  humaine  qui  rectifie  les  effets  d'un  mauvais  récepteur  ;  c'est  l'oreille 
humaine  qui  supplée  à  l'insuffisance  des  transmetteurs;  c'est  l'oreille  hu- 
maine qui  corrige  les  défauts  de  tous  les  appareils  créés  par  l'artifice  des 
physiciens. 

De  sorte  que  ce  qu'il  faut  admirer,  ce  qu'il  faut  exalter,  à  propos  du 
téléphone,  c'est  l'œuvre  de  Dieu,  autant  que  celle  des  hommes.  Tousscnel  a 
dit  :  «  Ce  qu'il  y  a  de  meilleur  dans  l'homme,  c'est  le  chien.  »  Nous  dirons, 
pour  rester  dans  la  même  gamme  :  «  Ce  qu'il  y  a  d'admirable  dans  le  télé- 
phone, c'est  l'oreille  humaine  !  » 


FIN   DU   TÉLÉPHONE    ET   DU    MICROPHONE . 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


I 

La  révolution  par  la  science. 

On  parle  beaucoup  aujourd'hui  de  révolution  et  de  contre-révolution, 
d'esprit  révolutionnaire  et  d'esprit  réactionnaire;  on  pressent  ou  on 
redoute  un  changement  dans  les  bases  de  la  société;  mais  c'est  à  tort 
que  l'on  accorde  à  la  politique  la  puissance  d'opérer  une  rénovation  quel- 
conque. En  France,  la  politique  a  donné  tout  ce  qu'on  pouvait  en  attendre. 
Depuis  un  siècle,  toutes  les  formes  possibles  de  gouvernement  se  sont 
succédé  dans  notre  pays,  et  l'on  ne  voit  pas  que  la  société  s'en  soit  aucu- 
nement ressentie,  dans  ses  mœurs,  dans  ses  coutumes,  ni  son  équilibre. 
Elle  persiste,  immuable,  avec  ses  mêmes  hiérarchies,  ses  mêmes  classes, 
son  inégale  distribution  du  bonheur  et  des  biens,  avec  ses  souffrances  et 
ses  maux.  Si  une  révolution  doit  se  produire  dans  la  société  française,  ce 
n'est  point  la  politique,  c'est  plutôt  la  science  qui  l'accomplira.  La  révolu- 
tion que  l'on  entrevoit  se  fera,  non  dans  le  sang  et  le  feu,  comme  le  pensent 
quelques  farouches  sectaires,  mais  dans  la  paix  et  la  sérénité.  Elle  ne  coû- 
tera ni  des  terreurs  ni  des  larmes,  et  n'apparaîtra  que  dans  les  pures  clartés 
des  travaux  de  l'esprit.  Les  vrais  révolutionnaires  sont  donc  les  savants, 
Le  réformateur  de  la  société,  c'est  vous,  c'est  moi,  c'est-à-dire  toute  per- 
sonne qui,  à  un  titre  et  à  un  degré  quelconques,  s'intéresse  à  la  science  et 
contribue  à  ses  progrès. 

Il  y  a  un  siècle,  l'ouvrier  et  le  paysan  français  étaient  mal  nourris,  mal 
vêtus,  mal  logés,  mal  chauffés.  La  viande  était  bannie  de  leurs  repas.  Leurs 
vêtements  étaient  sordides.  Ils  vivaient  de  pain,  de  légumes  et  d'eau.  Us 
habitaient  des  taudis,  comme  les  horribles  caves  des  ouvriers  de  Lille, 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


463 


dont  M.  Jules  Simon  a  fait  un  si  émouvant  tableau.  Leur  vie  était  un 
enchaînement  de  souffrances  et  de  misères,  et  leur  sort  ne  différait  point 
de  celui  des  serfs  du  Moyen  âge.  Aujourd'hui,  le  paysan  français,  comme 
l'ouvrier,  est  mieux  nourri,  mieux  logé,  mieux  vêtu.  Sa  demeure  est 
plus  conforme  aux  règles  de  l'hygiène,  et  quelque  bien-être  vient  alléger  les 
fatigues  de  son  existence,  toujours  vouée,  pourtant,  aux  plus  rudes  labeurs. 

C'est  la  science  qui  a  réalisé  ces  premières  améliorations  dans  les  condi- 
tions de  la  vie  du  pauvre.  Des  machines  qui  filent  et  tissent  économique- 
ment le  lin,  le  fil  et  le  coton,  lui  fournissent  des  étoffes  et  des  vêtements  à 
bas  prix.  Des  navires  lui  apportent,  des  contrées  lointaines,  d'excellentes 
matières  textiles  et  de  chauds  lainages.  Les  progrès  de  la  navigation,  rédui- 
sant le  prix  du  fret,  mettent  à  sa  disposition  des  matières  alimentaires 
empruntées  à  toutes  les  régions  du  globe.  La  facilité  et  le  bas  prix  des 
transports  par  les  chemins  de  fer  et  les  canaux  font  abonder  à  pied  d'oeuvre 
les  matériaux  de  construction  :  la  pierre,  le  bois  et  les  métaux;  si  bien 
que  la  demeure  de  l'ouvrier  est  construite  avec  autant  de  soin  et  de  solidité 
que  l'était,  au  siècle  dernier,  le  manoir  seigneurial  ou  la  riche  abbaye. 
Que  la  science  fasse  de  nouveaux  progrès,  et  les  conditions  de  la  vie  du 
paysan  et  de  l'ouvrier  s'adouciront  encore.  Plus  la  science  avancera  dans  la 
voie  de  ses  paisibles  et  fécondes  conquêtes,  plus  on  verra  s'élever  le  niveau 
des  nouvelles  couches,  suivant  le  mot  célèbre  du  tribun  populaire  qui  dort, 
oublié,  sous  les  orangers  de  Nice. 

C'est,  par  exemple,  une  immense  question  que  celle  de  l'alimentation 
des  peuples.  Quel  bouleversement  dans  la  hiérarchie  sociale,  quelle  pertur- 
bation dans  l'équilibre  et  dans  les  rapports  des  différentes  classes,  quelle 
révolution  dans  l'économie  publique  ne  provoquerait  point  l'heureux  inven- 
teur qui  réussirait  à  fabriquer  de  toutes  pièces,  et  à  bas  prix,  une  matière 
alimentaire!  Voyez-vous  les  résultats  d'une  telle  découverte?  Donner  à 
tous  les  moyens  de  subvenir  sans  frais  aux  besoins  de  la  vie,  débar- 
rasser chacun  de  la  nécessité  fatale  et  commune  d'acquérir  le  pain  de 
chaque  jour  à  la  sueur  de  son  corps  ou  à  la  fatigue  de  son  cerveau,  queue 
révolution  dans  la  famille  humaine!  Que  deviendraient  les  notions  actuelles 
sur  la  pauvreté  et  la  richesse?  Le  sage,  l'homme  modéré  dans  ses  besoins, 
serait  le  riche  ;  la  pauvreté  ne  serait  la  compagne  que  de  la  passion  et  de 
l'incontinence  des  désirs. 

Mais  ce  problème  de  la  fabrication  économique  d'une  matière  alimentaire 
est-il  insoluble?  Nous  ne  le  pensons  pas;  et  peut-être  partagera-t-on  cet 
avis,  si  l'on  considère  avec  quelle  facilité  a  été  déjà  résolue  une  partie  de 
cette  question. 


464  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Le  glucose,  produit  organique  non  azoté,  que  Ton  désigne  sous  divers 
noms:  sucre  de  raisin,  sucre  de  fécule,  sucre  d'amidon,  etc.,  entre,  comme 
élément  essentiel,  dans  un  grand  nombre  de  substances  alimentaires.  Le 
pain,  les  fruits,  les  légumes  contiennent  des  quantités  notables  de  glucose. 
A  elle  seule,  cette  matière  ne  suffirait  point  pour  composer  une  alimentation 
complète,  mais  elle  y  concourt  dans  une  proportion  considérable.  Les  tra- 
vaux des  physiologistes  modernes  ont  montré  qu'elle  constitue  l'élémeni  de 
la  combustion  chimique  qui  s'accomplit  dans  l'acte  respiratoire  des  ani- 
maux. Sa  présence  dans  les  matériaux  de  notre  alimentatiou  est  donc  indis- 
pensable à  l'entretien  de  la  vie.  Ainsi,  obtenir  économiquement  du  glucose, 
c'est  fabriquer  à  bas  prix  un  produit  alimentaire. 

Or,  ce  problème  de  la  fabrication  artificielle  et  économique  du  glucose 
est  aujourd'hui  résolu.  Le  chimiste  Braeonnot,  de  Nancy,  découvrit,  en 
1825,  que  le  bois  peut  être  transformé  en  glucose  par  la  seule  action  de 
l'acide  sulfurique  bouillant;  et  en  1854,  un  élève  du  laboratoire  de  Pelouze, 
Arnould,  rendit  ce  procédé  industriel,  c'est-à-dire  prépara,  avec  le  bois,  du 
glucose,  qui  revenait  à  un  prix  insignifiant1. 

On  peut  donc  obtenir  du  glucose,  c'est-à-dire  une  matière  alimentaire, 
presque  sans  aucun  frais.  Qu'une  découverte  du  même  genre  vienne  à  se 
produire  pour  la  production  artificielle  d'un  aliment  azoté,  et  tout  serait  dit; 
on  fabriquerait  des  aliments  ne  coûtant  rien! 

La  navigation  aérienne  sera  certainement  réalisée  un  jour.  Cette  question 
n'est  pas  encore  en  faveur  auprès  du  public  :  les  esprits  s'en  détournent  et 
lui  refusent  toute  attention.  Ce  qui  n'empêche  pas  que  le  problème  de  la 
direction  des  aérostats  ne  soit  virtuellement  résolu,  et  que  quand  on 
le  voudra,  on  construira  de  grands  ballons  dirigeables.  Les  travaux  de 
Henry  Giffard,  les  essais  de  M.  Dupuy  de  Lôme,  en  1870,  les  résultats 
obtenus  en  1885,  par  M.  Gaston  Tissandier,  avec  son  ballon  actionné 

1.  Pour  transformer  le  bois  en  glucose,  on  commence  par  réduire  en  sciure  du  bois  blanc, 
du  peuplier  par  exemple,  qui  convient  parfaitement  à  cet  objet.  On  le  dessèche  dans  une  étuve 
chauffée  à  -f  100°,  par  de  la  vapeur  d'eau  bouillante  ;  ce  qui  lui  fait  perdre  près  de  la  moitié  de 
son  poids.  A  la  sciure  ainsi  desséchée  on  ajoute  un  poids  égal  d'acide  sulfurique  ordinaire;  on 
agite,  on  divise,  on  triture  ce  mélange  avec  une  spatule,  et  ou  l'abandonne  à  lui-même,  pendant 
vingt-quatre  heures.  Au  bout  de  ce  temps,  on  délaye  la  masse  dans  de  l'eau,  et  le  liquide  est  porté 
à  l'ébullition.  Par  l'aclion  de  l'acide  sulfurique  s'exerçant  à  celte  température  élevée,  ie  bois  est 
totalement  converti  en  glucose.  La  liqueur  refroidie  consiste  donc  en  une  dissolution  de  glucose, 
dansl'eau,  mêlée  à  l'excès  d'acide  sulfurique  ayant  servi  à  l'opération.  Pour  débarrasser  la  liqueur  de 
cet  acide  sulfurique,  il  suffit  d'y  ajouter  une  quantité  suffisante  de  craie  (carbonate  de  chaux) . 
L'acide  sulfurique,  changé  en  sulfate  de  chaux,  insoluble  dans  l'eau,  se  précipite,  tandis  que 
l'acide  carbonique  de  la  craie  se  dégage. 

Quand  le  sulfate  de  chaux  s'est  précipité  par  le  repos,  on  décante  la  liqueur,  et  on  n'a  qu'ai'  éva- 
porer pour  obtenir  le  glucose. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  465 

par  la  pile  de  bichromate  de  potasse;  ceux  que  l'on  tient  en  réserve  à 
l'Ecole  militaire  aérostatique  de  Meudon,  nous  assurent  la  possession  d'un 
moteur  puissant,  léger  et  sans  danger,  le  grand  desideratum  de  la  naviga- 
tion aérienne.  Ajoutez  qu'une  foule  de  données  acquises  par  cent  années 
d'expériences  ont  dévoilé  les  véritables  conditions  de  la  stabilité  des 
machines  aérostatiques.  Quand  les  savants,  les  industriels  et  les  capitalistes 
voudront  aborder  carrément  la  question  de  la  navigation  aérienne;  quand 
ils  se  décideront  à  attaquer  ce  sujet  avec  l'ardeur,  la  conviction,  la  passion 
générale  que  l'on  mit,  au  milieu  de  notre  siècle,  à  créer  la  machine 
à  vapeur,  et  à  la  répandre  dans  toutes  les  industries,  on  parviendra  cer- 
tainement à  organiser  des  transports  aériens  des  personnes  et  des  mar- 
chandises. 

Avez-vous  jamais  réfléchi  au  bouleversement  profond  qu'amènerait 
dans  notre  équilibre  politique  et  social  l'établissement  de  la  naviga- 
tion par  l'air?  Vous  êtes  vous  demandé  quelles  seraient  alors  les  relations 
mutuelles  des  peuples?  Que  feraient  les  douaniers,  qui  veillent  aujourd'hui, 
l'arme  au  bras  et  le  tarif  en  main,  aux  portes  des  Etals?  Où  placerait-on  les 
frontières  des  nationalités?  Quel  serait  l'emploi  des  armées  de  terre  et  de 
mer?  Les  places  fortes,  les  ports  de  guerre,  les  arsenaux  maritimes,  les 
forts  de  défense  des  villes,  quels  seraient  leur  rôle  et  leur  utilité?  Que 
ferait-on  du  matériel  actuel  des  chemins  de  fer  et  des  transports  par  eau? 
La  navigation  aérienne  révolutionnerait  la  société  politique  et  économique, 
comme  l'imprimerie  l'a  révolutionnée  au  Moyen  âge.  C'est  un  peu  pour 
ce  motif,  disons-le  tout  bas,  que  les  habiles  d'aujourd'hui  rejettent  obsti- 
nément l'étude  de  la  navigation  aérienne. 

Pendant  notre  siècle,  la  machine  à  vapeur,  en  abaissant  le  prix  de  chaque 
chose,  a  opéré  dans  l'industrie  une  révolution  absolue.  Mais  la  machine 
à  vapeur  peut  être  détrônée.  Elle  peut  être  remplacée  par  un  moteur 
encore  plus  économique.  Si  l'on  parvient  à  créer  un  moteur  n'occasionnant 
presque  aucune  dépense,  si  l'on  peut  utiliser  avantageusement  les  forces 
gratuites  que  nous  offre  la  nature,  comme  les  chutes  d'eau,  la  pesanteur, 
les  vents  et  les  marées;  si  l'on  obtient,  en  un  mot,  de  la  force  à  bas  prix, 
quelle  révolution  dans  l'industrie,  et  consécutivement  dans  la  société  !  11 
n'y  aura  plus  ni  riche,  ni  pauvre;  on  ne  verra  de  différence  entre  les 
hommes  que  celles  qu'établiront  la  sagesse,  le  travail  et  l'esprit  de  con- 
duite. L'âge  d'or,  rêvé  par  l'imagination  des  poètes,  sera  réalisé  par  le 
génie  des  savants. 

Ce  moteur  qui  ne  coûte  rien,  parce  qu'il  est  l'application  des  forces  que 
la  nature  nous  offre  gratuitement,  est-il  un  rêve,  une  utopie  ?  Ce  rêve  est 
1.  59 


40G  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

en  train  de  recevoir  une  réalilé,  cette  utopie  sera  dans  un  intervalle,  pins 
ou  moins  prochain,  un  fait  palpable.  L'électricité  est  appelée  à  se  substi-, 
tuer  à  la  vapeur,  comme  force  motrice,  non  par  sa  puissance  mécanique 
propre,  mais  parce  qu'elle  donnera  les  moyens  de  mettre  à  profit  les 
grandes  forces  de  la  nature,  qui  se  perdent  maintenant  sans  profit  pour 
personne. 

Les  torrents  qui  tombent  des  montagnes  sont  une  force  immense,  qui  ne 
profite  à  rien;  les  marées  soulèvent  inutilement  des  masses  liquides,  sur 
toutes  les  côtes  maritimes  du  globe;  les  agitations  de  l'atmosphère  pour- 
raient être  utilement  adaptées  à  des  machines  motrices.  On  pourrait 
utiliser  la  pesanteur  sous  une  autre  forme  encore  que  celle  des  chutes 
d'eau.  C'est  l'électricité  qui,  recueillant  ces  énergies  perdues,  peut,  au 
moyen  d'un  fil  conducteur,  les  transporter  aux  lieux  où  leur  rôle  est  utile. 
Un  fil  assez  mince  pour  passer  par  le  trou  d'une  serrure,  peut  faire  voyager 
la  puissance  mécanique  presque  à  toute  distance. 

Voilà  de  bien  séduisantes  perspectives.  Notre  tâche,  dans  cette  Notice, 
sera  de  les  justifier,  de  faire  voir  que.ee  beau  problème  est  en  partie  résolu, 
et  de  montrer  ce  qu'il  reste  à  faire  pour  son  entière  solution. 


II 


Principes  sur  lesquels  repose  l'emploi  de  l'électricité  comme  force  motrice  :  l'action 
mutuelle  des  courants  électriques;  —  l'aimantation  artificielle  par  les  cou- 
rants; —  l'électricité  d'induction. 

L'emploi  de  l'électricité  comme  force  motrice  repose  sur  les  trois  prin- 
cipes suivants  : 

1°  L'aimantation  artificielle  du  fer  ou  de  l'acier  par  le  courant  électrique. 
2°  L'action  que  les  courants  électriques  exercent,  à  dislance,  les  uns  sur 
les  autres. 

5°  La  production  des  courants  d'électricité  d'induction  par  le  mouvement 
d'un  corps  conducteur  se  déplaçant  dans  le  champ  magnétique  d'un  aimant, 
permanent  ou  temporaire. 

Le  premier  de  ces  principes  a  été  découvert  par  le  physicien  français 
Arago;  le  second  par  le  physicien  français  Ampère;  le  troisième  par  l'élec- 
tricien anglais  Faraday. 

Avant  d'entrer  dans  l'exposé  des  applications  de  ces  trois  principes  à  la 
création  des  moteurs  électriques,  il  nous  paraît  utile  de  donner,  en 
quelques  traits  rapides,  une  idée  de  la  personne  et  des  travaux  des  trois 
hommes  illustres  auxquels  la  physique  est  redevable  de  ces  grandes  con- 
quêtes. Nous  ne  perdons  jamais  l'occasion  de  fournir  quelques  renseigne- 
ments biographiques  sur  les  grands  personnages  de  la  science  dont  nous 
avons  à  exposer  les  travaux,  persuadé  que  la  connaissance  de  leur  vie 
éclaire  et  fait  comprendre  leurs  œuvres.  C'est  à  ce  titre  que  nous  allons 
entrer  dans  quelques  détails  biographiques  sur  Arago,  Ampère  et  Faraday. 


ni 


François  Arago;  sa  vie  et  son  œuvre 

François  Arago,  un  des  plus  grands  physiciens  dont  la  France  s'honore, 
était  né  à  Estagel  (Pyrénées-Orientales),  le  26  février  1786.  Il  semblait 
destiné  à  passer  sa  vie  à  la  campagne.  Sa  constitution  athlétique,  ses 
manières  franches  et  hardies,  son  aptitude  aux  travaux  manuels,  le  pré- 
destinaient, pour  ainsi  dire,  à  la  vie  des  champs.  Mais,  en  1780,  son  père 
ayant  été  appelé  au  chef-lieu  du  département,  avec  le  titre  de  caissier  de 
la  Monnaie,  le  jeune  François  Arago  fut  mis  au  lycée  de  Perpignan.  Il  y 
fit,  en  mathématiques,  des  éludes  assez  sérieuses  pour  être  en  état,  dès  l'âge 
de  seize  ans,  de  se  présenter  aux  examens  de  l'École  polytechnique. 

C'est  à  Toulouse  que  les  élèves  du  collège  de  Perpignan  allaient  autre- 
fois subir  l'examen  du  professeur  de  l'Ecole  polytechnique  envoyé  de  Paris 
pour  les  interroger.  Le  jeune  Arago  se  montra  extrêmement  brillant  dans 
celte  épreuve.  Il  traita  les  questions  de  géométrie  qui  lui  étaient  faites,  par 
l'analyse  algébrique,  etéblouitson  examinateur  par  les  développements  qu'il 
donna  à  ses  réponses.  Comme  ses  connaissances  dépassaient  le  programme 
de  l'Ecole  polytechnique,  le  jeune  candidat  se  livra  à  de  hardies  digres- 
sions dans  le  champ  du  calcul. 

L'examinateur  était  frère  de  l'illustre  Monge.  Après  avoir  tenu  l'élève 
devant  le  tableau  pendant  deux  heures,  il  se  leva  et  lui  dit  :  «  Monsieur, 
vous  pouvez  faire  vos  préparatifs  de  départ.  Vous  serez  reçu  le  premier.  » 

Arrivé  à  l'École  polytechnique  avec  le  numéro  1,  François  Arago  ne  per- 
dit jamais  ce  rang. 

On  voulait,  à  cette  époque,  introduire  la  politique  à  l'École,  et  des  listes 
d'adhésion  à  la  constitution  de  l'Empire  furent  présentées  aux  élèves.  Arago 
refusa  sa  signature;  mais  Napoléon,  à  qui  Monge  l'avait  signalé,  comme 
devant  se  faire  bientôt  un  grand  nom  dans  les  sciences,  ne  lui  garda  pas 
rancune  de  cet  acte  d'opposition. 

Dès  sa  sortie  de  l'École  polytechnique.  François  Arago  fut  attaché  à 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  4G9 

l'Observatoire  de  Paris,  et  fut  bientôt  chargé  d'aller  en  Espagne,  avec  Bioî, 
achever  la  mesure  d'un  arc  du  méridien,  grande  opération  que  la  mort  de 
Méchain  laissait  inachevée.  On  était  alors  en  1 806 ;  notre  jeune  savant 
commençait  sa  vingtième  année. 

Les  opérations  sur  le  terrain  étant  à  peu  près  terminées,  Biot  reprit 
le  chemin  de  la  France,  laissant  Arago  relever  les  dernières  triangulations. 

Il  était  occupé,  dans  l'île  de  Majorque,  à  faire  ses  visées,  et  il  avait 
établi  ses  instruments  au  haut  d'une  montagne  de  l'île  (le  Golazo),  quand 
la  ville  de  Palma,  capitale  de  ceLte  île,  ayant  appris  que  l'Empereur  avait 
donné  l'ordre  de  renvoyer  à  Toulon  l'escadre  qui  stationnait  devant  les  îles 
Baléares,  se  mit  en  insurrection  déclarée  contre  la  France. 

La  colère  du  peuple  espagnol  se  porta  tout  d'abord  sur  le  jeune  obser- 
vateur venu  de  Paris.  Les  feux  qu'il  allumait  chaque  nuit  sur  la  montagne, 
pour  ses  signaux  et  mesures  de  distance,  passèrent  pour  des  avis  secrets 
adressés  aux  forces  navales  françaises,  et  des  furieux  partirent  pour  assas- 
siner le  Français  signalé  à  leurs  coups.  Mais  le  pilote  mayorquain  du 
bâtiment  de  la  commission  scientifique  française,  Damian,  devança  les 
assassins.  Il  remit  à  Arago  des  vêtements  de  paysan,  et  prit  la  fuite  avec 
lui.  Us  rencontrèrent,  au  bas  de  la  montagne,  des  paysans  armés,  qui  leur 
demandèrent  des  nouvelles  des  gavachos  (injure  par  laquelle  on  désignait 
les  Français).  Mais  Arago  parlait  si  bien  l'espagnol,  et  il  conserva  un  tel 
sang-froid,  que  les  paysans  n'eurent  aucun  soupçon,  et  se  hâtèrent  de 
gagner  les  hauteurs  où  ils  croyaient  trouver  leur  victime. 

Arrivé  à  bord  du  bâtiment  espagnol  qui  l'avait  reçu  jusqu'alors,  Arago 
n'y  trouva  que  froideur  et  défiance.  Il  dut  accepter,  comme  un  asile,  la 
prison  où  l'on  avait  déjà  enfermé  un  envoyé  du  gouvernement  français, 
M.  Berthémie;  encore  n'y  parvint-il  qu'au  milieu  d'une  émeute  populaire. 
Il  fut  blessé  d'un  coup  de  stylet,  pendant  le  trajet  du  bâtiment  à  la 
prison. 

Grâce  aux  sollicitations  de  son  collègue  espagnol,  l'astronome  Rodri- 
guez,  et  à  la  connivence  du  capitaine  général  de  l'île,  Arago  et  l'envoyé 
du  gouvernement  français,  M.  Berthémie,  purent  s'échapper  de  leur  prison, 
et  gagner  une  barque  mayorquaine.  Le  fidèle  pilote,  Damian,  vint  les 
rejoindre  dans  cette  barque;  mais  ils  n'y  trouvèrent,  pour  toutes  provisions, 
que  quelques  pains  et  trois  ou  quatre  paniers  d'oranges. 

La  barque  s'arrêta  à  l'île  de  Cabrera,  et  arriva  enfin  à  Alger,  le  1er  août, 
cinq  jours  après  l'évasion. 

En  se  dirigeant  vers  Alger,  Arago  et  ses  compagnons  avaient  compté  sur  la 
protection  du  Dey  Hamet,  auquel  le  gouvernement  de  l'empereur  Napoléon 


470  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

inspirait  un  certain  respect.  Ils  ne  s'étaient  pas  trompés.  Le  Dey  ordonna 
qu'un  navire  lui  appartenant  fût  frété,  pour  ramener  à  Marseille  l'astro- 
nome français  et  ses  compagnons,  miraculeusement  échappés  aux  poignards 
des  Espagnols.  Il  compléta  ses  gracieuses  prévenances  pour  l'Empereur 
en  lui  envoyant  un  véritable  présent  oriental  :  à  savoir  un  lion,  qui  fut 
embarqué  avec  le  petit  équipage. 

On  élait  en  vue  de  Marseille,  quand  on  rencontra  un  corsaire  espagnol, 
qui  se  mit  à  canonner  le  navire  algérien,  et  bientôt  le  prit,  et  le  conduisit 
dans  un  port  de  la  Catalogne,  à  Rosas. 

Là,  Arago  et  ses  compagnons  furent  tenus  en  captivité,  et  exposés  aux 
plus  dures  privations.  On  les  laissait  littéralement  mourir  de  faim. 

Par  bonheur,  Arago  réussit  à  faire  savoir  au  Dey  d'Alger  la  capture  do 
son  bâtiment. 

La  nouvelle  eût  peut-être  trouvé  Hamet  médiocrement  sensible  à  cette 
annonce,  mais  la  lettre  qui  lui  fut  remise  annonçait  un  autre  malheur  :  le 
lion  était  mort! 

A  cette  nouvelle,  le  Dey  entre  dans  une  violente  fureur.  Il  fait  compa- 
raître le  Consul  d'Espagne  et  lui  demande  une  indemnité  de  400  000  francs, 
le  menaçant  d'une  déclaration  de  guerre  si  les  Catalans  ne  lui  rendent 
pas  son  bâtiment. 

L'Espagne  eut  peur,  et  rendit  le  navire,  qui  reprit  la  route  de  France. 

Le  navire  algérien  qui  ramenait  en  France  Arago  et  ses  précieux  relevés 
géodésiques,  était  de  nouveau  en  vue  de  Marseille,  lorsqu'un  coup  de  vent  le 
jeta  vers  la  Sardaigne.  Le  pilote,  perdant  la  tête,  se  laissa  aller  a  la  dérive; 
si  bien  qu'après  huit  à  dix  jours  de  navigation  au  milieu  de  la  Méditerranée, 
on  se  trouva  sur  la  côte  d'Airique,  près  de  Bougie. 

Là,  on  reconnut  que  le  bâtiment  était  hors  d'état  de  naviguer. 

Arago  prit  alors  une  détermination  qui  a  été  taxée,  à  bon  droit,  de  folie. 
Il  voulut  se  rendre  de  Bougie  à  Alger  par  terre,  au  milieu  des  populations 
arabes,  pour  lesquelles  le  seul  nom  de  chrétien  est  un  gage  de  mort.  Mépri- 
sant tous  les  conseils,  Arago  prit  un  costume  arabe,  et  se  confiant  à  la 
protection  d'un  marabout  du  pays,  il  eut  l'audace  et  le  bonheur  d'arriver 
par  terre  à  Alger.  Ce  voyage  était  tellement  périlleux  que  pas  un  de  nos 
officiers  ne  l'a  essayé  jusqu'à  la  complète  occupation  du  pays  par  nos 
troupes. 

En  arrivant  à  Alger,  Arago  apprit  que  son  prolecleur  le  Dey  Hamet  avait 
péri  dans  une  émeute.  Il  vit  lui-même  le  successeur  d'Hamet  tomber  sous 
les  coups  d'autres  révoltés. 

Le  nouveau  Dey,  loin  de  protéger  les  Français  restés  en  détresse  dans  la 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  471 

régence,  les  retint  prisonniers,  réclamant  une  indemnité  pour  les  laisser 
partir.  Le  consul  de  France  ayant  résisté  à  celte  exaction,  le  Dey  fit  inscrire, 
comme  esclaves,  le  consul  et  tous  les  Français. 

Heureusement,  Àrago  fut  réclamé  par  le  consul  de  Suède,  et  enfin,  le 
1er  juillet  1809,  il  put  quitter  Alger,  avec  ses  compagnons  de  travail  et 
de  dangers. 

Le  convoi  algérien,  dont  leur  bâtiment  faisait  partie,  fut  arrêté  devant 
Toulon,  par  l'amiral  anglais  Collingwood  ;  mais  quelques  habiles  manœu- 
vres permirent  au  capitaine  qui  avait  les  Français  à  son  bord,  de  s'échapper, 
et  de  gagner  la  petite  île  de  Pomègue,  où  les  chaloupes  anglaises  tentèrent 
en  vain  d'enlever  le  bâtiment. 

Après  quelques  jours  passés  à  Perpignan,  auprès  de  sa  famille,  qu'il 
avait  cru  longtemps  ne  jamais  revoir,  Arago  alla  reprendre  à  Paris  ses  tra- 
vaux scientifiques. 

Il  déposa  tout  son  butin  géodésique  sur  la  table  de  l'Académie  des 
sciences  et  du  Bureau  des  Longitudes.  Un  élan  unanime  d'admiration 
salua  le  courage  et  la  persévérance  de  ce  jeune  homme  de  génie  qui, 
au  milieu  de  mille  périls  et  des  plus  émouvantes  péripéties,  avait  rap- 
porté intact  le  tribut  d'observations  et  de  mesures  que  l'Académie  des 
sciences  l'avait  chargé  de  recueillir. 

La  récompense  de  cette  campagne  mémorable  ne  se  fit  pas  attendre. 
On  accorda  à  François  Arago,  alors  âgé  de  23  ans,  un  fauteuil  à  l'Institut. 

Nous  tracerons  maintenant  un  tableau  rapide  des  principales  découvertes 
d'Arago. 

Ses  premières  recherches  se  rapportent  à  l'optique.  Il  avait  un  goût 
particulier  pour  cette  partie  de  la  physique.  Son  délassement,  quand  il 
était  forcé  de  camper  des  mois  entiers  sur  une  montagne  isolée  de  l'île  de 
Majorque,  pour  se  livrer  à  ses  mesures  sur  le  terrain,  était  de  lire 
l'Optique  de  Newton. 

La  part  qu'Arago  a  prise  aux  immenses  progrès  qu'a  faits  dans  notre 
siècle  la  science  de  l'Optique,  est  un  de  ses  plus  beaux  litres  de  gloire. 
Il  était  partisan  décidé  de  la  théorie  des  ondulations,  et  il  eut  la  satis- 
faction de  voir  cette  théorie  confirmée  d'une  façon  décisive  par  les  belles 
expériences  de  Léon  Foucault  sur  la  vitesse  de  la  lumière. 

La  théorie  de  la  polarisation  colorée  fut  démontrée  par  son  polariscope. 

L'électricité  lui  dut  de  nombreuses  découvertes.  La  principale  est  l'ai- 
mantation par  les  courants,  qui  fut  l'origine  première  de  la  télégraphie 
électrique. 


47-2 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


L'aimantation  artificielle  du  fer  et  de  l'acier  étant,  de  toutes  les  décou- 
vertes d'Arago,  celle  qui  nous  intéresse  le  plus,  dans  la  présente  Notice, 
nous  entrerons  à  ce  sujet  dans  quelques  développements. 

Si  l'on  fait  circuler  autour  d'un  barreau  d'acier  ou  de  fer  pur,  un  courant 
électrique,  le  fer  ou  l'acier  acquièrent  la  propriété  d'attirer  le  fer,  c'est-a- 
dire  de  se  transformer  en  aimant.  Dès  que  l'on  interrompt  le  passage  du 
courant  dans  le  métal,  l'aimantation  disparaît. 

Ce  phénomène,  que  nous  avons  eu  tant  de  fois  l'occasion  de  signaler, 
fut  découvert  par  Arago,  en  1820,  dans  le  cours  d'expériences  qu'il  faisait 
avec  Ampère.  On  lit  ce  qui  suit  dans  le  procès-verbal  des  séances  du  Bureau 
des  Longitudes  du  20  septembre  1820  : 

M.  Arago  parle  d'une  nouvelle  expérience  de  laquelle  il  résulte  que  la 
pile  vollaïque  aimante  le  fer  doux. 

Le  25  septembre  suivant,  le  Moniteur  universel  annonçait  qu'un  fil  con- 
jonctif  (c'est-à-dire  servant  à  relier  les  deux  pôles  d'une  pile  en  activité) 
se  charge  de  limaille  de  fer,  comme  le  ferait  un  aimant. 

Le  fil  plongé  dans  la  limaille  s'en  chargeait  également  tout  autour,  et 
il  acquérait,  par  cette  addition,  un  diamètre  presque  égal  à  celui  d'un  tuyau 
de  plume. 

Arago  remarque,  de  plus,  que  cette  aimantation  de  l'acier  et  du  fer  n'est 
pas  permanente,  mais  que  si  Ton  agit  sur  de  la  limaille  de  cuivre,  elle 
devient  définitive1. 

Il  est  intéressant  de  savoir  qu'un  événement  dont  Arago  fut  témoin, 
dans  une  de  ses  traversées  de  la  Méditerranée,  pendant  la  périlleuse  cam- 
pagne scientifique  que  nous  avons  racontée,  fut  peut-être  l'origine  de  la 
découverte  de  l'aimantation  artificielle  du  fer. 

Ampère  a  donné,  à  ce  sujet,  quelques  éclaircissements  dans  un  mémoire 
inséré  en  tête  de  son  Recueil  d 'observations  électro-dynamiques  (page  71), 
public  en  1822,  chez  Crochard. 

«  On  savait  depuis  longtemps,  écrit  Ampère,  que  des  croix  situées  sur  des 
églises,  des  verges  de  paratonnerre,  s'aimantent  naturellement  par  l'électricité 
atmosphérique. 

V Annuaire  de  1819,  publié  par  le  Bureau  des  Longitudes,  contient  un  article 
de  M.  Arago  sur  les  forces  magnétiques,  où  ce  savant  annonce  avoir  été  témoin 
d'un  fait  qui  l'avait  vivement  impressionné.  Un  bâtiment  génois  qui  faisait  route 
pour  Marseille,  étant  à  peu  de  distance  d'Alger,  fut  frappé  par  la  foudre,  qui  en 
changea  les  pôles.  Sans  que  le  capitaine  eût  pu  se  douter  de  ce  qui  était  arrivé,  la 


1.  Annales  de  chimie  et  de  physique,  tome  XV,  page  95,  2e  série. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  475 

boussole  avait  exécuté  une  demi-révolution.  La  partie  de  l'aiguille  qui  marquait 
le  Nord  s'était  tournée  vers  la  côte  d'Afrique. 


On  comprend  ce  qui  s'était  passé  :  le  capitaine  mit  le  cap  vers  les  écucils  qu'il 
croyait  éviter,  et  au  bout  de  quelques  heures,  le  navire  était  brisé  sur  [la  cote 
d'Afrique.  » 

i.  60 


474  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

II  est  permis  de  croire  que  c'est  cet  événement  extraordinaire  qui  fit 
naître  dans  l'esprit  d' Arago  l'idée  dont  le  résultat  fut  la  création  de  l'élcc- 
tro-aimant. 

La  polarisation  colorée,  le  magnétisme  par  rotation,  plusieurs  moyens 
complètement  nouveaux  de  mesurer  la  lumière,  d'importantes  études  sur 
les  variations  de  la  boussole,  sont  dus  à  Arago. 

Ce  fut  encore  lui  qui  reconnut,  en  1816,  que  les  variations  de  l'aiguille 
aimantée  dans  sa  direction  vers  l'ouest  étaient  terminées,  et  que  désormais 
l'aiguille  de  la  boussole  allait  dévier  vers  l'horizon. 

C'est  à  lui  que  l'on  doit  cette  observation  importante,  que  les  auro- 
res boréales,  même  invisibles,  exercent  une  influence  sur  l'aiguille  ai- 
mantée. 

Le  gouvernement  ayant  eu  besoin,  pour  le  service  des  machines  à  vapeur, 
de  connaître  jusqu'à  des  tensions  très  élevées,  le  rapport  qui  existe  entre  la 
force  élastique  de  la  vapeur  d'eau  et  sa  température,  Arago  fut  chargé  de  ee 
travail.  Il  n'y  a  rien  d'exagéré  à  prétendre  que  les  dangers  que  ses  expériences 
sur  les  hautes  pressions  de  la  vapeur  firent  courir  à  Arago,  étaient  dix  fois 
plus  grands  que  ceux  auxquels  s'expose  un  soldat  qui  marche  à  l'ennemi. 

Comme  professeur,  Arago  montrait  une  singulière  flexibilité  dans  l'art 
de  l'exposition  scientifique.  Les  jeunes  élèves  de  l'Ecole  polytechnique 
admiraient  sa  profondeur,  sa  science  et  la  rigueur  de  ses  méthodes,  tandis 
qu'à  l'Observatoire,  un  public  plus  mondain  était  captivé  par  la  lucidité, 
la  verve  et  la  richesse  de  son  langage. 

En  1829,  il  fut  nommé  Secrétaire  perpétuel  à  l'Académie  des  sciences, 
dans  la  section  des  sciences  mathématiques,  en  remplacement  de  Fourier. 
Il  abandonna  alors  l'enseignement  de  l'Ecole  polytechnique,  pour  se 
vouer  entièrement  aux  importantes  fonctions  de  Secrétaire  de  l'Aca- 
démie, fonctions  qu'il  ne  négligea  jamais,  malgré  les  distractions  et  les 
préoccupations  de  sa  vie  politique. 

Tout  le  monde  connaît  les  Eloges  que  François  Arago  a  prononcés  à 
l'Institut,  et  qui  constituent  d'admirables  pages  de  l'histoire  des  sciences, 
en  même  temps  que  les  biographies  des  académiciens.  Tout  le  monde 
admire  les  Notices  scientifiques  dont  il  enrichissait,  chaque  année,  V Annuaire 
du  Bureau  des  Longitudes.  Dans  ces  Notices,  Arago  créa,  on  peut  le  dire,  la 
vulgarisation  scientifique,  à  peine  ébauchée  avant  lui.  C'est  en  essayant  de 
suivre  les  traces  de  ce  grand  maître  que  l'auteur  du  présent  ouvrage  a  écrit 
ses  premières  œuvres  de  science  populaire. 

La  politique,  qui  s'accorde  mal  avec  la  science  et  les  travaux  de  cabinet, 
fit  perdre  bien  des  instants  à  Arago;  mais  ce  fut  à  son  détriment,  beaucoup 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


475 


plus  qu'au  préjudice  de  la  science.  Député  de  l'extrême  gauche,  sous  Louis- 
Philippe,  puis  orateur  de  banquets  républicains,  dans  les  provinces,  on  le 
vit  accepter,  après  la  révolution  de  1848,  le  Ministère  de  la  marine  et  même 
celui  de  la  guerre.  Mais  si  sa  tète  put  s'égarer  au  milieu  du  rapide  mou- 
vement révolutionnaire  de  1848,  son  cœur  resta  le  même,  et  une  politique 
trop  avancée  t.'ouva  toujours  en  lui  un  très  ferme  adversaire. 

Après  le  coup  d'Etat  du  2  décembre  1851,  Arago,  invité  à  prêter  serment 
au  pouvoir  nouveau,  refusa  et  offrit  sa  démission.  Napoléon  III  eut  le  bon 
esprit  de  le  dispenser  de  cette  obligation,  pour  ne  pas  priver  l'Académie  et 
le  Bureau  des  Longitudes  d'un  homme  aussi  éminent. 

Une  vie  aussi  remplie  et  aussi  active  avait  profondément  altéré  la  santé  de 
ce  célèbre  savant;  l'affaiblissement  de  sa  vue  le  menaçait  d'une  cécité  com- 
plète. Après  avoir  cherché  au  pays  natal  un  peu  de  repos,  il  sentit  les  attein- 
tes de  la  mort.  Mais  il  voulut  encore  une  fois  revoir  ses  collègues  et  leur 
faire  ses  adieux.  Le  22  août  1852,  il  remplit  pour  la  dernière  fois  les 
fonctions  de  Secrétaire,  et  à  la  réunion  du  22  octobre,  l'Académie  se  sépa- 
rait sans  tenir  séance:  elle  venait  de  recevoir  la  nouvelle  qu'Arago  avait 
cessé  de  vivre  ! 

La  statue  de  François  Arago  a  été  inaugurée  le  31  août  1865,  dans  sa 
ville  natale,  à  Estagel.  Le  département  tout  entier  eLles  départements  voi- 
sins avaient  envoyé  leurs  représentants  à  cette  cérémonie. 

Le  monument  et  la  statue  destinés  à  rappeler  que  c'est  à  Estagel  que 
François  Arago  a  reçu  le  jour,  sont  l'œuvre  d'un  compatriote  de  ce  grand 
homme,  M.  Oliva.  Dans  cette  statue,  Arago  est  représenté  tenant  d'une 
main  une  sphère  céleste,  et  de  l'autre  montrant  le  ciel,  par  un  de  ces 
gestes  expressifs  et  comme  inspirés  qui  accompagnaient  son  éloquente 
parole. 

Peu  de  physionomies,  d'ailleurs,  prêtent  autant  à  la  reproduction  artis- 
tique que  celle  de  cet  homme  illustre.  Chez  lui  tout  était  grand.  Sa  haute 
et  fière  stature,  sa  belle  et  vigoureuse  tête,  au  regard  olympien;  son  vaste 
front,  ombragé  par  une  magnifique  chevelure;  ses  yeux  noirs  et  perçants, 
couronnés  par  d'épais  sourcils,  dont  les  mouvements  exprimaient  sans 
cesse  les  agitations  de  son  âme;  ses  narines,  qui  s'enflaient  et  vibraient  au 
son  de  sa  parole;  le  bas  de  son  masque  superbe,  relevé  par  un  menton  aux 
contours  prononcés,  tout  prêtait  merveilleusement,  chez  Arago,  à  inspirer 
l'artiste  chargé  de  conserver  ses  traits  à  la  postérité. 

M.  Oliva,  l'auteur  de  la  statue  d'Arago,  inaugurée  le  31  août  1865,  à 
Estagel,  est  né,  comme  Arago,  dans  les  Pyrénées-Orientales,  et  comme  lui, 


476  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

il  a  rêvé  d'être  soldat.  On  nous  permettra  de  dire,  en  passant,  comment  il 
devint  sculpteur. 

Vers  1850,  le  2e  régiment  de  hussards  tenait  garnison  à  Béziers.  Parmi 
les  soldats  de  l'escadron,  était  un  jeune  homme,  originaire  des  Pyrénées, 
brave  autant  que  discipliné. 

Malgré  son  exactitude  aux  obligations  du  service,  le  jeune  hussard  était 
possédé  d'une  véritable  vocation  :  partout  où  il  passait,  il  laissait  des 
traces  de  terre  glaise  pétrie. 

Un  limonadier  de  Béziers,  M.  Coulon,  faisait  parfois  un  petit  signe  confi- 
dentiel à  ses  habitués  les  plus  intimes,  et  les  conduisait  à  son  entresol,  où 
il  leur  montrait  avec  mystère —  on  ne  savait  quoi. 

Cependant,  il  y  a  des  indiscrets  partout,  même  à  Béziers.  Un  bruit  rasait 
lesol,  comme  dans  l'air  de  la  Calomnie  du  Barbier  de  Sévillc,  et  de  ce  bruit  ii 
semblait  résulter  que  le  limonadier  faisait  travailler  à  son  buste.  Mais  par 
quel  sculpteur?  C'est  ici  que  les  commentaires  allaient  leur  train,  mais  sans 
fondement  sérieux,  car  lorsqu'on  interrogeait  M.  Coulon  sur  ce  point  déli- 
cat, M.  Coulon  répondait  en  plaçant  verticalement  son  doigt  sur  les  lèvres 
et  clignant  d'un  œil,  ce  qui  a  toujours  voulu  dire  :  Silence  et  mystère. 

Quelques  mois  après,  on  parlait  d'un  autre  buste,  celui  du  docteur 
Bourguet.  Ce  buste  avait  sourdement  surgi  sur  le  marbre  de  la  cheminée, 
comme  posé  par  une  main  invisible.  Mais  si  un  malade,  trop  curieux, 
demandait  au  docteur  Bourguet  d'où  provenait  cette  reproduction  marmo- 
réenne de  ses  traits,  le  docteur  Bourguet  prenait  rapidement  le  poignet 
du  visiteur,  et  lui  tàtait  le  pouls,  ou  lui  faisait  montrer  la  langue,  pour 
couper  court  à  la  conversation. 

Dans  l'antichambre  triste  et  nue  où  M.  le  juge  de  paix  Bellamy  faisait 
attendre  ses  clients,  on  n'avait  jamais  vu  d'autre  ornement  qu'une  vieille 
pendule  du  temps  du  premier  Empire,  formée  de  quatre  colonnes  carrées, 
en  marbre  catalan,  et  d'un  balancier,  sous  la  figure  d'un  soleil  aux  rayons 
dédorés,  qui  s'agitait  au  bout  d'une  mince  tige  de  fer,  rouillée  et  noircie 
par  le  temps.  Un  beau  jour,  la  pendule  disparut,  et  l'on  vit  à  sa  place  une 
tète  de  plâtre,  élégante  et  fine,  qui  ressemblait,  traits  pour  traits,  à  Mme  Bel- 
lamy. Et  comme  les  visiteurs  s'agitaient,  pleins  d'impatience  et  de  curiosité, 
prêts  à  accabier  de  questions  le  greffier  assis,  calme  et  silencieux,  sur  sa 
chaise  de  paille,  celui-ci  arrêtait  net  toute  tentative  d'éclaircissement,  par 
ces  mots,  jetés  d'une  voix  clapissante  :  «  Silence,  Messieurs  !  » 

Un  beau  jour,  pourtant,  le  pot  aux  roses  artistique  fut  découvert.  On 
apprit,  de  source  certaine,  que  le  soldat  Oliva,  du  2erégiment  de  hussards, 
n'était  autre  qu'un  jeune  homme  d'Estagel  qui  avait  obtenu,  en  1844, 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  477 

dans  l'Ariège,  une  médaille  d'argent,  pour  diverses  sculptures,  et  qu'il 
continuait  à  charmer  ses  loisirs  de  garnison  en  pétrissant  l'argile.  Seule- 
ment, un  brigadier  alsacien,  qui  était  à  cheval  sur  le  règlement,  trouvant 
que  c'était  là  de  l'ouvrage  indigne  d'un  troupier  français,  et  qu'en  outre  la 
terre  glaise  salissait  la  chambrée,  accablait  de  corvées  et  de  vexations  l'artiste- 
soldat,  qui  dès  lors  ne  sculptait  qu'en  cachette  et  recommandait  le  secret. 

C'est  ce  qui  explique  le  doigt  silencieux  posé  sur  ses  lèvres  par  le  limo- 
nadier Coulon;  le  brusque  examen  de  tout  malade  trop  curieux,  chez  le 
docteur  Bourguel  ;  et  le  cri,  Silence,  Messieurs!  qui  retentissait  chez  le  juge 
de  paix  Bellamy. 

Heureusement,  il  n'y  a  pas  seulement  des  brigadiers  dans  un  régiment 
de  cavalerie,  il  y  a  aussi  des  officiers.  L'un  d'eux,  le  lieutenant  Otton,  ayant 
eu  vent  de  l'affaire,  publia  dans  le  Journal  de  Déziers  un  article  où  il  si- 
gnalait le  jeune  sculpteur  à  l'attention  publique. 

Dès  lors,  comme  en  France  le  journal  fait  loi,  l'horizon  de  la  vie  du  hus- 
sard-statuaire commença  à  se  colorer  de  teintes  plus  joyeuses.  Le  briga- 
dier alsacien  l'exempta  des  corvées  habituelles,  et  lui  accorda  des  permis- 
sions de  dix  heures.  Pour  peu  qu'on  l'en  eût  prié,  le  dit  brigadier  aurait 
consenti  à  permettre  au  hussard  de  pétrir  l'argile,  pour  conserver  à  la  pos- 
térité sa  tête  carrée,  avec  la  paire  de  formidables  moustaches  qui  en  faisait 
l'ornement. 

Peu  de  temps  après,  M.  Oliva  obtenait  son  remplacement  dans  l'armée. 
Bien  entendu  qu'on  le  remplaça  comme  soldat,  mais  non  comme  sculpteur. 

Dans  cette  dernière  carrière,  il  eut  un  avancement  rapide.  Tout  le  monde 
a  vu  dans  les  Expositions  des  Beaux-Arts  les  œuvres  du  sculpteur  pyrénéen. 

À  l'Exposition  triennale  de  1883,  M.  Oliva  a  donné  un  magnifique  buste 
d'un  chimiste  célèbre,  M.  Chevreul,  et  celui  de  M.  Ferdinand  de  Lesseps, 
le  Grand  Français. 

Nous  dirons,  pour  terminer  l'histoire  sculpturale  d'Arago,  qu'après 
Estagel,  sa  ville  natale,  Perpignan,  en  sa  qualité  de  chef-lieu  du  dépar- 
lement des  Pyrénées-Orientales,  a  voulu  avoir  sa  statue. 

Le  21  septembre  1879,  on  inaugurait  à  Perpignan,  sur  la  grande  place, 
une  statue  d'Arago,  duc  au  ciseau  de  Mercier,  le  célèbre  auteur  du  Vse 
victis  !  Arago  est  représenté  debout,  tenant  à  la  main  droite  des  feuillets 
de  papier  et  élevant  le  bras  droit  vers  le  ciel.  A  ses  pieds  est  une  sphère 
céleste,  symbole  de  l'ordre  de  travaux  dans  lesquels  s'est  plus  particuliè- 
rement exercé  son  génie. 


ÏV 


André-Marie  Ampère;  sa  vie  et  ses  découvertes  en  électricité. 

Vers  l'année  1760,  un  ancien  négociant  de  Lyon,  Jean-Jacques  Ampère, 
s'était  retiré  dans  un  village  des  environs  de  cette  ville,  à  Polémieux.  La 
médiocre  fortune  qu'il  avait  amassée  lui  permettait  à  peine  de  vivre  au 
fond  de  ce  modeste  bourg  ;  mais  l'ordre  et  l'économie  qu'apportait  dans 
l'administration  du  ménage,  sa  femme,  Antoinette  Sarcey  de  Suttières, 
triomphaient  de  la  pénurie  des  ressources  de  la  famille.  Sa  seule  préoccu- 
pation, c'était  que  le  pauvre  village  où  il  s'était  retiré  n'offrait  aucune 
ressource  pour  l'instruction  de  son  jeune  fils,  André-Marie,  né  à  Lyon, 
en  1775. 

Mais  l'enfant  n'avait  besoin  de  personne  pour  se  livrer  à  l'étude.  Son 
organisation  intellectuelle  était  une  des  plus  extraordinaires  que  l'on  eût 
encore  vues.  On  a  dit  de  Mozart,  qu'il  avait  dû  composer  de  la  musique 
avant  de  naître  :  on  peut  prétendre  que  Marie  Ampère  calculait  avant  de 
voir  le  jour.  Il  ne  savait  encore  ni  lire  ni  écrire  qu'il  faisait  des  opérations 
d'arithmétique,  en  assemblant  des  cailloux.  Nouveau  Pascal,  il  apprit  seul, 
ou  pour  mieux  dire,  il  devina,  l'arithmétique.  Après  une  maladie,  comme 
il  n'avait  plus  à  sa  disposition  ses  chers  petits  cailloux,  pour  s'amuser  au 
calcul,  il  brisa  en  morceaux  un  biscuit  qu'on  lui  avait  donné  pour 
son  premier  aliment  de  convalescence,  et  il  se  servit  de  ces  morceaux 
pour  faire  des  opérations  numériques,  d'après  le  volume  et  le  nombre 
des  fragments  étalés  sur  la  couverture  de  son  lit. 

Dès  qu'il  sut  lire,  il  se  mit  à  dévorer  tous  les  livres  de  la  petite  biblio- 
thèque de  son  père.  Ce  dernier  avait  commencé  à  lui  enseigner  le  latin  ; 
mais  voyant  l'aptitude  extraordinaire  de  son  fils  pour  le  calcul,  il  seconda 
cette  disposition  en  lui  procurant  des  ouvrages  de  mathématiques. 

L'enfant  posséda  bientôt  toutes  les  mathématiques  élémentaires,  et  même 
l'application  de  l'algèbre  à  la  géométrie.  11  voulut  aller  plus  loin,  mais 
comme  personne  dans  le  village  ne  pouvait  rien  lui  apprendre  au  delà  des 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


479 


mathématiques  élémentaires,  il  demanda  à  son  père  de  le  conduire  à  la 
bibliothèque  du  collège  de  Lyon,  dirigée  alors  par  un  savant  géomètre, 
l'abbé  Daburon. 

L'abbé  Daburon  vit  donc,  un  jour,  entrer  dans  la  bibliothèque,  l'ancien 
négociant  lyonnais,  Jean-Jacques  Ampère,  tenant  à  la  main  son  fils,  âgé 
de  onze  ans,  et  dont  la  petite  taille  annonçait  même  un  âge  moindre.  L'en- 
fant demanda  les  ouvrages  d'Euler  et  de  Bcrnouilli,  qui  traitent  du  calcul 
intégral. 

«  Mais,  lui  dit  le  bon  abbé  Daburon,  les  ouvrages  d'Euler  et  de  Ber- 
nouilli  sont  écrits  en  latin.  Savez-vous  déjà  cette  langue?  » 

A  cette  réponse  le  jeune  garçon  demeura  interdit.  Cependant  il  ne  renonça 
pas  à  l'étude  du  calcul  intégral.  Pour  comprendre  Euler  et  Bcrnouilli,  il  se 
mit  à  reprendre,  avec  son  père,  l'étude  dulalin,  qu'il  avait  abandonnée  pour 
celle  des  mathématiques. 

Peu  de  temps  après,  le  jeune  Marie  Ampère  venait  réclamer  à  la  biblio- 
thèque de  Lyon  les  ouvrages  d'Euler  et  de  Bernouilli. 

L'abbé  Daburon,  émerveillé  de  tant  de  capacité,  s'offrit  à  lui  donner 
des  leçons  d'analyse  mathématique,  et  le  brillant  élève  s'assimila  rapide- 
ment ces  leçons.  D'un  autre  côté,  un  ami  de  l'abbé  Daburon,  qui  s'occupait 
des  sciences  naturelles,  initia  Ieprécoceétudiantàlabotaniqueetàla  zoologie. 

Il  commença,  en  même  temps,  à  lire  la  Grande  Encyclopédie  de  Diderot 
et  d' Alembcrt.  La  bibliothèque  d'un  ancien  négociant  de  Lyon  ne  pouvait 
être  riche;  mais,  d'un  autre  côté,  à  la  fin  du  siècle  dernier,  toute  personne 
désireuse  de  contribuer  à  l'encouragement  de  la  philosophie,  s'était  fait  un 
devoir  de  souscrire  à  la  Grande  Encyclopédie.  Cet  immense  recueil  figurait 
dans  la  bibliothèque  de  Jean-Jacques  Ampère.  Il  fut  lu,  d'un  bout  à  l'autre 
par  cet  enfant  de  quatorze  ans  ;  ce  qui  le  rendit,  véritablement  aussi  ency- 
clopédiste que  cette  collection  célèbre,  qui  renferme  l'abrégé  de  toutes  les 
connaissances  humaines.  Marie  Ampère  avait  sans  cesse  entre  les  bras  ses 
énormes  in-folio,  presque  aussi  grands  que  lui. 

C'est  ainsi  que  s'écoula  la  studieuse  jeunesse  de  Marie  Ampère,  qui  apprit 
tout  par  lui-même,  selon  la  fantaisie  de  son  esprit,  et  qui  n'entra  jamais 
dans  un  lycée,  ni  dans  une  école  élémentaire. 

A  18  ans,  il  avait  parcouru  et  compris  dans  tous  ses  détails  la  Mécanique 
analytique  de  Lagrange.  Il  a  souvent  répété  qu'à  cet  âge  il  savait  autant  de 
mathématiques  qu'il  en  a  possédé  pendant  tout  le  cours  de  sa  vie. 

Mais  un  événement  terrible  vint  attrister  son  âme,  éminemment  sensible 
et  tendre. 

En  1795,  arriva  le  siège  de  Lyon  par  les  troupes  de  la  Convention.  Aui 


480  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

approches  de  l'investissement,  son  père  était  rentré  dans  la  ville,  et  pendant 
le  siège  il  avait  repris  les  fonctions  de  juge  de  paix,  qu'il  avait  autrefois 
exercées  dans  son  quartier.  La  prise  de  la  ville  fut  suivie,  comme  on  le  sait, 
d'horribles  massacres,  organisés  par  Collot  d'Herbois  et  Foucher.  On  vou- 
lait détruire  jusqu'au  nom  même  d'une  ville  qui  avait  osé  secouer  le  joug 
de  la  tyrannie  républicaine.  Jean-Jacques  Ampère  fut  au  nombre  des  vic- 
times de  laTerreur  lyonnaise.  On  lui  fit  un  crime  d'avoir  exercé  les  fonctions 
de  juge  de  paix  pendant  le  siège.  Il  fut  guillotiné  sur  la  place  Bellecour. 

La  douleur  que  causa  au  jeune  Marie  Ampère  la  mort  affreuse  de  son 
père,  faillit  lui  faire  perdre  la  raison.  Il  demeura  près  d'une  année  dans  un 
état  voisin  de  l'idiotisme.  On  le  voyait,  pendant  des  journées  entières,  arran- 
ger de  petits  tas  de  sable,  sans  aucun  sentiment  de  ce  qui  se  passait  autour 
de  lui. 

Ce  fut  la  lecture  d'un  ouvrage  de  science  dû  à  la  plume  d'un  écrivain 
immortel,  les  Lettres  de  Jean-Jacques  Rousseau  sur  la  botanique,  qui  le 
sauva  de  la  stupeur  qui  menaçait  sa  raison  et  sa  vie.  La  lecture  des  Lettres 
sur  la  botanique,  qu'un  ami  lui  procura,  ramenant  son  esprit  égaré  au 
spectacle  de  la  nature,  calma  l'agitation  de  son  esprit.  La  vue  et  l'é- 
tude des  plantes,  la  composition  de  petits  poèmes  latins,  et  la  lecture  d'Ho- 
race dans  l'original,  achevèrent  sa  guérison. 

La  poésie,  jointe  à  l'herborisation  dans  la  campagne,  rendirent  donc 
l'activité  et  le  courage  à  cette  âme  ébranlée.  Errant  dans  les  bois,  il  jetait 
aux  échos  les  vers  des  poètes  latins,  et  ceux  qu'il  composait  lui-même,  dans 
la  langue  d'Horace;  ce  qui  ne  l'empêchait  pas  de  faire  une  abondante 
moisson  de  plantes  et  de  fleurs.  Au  retour,  il  arrangeait  son  butin  dans 
un  herbier;  et  comme  il  avait  à  sa  disposition  un  petit  jardin,  il  disposait 
ses  plantes  en  familles  naturelles,  selon  la  sublime  méthode  dont  Bernard 
de  Jussieu  venait  d'enrichir  la  botanique. 

Les  premières  années  de  l'enfance  et  de  la  jeunesse  d'Ampère  avaient  été 
consacrées  aux  mathématiques;  les  années  de  1794  à  1797  furent  données 
aux  sciences  naturelles.  On  le  vit,  plus  tard,  étudier  la  chimie  et  la  physique; 
puis  passer  à  la  métaphysique  et  à  la  philosophie,  jusqu'à  ce  que  la  décou- 
verte de  l'électro-dynamique,  en  1820,  vînt  fixer  son  active  et  féconde  intel- 
ligence dans  le  domaine  de  la  physique. 

Le  sentiment  de  la  nature  et  la  culture  de  la  poésie  avaient  renou- 
velé son  être.  C'est  alors  qu'un  événement  décisif  se  produisit  dans  sa  vie. 

Un  jour  de  l'été  de  1796,  comme  il  herborisait  aux  environs  de  Lyon, 
«  aux  bords  d'un  ruisseau  solitaire  »,  ainsi  qu'il  le  dit,  dansun  journal  de 
ses  pensées  intimes,  il  fit  la  rencontre  de  deux  jeunes  filles.  L'une  d'elles, 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  481 

Mlle  Julie  Carron,  qui  appartenait  à  une  famille  peu  fortunée,  mais 
pieuse  et  distinguée,  et  habitait  le  village  de  Saint-Firmin,  près  de 


Polcmicux,  fit  sur  le  cœur  du  jeune  savant  une  impression  profonde.  Il 
aima,  il  voulut  plaire,  et  alors  commença  toute  une  idylle. 

I.  61 


482  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Chastes  élans  de  deux  cœurs  simples  et  purs  ;  tendres  épanchements  qui 
naissent  de  la  sympathie  mutuelle  de  deux  êtres  sensibles;  l'estime  et 
l'amour  réunis  dans  les  mêmes  âmes,  telles  turent  les  suites  de  la  ren- 
contre faite,  un  jour  d'été,  le  long  d'une  prairie.  Le  jeune  Ampère  avait 
senti  à  la  première  vue  qu'il  aimait  Julie  Carron.  Introduit  dans  la  famille, 
il  l'aima  bien  davantage,  et  n'eut  bientôt  plus  qu'une  pensée  :  unir  sa  des- 
tinée à  la  sienne. 

Mais  il  était  pauvre  et  la  jeune  fille  était  peu  fortunée.  Les  parents  exi- 
gèrent qu'avant  de  songer  au  mariage,  le  jeune  homme  eût  un  état.  On 
décida  qu'il  irait  s'établir  à  Lyon,  pour  donner  des  leçons  particulières  de 
mathématiques,  jusqu'au  moment  où  ses  ressources  pourraient  suffire  à 
l'entretien  d'un  ménage. 

Il  prit  donc  congé,  pour  un  temps,  de  celle  qu'il  aimait,  et  se  rendit  à 
Lyon.  Là,  il  eut  la  bonne  fortune  de  rencontrer  des  amis  de  grand  espritet 
de  grand  cœur,  qui  travaillaient  courageusement  à  acquérir  de  solides 
connaissances  scientifiques  et  littéraires,  en  prévision  de  leur  avenir.  C'était 
une  petite  société  de  jeunes  gens,  qui,  retenus  tout  le  long  du  jour  par  un 
travail  ingrat  ou  des  occupations  fastidieuses,  se  réunissaient,  dès  4  heures 
du  matin,  dans  une  mansarde  de  la  rue  des  Cordeliers,  pour  s'entretenir 
de  littérature,  de  science  et  de  philosophie. 

Dans  ce  cénacle  matinal,  le  jeune  Ampère  fut  initié  à  la  chimie  par  la 
lecture  et  la  discussion,  faites  en  commun,  du  Traité  de  chimie  de  La- 
voisier,  qui  venait  de  paraître  peu  d'années  auparavant,  et  qui  occupait 
alors  toute  l'Europe  savante,  car  ce  livre  impérissable  ouvrait  d'immenses 
horizons  à  la  connaissance  de  la  nature.  Ampère  s'assimila  promptement 
la  science  nouvelle  créée  par  le  génie  de  Lavoisier,  et  dans  laquelle  il 
devait,  plus  tard,  se  distinguer  lui-même,  par  des  découvertes  ou  des  con- 
sidérations originales. 

Du  reste,  aucune  science  ne  restait  en  dehors  du  cercle  de  sa  dévorante 
activité.  11  savait  le  latin,  le  grec  et  l'italien.  Il  a  possédé  à  fond  la  physique, 
la  chimie,  la  mécanique  rationnelle,  les  mathématiques  transcendantes,  et 
s'est  adonné  avec  une  véritable  passion  à  la  métaphysique  et  autres  bran- 
ches de  la  philosophie.  C'était  un  esprit  universel,  qui  se  répandait  sur 
tout,  en  y  laissant  la  trace  de  son  originalité,  de  sa  finesse  ou  de  sa  puis- 
sance. Il  était  poète,  et  on  a  de  lui  des  œuvrse  rimées,  appartenant  à  tous 
les  genres.  Il  a  composé  un  poème  sur  l'histoire  naturelle,  comme  l'avait 
fait  le  grand  Haller.  Il  a  ébauché  un  autre  poème  épique  sur  Christophe 
Colomb  et  la  découverte  de  l'Amérique.  Il  a  écrit  des  tragédies  et  des  co- 
médies, des  sonnets  et  des  charades.  Il  a  laissé  un  très  grand  nombre 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


4S3 


de  pièces  de  vers,  marquées  au  coin  du  sentiment  et  de  l'inspiration. 

Nous  citerons  les  vers  qu'il  composa  à  l'occasion  d'un  bouquet  de  jas- 
min, de  troène  et  de  campanules  que  Mlle  Julie  Carron  avait  cueilli  dans 
le  jardin  de  Saint-Firmin. 

Que  j'aime  à  m'égarer  dans  ces  routes  fleuries 
Où  je  t'ai  vue  errer  sous  un  dais  de  lilas! 
Que  j'aime  à  répéter  aux  Nymphes  attendries 
Sur  l'herbe  où  tu  t'assis,  les  vers  que  tu  chantas! 
Au  bord  de  ce  ruisseau,  dontles  ondes  chéries 
Ont  à  mes  yeux  séduits  réfléchi  tes  appas, 
Sur  les  débris  des  fleurs  que  tes  mains  ont  cueillies, 
Que  j'aime  à  respirer  l'air  que  tu  respiras! 

Les  voilà  ces  jasmins  dont  je  t'avais  parée  ; 
Ce  bouquet  de  troène  a  touché  tes  cheveux. 

Nous  n'avons  plus  aujourd'hui  l'idée  de  ces  organisations  merveilleuses, 
propres  à  s'exercer  dans  tous  les  genres  de  la  littérature,  des  sciences  et  des 
arts.  L'habitude  de  se  confiner  dans  une  section  spéciale  et  unique  de 
la  science,  fait  que  l'on  ne  peut  plus  prétendre  à  ces  connaissances  ency- 
clopédiques, qui  n'étaient  pas  rares  chez  les  hommes  d'autrefois. 

La  famille  Carron  se  décida  enfin  à  accorder  au  jeune  savant  la  main  de  si 
Julie.  Le  mariage  se  fit  à  Lyon,  le  2  août  1799.  Ampère  avait  alors  24  ans. 

Marié  à  une  femme  qu'il  adorait,  Ampère  passa  deux  années  de  bonheur 
sans  nuages,  mais  deux  années  seulement.  Sa  femme  lui  avait  donné  un 
fils,  qui  reçut  le  nom  de  Jean-Jacques,  en  souvenir  de  son  malheureux 
grand-père,  et  qui  devait  lui-même  se  faire  un  nom  très  distingué  dans 
les  lettres.  On  sait  que  Jean-Jacques  Ampère,  après  de  brillantes  éludes  et 
de  remarquables  publications  critiques,  est  mort,  en  18(34,  professeur 
de  littérature  française  au  Collège  de  France  et  membre  de  l'Institut. 

Devenu  père  de  famille,  Marie  Ampère  chercha  une  situation  plus  assurée 
que  celle  de  professeur  particulier  de  mathématiques,  et  il  accepta,  en 
1801,  la  place  de  professeur  de  physique  au  lycée  de  Bourg  (Ain).  Mais  il 
fut  obligé  de  se  séparer  de  sa  femme  et  de  son  jeune  enfant. 

Il  passa  un  an  dans  ce  poste  obscur,  souffrant  d'être  éloigné  des  êtres 
qu'il  aimait.  Enfin,  en  1802,  il  obtint  la  place  de  professeur  de  physique 
au  lycée  de  Lyon,  qui  était  depuis  longtemps  le  but  de  son  ambition. 

En  se  rendant  à  Bourg,  il  avait  laissé  sa  jeune  femme  malade.  Il  la 
trouva  mortellement  frappée.  Atteinte  d'une  affection  de  poitrine,  elle  suc- 
comba, le  15iuilletl804,emportantavecelletoutlebonheurdupauvresavant. 


481  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Ampère  ressentit,  à  la  mort  prématurée  de  sa  jeune  femme  le  même  dé- 
sespoir que  lui  avait  éprouver  la  fin  tragique  de  son  père,  dans  la  même 
ville  de  Lyon.  Il  demeura  quelque  temps  comme  insensible  à  tout  ce  qui 
l'environnait;  mais  la  présence  de  son  enfant  et  sa  passion  pour  l'étude 
le  sauvèrent  une  fois  encore. 

Cependant  le  séjour  de  Lyon  lui  était  devenu  insupportable,  et  ce  fut 
avec  joie  qu'il  apprit  qu'on  l'appelait  à  Paris.  Le  mathématicien  Delambre 
était  inspecteur  général  de  l'Université.  Dans  une  de  ses  tournées  d'inspec- 
tion il  s'était  trouvé  en  rapport  avec  le  professeur  de  physique  du  lycée  de 
Lyon,  et  ce  dernier  lui  avait  soumis  un  travail  d'une  grande  originalité  :  la 
Théorie  mathématique  du  jeu.  Delambre,  à  l'examen  de  ce  mémoire,  avait 
compris  qu'il  avait  mis  la  main  sur  un  mathématicien  de  haute  volée,  et  de 
retour  à  Paris,  il  n'eut  rien  de  plus  pressé  que  de  faire  nommer  Marie 
Ampère  répétiteur  d'analyse  à  l'École  polytechnique. 

Une  nouvelle  existence  commença  pour  notre  savant,  à  son  arrivée  à 
Paris.  Mis  en  rapport  avec  ce  que  la  capitale  renferme  de  plus  illustre, 
dans  les  sciences  et  dans  la  philosophie,  admis  dans  la  célèbre  Société 
d'Arcueil,  où  il  trouve,  en  même  temps  que  Laplace,  Berthollet  et  Chaptal, 
les  Cabanis,  les  Testud  de  Tracy,  les  Maine  de  Biran,  etc.,  il  s'applique, 
avec  une  ardeur  sans  égale,  à  l'étude  de  toutes  les  sciences,  et  peut  enfin 
donner  un  libre  essor  à  son  génie. 

En  1809,  il  fut  nommé  professeur  à  l'Ecole  polytechnique,  où  il  était 
entré  simple  répétiteur.  Il  devint  ensuite  inspecteur  général  de  l'Université, 
et  fut  admis,  en  1X14,  à  l'Académie  des  sciences,  en  remplacement  du  ma- 
thématicien Bossut. 

Ampère  a  écrit  sur  des  sujets  tellement  divers  qu'il  faudrait  un  volume  pour 
exposer  tous  ses  travaux.  Nous  nous  bornerons  à  parler  de  ses  recherches 
en  physique,  particulièrement  sur  l'électricité,  sujet  qui  nous  intéresse 
seul  dans  la  présente  Notice. 

C'est  en  1820  qu'Ampère  découvrit  les  lois  de  l'action  que  les  courants 
électriques  exercent  les  uns  sur  les  autres.  On  les  réunit  aujourd'hui 
sous  le  nom  de  lois  d'Ampère,  comme  on  appelle  lois  de  Keppler  celles 
qui  expliquent  les  mouvements  des  planètes  autour  du  soleil. 

On  connaissait,  depuis  quatre  ou  cinq  siècles,  la  propriété  de  l'aiguille 
aimantée  de  se  tourner  constamment  à  peu  près  vers  le  nord,  mais  la 
cause  de  cette  direction  constante  était  un  mystère  absolu.  La  science  des 
aimants,  ou  le  magnétisme,  n'existait  pas,  même  de  nom,  dans  les  premières 
années  de  notre  siècle.  Ce  fut  un  physicien  danois,  Œrsted,  qui  reconnut, 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  485 

en  1819,  un  fait,  immense  clans  ses  conséquences,  à  savoir  :  qu'un  cou- 
rant électrique  agit  sur  la  direction  de  l'aiguille  aimantée,  qu'il  la  dévie  de 
sa  direction  naturelle,  et  tend  à  la  placer,  pour  ainsi  dire,  en  croix  avec 
sa  propre  direction. 

L'annonce  de  la  découverte  d'Œrsted  arriva  à  Paris  par  une  lettre  écrite 
de  Genève,  au  Président  de  l'Académie  des  sciences.  Ampère  possédait  un 
modeste  laboratoire  de  physique  dans  la  maison  qu'il  habitait  rue  des  Fos- 
sés-Saint-Victor. Dès  qu'il  fut  rentré  chez  lui,  il  s'empressa  de  répéter  l'ex- 
périence d'Œrsted,  qui  venait  d'être  annoncée  à  l'Institut;  et  frappé  de  la 
portée  d'un  pareil  fait,  il  s'occupa,  sans  perdre  de  temps,  de  rechercher  les 
conditions  dans  lesquelles  se  produit  la  déviation  de  l'aiguille  aimantée  par 
le  courant  électrique.  C'est  alors  qu'il  improvise  un  mode  de  suspension 
des  fils  parcourus  par  l'électricité  et  qu'il  invente  la  petite  table  couverte 
de  minces  supports  et  de  fils  conducteurs,  que  l'on  appelle  aujourd'hui  la 
table  d'Ampère,  et  à  l'aide  de  laquelle  on  exécute  toutes  les  expériences 
relatives  à  l'action  mutuelle  des  courants  les  uns  sur  les  autres. 

Il  n'y  a  peut-être  pas  d'exemple  dans  la  science  d'une  suite  de  décou- 
vertes de  premier  ordre  accomplies  dans  un  intervalle  de  temps  aussi  court. 
En  effet,  dès  la  séance  suivante  de  l'Institut,  c'est-à-dire  une  semaine  seu- 
lement étant  écoulée,  Ampère  apportait  à  l'Académie  des  sciences  l'énoncé 
général  de  sa  grande  découverte,  énoncé  que  l'on  peut  formuler  ainsi  : 

«  Deux  fils  parallèles  parcourus  par  un  courant  électrique  s'attirent 
quand  l'électricité  les  parcourt  dans  le  même  sens;  ils  se  repoussent,  au 
contraire,  si  les  courants  électriques  s'y  meuvent  en  sens  opposés.  » 

Les  fils  de  deux  piles  semblablement  placées,  de  deux  piles  dont  les  pôles 
cuivre  et  zinc  se  correspondent  respectivement,  s'attirent  donc  toujours.  Il 
y  a,  de  même,  toujours  répulsion  entre  les  fils  conducteurs  de  deux  piles, 
quand  le  pôle  zinc  de  l'une  est  en  regard  du  pôle  cuivre  de  l'autre. 

Ces  singulières  attractions  et  répulsions  n'exigent  pas  que  les  fils  sur 
lesquels  on  opère  appartiennent  à  deux  piles  différentes.  En  pliant  et  re- 
pliant un  seul  fil  conducteur,  on  peut  faire  en  sorte  que  deux  de  ses  por- 
tions en  regard  soient  traversés  par  le  courant  électrique,  ou  dans  le  même 
sens,  ou  dans  les  sens  opposés.  Les  phénomènes  sont  alors  identiques 
à  ceux  qui  résultent  de  l'action  des  courants  provenant  de  deux  piles 
distinctes. 

Ampère  présuma  que  la  terre  agirait  comme  un  aimant  sur  les  courants 
électriques.  L'expérience  lui  révéla  la  vérité  de  cetle  prévision.  Pendant 
plusieurs  semaines  les  savants  nationaux  et  étrangers  se  rendirent  en  foule 
dans  son  humble  laboratoire  de  la  rue  des  Fossés-St-Victor,  pour  y  voir  le 


486 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


fil  conducteur  servant  à  relier  les  deux  pôles  d'une  pile,  s'orienter  par  la 
seule  action  du  globe  terrestre. 

Ampère  n'avait  pas  été  absolument  étranger  à  la  grande  découverte 
d'Arago  concernant  l'aimantation  artificielle  du  fer  et  de  l'acier  par  un  cou- 
rant électrique,  phénomène  que  nous  avons  exposé  avec  détails  en  parlant 
des  travaux  d'Arago.  Mais  ce  qui  lui  appartient  en  propre,  et  ce  que  l'on  ne 
saurait  lui  dénier,  c'est  la  découverte  du  télégraphe  électrique.  A  peine 
Ampère  eut-il  reconnu  l'influence  que  le  courant  électrique  exerce  à  dis- 
tance sur  l'aiguille  aimantée,  qu'il  devina  la  possibilité  d'établir  une  véri- 
table correspondance  télégraphique,  au  moyen  de  fils  conducteurs  que  l'on 
ferait  parcourir  par  un  courant  électrique,  envoyé  au  loin  par  une  pile 
voltaïque. 

Yoici  le  passage,  extrêmement  clairet  précis,  dans  lequel  Ampère  expose 
la  construction  d'un  véritable  télégraphe  électrique. 

«  D'après  le  succès  de  cette  expérience,  on  pourrait,  au  moyen  d'autant  de  fds 
conducteurs  et  d'aiguilles  aimantées  qu'il  y  a  de  lettres,  et  en  plaçant  chaque 
lettre  sur  une  aiguille  différente,  établir,  à  l'aide  d'une  pile  placée  loin  de  ces 
aiguilles,  et  qu'on  ferait  communiquer  alternativement  par  ses  extrémités  à  celles 
de  chaque  fil  conducteur,  une  sorte  de  télégraphe  propre  à  écrire  tous  les  détails 
qu'on  pourrait  transmettre  à  travers  quelques  obstacles  que  ce  soit,  à  la  personne 
chargée  d'observer  les  lettres  placées  sur  les  aiguilles.  En  établissant  sur  pile  un 
clavier  dont  les  touches  porteraient  les  mêmes  lettres,  et  établiraient  la  communi- 
cation par  leur  abaissement,  ce  moyen  de  correspondance  pourrait  avoir  lieu 
avec  assez  de  facilité,  et  n'exigerait  que  le  temps  nécessaire  pour  toucher  d'un 
côté  et  lire  de  l'autre  chaque  lettre1.  » 

Avec  cette  seule  description,  rien  ne  serait  plus  facile  que  de  construire 
un  télégraphe  électrique.  Il  faudrait  employer  24  fils  conducteurs,  mais  ce 
ne  serait  pas  là  une  difficulté,  puisque  les  cables  conducteurs  en  usage  pour 
la  téléphonie  renferment  une  vingtaine  de  fils  isolés,  et  souvent  un  plus 
grand  nombre. 

Le  dernier  ouvrage  qu'Ampère  rédigea  est  la  Classification  des  sciences. 
La  première  édition  fut  publiée  en  1858,  la  seconde  parut  en  1845,  par  les 
soins  de  son  fils.  Voici,  d'après  Littré,  le  principe  qui  a  présidé  à  cette 
belle  classification. 

«  Toute  la  science  humaine  se  rapporte  uniquement  à  deux  objets  généraux, 
le  monde  matériel  et  la  pensée.  De  là  naît  la  division  naturelle  en  sciences  du 
monde  ou  cosmologiques,  et  sciences  de  la  pensée  ou  noologiques.  De  cette 
façon,  M.  Ampère  partage  toutes  nos  connaissancs  en  deux  règnes;  chaque  règne 
est  à  son  tour  l'objet  d'une  division  pareille  :  les  sciences  cosmologiques  se  divi- 

1.  Annales  de  chimie  et  de  phijsique,  du  20  octobre  1820. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


487 


sent  en  celles  qui  ont  pour  objet  le  monde  inanimé,  et  celles  qui  s'occupent  du 
monde  animé;  de  là  deux  embranchements  qui  dérivent  des  premières  et  qui 
comprennent  les  sciences  mathématiques  et  physiques,  et  deux  autres  embran- 
chements qui  dérivent  des  secondes,  et  qui  comprennent  les  sciences  relatives  à 
l'histoire  naturelle  et  les  sciences  médicales.  La  science  de  la  pensée,  à  son  tour, 
est  divisée  en  deux  sous-règne>,  dont  l'un  renferme  les  sciences  noologiques  pro- 
prement dites  et  les  sciences  sociales;  et  il  en  résulte  comme  dans  l'exemple  pré- 
cédent, quatre  embranchements. 

C'est  en  poursuivant  cetle  division,  qui  marche  toujours  de  deux  en  deux,  que 
M.  Ampère  arrive  à  ranger  dans  un  ordre  parfaitement  régulier  toutes  les  sciences, 
et  à  les  placer  dans  des  rapports  qui  vont  toujours  en  s'éloignant.  Ce  tableau,  s'il 
satisfait  les  yeux,  satisfait  aussi  l'esprit  ;  et  c'est  certainement  avec  curiosité  et  avec 
fruit  que  Ton  voit  ainsi  se  dérouler  la  série  des  sciences,  et  toutes  provenir  de  deux 
points  de  vue  principaux:  l'étude  du  monde  et  l'étude  de  l'homme.  Sous  ces  noms 
que  M.  Ampère  a  classés,  sous  ces  chapitres  qu'il  a  réunis,  se  trouve  renfermé 
tout  ce  que  l'humanité  a  conquis  et  possède  de  plus  précieux.  Là  est  le  grand 
héritage  de  puissance  et  de  gloire  que  les  nations  se  lèguent  et  que  des  siècles 
accroissent.  » 

L'ouvrage  que  nous  venons  de  mentionner,  d'après  Littré,  était  à  peine 
achevé  lorsque  Ampère  partit,  en  mai  1856,  pour  sa  tournée  d'inspecteur 
général  de  l'Université.  Sa  santé  donnait  alors  de  vives  inquiétudes;  mais 
son  fils  et  ses  amis  pensèrent  que  le  climat  du  Midi  lui  serait  favorable. 
Ces  espérances  furent  cruellement  déçues.  Ampère  arriva  mourant  à  Mar- 
seille. Une  affection  de  poitrine,  déjà  ancienne,  dont  il  souffrait,  s'était  ag- 
gravée, et  elle  avait  été  suivie  d'une  congestion  cérébrale.  Malgré  les  soins 
qui  lui  furent  prodigués  au  collège  de  Marseille,  où  tout  le  monde  éprouvait 
pour  lui  la  plus  respectueuse  tendresse,  il  expira  le  10  juin  1856. 

Quand  on  étudie  la  vie  du  créateur  de  l'électro-dynamisme,  on  éprouve 
autant  de  sympathie  pour  l'homme  que  d'admiration  pour  le  savant. 
Ampère  a  laissé  un  des  plus  frappants  exemples  de  l'universalité  du  savoir. 
Celui  qui,  à  l'âgede  18  ans,  avait  lu  toute  la  grande  Encyclopédie  de  Diderot 
et  d'Alembert  celui  qui,  au  milieu  de  sa  carrière,  créait  la  science  nouvelle 
de  l'électro-magnélisme,  faisait  connaître  le  principe  de  la  télégraphie  élec- 
trique, et  terminait  sa  vie  par  la  codification  des  connaissances  humaines, 
avec  sa  Classification  des  sciences,  a  laissé  la  démonstration  manifeste  qu'un 
homme,  quoi  qu'on  en  dise,  peut  posséder  toutes  les  sciences,  et  cela,  non 
d'une  manière  superficielle,  mais  en  allant  au  fond  des  choses .  Tel  est  le 
véritable  caractère  d'Ampère,  comme  savant. 

Quant  aux  qualités  de  son  cœur,  elles  étaient  parfaites.  Il  était  senti- 
mental en  amitié,  comme  il  l'avait  été  en  amour.  Sa  tendresse  pour  ses  amis 


488  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE   LA.  SCIENCE 

était  sans  bornes.  Il  étendait  môme  son  affection  à  l'humanité  tout  entière. 
De  même  qu'à  18  ans  il  avait  inventé  une  langue  universelle,  destinée  à 
faire  de  tous  les  hommes  des  frères,  à  50  ans  il  composait  un  ouvrage  dj 
morale  et  de  philosophie,  où  il  cherche  à  écarter  les  causes  qui  s'opposent 
au  bonheur  de  l'humanité,  en  général. 

Cet  homme  de  cœur,  ce  savant  de  génie,  si  malheureux  et  si  cruellement 
éprouvé  pendant  sa  jeunesse,  fut  toujours  désintéressé,  modeste  et  naïf.  Sa 
naïveté  allait  jusqu'à  la  gaucherie.  11  eut  celte  bonhomie  et  cette  inexpé- 
rience des  hommes  que  l'on  avait  déjà  remarquées  dans  le  fabuliste  La  Fon- 
taine, et  comme  ce  dernier,  il  passa  pour  le  type  de  l'homme  distrait.  Mais, 
on  a  beaucoup  trop  insisté  sur  les  distractions  d'Ampère.  Les  anecdotes, 
vraies  ou  fausses,  qui  courent,  à  ce  propos  dans  les  écoles  et  dans  les  Fa- 
cultés, ne  prouvent  rien  autre  chose,  sinon  que  souvent  préoccupé  de  ses 
recherches  scientifiques,  Ampère  oubliait  quelquefois  les  conventions  et 
habitudes  de  la  vie  courante.  Mais  où  est  le  savant  exempt  de  distractions? 
Que,  devant  son  tableau,  Ampère  efface  les  chiffres  avec  son  mouchoir  et 
mette  dans  sa  poche  le  linge  à  essuyer  le  tableau,  c'est  ce  qui  arrive  à  cha- 
cun de  nous,  dans  la  préoccupation  d'un  calcul,  et  cela  n'a  rien  de  bien 
risible.  Il  est  vraiment  absurde  de  voir  s'égayer  des  prétendues  distractions 
d'Ampère,  des  personnes  qui  ne  savent  pas  un  mot  de  ses  grandes  décou- 
vertes scientifiques  et  de  l'universalité  de  son  génie.  Attachons-nous  donc 
à  effacer,  s'il  est  possible,  ce  trait  injuste  et  faux  du  portrait  d'un  grand 
homme.  Il  ne  faut  pas  laisser  tourner  en  dérision  ceux  qui  furent  l'honneur 
et  la  gloire  de  l'humanité.  Il  ne  faut  pas  que  la  statue  des  maîtres  de  la 
science  apparaisse  avec  des  plis  disgracieux  devant  la  postérité.  Il  ne  faut 
pas  permettre  à  l'ignorance  et  à  la  malignité  publiques  d'habiller  en  cari- 
catures nos  héros  et  nos  dieux. 


V 


Michel  Faraday;  sa  vie  et  ses  découvertes  en  électricité. 

Ampère  nous  a  dévoilé  une  science  nouvelle  :  l'électro-magnétisme;  Fara- 
radaynous  a  dotés  d'une  autre  branche  de  l'électricité:  l'induction. 

Michel  Faraday  était  le  fils  d'un  ouvrier  forgeron  de  Newington ,  près 
de  Londres.  Après  avoir  reçu  quelques  leçons  élémentaires  dans  l'école 
communale  de  ce  bourg,  il  fut  envoyé  à  Londres,  à  l'âge  de  15  ans,  et 
placé,  comme  apprenti,  chez  un  relieur,  nommé  Riebeau,  ayantsa  boutique 
à  Manchester-square.  Il  y  demeura  de  1801  à  1813.  Pendant  les  longues 
années  où  il  fut  employé  comme  ouvrier  chez  Riebeau,  bien  des  livres 
passèrent  par  les  mains  du  jeune  Michel  Faraday.  Mais  il  ne  se  bornait 
pas  à  les  coudre,  à  les  couvrir  et  à  les  dorer  :  il  en  lisait  quelques-uns, 
surtout  ceux  qui  traitaientde  sciences.  Il  s'était  surtout  attaché  à  un  petit 
ouvrage  écrit  par  Mme  Marcet,  femme  du  physicien  de  Genève,  Entreliens 
sur  la  chimie.  Il  lut  ce  livre  avec  avidité,  et  répéta  même  quelques-unes 
des  expériences  qui  s'y  trouvent  décrites. 

Une  cireonslance  fortuite  vint  seconder  ses  dispositions  naissantes  pour 
l'étude  de  la  chimie.  M.  Dance,  membre  de  Y  Institution  royale,  était  un 
des  clients  de  l'atelier  de  reliure  de  Riebau.  Ayant  remarqué  l'intelligence 
du  jeune  ouvrier,  et  son  désir  d'étudier  la  chimie,  il  le  conduisit  au  cours 
que  Davy  professait  à  V Institution  royale. 

Michel  Faraday  prit  des  notes  sur  ce  cours,  les  rédigea,  et  fit  de  sa  rédac- 
tion un  volume,  qu'il  adressa  à  Davy,  avec  une  lettre  où  il  le  priait  de  vou- 
loir bien  l'aider  «  à  quitter  le  commerce,  qu'il  détestait,  pour  la  science,  qu'il 
aimait  ». 

i  L'illustre  chimiste  lui  répondit  en  termes  favorables  ;  et  une  place 
de  garçon  de  salle,  ou  aide-préparateur,  étant  vacante,  Davy  la  lui  fit  ac 
corder,  en  lui  conseillant,  toutefois ,  de  ne  pas  renoncer  à  sa  profes- 
sion de  relieur. 

Nous  avons  longuement  raconté,  dans  la  vie  d'Humphry  Davy,  ses  voyages 


490 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


dans  le  midi  de  la  France,  à  Genève  et  en  Italie.  Use  faisait  accompagner  par 
le  jeune  Faraday.  On  a  dit  que  Faraday  remplissait  auprès  de  Davy  les 
fonctions  de  secrétaire.  La  vérité  est  qu'il  lui  servait  de  valet  de  chambre.  Le 
souvenir  du  séjour  de  Davy  à  Genève  s'est  longtemps  conservé,  dans  cette 
société  aristocratique,  académique  et  savante  qui  comptai L  les  Pictet,  les 
de  Saussure,  les  de  la  Rive,  les  Marcet,  les  de  Candolle.  On  était  frappé, 
d'une  part,  de  la  douceur  et  des  manières  parfaites  du  jeune  secrétaire  de 
Davy,  et  d'autre  part,  de  la  hauteur  avec  laquelle  ce  dernier  le  traitait  trop 
souvent.  Il  le  tenait  à  distance,  et  supportait  avec  peine  de  le  voir  l'objet 
des  prévenances  et  de  l'estime  des  savants  de  Genève.  On  ne  sera  pas  sur- 
pris d'apprendre  que  Davy  ressentit  bientôt  une  jalousie  non  dissimulée  des 
succès  scientifiques  de  son  élève,  et  qu'il  apporta  même  certaines  entraves 
à  son  avancement. 

Mais  l'âme  de  Faraday  était  d'une  essence  exquise.  Loin  d'éprouver  de 
i'amertune  pour  la  dureté  et  l'injustice  de  Davy  à  son  égard,  il  n'oublia 
jamais  ce  qu'il  devait  à  son  premier  protecteur. 

M.  Dumas,  dans  son  Eloge  de  Faraday,  lu  à  l'Académie  des  sciences 
en  1868,  raconte  un  trait  touchant,  qui  prouve  bien  que  Faraday  conserva 
toujours  un  souvenir  reconnaissant  à  Davy,  et  qu'il  lui  pardonnait  son  or- 
gueil et  ses  injustices. 

«  Me  trouvant  chez  M.  Faraday,  dit  M.  Dumas,  au  déjeuner  de  famille,  vingt 
ans  après  la  mort  de  Davy,  M.  Faraday  remarqua  sans  doute  que  je  répondais 
froidement  à  quelques  éloges  que  le  souvenir  des  grandes  découvertes  de  Davy 
venait  de  provoquer  de  sa  part.  Il  n'insista  point  ;  niais  après  le  repas,  il  me  fit 
descendre,  sans  affectation,  à  la  bibliothèque  de  l'Institution  royale,  et,  m 'arrê- 
tant devant  le  portrait  de  Davy  : 

«  C'était  un  grand  homme,  n'est-ce  pas?  me  dit-il.  Et  se  retournant,  il  ajouta  : 
«  C'est  là  qu'il  m'a  parlé  pour  la  première  fois.  » 

Revenu  en  Angleterre  avec  Humpbry  Davy,  en  1814,  Faraday  reprit  ses 
modestes  fonctions  au  laboratoire  de  Y  Institution  royale  :  Il  fit  en  chimie 
de  rapides  progrès,  et  Davy  put  lui  confier  quelques  analyses.  Il  com- 
mença alors  à  entreprendre  certaines  recherches  personnelles,  et  à  publier 
des  noies,  ou  mémoires,  dans  les  recueils  scientifiques. 

A  la  mort  de  Davy,  il  le  remplaça,  comme  professeur  de  chimie,  à  l'Ins- 
titution royale. 

L'Institution  royale  de  Londres  est  un  de  ces  établissements  privés,  si 
nombreux  en  Angleterre,  où  une  réunion  de  savants,  d'hommes  du  monde 
et  de  grands  seigneurs,  grâce  à  une  sympathie  commune  pour  le  progrès 
des  sciences,  consacrent  des  sommes  considérables  à  faciliter  les  recherches 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  491 

des  savants  et  à  favoriser  l'enseignement,  à  la  fois  élevé  et  élémentaire, 
donné  par  les  professeurs  dans  les  cours  du  soir.  Les  auditeurs  de  ces 
leçons,  qui  se  font  dans  le  grand  amphitéàtre,  sont  tenus  au  courant,  d'une 
manière  régulière,  de  tous  les  progrès  importants  de  la  science,  par  les 
hommes  les  plus  éminents  de  l'Angleterre. 

C'est  dans  le  laboratoire  de  Y  Institution  royale  que  Davy  fit  son  immor- 
telle découverte  des  métaux  alcalins,  et  c'est  dans  ce  même  laboratoire  que 
Faraday  passa  toute  sa  vie  de  savant.  C'est  dans  l'amphithéâtre  du  même  éta- 
blissement que  Faraday  conquit  sa  popularité  comme  professeur. 

S'étant  marié,  en  1821,  il  fut  autorisé  à  occuper,  dans  V Institution 
royale,  l'appartement  qui  avait  appartenu  à  Davy,  à  Young  et  h  Brande.  Il 
vécut  46  ans  à  Y  Institution  de  Londres,  sortant  à  peine  de  son  laboratoire. 

Uni  à  une  personne  digne  de  lui  et  qui  partageait  et  comprenait  toutes  ses 
impressions  et  tous  ses  sentiments,  Michel  Faraday  eut  une  vie  aussi  paisible 
que  modeste.  Il  refusa  toutes  les  distinctions  honorifiques  que  le  gouverne- 
ment de  son  pays  voulut  lui  décerner.  Il  se  contenta  d'un  traitement  modi- 
que et  d'une  pension  de  500  livres  sterling,  qui  suffisaient  strictement  à  ses 
besoins,  et  n'accepta  d'autre  supplément  que  la  jouissance,  pendant  l'été, 
dans  les  dernières  années  de  sa  vie,  d'une  maison  de  campagne  à  Hampton- 
Court,  que  la  reine  d'Angleterre  avait  gracieusement  mise  à  sa  disposition. 

Faraday  avait  un  remarquable  talent  de  professeur.  Bien  que  privé  de 
toute  éducation  littéraire,  il  était  d'une  parfaite  correction  dans  son  lan- 
gage; chez  lui,  l'expression  était  toujours  claire  et  méthodique. 

Une  autre  faculté  précieuse,  c'était  sa  dextérité  manuelle,  son  habileté 
dans  les  manipulations  du  laboratoire  ou  du  cours.  Ingénieux  et  fertile  en 
ressources,  il  exécutait  de  ses  mains  tous  les  appareils  destinés  à  ses  re- 
cherches ou  à  ses  démonstrations.  Il  prévoyait  tout,  prévenait  tous  les 
accidents,  et  sous  ses  doigts  exercés,  les  expériences  réussissaient  toujours. 

Il  avait  une  devise  que  nous  recommandons  aux  jeunes  physiciens  :  «  to 
work,  finish,  publish  »  «  travailler,  terminer,  publier  ». 

11  ne  se  laissait  guider  d'avance  par  aucune  idée  préconçue,  et  ne  deman- 
dait rien  qu'à  l'expérience,  devant  laquelle  il  s'inclinait,  sans  raisonner, 
sans  discuter,  ayant  pour  règle  cette  autre  pensée,  que  nous  signalerons, 
comme  la  première,  aux  personnes  engagéesdans  des  recherches  scientifiques: 
«  En  physique  l'absurde  n'est  pas  toujours  l'impossible  ». 

Appartenant  à  toutes  les  Académies  de  l'Europe,  il  reçut  un  grand  nombre 
de  récompenses,  médailles  et  diplômes  de  diverses  sociétés  savantes.  En 
France,  on  crut  devoir  lui  accorder  le  grade  de  Commandeur  de  la  Légion 
d'honneur. 


492  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Tous  ces  titres,  toutes  ces  récompenses,  expression  de  la  considération 
générale  dont  il  jouissait,  ne  parvenaient  pourtant  pas  à  l'enorgueillir.  Sa 
modestie  et  son  désintéressement  n'en  reçurent  jamais  aucune  atteinte. 
L'Institution  royale  étant  sa  tribune  scientifique,  il  refusa  les  postes  les  plus 
avantageux,  pour  rester  fidèle  à  l'établissement  qui  avait  eu  la  primeur 
de  ses  découvertes.  On  lui  offrit  le  titre  de  baronnet,  ce  qui  l'eût  rendu 
l'égal  des  hommes  les  plus  considérables  de  l'Angleterre;  plus  modeste 
que  son  maître,  ïïumphry  Davy,  il  refusa,  estimant  que  «  ce  titre  ne  pouvant 
rien  lui  apprendre,  il  ne  voyait  pas  en  quoi  il  pouvait  lui  être  utile  ». 

Nous  avons  dit  que  Faraday  s'était  marié  en  1821.  Il  avait  épousé 
miss  Bernaud,  fille  d'un  orfèvre  de  Pater  noster  Row.  Cette  union  fut  par- 
faitement heureuse,  mais  elle  resta  stérile.  Comme  Davy,  comme  Berzélius 
et  Wollaston,  Faradav  mourut  sans  enfants. 

Sa  vie  était  très  régulière  et  très  retirée.  Il  se  tenait  à  l'écart  des  réunions 
du  monde.  Après  l'admiration  que  lui  inspiraient  toujours  les  nouveaux 
progrès  de  la  science,  il  n'éprouvait  de  véritable  enthousiasme  que  pour 
les  grandes  scènes  de  la  nature.  La  vue  d'un  beau  coucher  de  soleil,  un 
orage,  une  tempête,  l'aspect  des  forêts  ou  des  montagnes,  le  ravissaient.  Les 
préoccupations  du  savant  n'étouffèrent  jamais  l'élan  poétique  et  artistique 
de  son  esprit,  ni  ses  sentiments  religieux. 

Ces  sentiments  religieux,  Faraday  les  poussait,  d'ailleurs,  très  loin.  Il 
existe  en  Angleterre  une  secte  de  protestants,  les  Sandemaniens ,  qui 
comptent  à  peine  deux  mille  adhérents,  et  qui  sont  de  véritables  illuminés. 
Faraday  était  président  de  cette  secte  religieuse;  et  il  se  livrait  souvent  à  la 
prédication  dans  les  assemblées  des  fidèles  à  ce  culte  dissident. 

Après  les  fatigues  d'une  vie  si  active,  si  laborieuse,  et  bien  qu'il  n'eût 
encore  rien  perdu  de  son  intelligence,  Faraday  sentit  sa  mémoire  s'affaiblir 
et  ses  forces  s'éteindre  progressivement.  11  jugea  dès  lors  que  le  moment 
était  venu  de  prendre  sa  retraite. 

Etabli  dans  la  maison  de  campagne  d'Hampton-Court,  qu'il  devait  à  la 
sollicitude  de  la  reine,  il  vécut  encore  quelques  années;  mais  ses  infirmités 
s'accrurent,  ses  forces  diminuèrent,  et  après  quelques  jours  de  souffrances, 
il  mourut,  le  25  août  1867,  à  l'âge  de  70  ans. 

Faraday  était  de  taille  moyenne,  d'un  air  ouvert  et  intelligent,  mais  timide. 
Il  parlait  avec  facilité,  mais  d'une  façon  peu  intelligible,  au  moins  pour  les 
étrangers.  Ses  livres  manquent  de  méthode,  et  ne  sont  autre  chose  qu'une 
suite  de  procès-verbaux  d'expériences,  enregistrées  comme  elles  ont  été 
exécutées. 

Il  eut  l'avantage  d'avoir  pour  successeur  un  homme  assez  célèbre  pour 


Il  nous  reste  à  parler  des  travaux  scientifiques  de  Michel  Faraday. 
Il  y  a  eu  deux  phases  dans  sa  vie  scientifique.  La  chimie  l'occupa 


494  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

d'abord  ;  il  se  consacra  ensuite  à  la  physique,  particulièrement  à  l'électricité. 

En  chimie,  il  étudia  la  fabrication  de  l'acier  et  les  qualités  que  ce  corps 
métallurgique  prend  par  son  alliage  avec  l'argent  et  le  platine. 

Un  de  ses  principaux  titres  de  gloire,  c'est  d'avoir  liquéfié  et  même  soli- 
difié plusieurs  gaz,  rangés  jusqu'alors  parmi  les  gaz  permanents.  Il  fit  usage 
à  la  fois,  dans  ce  but,  de  la  pression  et  d'un  froid  très  intense.  L'acide  car- 
bonique est  au  rang  des  gaz  que  Faraday  réduisit  à  l'état  liquide,  non  sans 
courir  de  grands  dangers,  en  raison  des  fréquentes  explosions  des  vases  où 
l'on  soumettait  ce  gaz  à  d'énormes  pressions. 

Faraday  est  l'auteur  d'un  remarquable  travail  sur  la  fabrication  du  verre 
destiné  aux  usages  de  l'optique.  Son  mémoire  sur  ce  sujet  a  ouvert  la  voie  à 
des  essais  subséquents,  qui  ont  servi  utilement  les  intérêts  de  l'industrie, 
comme  ceux  de  la  science. 

Il  était  destiné  à  Faraday  de  faire  progresser  d'un  pas  immense  l'élcctro- 
magnétisme.  Même  après  les  recherches  d'Œrsted,  d'Ampère,  de  Davy  et 
d'Arago,  sa  découverte  de  l'électricité  d'induction,  faite  en  novembre  1822, 
frappa  d'admiration  le  monde  savant. 

Si  un  fil  métallique,  comme  celui  d'un  télégraphe  électrique,  étant  tra- 
versé par  un  courant,  un  autre  fil  métallique  est  placé  dans  son  voisinage, 
mais  séparé  par  un  corps  isolant,  ce  dernier  fil  éprouve  une  influence  sin- 
gulière. Au  moment  où  l'on  introduit  le  courant  dans  le  fil  principal,  un 
courant  en  sens  contraire  apparaît  immédiatement  dans  le  fil  voisin.  On  a 
appelé  courant  induit,  le  courant  ainsi  proyoqué.  Mais  le  courant  induit 
cesse  immédiatement,  quoique  le  fil  principal  continue  d'être  parcouru  par 
l'électricité.  En  d'autres  termes,  le  courant  induit  est  instantané.  Lorsqu'on 
interrompt  la  communication  du  fil  principal  avec  la  pile  qui  fournit  l'élec- 
tricité du  courant  primitif,  ou  du  courant  inducteur,  le  courant  induit  se 
reproduit,  mais  en  sens  inverse.  Ainsi,  au  moment  où  l'on  introduit,  et  au 
moment  où  l'on  interrompt  le  passage  de  l'électricité  dans  le  fil  principal, 
le  courant  induit  apparaît,  pendant  un  inslant,  dans  le  fil  métallique  voisin. 

La  découverte  de  Yinduction  est  devenue  l'origine  d'une  immense  série 
d'applications  de  toute  nature.  Les  machines  magnéto  et  dynamo-électriques 
ne  sont  que  des  applications  du  grand  phénomène  de  l'induction,  décou- 
vert par  Faraday. 

Une  des  plus  belles  expériences  de  ce  physicien  est  celle  au  moyen  de 
laquelle  il  démontra  l'influence  de  l'électricité  et  du  magnétisme  sur  la 
lumière.  Si  l'on  prend  un  morceau  de  cristal  et  qu'on  l'entoure  d'un  appa- 
reil électro-magnétique  très  puissant,  on  est  témoin  d'un  phénomène 
optique  des  plus  remarquables:  la  lumière  semble  devenir  magnétique. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  405 

Nous  n'examinerons  pas  la  découverte  faite  par  Faraday  des  lois  sur  les 
équivalences  électriques.  Mais  tout  le  monde  s'intéressera  à  son  observation 
fondamentale  sur  le  diamagnétisme. 

Le  fer  n'est  pas  le  seul  métal  attiré  par  l'aimant.  Trois  autres  métaux, 
le  cobalt,  le  nickel  et  peut-être  le  chrome,  partagent  avec  le  fer  cette  pro- 
priété. Faraday  fait  voir  d'abord  qu'un  très  grand  nombre  de  corps,  quand 
on  les  met  en  face  d'aimants  d'une  puissance  considérable,  sont  magnéti- 
ques comme  le  fer.  Toutefois  l'attraction  qu'exerce  sur  eux  l'aimant  est  si 
faible,  qu'il  faut  des  instruments  très  précis  pour  la  constater. 

Si  l'on  soumet  à  cette  attraction  et  à  ces  mesures  tous  les  corps  connus, 
on  reconnaît  qu'ils  peuvent  se  partager  en  deux  groupes,  caractérisés,  les 
uns  par  la  propriété  d'être  attirables  à  l'aimant,  comme  le  fer;  les  autres, 
par  la  propriété  d'être  repoussés  par  les  pôles  de  l'aimant,  comme  le  bis- 
muth. Les  corps  qui,  comme  le  bismuth,  sont  repoussés  par  les  pôles  de 
l'aimant,  sont  dits  diamagnéliques.  Le  fer,  qui  possède  la  faculté  contraire, 
est  magnétique.  Seulement,  aucun  corps  connu  n'est  magné'.ique  avec  une 
énergie  comparable  à  celle  que  possède  le  fer. 

Tous  les  corps  de  la  nature  participent,  dans  un  sens  ou  dans  l'autre, 
à  ces  propriétés  :  les  gaz  eux-mêmes,  l'air,  les  flammes,  sont  diamagné~ 
tiques. 

Nous  ne  pousserons  pas  plus  loin  l'analyse  des  travaux  de  Faraday,  qui 
n'ont  pas  coûté  à  leur  auteur  moins  de  quarante  et  une  années  d'une  vie 
entièrement  consacrée  au  travail. 


VI 


Sir  William  Thomson  ;  ses  travaux  relatifs  à  l'électricité. 

On  ne  nons  pardonnerait  pas,  dans  le  monde  des  électriciens,  si  après 
avoir  exposé  la  vie  et  les  travaux  des  trois  fondateurs  de  la  science  électro- 
magnétique moderne,  Arago,  Ampère  et  Faraday,  nous  ne  joignions  à  cette 
trilogie  du  génie  le  nom  de  l'illustre  physicien  qui  tient  en  Angleterre  le 
sceptre  de  l'électricité,  du  physicien  éminenlà  qui  nous  devons  le  succès 
de  la  télégraphie  transatlantique.  D'ailleurs,  sir  William  Thomson,  au 
point  de  vue  scientifique,  continue  Faraday,  dont  nous  venons  d'exposer  les 
travaux,  comme  Faraday  continuait  Arago. 

Sir  William  Thomson  est  né  à  Belfast,  au  mois  de  juin  1824.  Son 
père  était  professeur  de  mathématiques  à  l'Université  de  Glasgow.  A  l'âge 
de  onze  ans,  William  Thomson  était  un  des  élèves  les  plus  distingués 
de  son  père,  et  il  se  faisait  déjà  remarquer  par  de  hautes  facultés  mathé- 
matiques. 

Au  sortir  de  l'Universitéde  Glasgow,  il  entra  au  collège  de  Saint-Pierre,  à 
Camhridge.  Il  en  sortit  le  second,  et  obtint  le  premier  prix  Smith,  en  1845. 

En  1846,  à  l'âge  de  vingt-deux  ans,  il  fut  nommé  professeur  de  philoso- 
phie naturelle  à  l'Université  de  Glasgow,  chaire  qu'il  occupe  encore  au- 
jourd'hui avec  le  plus  grand  éclat. 

A  dix-sept  ans,  William  Thomson  avait  déjà  publié  un  mémoire  sur  le 
mouvement  uniforme  de  la  chaleur  dans  les  corps  homogènes  et  ses  relations 
avec  la  théorie  mathématique  de  l'électricité,  travail  qui  attira  beaucoup 
l'attention  des  physiciens  Cette  méthode,  qu'il  développa  plus  tard,  en 
la  combinant  avec  les  recherches  de  Faraday,  est  d'une  haute  importance 
pour  la  discussion  des  questions  d'électro-statique  et  de  magnétisme.  . 

Ses  recherches  électro-statiques  l'amenèrent  à  construire  de  très  beaux 
instruments  de  mesure  électro-statique:  /' 'électromètre  à  cadran,  qui  est; 
employé  pour  toute  espèce  d'essais  électriques,  dans  la  construction  des  té- 
légraphes, ïéleclromètre  portatif  et  ï  électromètre  absolu.  On  peut  dire  par- 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


497 


un  énoncé  général,  que  c'est  à  sir  William  Thomson  qu'est  dû  notre 
système  actuel  d'éleclrométrie  pratique. 


En  1854,  Faraday,  opérant  sur  un  câble  télégraphique  d'essai,  avait  re- 
cherché la  cause  du  retard  qu'éprouve  la  propagation  des  signaux  télégra- 

63 


498  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

phiques  sous-marins.  Il  avait  ensuite  observé,  pour  la  première  fois,  ce 
retard  sur  le  câble  sous-marin  qui  existe  entre  Harwich  et  La  Haye. 
M.  William  Thomson,  reprenant  la  question,  publia  sur  la  cause  de  ce 
phénomène  un  travail  dont  un  des  résultats  pratiques  était  qu'avec  des 
câbles  de  dimensions  latérales  similaires,  les  retards  dans  les  transmissions 
de  signaux  sous-marins  sont  proportionnels  aux  carrés  des  longueurs.  Cette 
loi  est  connue  aujourd'hui  sous  le  nom  de  loi  de  carrés. 

Ce  travail  théorique  devait  trouver  bientôt  la  plus  brillante  et  la  plus 
utile  application  que  l'on  pût  imaginer.  Tant  il  est  vrai  que,  dans  les 
sciences,  il  faut  toujours  poser  des  principes  ou  créer  des  théories, 
et  attendre  le  moment  de  leur  application,  qui  se  fait  rarement  désirer. 

En  1856,  on  procédait  à  la  tentative  extraordinaire  de  relier  l'Angleterre 
à  l'Amérique  par  un  câble  télégraphique  déroulé  au  fond  de  l'Océan. 
D'après  les  faits  constatés  par  M.  William  Thomson  sur  le  retard  des  signaux 
sous-marins,  on  pouvait  redouter  un  insuccès  complet.  Mais  ce  dernier 
parvint  à  surmonter  toutes  les  difficultés,  grâce  à  son  admirable  invention 
du  galvanomètre  à  miroir.  C'est  au  moyen  de  cet  instrument  que  furent 
lues  les  premières  dépêches  transmises  par  le  câble  de  1858. 

On  sait  que  le  câble  de  1858  fut  rapidement  détruit  au  fond  de  la  mer, 
et  qu'un  autre  fut  bientôt  jeté,  pour  le  remplacer.  Les  travaux  de 
M.  William  Thomson  et  d'autres  physiciens  avaient  tellement  fait  avancer 
l'étude  de  la  question  de  la  construction  et  de  la  pose  des  câbles,  que  le 
second  câble  atlantique  fut  posé  avec  la  plus  grande  facilité,  en  1866. 

L'admirable  succès  du  professeur  Thomson  reçut  bientôt  sa  récompense. 
Le  physicien  de  Glasgow  fut  annobli  et  devint  sir  William  Thomson.  Toute 
l'Angleterre  applaudit  à  cette  haute  distinction. 

On  doit  à  sir  William  Thomson  un  nouveau  et  remarquable  instrument, 
le  siphon  recorder,  destiné  à  enregistrer  les  signaux  sur  les  lignes  sous- 
marines.  Cet  appareil  fut  appliqué,  pour  la  première  fois,  aux  stations  télé- 
graphiques du  câble  qui  relie  l'Angleterre  avec  les  Indes.  On  l'emploie 
aujourd'hui  sur  presque  tous  les  grands  câbles  océaniques,  et  sur  quelques 
autres  plus  courts,  comme  celui  de  Marseille  à  Alger. 

Sir  William  Thomson  est  membre  de  la  Société  royale  de  Londres  et  de 
la  Société  royale  d'Edimbourg.  La  première  de  ces  sociétés  lui  a  décerné  sar 
grande  médaille,  et  la  seconde  la  Keith  medal.  Il  est  l'un  des  huit  associés1 
étrangers  de  l'Académie  des  sciences  de  Paris  et  membre  honoraire  de  plu- 
sieurs autres  Sociétés  savantes.  Les  Universités  de  Dublin  et  de  Cam- 
bridge lui  ont  conféré  le  titre  de  membre  honoraire  et  celle  d'Oxford  un 
titre  analogue. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  499 

Nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  mentionner  les  travaux  de  sir  Wil- 
liam Thomson  sur  la  théorie  des  marées,  spécialement  en  vue  de  la  con- 
struction pratique  des  tables  de  marées.  C'est  à  la  suite  de  ces  travaux  qu'il 
fut  nommé  président  du  comité  des  marées,  à  Y  Association  brilanniqiie.  Ce 
comité,  constitué  en  1867,  continua  ses  travaux  jusqu'en  1876.  Ses  rap- 
ports sont  compris  dans  les  volumes  publiés  par  Y  Association  britannique. 

En  s'occupant  de  ce  genre  de  travaux,  sir  William  Thomson  imagina 
et  construisit  trois  machines  spéciales  relatives  aux  marées  :  un  marimètre, 
un  analyseur  harmonique  et  un  prédicteur  de  marées,  qui  sont  actuelle- 
ment passés  dans  la  pratique. 

On  doit  à  sir  William  Thomson  un  appareil  de  sondage  et  un  modèle  de 
boussole  marine  qui  sont  aujourd'hui  d'un  usage  régulier  sur  la  plupart  des 
grands  steamers  qui  traversent  l'Océan  et  sur  la  plupart  des  vaisseaux  de 
guerre  de  la  France  et  d'autres  nations. 

Les  diverses  industries  électriques  doivent  beaucoup  à  sir  William 
Thomson.  Il  a  donné,  non  seulement  les  lois  théoriques,  mais  encore  les 
instruments  pratiques  destinés  à  appliquer  ces  lois,  et  il  a  poussé  les  élec- 
triciens dans  la  voie  des  travaux  utiles.  Les  instruments  de  mesure  qu'il  a 
imaginés  sont  des  plus  délicats,  et  le  système  d'unités  qu'il  a  travaillé 
pendant  trente-deux  ans  à  faire  adopter  est  le  seul  qui  soit  aujourd'hui 
en  usage. 

L'électricité,  grâce  à  sa  télégraphie,  tend  à  fusionner  les  peuples  et  à  uni- 
fier le  langage  dans  le  monde  entier  ;  et  les  électriciens  sont  les  premiers 
qui  aient  employé  un  langage  commun,  indépendant  de  toute  nationalité. 
La  langue  universelle,  rêvée  par  quelques  philosophes  du  dernier  siècle,  a 
été  réalisée  par  les  physiciens  de  nos  jours. 


VII 


Première  période  de  la  création  des  moteurs  électriques.  —  Principe  physico-méca- 
nique sur  lequel  repose  le  jeu  des  moteurs  électriques  de  la  première  période.  — 
Expérience  de  Jacobi,  en  Russie,  sur  la  Néva,  en  1859.  —  Les  moteurs  électriques 
de  Gustave  Froment. 

Les  moteurs  électriques,  c'est-à-dire  les  appareils  dans  lesquels  on  tire 
parti  du  mouvement  qui  peut  se  produire  dans  des  corps  électrisés,  ont  eu 
deux  périodes  bien  distinctes.  La  première,  qui  s'étend  de  1843  à  1873, 
n'a  produit  que  des  résultats  négatifs;  et  les  déceptions  éprouvées  par  nom- 
bre d'inventeurs  qui  s'étaient  engagés  dans  cette  voie,  avaient  complète- 
ment découragé  leurs  successeurs.  La  seconde  période,  qui  s'étend  de  1873 
jusqu'au  moment  actuel,  a  été  couronnée  d'un  succès  à  peu  près  complet. 

De  1848  à  1873,  la  construction  des  moteurs  électriques  reposa  sur  le 
principe  découvert  par  Arago,  à  savoir  l'aimantation  temporaire  du  fer  ou 
de  l'acier  par  le  courant  électrique.  Le  fait  de  l'action  des  courants  sur 
eux-mêmes,  découvert  par  Ampère,  a  servi  de  base  à  une  disposition  mé- 
canique un  peu  différente. 

Comment  le  fait  de  l'aimantation  temporaire  du  fer  par  un  courant 
électrique  peut-il  s'appliquer  à  la  constitution  d'un  moteur  électrique? 
Regardez  fonctionner  le  télégraphe  électrique  de  Morse,  et  vous  répondrez 
tout  de  suite  vous-même  à  celte  question. 

Le  télégraphe  électrique  de  Morse,  dont  nous  représentons  un  modèle 
dans  la  figure  180,  est  mis  en  mouvement  par  un  courant  électrique, 
lequel,  parlant  d'une  pile  placée  à  la  station  de  départ,  vient  circuler,  à 
la  station  d'arrivée,  autour  d'un  électro-aimant  H.  Une  armature  de 
fer  K,  placée  en  face  de  l'électro-aimant,  est  attirée  par  le  courant.  A  cette 
armature  est  attaché  un  levier  recourbé  W,  qui  est  en  fer  pur.  Ce  levier 
de  fer  est  retenu,  repoussé  par  un  petit  ressort.  Quand  le  courant 
électrique  venant  à  circuler  autour  du  levier  de  fer,  le  transforme  en 
aimant  temporaire,  tout  aussitôt  cet  aimant  temporaire  attire  son  arma- 
ture, laquelle  fait  un  mouvement  en  avant,  et  vient  s'appliquer  contre  le 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  501 

fer  artificiellement  aimanté.  Mais  si  l'on  interrompt  la  circulation  du 
courant  électrique  autour  de  l'électro-aimant,  ce  dernier  devient  inerte, 
et  alors  le  ressort  antagoniste,  n'étant  plus  contre-balancé,  ramène  le  levier 


de  fer  W,  à  sa  position  première.  Il  y  a  donc  un  déplacement  en  avant, 
suivi  d'un  déplacement  en  arrière,  c'est-à-dire  un  mouvement  rectiligne, 
produit  par  le  seul  fait  de  l'interruption  et  du  rétablissement  alternatif 
du  courant  électrique. 


502 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


Le  mouvement  qui  se  manifeste  dans  un  télégraphe  Morse  peut  se  pro- 
duire avec  d'autres  dispositions;  et  si  on  le  produit,  dans  des  dimen- 
sions agrandies,  sur  une  échelle  plus  considérable,  on  a  un  moteur 
électrique. 

De  fait,  le  télégraphe  Morse  a  été  le  premier  moteur  électrique;  et  c'est 
en  imitant  ses  dispositions,  c'est-à-dire  en  tirant  parti  de  l'aimantation  tem- 
poraire du  fer  par  le  courant  électrique,  que  l'on  a  construit,  pendant  vingt 
ans,  quantité  de  moteurs  ayant  l'électricité  pour  agent. 

En  effet,  ce  mouvement  rectiligne  de  va-et-vient  du  levier  du  télégraphe 
Morse,  on  peut  le  transformer,  par  une  roue  d'angle  ou  une  pédale  de  ré- 
mouleur, en  un  mouvement  circulaire,  et  imprimer  ainsi  un  mouvement 
de  rotation  à  l'arbre  d'une  machine. 

Se  fondant  sur  le  principe  d'Ampère,  si  l'on  introduit  un  barreau  de  1er 
dans  un  électro-aimant  creux,  le  barreau  sera  alternativement  attiré  à  l'in- 
térieur de  l'aimant  creux,  ou  rejeté  hors  du  même  cylindre,  selon  que 
l'on  fera  circuler  le  courant  de  l'aimant  creux  dans  un  sens  ou  dans  un 
autre.  On  a  ainsi  un  mouvement  de  bas  en  haut  et  de  haut  en  bas,  tout  à 
fait  comparable  au  mouvement  du  piston  du  cylindre  d'une  machine  à  va- 
peur. Il  n'est  rien  de  plus  facile,  dans  une  machine  à  vapeur,  que  de  trans- 
former le  mouvement  vertical  du  piston  en  mouvement  circulaire.  Par  le 
même  moyen  mécanique,  on  peut  transformer  en  un  mouvement  circulaire 
le  mouvement  vertical  du  levier  de  l'aimant  creux,  et  faire  ainsi  tourner 
l'arbre  moteur  d'un  alelier. 

Autre  disposition.  Entre  deux  électro-aimants  on  dispose  une  tige  en  fer, 
pourvue  d'une  crémaillère,  c'est-à-dire  creusée  de  dents,  dans  lesquelles 
engrène  un  pignon.  Les  deux  électro-aimants  sont  rendus  tantôt  actifs,  tan- 
tôt passifs,  par  l'établissement  ou  par  l'interruption  du  courant  électrique 
qui  les  anime.  Dès  lors,  chaque  dent  de  la  tige  de  fer  de  la  crémaillière 
étant  successivement  attirée,  le  pignon  auquel  les  deux  tiges  sont  attachées 
tourne  directement,  sans  nécessiter  de  transformation  du  mouvement  par 
une  roue  d'angle,  ou  par  une  pédale  de  rémouleur. 

Voilà  les  trois  combinaisons  mécaniques  qui  ont  été  imaginées  pour  faire 
marcher  des  moteurs  par  l'aimantation  artificielle  d'un  levier  de  fer,  suc- 
cessivement établie  et  suspendue.  Avec  cet  énoncé  général,  on  comprendra 
le  jeu  de  tous  les  moteurs  électriques  qui  ont  été  construits  de  1845  à  1875. 

Le  premier  en  date  ot  l'un  des  plus  remarquables  de  ces  appareils  fut  créé 
en  Russie,  en  1859,  par  l'illustre  inventeur  de  la  galvanoplastie,  le  physi- 
cien Jacobi,  qui  réussit  à  mettre  en  mouvement  un  bateau  sur  la  Néva. 

On  possède  des  renseignements  très  précis  sur  l'expérience  de  Jacobi  et 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  535 

sur  son  appareil,  grâce  au  mémoire  extrêmement  curieux  que  l'auteur  fit 
paraître  sur  cette  question,  en  1845. 

La  pile  qui  alimentait  l'appareil  mécanique  de  Jacobi  était  la  pile  de 
Grove,  alors  nouvellement  inventée.  Le  mécanisme  se  composait  d'aimants 
artificiels  produits  par  le  courant  de  la  pile. 

Les  électro-aimants  étaient,  les  uns  droits,  les  autres  en  fer  à  cheval. 
Ils  s'attiraient  les  uns  les  autres  par  leurs  pôles  de  nom  contraire,  et  se 
repoussaient  par  leurs  pôles  de  même  nom.  El  comme  ils  étaient  portés  sur 
un  axe  commun  horizontal,  les  mouvcmenls  alternatifs  d'attraction  et  de 
répulsion  faisaient  tourner  cet  axe.  Les  roues  à  aubes  du  bateau  à  vapeur 
étant  attachées  à  l'extrémité  du  même  arbre,  la  rotation  de  cet  arbre 
mettait  les  roues  en  mouvement  au  sein  de  l'eau. 


FiG.   181  .   —  MÉCANISME  MOTEUR  DU  BATEAU  ÉLECTRIQUE  DE  JACOBI  (1859). 


Nous  représentons  dans  la  figure  ci-dessus  le  mécanisme  moteur  du 
bateau  électrique  de  Jacobi.  Deux  rangées  circulaires  d'électro-aimants  en 
forme  de  fer  à  cheval  a,  a',  a"  sont  portés  par  deux  supports  verticaux. 
Entre  ces  deux  rangées  d'électro-aimants  en  fer  à  cheval  se  trouve  une  sorte 
d'étoile  à  six  branches,  portant  six  paires  d'électro-aimants  droits  b,  b',  b" . 
Un  commutateur  C,  composé  de  quatre  roues,  règle  le  sens  des  courants 
dans  l'appareil,  de  manière  que  lorsque  les  électro-aimants  droits  se 
trouvent  entre  entre  deux  pôles  consécutifs  d'électro-aimants  en  fer  à 
cheval,  ils  soient  toujours  attirés  par  l'un  des  électro-aimants,  et  repoussé 
par  l'autre,  le  changement  de  sens  ayant  lieu  au  moment  où  les  pôles 
mobiles  se  trouvent  en  face  des  pôles  fixes.  Par  suite  de  ces  attractions  et 
répulsions,  l'arbre  A  tourne  et  fait  tourner  les  roues  du  bateau. 

Une  chaloupe  montée  par  douze  personnes  navigua,  grâce  à  ce  méca- 
nisme, sur  les  eaux  de  la  Néva.  Mais  quelle  disproportion  entre  le  poids 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


delà  machine  et  l'effort  qu'elle  développait!  Le  moteur  de  Jacobi,  qui  était 
d'un  poids  très  considérable,  jouissait  à  peine  de  la  force  d'un  cheval- 
vapeur!  Quel  poids  n'aurait-il  pas  fallu  lui  donner  pour  qu'il  fournît  la 
force  de  dix  à  douze  chevaux?  L'expérience  de  Jacobi  ne  pouvait  donc  que 
décourager  les  physiciens  qui  méditaient  de  tirer  parti  de  la  force  des  élec- 
tro-aimants attirant  une  armature  de  fer. 

C'est  pourtant  la  voie  que  suivit,  et  dans  laquelle  persévéra  pendant 
vingt  années,  un  mécanicien  du  plus  rare  mérite,  Gustave  Froment,  élève 
de  l'École  polytechnique,  qui  avait  embrassé  la  carrière  de  la  construction 
des  machines  de  précision,  et  qui  devint  membre  de  l'Institut,  comme 
Gamhey  et  Bréguet.  Honoré  de  l'amitié  de  cet  homme  éminent,  j'ai  assisté, 
dans  ses  ateliers,  aux  incessantes  tentatives  qu'il  faisait  pour  résoudre 
cette  espèce  de  quadrature  du  cercle  de  l'électricité.  J'admirais  son  ardeur 
et  sa  persévérance,  mais  je  ne  partageais  pas  ses  illusions.  Et  de  fait, 
Gustave  Froment  usa  ses  plus  belles  années  et  dépensa  des  sommes  consi- 
dérables à  construire  des  moteurs  électriques,  qui  avaient  toutes  sortes  de 
défauts  et  bien  peu  d'avantages. 

Nous  passerons  en  revue,  mais  très  rapidement,  les  divers  mécanismes 
électro-magnétiques  imaginés  par  Gustave  Froment. 

Son  premier  moteur,  construit  en  1844,  et  que  nous  représentons  dans 
la  figure  182,  a  été  longtemps  un  type  classique,  qui  a  été  reproduit  par  un 
grand  nombre  de  constructeurs,  comme  spécimen  de  moteur  électrique, 
destiné  aux  cours  de  physique. 

MM.  du  Moncel  et  Géraldy,  dans  leur  ouvrage  l'Electricité  comme  force 
motrice,  publié  en  1865,  décrivent  ce  petit  jouet  en  ces  termes  : 

C'était,  disent  MM.  du  Moncel  et  Géraldy,  un  électro-moteur  à  manivelle,  dans 
lequel  la  force  attractive,  communiquée  à  l'armature  articulée  sur  l'électro-aimant 
lui-même,  se  trouvait  transformée  en  mouvement  circulaire,  au  moyen  d'un  double 
levier  articulé  agissant  sur  une  bielle,  et  par  suite  sur  une  manivelle  adaptée  à  l'axe 
d'un  volant  un  peu  lourd.  Un  excentrique  adapté  à  ce  même  axe,  derrière  le  volant, 
et  que  pouvait  rencontrer  à  chaque  tour  un  ressort  relié  par  l'intermédiaire  de 
l'électro-aimant  au  circuit  de  la  pile,  constituait  le  commutateur,  et  celui-ci,  établis- 
sant la  fermeture  du  circuit  lorsque  l'armature  se  trouvait  à  son  maximum  d'écarte 
ment  de  l'électro-aimant,  provoquait  de  la  part  de  celui-ci  une  impulsion,  qui  faisait 
tourner  le  système  jusqu'à  l'entier  abaissement  de  l'armature.  En  ce  moment, 
l'excentrique  laissait  échapper  le  ressort  de  contact,  l'électro-aimant  devenait 
inerte,  et  en  raison  de  la  vitesse  acquise  du  volant  le  mouvement  était  continué 
jusqu'à  ce  que  l'armature  fût  relevée  et  eût  dépassé  le  point  mort  correspondant 
à  la  verticale;  on  se  trouvait  donc  avoir  ainsi  un  mouvement  circulaire  continu, 
comme  celui  que  l'on  obtient  avec  les  meules  à  repasser  des  émouleurs. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  505 

Cet  appareil,  ainsi  que  tous  les  autres  moteurs  de  Gustave  Froment,  fait 
partie  des  collections  du  Conservatoire  des  arts  et  métiers. 

Après  ce  moteur,  Gustave  Froment,  en  1845,  en  combina  un  autre, 
fondé  sur  le  principe  des  roues  à  aubes,  et  dans  lequel  la  force  électro- 
magnétique agit  directement  sur  l'arbre  moteur,  sans  transformation  de 
mouvement.  C'est  le  modèle  le  plus  connu  et  que  l'on  trouve  le  plus 
souvent  dans  les  cabinets  de  physique.  Nous  le  représentons  dans  la 
figure  183. 

MM.  du  Moncel  et  Géraldy,  dans  l'ouvrage  déjà  cité,  le  décrivent  en  ces 
termes  : 

Quatre  électro-aimants,  fixés  sur  une  boîte  en  fonte,  sont  disposés  suivant  le 


FlG.  18'2.    MOTEUR  A  MOUVEMENT  ALTERNATIF  DE  GUSTAVE  FROMENT. 


rayon  d'une  roue  qui  est  ajustée  sur  l'arbre  moteur,  et  cette  roue  a  sa  circonfé- 
rence munie  d'un  certain  nombre  d'armatures  de  fer  doux.  Un  commutateur 
composé  de  ressorts  à  galets,  mis  en  rapport  avec  chacun  des  électro-aimants  et 
placé  devant  des  contacts  de  pile,  est  mis  successivement  en  action  par  l'intermé- 
diaire de  petites  cornes,  sous  l'influence  de  la  rotation  de  l'arbre  moteur,  et  fait 
passer  successivement  et  alternativement  le  courant  dans  les  deux  couples  d'élec- 
tro-aimants  dont  l'action  sur  les  armatures  est  conspirante.  Ces  armatures,  cédant 
alors  à  l'attraction  électro-magnélique  qui  agit  sur  elles,  entraînent  la  roue  sur 
laquelle  elles  sont  fixées  en  déterminant  un  mouvement  de  rotation  continu. 

Le  moteur  électrique  à  rotation  directe  de  Gustave  Froment  est  souvent 
appliqué  à  faire  mouvoir  depetites  pompes  à  eau,  dans  les  cours  de  physique, 
i.  64 


500  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA.  SCIENCE 

afin  demeltre  en  évidence  les  principes  sur  lesquels  sont  fondés  les  moteurs 
électro-magnétiques.  Quelques  physiciens  s'en  sont  servi  pour  entretenir 
le  mouvement  de  certains  appareils  pendant  leurs  expériences  de  laboratoire. 

Gustave  Froment  avait  construit  beaucoup  d'autres  moteurs.  Nous  les 
passerons  sous  silence,  pour  signaler  celui  qui  a  laissé  le  plus  de  souvenirs. 
Nous  voulons  parler  du  grand  électro-moteur  vertical,  qui  servait,  dans  ses 
ateliers,  à  actionner  les  machines  à  diviser.  Nous  représentons  cet  appareil 
dans  la  figure  184. 

Les  électro-aimants,  composés  de  bobines  de  fil  de  cuivre  isolés  parcou- 
rus par  le  courant  électrique,  sont  fixés  verticalement,  les  uns  au-des- 
sous des  autres,  sur  six  montants  en  fonte,  formant  les  arêtes  d'un  prisme 


FtG.   183.  —  MOTEUR  ÉLECTRIQUE  A  ROTATION  DIRECTE  DE  GUSTAVE  FROMENT 

hexagonal,  très  solidement  établi.  L'arbre  moteur  est  placé  au  centre  de  cet 
assemblage  d'électro-aimants.  Il  porte,  sur  toute  sa  hauteur,  une  ou  plu- 
sieurs séries  d'armatures  verticales,  placées  dans  le  prolongement  les  unes 
des  autres,  et  disposées  de  manière. à  correspondre  à  chacune  des  paires 
de  bobines.  L'arbre  moteur  AÀ'  se  termine  supérieurement  par  une 
roue  d'angle  E,  qui,  par  l'intermédiaire  d'une  autre  roue  d'angle  de  même 
diamètre  R  fait  fonctionner  le  commutateur  C,  ainsi  qu'un  système  d'en- 
grenage R',  destiné  à  diminuer  la  vitesse  du  mouvement  de  la  machine. 

L'arbre  moteur  transmettait  son  mouvement  aux  machines  à  diviser  par 
l'intermédiaire  de  la  poulie  P. 

Le  commutateur  C  était  composé  d'une  série  de  doubles  galets  rayon- 


L'ÉLECTRICITÉ  l  ORCE  MOTRICE 


507 


nant  autour  de  l'axe  moteur  et  qui  s'appuyaient  sur  des  plaques  alternati- 
vement isolantes  et  conductrices  mises  en  rapport  avec  les  divers  systèmes 


d'électro-aimants. 


FlG.  184.           GRAND  ÉLECT.iO-MOTEUR  DE  GUSTAVE  FROMENT 


Malgré  ses  dimensions  et  son  air  de  robustesse,  la  force  de  cet  électro- 
aimant  ne  dépassait  pas  un  quart  de  cheval-vapeur. 


vin 


Défaut  des  moteurs  électriques  fondés  sur  la  simple  attraction  magnétique. 

Après  Gustave  Froment,  beaucoup  d'inventeurs  se  sont  appliqués  à  con- 
struire des  moteurs  fondés  sur  la  simple  attraction  du  fer  par  les  aimants 
artificiels  ou  permanents. 

Tous  ces  appareils  ne  donnaient  que  des  résultats  insignifiants,  et  l'on 
va  comprendre  le  motif  de  ces  insuccès. 

On  ne  cherchai  t  à  utiliser  que  la  force  attractive  directe  de  l'aimant,  qui  est 
extrêmement  limitée,  car  elle  décroît  comme  le  carré  de  la  distance,  et  qui 
re:teà  peu  près  la  même  pour  les  plus  forts  organes  électro-magnétiques, 
comme  pour  de  petits.  En  second  lieu,  la  disposition  des  commutateurs  per- 
mettait aux  courants  induits  de  fermeture,  qui  prenaient  naissance  dans  les 
organes  électro-magnétiques,  de  se  développer,  et  de  réagir  en  sens  inverse 
du  courant  transmis.  En  troisième  lieu,  comme  les  aimantations  et  les 
désaimantations  ne  s'effecliiaient  que  lentement  clans  des  électro-aimants  un 
peu  gros,  on  ne  pouvait  utiliser  qu'une  très  faible  partie  de  leur  magné- 
tisme, qui  devenait  même  nuisible  quand  on  n'en  avait  plus  besoin. 

On  a  fait  encore  remarquer  que  les  actions  directes  exercées  entre  les 
armatures  et  les  électro-aimants,  pouvant  faire  fléchir  les  supports,  exi- 
geaient des  écarts  trop  grands  entre  les  pièces  magnétiques,  et  faisaient 
perdre  le  meilleur  de  leur  puissance  de  travail. 

Disons  enfin  que  les  commutateurs  étaient  promptement  détériorés  par 
les  étincelles  électriques,  qui  oxydaient  et  usaient  les  conducteurs. 

Il  serait  donc  absolument  sans  intérêt  pour  nos  lecteurs  de  décrire  les 
moteurs  électriques,  en  quantité  si  considérable,  que  les  inventeurs  ont  créés 
et  mis  au  monde,  d'après  le  principe  de  la  simple  attraction  magnétique.  Les 
personnes  pour  lesquelles  ces  questions  rétrospectives  ont  de  l'intérêt  trou- 
veront la  description  complète  et  les  dessins  des  principaux  de  ces  appareils 
dans  l'ouvrage  de  MM.  duMonceletGéraldy,  L 'Électricité  comme  force  motrice. 

Nous  dirons  seulement  qu'aucun  de  ces  appareils  ne  développant  pas 
plus  de  la  force  d'un  quart  de  cheval-vapeur,  ne  peut  mériter  le  nom  de  mo- 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  509 

teur.  Ce  sont  des  espèces  de  jouets  que  l'on  fait  fonctionner  pour  action- 
ner de  petits  mécanismes  enfantins,  ou  pour  servir  de  démonstration, 
dans  les  cours  de  physique. 

Gustave  Froment  lui-même,  sur  la  fin  de  sa  vie,  avait  renoncé  à  pour- 
suivre le  problème  auquel  il  avait  attaché  tant  d'importance  ;  et  il  est  mort 
avec  la  triste  conviclion  de  l'impossibilité  de  tirer  parti  de  la  force  motrice 
de  l'électricité. 

Esprit  pénétrant  et  ingénieux,  Gustave  Froment  avait  consacré  sa  vie  aux 
applications  de  la  science  pratique,  et  surtout  à  la  construction  des  ins- 
truments de  précision  destinés  à  l'astronomie,  à  la  navigation,  à  la  géodésie 
et  à  la  physique.  Dès  sa  jeunesse,  il  avait  montré  une  aptitude  extraordi- 
naire pour  la  mécanique.  A  l'âge  de  quatorze  ans,  lorsqu'il  était  encore 
à  Sainte-Barbe,  il  inventa  un  compteur  automatique  qui  enregistrait 
le  nombre  de  pas  qu'il  faisait  par  jour.  En  d'autres  termes,  il  inventa  au 
collège  le  pédomètre,  aujourd'hui  si  connu  et  si  en  usage. 

Comme  nous  l'avons  dit,  Gustave  Froment  s'occupa  pendant  toute  sa 
vie  de  la  construction  des  moteurs  électriques.  Il  les  appliquait  à  ses 
machines  à  diviser,  notamment  pour  graduer  les  limbes  des  cercles  destinés 
à  la  mesure  des  angles.  Sa  machine  à  diviser,  actionnée  par  le  grand  mo- 
teur électro-magnétique,  fonctionnait  toute  seule.  Le  soir,  quand  le  mou- 
vement et  le  bruit  avaient  cessé  dans  les  rues  de  Paris,  elle  se  mettait  à 
l'œuvre  d'elle-même,  et  travaillait  jusqu'au  matin.  Avec  le  chant  du  coq, 
elle  rentrait  au  repos. 

On  sait  que  Gustave  Froment  est  arrivé  à  diviser  un  millimètre  en  mille 
parties  égales,  et  à  tracer  des  devises,  visibles  seulement  au  microscope,  dans 
des  espaces  ayant  à  peine  un  millimètre  de  diamètre.  C'est  lui  qui  a  exécuté, 
comme  nous  l'avons  dit,  les  appareils  de  Léon  Foucault  destinés  à  démontrer 
le  mouvement  de  rotation  de  la  terre  sur  son  axe.  On  lui  doit  également  d'in- 
génieux perfectionnements  dans  la  construction  des  télégraphes  électriques. 

Ses  ateliers  étaient  un  vrai  musée  de  la  science  et  de  l'industrie.  Per- 
sonne plus  que  lui  n'a  aidé  les  savants  à  réaliser  leurs  conceptions  par  les 
précieux  conseils  qu'il  donnait  libéralement  à  tous  les  jeunes  physiciens, 
et  par  la  perfection  de  son  travail;  car  il  unissait  au  même  degré  les 
connaissances  théoriques  et  la  science  pratique.  C'était,  de  plus,  une  na- 
ture droite,  obligeante,  dévouée. 

Gustave  Froment  est  mort  en  18G5,  âgé  seulement  de  cinquante  ans. 
De  profonds  chagrins  avaient  usé  son  âme  trop  sensible. 


IX 


Les  petits  moteurs  électro-magnétiques.  —  Le  moteur  de  M.  Marcel  Deprez  et  ses 
applications.  —  Le  moteur  Trouvé  et  ses  applications.  —  La  navigation  électrique. 

Après  la  condamnation  fulminée  dans  le  chapitre  précédent  contre  les 
moteurs  purement  électro-magnétiques,  il  convient,  pour  en  adoucir  la 
dureté,  d'ajouter  qu'une  classe  de  moteurs  électro-magnétiques,  fondés  sur 
des  principes  un  peu  différents,  échappe  en  partie  à  la  sévérité  de  cette  sen- 
tence physico-chimique.  Nous,  voulons  parler  du  petit  moteur  électro-magné- 
tique, construit  en  1865  par  M.  Marcel  Deprez,  et  adopté  en  1870  par 
M.  Trouvé. 

M.  Marcel  Deprez  a  eu  l'idée  de  placer  longitudinalement  entre  les  bran- 
ches d'un  aimant  permanent,  en  fer  à  cheval,  une  des  bobines  Siemens, 
ou  machines  dynamo-électriques  Siemens,  que  nous  avons  décrites  dans  ce 
volume  (fig.  72,  page  200).  On  a  vu  que  la  bobine  Siemens  consiste  en  une 
sorte  de  navette  cylindrique  en  fer,  autour  de  la  quelle  on  enroule  longitu- 
dinalement le  fil  conducteur.  Le  courant  électrique  aimante  le  fer  de  la  na- 
vette; et  à  chaque  demi-tour  on  l'oblige,  par  un  mécanisme  particulier,  à 
changer  de  direction  ;  si  bien  que  la  navette,  aimantée  alternativement  en 
sens  contraire,  est  successivement  attirée  et  repoussée  par  les  pôles  de  l'aimant 
en  fer  à  cheval  qui  l'entoure.  De  là  résulte  le  mouvement  rapide  de  rotation 
propre  à  la  bobine  Siemens. 

Le  moteur  Marcel  Deprez  consiste  donc  en  une  bobine  Siemens  entourée 
d'un  gros  aimant  permanent.il  ne  pèse  pas  plus  de  4  kilogrammes,  et 
avec  8  couples  de  la  pile  de  Bunsen,  il  développe,  à  la  vitesse  de  5000  tours, 
2,5  kilogrammètres.  Si  la  vitesse  de  la  machine  tend  à  s'exagérer,  un 
petit  régulateur  à  boules  agit  sur  le  commutateur  et  rompt  le  courant,  qui 
passe  de  nouveau  quand  la  machine  a  repris  sa  vitesse  normale. 

Nous  représentons  dans  la  figure  185  le  moteur  de  M.  Marcel  Deprez. 

Cet  appareil  a  reçu  une  application  très  intéressante  dans  les  machines  à 
•coudre.  Le  mouvement  du  pied  est  remplacé  avec  avantage  par  ce  petit  mo- 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  511 

(eur.  On  sait  que  la  machine  à  coudre  actionnée  par  le  pied  peut  amener 
certains  désordres  dans  la  santé  des  ouvrières.  Quelques  fabricants  ont  eu 
l'idée  d'adapter  à  une  machine  à  coudre  le  petit  moteur  de  M.  Marcel  Deprez, 
et  celte  disposition  a  été  accueillie  avec  faveur  dans  divers  ateliers. 

Un  constructeur  de  machines  à  Paris,  M.  Trouvé,  a  créé  un  très  bon 
moteur  électrique  en  petit,  substituant  un  électro-aimant  à  l'aimant 
permanent  dont  M.  Deprez  fait  usage. 

M.  Trouvé  s'était  d'abordproposé  d'appliquer  son  moteur  à  un  vélocipède. 
En  1880,  il  avait  fait  marcher  un  vélocipède  sur  le  trottoir  de  la  rue  de 
Valois,  près  de  ses  magasins,  avec  la  rapidité  d'un  fiacre.  C'était  une  chose 
sans  importance;  mais  à  l'Exposition  d'électricité  de  1881  on  vit  une 
application  plus  sérieuse  de  cet  appareil. 


FlO.  185.  —  PETIT  MOTEUR  ÉLECTRO-MAC.  NÉTIQCE  DE  M.  MARCEL  DEPREZ 

A  A',  aimant  permanent  en  fer  à  cheval;  B,  bobine  Siemens. 


Le  26  mai  1881,  les  passants  s'arrêtaient  sur  les  ponts  de  Paris,  pour 
regarder,  au  milieu  des  nombreux  bateaux-mouches  et  hirondelles  qui 
sillonnent  la  Seine,  une  légère  embarcation  qui  remontait  le  fleuve  sans 
moteur  apparent,  car  on  n'apercevait  ni  machine  à  vapeur,  ni  cheminée. 
L'embarcation  s'arrêtait,  reprenait  sa  marche  ou  la  ralentissait,  sans  un 
mouvement  de  son  «  patron  »  que  l'on  voyait  se  tenant  immobile  à  l'arrière. 

Ce  canot,  à  l'allure  si  étrange,  était  actionné  par  le  petit  moteur  électrique 
construit  par  M.  Trouvé.  La  figure  186  fera  connaître  les  dispositions  de  ce 
moteur. 

Au  lieu  de  se  servir  d'un  aimant  permanent,  comme  M.  Marcel  Deprez, 
M.  Trouvé,  disons-nous,  emploie  un  électro-aimant  entre  les  pôles  duquel 
est  placée  la  bobine  Siemens.  Le  courant  circule  dans  le  fil  de  l'électro- 


5,2  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

aimant,  et  passe  ensuite,  au  moyen  des  balais,  du  commutateur,  dans  le  fil 


FlC.  186.  —  PETIT  MOTEUR  ÉLECTRO-MAGNÉTIQUE  DE  M  TROUVÉ.   (1/2  GRANDEUR) 

A,  A ,  pôl es  de  l'électro-aim ant  fixe.  -  B.  fer  de  recouvrement  de  In  bobine  Siemens.  -  C  C  bobine  de  l'êlee- 
tro-a.mant  AA  -  IJ,  axe  de  la  bobine.  -  F,  H,  pôles  delà  pile  motrice.  -  D,  cadr  en  euh  re - 
E.bati  en  pied  en  fonte,  indépendant.  cuivre. 

de  la  bobine  C  C.  Tout  l'appareil  est  ainsi  traversé  par  le  courant  de  la  pile. 


FlG.  187.  —  PETIT  MOTEUR  ÉLECTRO-MAGNÉTIQUE  DE  H.  TROUVÉ  (1/4  DE  GRANDEUR). 

Le  courant  aimante  le  fer  de  1  electro-aimant  A  A  et  celui  de  la  bobine 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  513 

tournante  C  C,  et  les  pôles  magnétiques  se  trouvent  déterminés.  Ces  pôles 
changent  de  sens  dans  la  bobine  à  chaque  révolution,  comme  dans  le 
moteur  Marcel  Peprez.  Il  se  produit  donc  une  suite  d'attractions  presque 
continuelles,  quj  dominent  de  beaucoup  les  répulsions.  Ces  attractions  se 
continuent  jusqu'à  l'interruption  du  courant. 

La  figure  186  donne  la  perspective  du  moteur  de  M.  Trouvé,  monté  sur  son 
support  et  en  demi-grandeur;  la  figure  187  montre  une  perspective  du 
même  appareil,  au  quart  d'exécution. 

Un  cadre  en  cuivre,  D,  fixé  sur  les  branches  de  l'électro-aimant,  dont 
on  aperçoit  la  bobine  à  l'intérieur  de  la  caisse  E,  porte  tous  les  acces- 
soires du  moteur  :  balais,  frotteurs,  qui  distribuent  le  courant  au  com- 
mutateur, contre-pointes,  entre  lesquelles  la  bobine  pivote  et  qui  per- 
mettent d'en  régler  le  jeu,  etc.,  etc.  Une  roue  dentée  est  montée  vertica- 
lement sur  l'électro-aimant,  de  manière  à  répondre  à  toutes  les  applications, 
grâce  à  la  variété  de  ses  transmissions,  soit  par  corde,  par  chaîne 
Galle  ou  Vaucanson,  soit  par  engrenage.  Celte  roue  est  indépendante  à 
volonté,  et  permet  ainsi  d'avoir  la  vitesse  directe  du  moteur  comme  les 
vitesses  décroissantes  correspondant  aux  différents  diamètres  des  poulies 
de  la  roue. 

Il  est  difficile  d'augmenter  la  force  de  ce  moteur  sans  changer  les  dimen- 
sions des  organes.  Pour  obtenir  cet  accroissement  d'effet,  M.  Trouvé  place 
deux  bobines,  au  lieu  d'une,  entre  les  pôles  de  l'électro-aimant.  Le 
courant  passe  dans  une  des  deux  bobines  séparément.  Au  moyen  d'une 
chaîne  Galle,  qui  les  relie,  la  bobine  magnétisée  tourne,  entraînant  l'autre 
dans  sa  rotation.  Ces  deux  bobines  sont  en  dérivation  ;  si,  au  contraire,  on 
actionne  les  deux  bobines  à  la  fois,  elles  sont  montées  en  tension.  On  pro- 
duit ainsi  une  force  double. 

M.  Trouvé  emploie  l'un  ou  l'autre  des  deux  systèmes,  suivant  la  force 
de  l'électricité  dont  il  dispose. 

L'ensemble  du  moteur  est  supporté  par  un  bâti,  E,  en  fonte,  sorte  de  socle 
tout  à  fait  indépendant,  et  qui  ne  sert  que  lorsque  le  moteur  n'est  pas  direc- 
tement fixé  sur  les  objets  à  mettre  en  action.  Il  y  est  maintenu  parla  vis,  H. 

Le  moteur  tel  qu'il  vient  d'être  décrit  pèse  5\500  environ,  et  son  rende- 
ment effectif  dépasse  ce  poids  en  kilogrammètres,  par  seconde. 

Pour  obtenir  une  force  double,  triple,  quadruple,  etc.,  M,  Trouvé  a  pré- 
féré jusqu'à  présent  grouper,  ainsi  qu'il  vient  d'être  dit,  un  nombre  corres- 
pondant de  ses  bobines  autour  de  ses  moteurs,  plutôt  que  de  les  faire  de  di- 
mension double,  triple,  quadruple,  etc.  Grâce  à  cette  disposition,  M.  Tïvivé 
donne  toujours,  à  coup  sûr,  la  force  qu'on  lui  demande  ou  qu'il  a  en  vue,  sans 
i.  65 


514  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

que  le  rapport  existant  entre  la  puissance  du  moteur  et  son  poids,  soit  changé. 


Pour  actionner  son  moteur,  dont  les  prétentions  sont  fort  modestes, 
M.  Trouvé  ne  se  sert  point  de  machine  dynamo-électrique,  mais  tout  sim- 


FlG.    ISS.    l'iLE  AU   BICIIKU31ATE   DE  POTASSE. 


plement  d'une  pile,  de  la  pile  au  bichromate  de  potasse,  qu'il  a  rendue  très 
pratique  dans  son  fonctionnement. 

Nous  représentons  dans  la  figure  188  la  pile  au  bichromate  de  potasse  de 
M.  Trouvé,  aujourd'hui  très  répandue  dans  les  cabinets  de  physique,  et 
qui  se  compose  : 


Z  I  Kl  C 


P9YET 

Fic.  ÎS9.  —  Eléments  de  j.a  pile  au  mchhojute  de  potasse. 

1°  D'une  auge  en  bois  de  chêne,  munie  d'autant  de  cuves  en  ébonite  qu'il 
y  a  d'éléments,  et  surmontée  d'un  treuil,  avec  rochet  et  encliquetage; 
2°  De  six  éléments  au  bichromate  de  potasse; 

3°  Du  liquide  excitateur,  composé  de  l'acide  sulfurique  et  de  bichromate 
de  potasse. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  515 

Au  moyen  du  treuil  à  manivelle,  M,  on  peut  faire  plonger  les  éléments 
dans  le  liquide  excitateur,  ou  les  en  faire  complètement  sortir.  Il  sera 
donc  facile  de  varier  la  production  d'électricité  suivant  le  plus  ou  moins 
d'immersion.  Un  arrêt,  0,  en  bois,  empêche  les  zincs  de  sortir  complè- 
tement des  cuves;  en  supprimant  cet  arrêt,  la  hauteur  du  treuil  permet 
de  rendre  les  zincs  indépendants,  de  manière  à  vider  ou  à  remplir  aisé- 
ment les  cuves.  La  surface  antérieure  de  l'auge  est  munie,  à  cet  effet, 


Fig.  191).  —  Mécanisme  moteur  de  l'hélice  du  bateau  électrique  de  m.  trouvé. 

d'une  charnière,  qui  permet  de  l'ouvrir  pour  tirer  les  cuvettes  sans  déran- 
ger les  éléments. 

Les  éléments  de  cette  pile  sont  formés  d'une  lame  de  zinc  et  de  deux  char- 
bons cuivrés  galvaniquement,  dans  leur  partie  supérieure  (fig.  189).  Ce  cui- 
vrage a  pour  but  de  consolider  les  charbons,  matière  toujours  un  peu  friable, 
et  de  diminuer  considérablement  la  résistance  du  circuit  extérieur  de  la 
pile,  en  augmentant  la  conductibilité  du  charbon. 

Le  zinc  amalgamé  présente  à  sa  partie  supérieure  une  encoche,  qui  sert  à 
le  fixera  l'axe  métallique  recouvert  d'une  chemise  en  caoutchouc,  sur  lequel 


516  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  Là  SCIENCE 

repose  loul  le  système.  Cette  couche  permet  de  déplacer  très  rapidement  les 
zincs,  soit  pour  les  amalgamer,  soit  pour  tout  autre  motif. 

M.  Trouvé  a  modifié  la  composition  du  liquide  excitateur  de  la  pile  au 
bichromate  de  potasse.  Comme  il  est  difficile,  dans  la  pratique,  d'avoir  sous 
la  main  des  poids  et  des  balances,  il  suffît,  d'après  M.  Trouvé,  pour  faire  ra- 
pidement un  liquide  excitateur  assurant  un  fonctionnement  constant,  de 
mettre  dans  une  grande  terrine  un  kilogramme  de  bichromate  de  potasse 
pulvérisé,  d'y  verser  le  contenu  de  trois  cuves  (de  la  pile)  pleines  d'eau  ordi- 
naire, d'agiter  avec  une  baguette,  un  certain  laps  de  temps,  pour  en  dis- 
soudre le  plus  possible;  enfin,  d'ajouter  lentement  une  cuve  aux  trois 
quarts  pleine  d'acide  sulfurique  en  remuant  jusqu'à  la  fin.  L'acide  sul- 
furique,  en  élevant  la  température  du  mélange,  favorise  la  dissolution, 
qui  doit  être  complète. 

Nous  avons  dit  que  M.  Trouvé  a  appliqué  en  1881  son  moteur  à  la  pro- 
pulsion d'un  bateau  sur  la  Seine.  La  disposition  employée  par  M.  Trouvé, 
pour  transmettre  à  l'hélice  le  mouvement  produit  par  son  appareil,  est  re- 
présentée par  la  figure  190. 

Le  moteur  électrique  M,  placé  sur  la  tête  du  gouvernail,  communique, 
au  moyen  d'une  chaîne  sans  fin,  avec  une  hélice,  encastrée  dans  le  gouver- 
nail. Le  tout  est.  donc  mobile.  Deux  piles  au  bichromate  de  potasse  sont  dis- 
posées au  fond  du  canot.  Leurs  fils  conducteurs  passent  à  travers  les  lire- 
veilles*,  qui  en  même  temps  contiennent  chacune  un  commutateur,  des- 
tiné à  lancer  ou  à  en  interrompre  le  courant.  On  peut  donc,  sans  se  déran- 
ger, conduire  l'embarcation,  ralentir  son  mouvement,  l'arrêter  complète- 
ment et  le  mettre  en  marche.  De  plus,  l'hélice  tournant  avec  le  gouver- 
nail, dont  elle  fait  partie,  peut  actionner  le  canot  sur  le  côté,  et  permet 
ainsi  de  virer  de  bord  presque  sur  place  (fig.  191). 

A  l'Exposition  d'électricité  de  1881,  M.  Trouvé  avait  placé  le  modèle  de 
son  bateau  électrique  dans  le  bassin  de  la  grande  nef,  et  les  visiteurs  s'amu- 
saient à  voir  ses  petites  évolutions  sur  l'eau  clémente  de  ce  tranquille 
Océan  de  Lilliput. 

A  la  même  Exposition,  on  vit  quelques  autres  moteurs,  fondés  sur  le 
principe  de  la  simple  attraction  magnétique. 

Dans  la  section  américaine  fonctionnait,  avec  une  extrême  rapidité,  un 
petit  moteur,  à  peine  gros  comme  le  poing,  construit  parM.  Griscom.  C'était 
toujours,  à  quelques  variantes  près,  le  type  du  moteur  imaginé  par  M.  Mar- 

1.  Cordes  légères  garnies  de  nœuds,  qui  remplacent  la  barre  du  gouvernail,  quand  il  s'agit  de  con- 
duire une  embarcation  à  l'aviron. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  517 

cel  Deprez  et  adopté  par  M.  Trouvé,  c'est-à-dire  la  bobine  Siemens  entraî- 
née par  la  réaction  du  courant  des  tils  sur  le  fer  des  électro-aimants.  Seu- 
lement, dans  le  moteur  de  M.  Griscom  les  électro-aimants  enveloppent  la 
bobine  sur  une  portion  de  son  diamètre  et  la  recouvrent  en  partie. 

Le  moteur  de  M.  Griscom  est  surtout  destiné,  comme  le  moteur  Marcel 
Deprez,  à  mettre  en  mouvement  des  machines  à  coudre.  11  est  alimenté 


par  une  pile  au  bichromate  de  potasse  de  six  éléments,  enfermés  dans  une 
boîte.  En  appuyant  sur  une  pédale,  on  fait  plonger  plus  ou  moins  les  zincs 
dans  les  bocaux,  et  l'on  diminue  ou  l'on  augmente  ainsi,  à  volonté,  la 
vitesse  du  moteur. 

Beaucoup  d'autres  appareils,  fondés  comme  les  moteurs  Marcel  Deprez, 


j,j8  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

Trouvé,  Griscom,  etc.,  se  voyaient  à  l'Exposition  d'électricité  de  1881.  Mais 
ce  n'étaient  là  que  des  sortes  de  joujoux,  capables  de  développer  la  force  d'un 
enfant,  ou  tout  au  plus  celle  d'un  homme.  Il  est  peut-être  bon  de  pouvoir, 
à  l'occasion,  se  procurer  la  force  d'un  homme,  sans  foyer,  sans  vapeur,  mais 
ce  n'est  pas  là,  évidemment,  le  but  que  l'on  poursuit  quand  on  veut  créer 
avec  l'électricité  un  moteur  universel. 


X 


Découverte  de  la  réversibilité  des  machines  dynamo-électriques.  — 
Importance  fondamentale  de  celte  découverte. 

C'est  en  1875  que  se  fit,  dans  la  théorie  et  la  pratique  du  moteur 
électrique,  une  véritable  révolution,  qui  vint  mettre  les  chercheurs  dans 
la  voie  bonne  et  féconde,  et  ouvrir  une  ère  nouvelle  à  la  mécanique  de 
l'électricité. 

Les  machines  magnéto  et  dynamo-électriques  fournissent  de  l'électricité 
avec  abondance  et  puissance,  et  c'est  le  mouvement  qui  produit  l'électrici-é 
dans  ces  machines.  Réciproquement,  quand  on  dirige  un  courant  électrique 
suffisant  dans  celte  même  machine  magnéto  ou  dynamo-électrique,  elle  se 
met  en  mouvement. 

Puisque  c'est  le  mouvement  qui  produit  l'électricité  dans  la  machine 
dynamo-électrique,  et  que  la  même  machine,  quand  on  l'alimente  d'électri- 
cité, fournit  le  mouvement,  rien  n'empêche  de  réunir  les  deux  appareils. 
Au  moyen  du  mouvement  on  produira  l'électricité  dans  une  machine  dy- 
namo-éléctrique,  et  cette  électricité  envoyée  par  un  fil  à  une  seconde  ma- 
chine dynamo-électrique,  placée  à  une  dislance  quelconque,  mettra  en 
mouvement  cette  dernière  machine,  qui  dès  lors  pourra  accomplir  le  tra- 
vail mécanique  qu'on  lui  demandera. 

En  d'autres  termes,  fournissez  du  mouvement  à  une  machine  dynamo- 
électrique, elle  vous  donnera  de  l'électricité;  fournissez-lui  de  l'électricité, 
elle  vous  donnera  du  mouvement. 

Cette  idée  n'est  rien  moins  que  le  transport  de  la  force  mécanique  d'un 
point  à  un  autre,  conception  d'um  importance  capitale,  capable  d'accomplir 
une  véritable  révolution  mécanique.  Seulement,  cette  révolution  ne  pouvait 
se  produire  que  quand  on  avait  reconnu,  par  expérience,  que  la  môme  ma- 
chine peut  donner  à  volonté  de  l'électricité,  si  on  la  met  en  mouvement  par 
une  force  naturelle  ou  artificielle,  ou,  au  contraire,  du  mouvement,  si  on 
l'alimente  d'électricité. 

On  a  appelé  réversibles  les  machines  électro-dynamiques,  parce  qu'elles 


010  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

peuvent  transformer  le  travail  mécanique  en  électricité,  ou,  à  l'inverse,  l'élec- 
tricité en  travail  mécanique. 

A  quel  physicien  faut-il  attribuer  l'idée  de  transporter  de  la  force  à  dis- 
tance par  la  machine  dynamo-électrique?  C'est  en  1875,  à  l'Exposition 
d'élecLiïcité  de  Vienne,  que  M.  H.  Fontaine,  alors  attaché  à  l'exploitation  des 
machines  Gramme,  eut  l'idée  de  cette  application,  c'est-à-dire  s'avisa  de 
réunir  deux  machines  Gramme,  pour  opérer  le  transport  de  la  force  à  une 
autre  machine. 

Je  me  suis  laissé  dire  que  cette  découverte  est  due  au  hasard.  Une  ma- 
chine Gramme  était  en  action,  pour  fournir  de  l'électricité  éclairante,  pen- 
dant qu'une  autre  avait  été  placée  dans  le  voisinage,  afin  d'être  essayée  à  son 
tour,  pour  l'éclairage.  Le  lil  conducteur  qui  devait  servir  à  l'éclairage  élec- 
trique, se  trouva  accidentellement  en  contact  avec  le  fil  conducteur  de  la 
deuxième  machine,  parsuitede  l'erreur  d'un  ouvrier,  qui,  voyant  ce  fil  traî- 
nant sur  le  sol,  l'avait  adapté  à  la  seconde  machine.  Alors  on  vit,  non  sans 
surprise,  cette  dernière  se  mettre  en  mouvement,  sous  l'influence  de  courant 
électrique  venant  de  la  première  machine .  Au  lieu  de  fournir  de  la  lumière, 
la  machine  dynamo-électrique  mettait  en  mouvement  la  machine  voisine  ! 

L'enseignement  donné  par  le  hasard  ne  fut  point  perdu.  M.  H.  Fontaine 
rendit  bientôt  témoins  de  cette  expérience  remarquable  les  ingénieurs  et 
amateurs  d'électricité,  qui  se  trouvaient  à  l'Exposition  de  Vienne.  La  ma- 
chine principale  était  actionnée  par  un  moteur  à  gaz.  L'électricité  produite 
était  transmise,  à  travers  un  câble  de  mille  mètres  de  longueur,  à  une  se- 
conde machine,  identique  à  la  première.  Cette  machine  réceptrice,  excitée 
par  le  courant  transmis,  tourna  et  fit  fonctionner  une  pompe  centrifuge. 

Cctle  expérience  mémorable  fut  répétée  devant  l'Empereur  d'Autriche, 
le  jour  de  sa  visite  à  la  section  française,  le  5  juin  1875. 

Là  se  trouvait  la  véritable  solution  du  problème  du  moteur  électrique; 
seulement,  la  solution  était  tout  autre  que  celle  que  l'on  avait  poursuivie 
pendant  trente  ans.  Pour  faire  marcher  un  moteur  à  vapeur  on  ne  fait  que  je- 
ter du  charbon  dans  le  foyer;  on  s'était  persuadé  que  pour  faire  fonctionner 
un  moteur  électrique,  il  suffirait,  de  la  même  manière,  de  brûler  du  zinc  dansla 
pilevoltaïque.  Malheureusement,  la  pile  voltaïque  est  coûteuse  et  insuffisante. 

11  a  fallu  produire  autrement  l'électricité,  et  fait  singulier,  on  se  sert  de 
cette  machine  à  vapeur  même  que  l'on  voulait  supprimer,  pour  obtenir 
économiquement  l'électricité  destinée  à  alimenter  les  moteurs  électriques. 

Mais  alors,  sedira-t-on,  pourquoi  ne  pas  conserver  la  machine  à  vapeur 
comme  moteur  direct? 

Le  pourquoi,  le  voici.  La  machine  à  vapeur  ne  produit  son  trasail  que  sur 


L'ÉLECTRICITÉ   FORCE  MOTRICE  521 

place.  Au  contraire,  les  moteurs  électriques  donnent  le  moyen  de  trans- 
mettre au  loin  la  force.  On  peut  la  conduire  partout.  On  peut  recueillir  la 
puissance  de  toutes  sortes  de  sources  naturelles  ou  artificielles,  comme 
la  vapeur,  les  torrents,  les  chutes  d'eau,  du  vent,  les  marées,  et  conduire 
ces  puissances  mécaniques,  au  moyen  d'un  simple  fil,  jusqu'au  point  où 
l'on  veut  produire  le  travail. 

Tel  est  l'avantage  spécial  du  moteur  électrique,  et  cet  avantage  est  incom- 
parable. 11  est  appelé  à  réaliser  une  véritable  révolution  dans  l'industrie 
générale  des  nations. 


CG 


XI 


Labourage  et  autres  travaux  agricoles  accomplis  par  le  transport  de  la  force  au 
moyen  de  l'électricité,  en  1879.  —  Appareil  de  MM.  Chrétien  et  Félix,  à  Sermaize. 
—  Le  tramway  électrique  de  M.  Werner  Siemens  expérimenté  à  Berlin  en  1880,  en 
1881  et  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris.  —  M.  Werner  Siemens,  de  Berlin,  ses 
travaux.  —  Les  frères  Siemens. 

Au  mois  de  mai  1879,  une  expérience  superbe  fut  faite  par  un  ingénieur 
de  grand  mérite  du  département  de  la  Marne,  M.  Félix,  dans  sa  ferme- 
sucrerie  de  Sermaize.  De  concert  avec  un  autre  ingénieur,  M.  Chrétien, 
M.  Félix  voulait  essayer  le  labourage  par  l'électricité,  en  transmettant 
de  son  usine  le  courant  électrique  et  la  force  qui  en  résulte,  jusqu'au  champ 
à  labourer. 

La  charrue  ressemblait  à  celle  qui  est  en  usage  pour  le  labourage  à  va- 
peur. Elle  était  à  double  renversement,  avec  trois  socs  de  chaque  côté.  Sur 
deux  treuils  placés  aux  deux  extrémités  du  sillon  à  tracer,  s'enroulait  d'un 
côté  et  se  déroulait  de  l'autre,  un  câble  d'acier,  qui  entraînait  la  charrue. 
Les  chariots  qui  portaient  des  treuils,  poitaient  en  même  temps  deux  ma- 
chines Gramme  chacun.  Ces  machines  Gramme  étaient  mises  en  mouve- 
ment par  le  courant  électrique  envoyé  de  l'usine.  A  cet  effet,  deux  autres 
machines  Gramme  étaient  reliées  à  chaque  treuil  par  deux  fils  de  30  à 
40  millimètres  carrés  de  section  (fi g.  192). 

Voici  comment  le  mouvement  des  machines  se  communiquait  à  chaque 
treuil.  Un  arbre  central,  en  rapport  avec  chaque  chariot,  portait  à  l'une  de 
ses  extrémités  une  poulie  qui  tournait  par  le  mouvement  des  machines: 
à  l'autre  extrémité  étaient  deux  pignons  dont  l'un  engrenait  sur  le  treuil, 
tandis  que  l'autre  actionnait  l'essieu  des  roues.  Quand  le  chariot  avait  tracé  un 
sillon  dans  un  sens,  à  l'aide  d'un  commutateur,  on  faisait  passer  le  courant 
dans  les  machines  Gramme  du  deuxième  treuil,  lequel,  à  son  tour,  faisait 
mouvoir  la  charrue  dans  un  autre  sens.  Quand  le  deuxième  sillon  était 
tracé,  les  chariots  étaient  eux-mêmes  transportés  par  l'action  des  machines 
sur  le  second  pignon  de  l'arbre  central 

Deux  machines  Gramme  ordinaires  à  lumière,  dites  du  type  A,  étaient 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  525 

actionnées  par  le  moteur  de  l'usine  exportant  leur  électricité  par  un  con- 
ducteur de  cuivre  de  5  millimètres  de  section,  et  faisant  tourner,  à  400 
et  620  mètres  de  là,  deux  autres  machines  Gramme  identiques.  Ces  ma- 
chines, placées  sur  leur  chariot  respectif,  aux  deux  extrémités  du  rectangle 


de  terrain  mis  en  labour  et  successivement  animées  par  le  courant, 
tiraient  à  elles,  avec  une  vitesse  de  40  à  50  mètres  par  minute,  une 
charrue  Brabant  double,  traçant  des  sillons  larges  de  50  centimètres  et 
profonds  de  20.  La  longueur  des  sillons  étant  de  220  mètres,  les  deux 
chariots  étant  reliés  par  une  longueur  de  240  mètres  de  fil  conducteur. 


524  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DELA  SCIENCE 

Avec  les  mêmes  machines  et  du  fil  de  10  millimètres  carré  de  section, 
on  exporta  le  travail  de  l'usine  à  une  distance  de  2  kilomètres. 

D'après  les  mesures  dynamométriques  prises  par  MM.  Chrétien  et  Félix, 
tant  à  l'usine  que  sur  le  terrain,  la  moitié  de  la  puissance  empruntée  à 
l'usine  était,  en  moyenne,  transmise  à  la  charrue. 

La  charrue  de  Sermaize  lahourait  de  50  à  40  ares  par  heure,  c'est-à-dire 
3  à  4  hectares  dans  une  journée  de  dix  heures. 

MM.  Félix  et  Chrétien  ont  appliqué  le  même  système  de  transmission  à 
décharger  les  bateaux  qui  amenaient  les  betteraves  à  la  sucrerie  de  Ser- 
maize, et  à  en  charger  les  wagons  qui  les  transportaient  à  l'usine. 

Le  succès  des  expériences  pour  l'emploi  de  l'électricité  comme  force  mo- 
trice, faites  à  Sermaize,  a  conduit  à  entreprendre  les  mêmes  essais  pour 
une  série  d'autres  travaux  mécaniques. 

M.  Arbey,  par  exemple,  a  fait  usage  de  ce  moyen  pour  mouvoir  deux  scies, 
l'une  rotative,  servant  à  diviser  en  planches  des  troncs  d'arbres  entiers, 
l'autre  verticale,  faisant  des  travaux  plus  délicats. 

M.  Piat  a  fait  l'application  du  même  système  à  une  haveuse  de  M.  Chénol, 
actionnant,  dans  les  carrières,  des  concasseurs  de  pierre,  ainsi  qu'un  mar- 
teau-pilon fort  ingénieux. 

M.  Barrai,  qui  a  résumé,  dans  une  brochure  publiée  en  1881 ,  les  résultats 
des  diverses  tentatives  faites  pour  appliquer  l'électricité  aux  travaux  agri- 
coles, mentionne  également  l'application  de  l'électricité  pour  commander 
des  pompes  centrifuges. 

«  Sur  l'axe  de  la  pompe,  dit  M.  Barrai,  on  fixe  une  poulie  qui  est  entraînée  par 
la  simple  friction  des  galets  montés  sur  la  machine  Gramme.  Un  levier  qu'on  ma- 
nœuvre sans  effort,  à  la  main,  augmente  ou  diminue  l'adhérence,  pour  accélérer 
ou  ralentir  la  vitesse  de  la  pompe.  Ces  grandes  pompes  rotatives  sont  employées  au- 
jourd'hui aux  usages  les  plus  variés  sur  les  bords  de  la  mer,  par  exemple  dans  les 
wakingues  du  Nord,  dont  le  sol  est  au-dessous  du  niveau  des  eaux,  on  les  emploie 
pour  faire  les  dessèchements;  dans  le  Midi,  on  les  utilise  pour  les  irrigations  et 
pour  la  submersion  des  \ignes.  C'est  ainsi  qu'actuellement,  dans  l'arrondissement 
de  Bézicrs,  M.  Dumont  organise  des  installations  pour  appliquer  la  transmission 
électrique  à  la  submersion  des  vignes.  L'avantage  est  manifeste,  si  l'on  consi- 
dère qu'on  n'a  plus  besoin  de  monter  une  machine  à  vapeur  à  côté  de  chaque 
pompe,  si  l'on  remarque  en  outre  qu'avec  les  machines  électriques  prenant  leur 
force  sur  une  machine  fixe  à  vapeur  centrale,  on  peut  employer  les  moteurs  à  con- 
densation et  diminuer  de  beaucoup  la  quantité  de  combustible  nécessaire.  » 

D'autres  essais,  faits  en  1881,  dans  quelques  usines,  pour  transporter 
la  force  à  distance,  ont  donné  également  de  bons  résultats. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


525 


M.  H.  de  Parville,  dans  son  ouvrage  L'Electricité  et  ses  applications,  expose 
en  ces  termes  les  applications  les  plus  intéressantes  du  transport  de  la  force, 
faites  après  les  essais  de  MM.  Félix  et  Chrétien  à  Scrmaize  : 

«  A  la  fonderie  de  Ruelle,  on  commande  électriquement  à  distance  des  machines- 
outils,  des  perceuses,  etc.  Dans  les  magasins  de  la  Belle  Jardinière,  à  Paris,  on  fait 
passer  par  un  fil  la  force  de  la  machine  à  vapeur  qui  est  dans  les  caves  aux  qua- 
trième et  cinquième  étages,  et  on  fait  mouvoir  ainsi  des  machines  à  coudre,  des 
scies  à  rubans,  etc.  Aux  Magasins  du  Louvre,  un  fil  suspendu  à  travers  la  rue 
Saint-Honoré,  envoie  de  la  force  empruntée  au  moteur  placé  dans  les  caves,  jusque 
dans  la  rue  de  Valois,  à  150  mètres  de  distance. 

Depuis  deux  ans,  les  applications  se  multiplient.  On  commence  déjà  à  comman- 
der dans  les  mines  certains  appareils  par  transmission  électrique.  Le  moteur  est 
installé  près  des  puits,  et  la  force  est  conduite  dans  les  galeries  souterraines  par 
un  fil  métallique.  En  Suisse  et  dans  quelques  villes  d'eaux  des  Pyrénées,  on  se 
sert  de  la  force  de  petits  torrents  pour  produire  la  lumière  électrique  nécessaire 
à  l'éclairage  des  hôtels.  A  Saint-Moritz,  dans  les  Grisons,  on  voit  un  étincelant  foyer 
de  lumière  alimenté  parla  chute  d'un  petit  torrent. 

L'Exposition  renfermait,  du  reste,  des  exemples  très  nombreux  et  bien  choisis 
des  transmissions  électriques.  Si  toutes  les  machines  fonctionnaient  sans  moteur 
apparent,  sans  bruit,  sans  embarras,  c'est  que  la  force  leur  était  envoyée  télégra- 
phiquement.  L'électricité  fabriquée  dans  la  galerie  parallèle  à  la  Seine  arrivait  par 
les  nombreux  fils  qui  couraient  dans  l'espace  et  le  long  des  murs  jusqu'aux  petits 
moteurs  dynamo-électriques.  On  poussait  un  bouton,  et  tout  s'ébranlait,  sans  plus 
de  cérémonie.  C'est  ainsi  que  fonctionnaient  les  outils,  raboteuses,  foreuses,  tours, 
machines  à  coudre,  brodeuses,  tisseuses,  etc.  Une  pompe  Nent  et  Dumont  élevait 
et  refoulait  de  l'eau,  empruntant  sa  force  par  un  fil  à  un  moteur  à  vapeur  de 
20  chevaux  installé  sous  la  galerie  sud.  En  1867,  il  y  a  quatorze  ans,  la  même 
pompe  Nent  et  Dumont  fonctionnait  au  Champs-de-Mars,  actionnée  à  distance  par  un 
câble  télodynamique  Hirn.  Aujourd'hui  le  câble  s'est  aminci  au  point  de  devenir 
un  fil,  et,  au  lieu  de  porter  la  force  à  quelques  kilomètres,  il  la  transporterait  tout 
aussi  bien  jusqu'à  Rouen,  jusqu'à  Lyon. 

A  côté  travaillait  la  perforatrice  à  diamant  noir  de  M.  Taverdan.  Aujourd'hui 
on  emploie  l'air  comprimé  pour  la  commande  des  perforatrices  au  fond  des  tunnels. 
C'est  ainsi  que  l'on  a  percé  les  trous  de  mines  au  mont  Cenis  et  au  Saint-Gothard. 
La  transmission  par  air  comprimé  entraîne  l'établissement  et  l'entretien  de  tuyaux, 
qu'il  faut  continuellement  allonger  et  déplacer.  C'est  coûteux,  incommode,  et  le 
rendement  de  la  force  transmise  peut  descendre  jusqu'à  5  peur  100  de  la  force 
employée.  Avec  un  fil  qui  se  déroulera  à  mesure  des  besoins,  on  transportera  la 
force  au  front  de  taille  relativement  sans  frais,  et  avec  un  rendement  de  50  pour 
100.  La  perforatrice  de  l'Exposition  donnait  très  bien  une  idée  des  avantages  que 
l'on  obtiendra  dans  ce  cas  avec  le  système  électrique. 

Les  différents  ventilateurs  du  Palais,  notamment  le  ventilateur  de  MM.  Gcneste 
et  Herscher,  qui  amenait  l'air  dans  les  salons  hermétiquement  clos  des  audi- 
tions téléphoniques,  étaient  mus  par  transmission  électrique.  En  un  mot,  tout, 


52G 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


à  l'Exposition,  fonctionnait  électriquement.  L'électricité  y  régnait  sans  partage. 

Une  application  intéressante  frappait  surtout  le  visiteur  :  l'ascenseur  électrique 
installé  au  sud-est  du  Palais,  imaginé  par  MM.  Siemens  frères  de  Berlin.  On  peut 
décrire  l'ascenseur  en  quelques  lignes. 

On  voyait,  s'élevant  au  milieu  de  la  cage  de  l'ascenseur  et  dans  toute  sa  hauteur, 
une  solide  tige  de  fer  ressemblant  à  une  crémaillère.  Cette  tige  traverse  à  frotte- 
ment la  plate-forme,  où  prennent  place  dix  personnes.  Une  petite  machine  dynamo- 
électrique est  cachée  sous  le  plancher  de  la  plate-forme.  On  lui  envoie  de  l'élec- 
tricité par  un  fil;  elle  se  met  à  tourner,  et  elle  entraîne  dans  son  mouvement 
deux  pignons  dentés,  symétriquement  disposés,  qui  engrènent  les  dents  de  la 
crémaillère;  la  plate-forme  se  hisse  ainsi  le  long  de  la  tige  centrale;  comme  l'élec- 
tricité arrive  continuellement  le  long  de  la  tige  à  la  machine,  la  plate-forme  monte 
jusqu'à  ce  qu'on  l'arrête.  Pour  redescendre,  on  renverse  le  sens  du  courant;  la  ma- 
chine tournant  en  sens  contraire,  le  pignon  engrène  dent  par  dent,  et  s'abaisse 
comme  on  descendrait  une  par  une  les  marches  d'un  escalier.  La  plate-forme  suit 
et  ramène  au  rez-de-chaussée  les  dix  personnes  qu'elle  avait  emportées.  Si  le  cou- 
rant n'arrive  plus,  soit  qu'il  soit  interrompu  volontairement  ou  involontairement, 
la  roue  dentée  crochet  reste  engrenée  avec  les  deux  crémaillères,  et  la  plate-forme 
se  maintient  suspendue.  Plus  d'accident  à  redouter,  plus  de  piston  profond,  plus 
besoin  d'eau  !  » 

L'application  de  l'électricité  au  labourage,  faite  à  la  sucrerie  de  Ser- 
maize  par  MM.  Chrétien  et  Félix,  devait  conduire  à  essayer  la  traction,  par 
le  même  système,  des  convois  de  chemins  de  fer.  Cette  innovation  ne  tarda 
pas  à  être  réalisée. 

C'est  à  M.  Werner  Siemens,  de  Berlin,  qu'est  dû  l'honneur  de  la  pre- 
mière tentative  de  ce  genre. 

M.  Werner  Siemens  avait  préludé  à  l'application  de  la  traction  élec- 
trique sur  les  voies  ferrées,  par  une  autre  invention,  plus  modeste,  et  pour 
ainsi  dire  préparatoire.  Nous  voulons  parler  du  chemin  de  fer  électrique 
postal,  qui  fut  réalisé  à  Berlin,  en  1880,  d'après  l'idée  qu'avait  émise, 
en  1879,  M.  Ch.  Bontemps,  employé  des  télégraphes  français.  C'était  une 
sorte  de  petit  chemin  de  fer  portatif,  dont  l'électricité  était  le  moteur. 
Une  bobine  Siemens,  tournant  de  son  propre  mouvement,  établie  sur  le 
remorqueur,  entraînait  les  roues  d'un  petit  chariot  sur  les  rails,  et  avec  lui, 
une  série  de  boîtes,  où  l'on  déposait  les  lettres  et  les  petits  paquets. 

Le  chemin  de  fer  postal  de  M.  Werner  Siemens  était  destiné,  dans  la 
pensée  de  l'inventeur  M.  Ch.  Bontemps,  et  de  M.  Werner  Siemens,  qni 
avait  réalisé  cette  idée,  à  faire  le  service  du  transport  des  lettres  dans  les 
villes,  avec  plus  d'avantages  que  ne  le  font  les  tubes  pneumatiques.  Cepen- 
dant cette  ingénieuse  invention  ne  fut  pas  appliquée  à  Berlin,  à  cause  de 
quelques  difficultés  d'installation,  et  de  la  place  que  l'appareil  aurait 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  o27 

exigée.  On  ne  doit  pas,  toutefois,  la  considérer  comme  abandonnée.  Elle 
trouvera  un  jour  ou  l'autre  son  application. 

La  ligure  suivante  donne  l'idée  du  petit  tramway  postal  disposé  par  • 
M.  Wcrner  Siemens. 


Un  petit  chemin  de  fer  postal  avait  été  installé,  à  titre  d'essai,  par 
M.  Marcel  Deprez,  dans  la  cour  de  l'administration  des  télégraphes,  et  le 


5-28  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

résultat  de  cet  essai  n'avait  rien  laissé  à  désirer.  Cependant,  pas  plus  à  Pa- 
ris qu'à  Berlin,  le  projet  de  remplacer  les  tubes  pneumatiques,  dans  le 
service  postal,  par  une  petite  locomotive  électrique,  ne  fut  adopté  par  l'ad- 
ministration. 

Arrivons  au  chemin  de  fer  électrique  de  M.  Werner  Siemens. 

C'est  à  l'Exposition  d'électricité  de  Berlin,  en  1879,  qu'apparut,  pour  la 
première  fois,  le  système  de  transport  électrique  des  convois  sur  les  voies 
ferrées,  réalisé  par  M.  Werner  Siemens.  Ce  spécimen  était,  toutefois,  de  pro- 
portions très  réduites.  Ce  n'était  qu'une  sorte  de  joujou.  Cependant  le  prin- 
cipe était  posé.  On  voyait  pour  la  première  fois  un  moteur  électrique  se 
déplacer,  entraînant  un  convoi  de  chemin  de  fer. 

Chacun  comprend  immédiatement  quels  sont  les  avantages  d'une  telle 
disposition  pour  les  voies  ferrées.  Avec  les  locomotives,  le  moteur  est  obligé 
de  dépenser  une  grande  partie  de  sa  force  à  traîner  son  énorme  masse,  à  se 
remorquer  lui-même.  Avec  la  traction  électrique,  rien  de  pareil;  la  voiture 
ne  supporte  que  le  poids  de  la  machine  électro-magnétique  réceptrice;  le 
générateur  d'électricité  est  en  un  point  quelconque,  et  l'électricité,  grâce  à 
sa  merveilleuse  faculté  de  transport,  court  le  long  d'un  fil  conducteur,  pour 
venir  animer  le  moteur.  Si  l'on  considère  qu'une  locomotive  pèse  autant  à 
elle  seule  qu'un  convoi  entier,  on  comprendra  de  quel  avantage  est  l'électri- 
cité employée  comme  moteur  dans  les  chemins  de  fer.  Débarrassé  de  l'é- 
norme poids  qu'il  lui  fallait  traîner,  le  moteur  gagne  le  double  en  puissance. 

Le  système  de  transport  sur  les  voies  ferrées  de  M.  Werner  Siemens,  se 
composait  d'une  machine  dynamo-électrique  montée  sur  des  roues,  et  en 
rapport  avec  une  machine  dynamo-électrique  fixe,  qui  lui  fournissait  l'élec- 
tricité. Les  véhicules  que  remorquaient  cette  locomotive  électrique  étaient 
de  petits  chariots  très  bas,  portant  une  banquette  à  deux  faces. 

Le  conducteur  qui  amenait  l'électricité  à  la  machine  dynamo-électrique, 
était  une  barre  de  fer  placée  entre  les  deux  rails,  isolée  au  moyen  de  blocs 
de  bois,  et  sur  laquelle  frottaient,  en  passant,  des  lames  flexibles  reliées  à 
la  machine  réceptrice. 

Ce  n'était  encore  laque  l'embryon  du  système  de  traction  électrique  sur 
les  voies  ferrées,  mais  l'embryon  devait  se  développer.  Avant  même  l'Expo- 
sition d'électricité  de  Paris,  c'est-à-dire  au  mois  de  mai  1881,  un  véri- 
table service  de  tramways  électriques  fut  inauguré  à  Berlin,  entre  l'Ecole 
des  Cadets  et  Lichtenfeld,  sur  une  distance  de  2450  mètres.  Ce  service 
existe  encore  aujourd'hui;  la  ligne  a  même  élé  prolongée.  Seulement, 
le  train  n'est  plus  ti<ré  sur  les  rails  par  une  machine  commune.  Chaque 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


voiture  porto  sa  machine  réceptrice,  et  marche  d'une  manière  indépendante. 
La  voiture  est  munie,  d'ailleurs,  d'organes  très  précis,  qui  règlent  sa  vitesse. 

Dans  ce  second  système  le  courant  électrique  arrivait  à  la  machine 
dynamo-électrique  placée  dans  la  voiture  par  l'intermédiaire  de  l'un  des 


rails,  et  elle  revenait  par  l'autre  rail;  ce  qui  évitait  la  nécessilé  d'un  con- 
ducteur spécial  isolé  placé  au  milieu  de  la  voie,  comme  on  l'avait  fait  au 
début. 

Nous  ne  devons  pas  négliger  de  dire  que  la  construction  du  tramway 


550  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

électrique  de  Lichterfelde  ne  se  fil  pas  sans  difficulté.  La  population  de 
Berlin  était  remplie  de  préventions  contre  cette  invention  nouvelle.  On  trem- 
blait à  l'idée  de  voir  un  chemin  de  fer  électrique  traverser  les  rues  de  la 
ville,  et  l'on  fit  si  bien  que  l'Empereur  Guillaume  lui-même,  entraîné  par 
les  préjugés  publics,  fut  un  des  adversaires  de  l'entreprise.  Mais  le  créateur 
du  tramway  électrique  était  habitué,  dès  son  jeune  âge,  à  la  lutte.  Il  sur- 
monta toutes  les  résistances,  et  en  dépit  du  mauvais  vouloir  de  l'Empereur, 
il  prononça,  aux  applaudissements  d'un  public  impartial  et  émerveillé,  le 
Surge  et  ambula  (Lève-toi  et  marche). 

Le  tramway  électrique  de  M.  Werner  Siemens  apparut  à  l'Exposition 
d'électricité  de  Paris  en  1881.  Seulement,  on  fut  obligé  de  le  modifier,  par 
des  raisons  que  l'on  va  comprendre. 

La  ligne  ferrée  partait  du  bas  de  l'avenue  des  Champs-Elysées,  devant  les 
chevaux  de  Marly  (place  de  la  Concorde),  où  l'on  avait  construit  un  petit 
chalet  servant  pour  le  départ,  et  elle  aboutissait  à  l'intérieur  du  palais. 

La  force  motrice  était  produite  par  une  puissante  machine  dynamo-élec- 
trique, dont  le  courant  était  conduit  jusqu'au  wagon.  Ce  wagon,  beaucoup 
plus  grand  et  beaucoup  plus  lourd  que  celui  du  chemin  de  fer  électrique 
vie  Berlin,  n'était  qu'un  simple  omnibus  de  la  Compagnie  des  tramways, 
dans  lequel,  on  avait  placé  une  machine  dynamo-électrique,  ou  bobine 
Siemens. 

La  police  municipale  de  Paris  avait  exigé  que  les  rails  fussent  dispo- 
sés comme  ceux  des  tramways,  c'est-à-dire  en  rainures;  par  suite  de 
cette  injonction,  on  ne  put  se  servir  des  rails  pour  conduire  le  courant.  La 
boue  et  la  rouille  empêchèrent  même  de  les  employer  comme  communica- 
tion à  la  terre;  de  sorte  qu'il  fallut  installer  sur  des  poteaux,  deux  fils  et 
deux  tubes  à  rainures,  qui  suivaient  la  voie  à  hauteur  de  l'omnibus,  pour 
obtenir  la  liaison  entre  la  machine  génératrice  et  la  machine  réceptrice 
placée  sur  le  véhicule.  Celle  liaison  était  effectuée  par  l'intermédiaire  de 
deux  frotteurs  à  roulettes,  qui  glissaient  à  l'intérieur  des  tubes,  et  d'une 
double  corde  (renfermant  les  conducteurs  métalliques)  qui  suivait  l'omni- 
bus, en  passant  à  travers  les  rainures  des  tubes. 

Le  moteur  dynamo-électrique  entraînait  la  voiture  avec  une  vitesse  de 
15  kilomètres  à  l'heure. 

L'aspect  général  du  tramway  électrique  de  V Exposition  de  Paris  en  1881 
est  donné  par  la  figure  194. 

Quelques  jours  après  son  inauguration,  le  tramway  électrique  fonc- 
tionnait parfaitement,  malgré  les  difficultés  qui  s'étaient  présentées  au 
moment  de  l'installation. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  5ôl 

Notons,  en  passant,  qu'un  jour,  pour  montrer  sa  vaillance,  il  renversa 
et  tua  un  homme  sur  le  Cours  la  Reine.  Le  tramway  prussien  prouvait, 
à  sa  manière,  qu'il  était  capable  de  rivaliser  a\ec  nos  tramways;  mais 
on  aurait  préféré  un  autre  argument. 

Le  système  de  traction  électrique  des  convois  de  chemin  de  fer  par  une 
machine  dynamo-électrique,  est  déjà  parvenu  à  un  tel  point  de  perfection, 
que  l'on  s'étonne  généralement  qu'il  ne  soit  pas  encore  entré  dans  la  pra- 
tique. L'explication  de  ce  fait,  c'est  que  les  chemins  de  fer  électriques,  pour 
être  avantageux,  exigent  que  les  stations  où  se  trouvela  force  génératrice  ne 
soient  pas  trop  multipliées.  Il  faut,  pour  réussir,  opérer  un  véritable  trans- 
port électrique  de  la  force  à  grande  distance.  Or,  à  l'époque  des  premiers 
essais  de  M.  Werner  Siemens,  et  jusqu'à  ces  derniers  temps,  comme  on  le 
verra  plus  loin,  les  transports  d'électricité  à  grande  distance  n'étaient  pas  réa- 
lisables. Aujourd'hui,  au  contraire,  et  depuis  les  travaux  de  M.  Marcel 
Deprez,  dont  nous  allons  parler,  le  transport  à  toute  distance,  avec  un  fil 
conducteur  quelconque,  est  devenu  possible.  Il  faut  donc  s'attendre  à  voir, 
dans  un  intervalle  plus  ou  moins  prochain,  les  chemins  de  fer  à  traction 
électrique  prendre  un  essor  considérable.  Ce  n'est  qu'une  question  de 
temps.  En  principe,  la  locomotive  à  vapeur  est  destinée  à  faire  place,  un  jour 
ou  l'autre,  au  remorqueur  électrique. 

Il  existe  actuellement  en  Europe  les  chemins  de  fer  électriques  suivants  : 
de  Berlin  à  Lichterfelde,  2520  mètres;  de  Sandwort  à  Kostverloren  (Hol- 
lande), 2100  mètres,  de  Bush  à  Bushaven  (Irlande),  10  kilomètres,  et  un 
dernier  tramway  électrique  dans  les  mines  de  charbon  deZankerode. 

A  ces  lignes  il  faut  en  ajouter  quelques  autres,  de  moindre  importance, 
comme  celles  de  Portrush,  de  Brighton,  etc. 

Tout  récemment,  la  compagnie  du  chemin  de  fer  métropolitain  de 
Londres  a  décidé  d'établir  la  traction  électrique  sur  une  partie  de  son 
réseau.  Le  parlement  anglais  a  autorisé,  au  mois  d'octobre  1883,  la  con- 
struction d'une  ligne,  en  partie  souterraine,  qui  partira  de  l'extrémité  Nord 
deNorlhumberland,  passera  sous  cette  avenue,  sous  le  quai  Victoria,  et  le 
lit  de  la  Tamise,  pour  aboutir  à  la  station  de  Waterloo.  Le  trajet  total  se 
fera  en  trois  minutes  et  demie.  Le  courant  sera  fourni  par  une  machine 
dynamo-électrique  unique,  placée  à  poste  fixe,  à  la  station  de  Waterloo.  La 
construction  et  les  appareils  de  la  ligne  sont  concédés  à  MM.  Siemens 
frères. 

Ainsi,  le  mouvement  est  donné,  et  il  n'est  pas  probable  qu'il  se  ra- 
lentisse. On  peut  dire  que,  grâce  au  progrès  de  la  traction  par  l'élec- 


552  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Iricité,  les  jours  de  la  locomotive  à  vapeur  sont,  dès  aujourd'hui,  comptés. 

La  création  du  chemin  de  fer  électrique  de  Berlin  aurait  suffi  pour  rendre 
célèbre  le  nom  de  M.  Werner  Siemens.  Mais  cette  invention  n'est  qu'une  des 
nombreuses  créations,  dans  l'ordre  mécanique,  que  l'on  doit  à  M.  Werner 
Siemens,  ou  plutôt  aux  frères  Siemens.  En  effet,  la  famille  Siemens  forme, 
dans  la  science  et  dans  l'industrie,  une  sorte  de  dynastie,  qui  s'étend  à 
l'Allemagne,  à  l'Angleterre  et  à  la  Russie.  L'inventeur  du  chemin  de 
fer  électrique  est  M.  Werner  Siemens,  le  Siemens  de  Berlin,  comme  on 
l'appelle,  par  opposition  au  Siemens  de  Londres,  ou  William  Siemens.  Le 
Siemens  de  Bussie  est  M.  Cari  Siemens.  Un  autre,  Frédéric  Siemens,  est 
directeur  de  très  importantes  verreries  en  Bohème,  et  d'établissements 
industriels  à  Dresde. 

Le  chef  de  cette  famille  justement  célèbre,  M.  Werner  Siemens,  est  né  le 
13  décembre  1816,  à  Lenthe  (Hanovre),  dans  cette  villeoù,un  siècle  aupara- 
vant, mourait  l'illustre  Leibniz.  Sa  famille  ne  négligea  rien  pour  faire  de 
lui  un  homme  utile  et  distingué.  On  l'envoya  de  bonne  heure  au  gymnase 
de  Lubeck,  où  il  fit  toutes  ses  études  universitaires.  Il  en  sortit  à  l'âge  de 
dix-huit  ans,  pour  entrer  dans  l'artillerie  prussienne.  En  1857,  M.  Werner 
Siemens  fut  nommé  officier  dans  cette  arme,  ce  qui  lui  permit  de  satisfaire, 
dans  une  certaine  mesure,  sa  passion  naturelle  pour  les  sciences  phy- 
siques et  leurs  applications. 

M.  Werner  Siemens  resta  jusqu'en  1849  dans  l'armée  active,  qu'il  quitta 
alors  définitivement,  pour  se  consacrer  exclusivement  à  la  mise  en  pratique 
des  nouvelles  découvertes  en  électricité. 

Il  était  encore  au  service  lorsqu'il  établit  en  Prusse  les  premières  lignes 
télégraphiques  dont  ce  pays  fût  pourvu,  et  dont  l'exécution  avait  été  confiée 
à  l'Elat-major  prussien. 

M.  Werner  Siemens  avait  déjà,  en  1847,  proposé  l'emploi  de  la  gutta- 
percha  pour  la  conservation  des  lignes  télégraphiques  souterraines.  Un  an 
plus  lard,  il  faisait,  dans  le  port  de  Kiel,  à  l'aide  de  fils  de  gutta-percha, 
d'intéressantes  expériences  sur  un  nouveau  système  de  torpilles. 

Ces  divers  travaux,  entrepris  avec  une  supériorité  de  vues  incontestable  et 
une  singulière  dextérité  pratique,  avaient  attiré  l'attention  de  l'Académie  de 
Berlin,  qui,  en  1850,  admettait  dans  ses  rangs  leur  laborieux  auteur.  Quel- 
ques années  plus  tard,  M.  Werner  Siemens  devenait  correspondant  étranger 
de  l'Académie  des  sciences  de  Paris. 

M.  Werner  Siemens  ayant  quitté  l'armée,  en  1850,  fonda  à  Berlin  l'impor- 
tante usine  Siemens  et  Halske,  qui  figure  au  premier  rang  des  établissements 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


consacrés  à  la  fabrication  des  machines  et  engins  se  rapportant  à  l'électricité. 
En  1865,  M.  Werner  Siemens  créa  en  Russie  le  système  de  l'expédition 


des  dépêches  par  l'air  comprimé.  Son  frère,  M.  William  Siemens,  l'établis- 
sait, en  1870,  en  Angleterre. 


534  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LÀ  SCIENCE 

Parmi  les  autres  inventions  qu'on  doit  à  M.  Werner  Siemens,  nous  signa- 
lerons sa  poulie-signal,  à  l'usage  des  chemins  de  fer,  —  un  alcoomètre 
particulier,  — enfin  sa  lampe  électrique  à  compensation,  dont  nous  avons 
parlé  dans  le  cours  de  ce  volume  et  qui  éclaire,  à  Paris,  l'Éden-Théâtre. 

Ce  célèbre  physicien-constructeur  appartient  à  la  plupart  des  Aca- 
démies de  l'Europe.  Il  fut,  pendant  quelque  temps,  membre  du  parlement 
de  Berlin. 

La  fortune  s'est  montrée  libérale  pour  le  fécond  inventeur.  Mais  M.  Wer- 
ner Siemens,  guidé  par  un  cœur  excellent,  sait  faire  un  emploi  intelligent 
et  généreux  de  sa  fortune.  Il  a  présidé  seul  à  l'éducation  de  ses  frères,  dont 
l'un,  M.  William  Siemens,  occupe  aujourd'hui  en  Angleterre  une  posi- 
tion considérable. 

M.  William  Siemens,  qui  est  aujourd'hui  naturalisé  Anglais,  est  né  à 
Lenthe  (Hanovre)  en  1823.  Il  entra  à  l'École  polytechnique  de  Magdebourg, 
ensuite  à  l'Université  de  Gôttingue.  Chargé  par  son  frère,  Werner,  de  faire 
connaître  et  breveter  en  Angleterre  un  nouveau  procédé  de  dorure  galva- 
nique, il  finit  par  créer  en  Angleterre  un  établissement  analogue  à  celui  de 
Berlin. 

M.  William  Siemens  imagina,  en  1851,  son  compteur  à  eau,  qui  est  en- 
core très  répandu  en  Angleterre  et  dans  d'autres  pays.  Son  fourneau  à  gaz 
régénérateur,  imaginé  de  concert  avec  son  frère,  Frédéric,  fut  une  précieuse 
innovation,  car  il  amena  la  découverte  d'un  nouveau  procédé  de  fabrication 
ae  l'acier  au  moyen  de  ce  fourneau,  et  ce  procédé  rend  les  plus  grands 
services  à  la  métallurgie  de  la  Grande-Bretagne. 

M.  William  Siemens  est  une  des  premières  autorités  dans  les  questions 
de  lumière  électrique.  Personne  n'a  autant  que  lui  contribué  au  progrès  et 
à  la  diffusion  des  industries  ayant  l'électricité  pour  base. 

C'est  M.  William  Siemens  qui  fit  tous  les  plans  pour  la  construction  et 
pour  la  pose  du  premier  câble  sous-marin  transatlantique.  Il  fit  construire 
à  Newcastle,  chez  M.  Mitchell,  le  steamer  le  Faraday,  pour  les  études  re- 
latives à  ce  grand  travail. 

C'est  M.  Cari  Siemens,  son  frère,  qui  exécuta  l'entreprise  difficile  de  la  pose 
au  fond  de  l'Océan  du  premier  câble  sous-marin  allant  de  l'Irlande  aux 
États-Unis.  C'est  enfin  dans  l'usine  télégraphique  de  MM.  Siemens  frères,  à 
Woolwich,  que  fut  construit  le  câble  sous-marin  pour  la  ligne  Indo-euro- 
péenne. 

En  reconnaissance  des  services  qu'il  a  rendus  à  la  science  et  à  sa  patrie 
d'adoption,  la  reine  d'Angleterre  a  conféré  à  M.  William  Siemens  le  titre  de 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  535 

chevalier,  et  la  plupart  des  sociétés  savantes  de  l'Europe  ont  tenu  à  honneur 
d'inscrire  son  nom  sur  la  liste  de  leurs  membres,  titulaires  ou  correspon- 
dants. 

M.  William  Siemens,  comme  son  frère  de  Berlin,  réunit  en  lui  le  génie 
de  la  recherche  scientifique  à  celui  de  l'application  pratique.  Il  appartient 
à  cette  classe  d'ingénieurs,  dont  le  nombre  tend  à  s'accroître  aujourd'hui, 
et  qui,  après  de  profondes  recherches  dans  le  domaine  de  la  théorie,  dé- 
montrent la  justesse  de  leurs  vues  par  la  construction  de  machines  et 
d'appareils,  où  prennent  visiblement  corps  toutes  les  conceptions  de  leur 
pensée. 


XII 


M.  Marcel  Deprez,  sa  vie  et  ses  travaux.  —  Les  appareils  de  M.  Marcel  Deprez  pour 
le  transport  de  la  force  par  l'électricité  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris  en  1881 . 

C'est  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris,  en  1881,  que  l'on  eut,  pour 
la  première  fois,  en  France,  une  idée  du  résultat  des  travaux  de  M.  Marcel 
Deprez  sur  ie  transport  de  la  force  à  grande  distance  par  l'électricité. 
Beaucoup  de  systèmes  analogues  se  voyaient  à  cette  même  Exposition; 
mais,  plus  que  tout  autre,  celui  de  M.  Marcel  Deprez  attirait  les  re- 
gards du  public  et  l'attention  des  savtnls.  Comme  dans  tous  ces  s\stè- 


FlG.   190.           MACHINE  DISTRIBUTIVE  DU  COURANT  ÉLECTRIÇUE,  DE  SI.  JIARCEI  DENIEZ. 

mes,  on  trouvait,  à  l'origine,  une  machine  dynamo-électrique  mise  en 
mouvement  par  un  moteur;  seulement,  dans  l'installation  de  M.  Marcel 
Deprez,  le  moteur  électrique  était  complexe,  et  composé  de  deux  machines 
associées,  l'une,  anaiogue  à  la  machine  Gramme  et  produisant  l'électri- 
cité, l'autre  pourvue  d'organes  particuliers,  fonctionnant  partie  mécani- 
quement, partie  à  la  main,  et  dont  la  description  nous  mènerait  trop  loin. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  557 

La  figure  196  donne  l'idée  de  cet  ensemble.  On  voit  la  machine  dynamo- 
électrique, A.  assez  semlable  à  la  machine  Gramme,  mais  qui  en  diffère  par 


le  mode  d'enroulement  du  fil  conducteur  autour  de  la  bobine.  Sur  la  table 
plane,  B,  qui  surmonte  la  machine  productrice  d'électricité,  est  la  série 
L  68 


538  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

d'organes  destinés  à  distribuer  le  courant  dans  telle  ou  telle  direction,  au 
moyen  de  petites  bornes  de  cuivre,  b,  b'  b". 

De  ce  générateur  de  force  partait,  comme  dans  toutes  les  installations  do 
ce  genre,  un  système  de  deux  fils  emportant  le  courant  électrique;  mais, 
et  c'est  là  la  différence  absolue,  le  point  caractéristique  qui  rendait  l'expo- 
sition de  M.  Marcel  Deprez  extrêmement  remarquable,  au  lieu  d'aller  à  une 
seule  machine  mise  en  mouvement  par  le  courant,  on  voyait  tout  le  long 
de  ces  fils  conducteurs,  sur  une  étendue  d'environ  1800  mètres,  des  fils 
secondaires  se  détacher,  pour  aller  animer,  chacun,  son  petit  moteur 
électrique  et  sa  machine-outil.  La  machine  principale  donnait  ainsi  le 
mouvement  et  la  vie  à  une  série  d'environ  vingt-sept  appareils  distincts, 
tous  indépendants  et  représentant  autant  d'ateliers  ou  de  domiciles  particu- 
liers. C'était  là  le  premier  exemple  de  la  distribution  électrique  de  la  force. 

Avant  d'exposer  les  travaux  de  M.  Marcel  Deprez  sur  le  transport  de  la 
force,  nous  donnerons  quelques  renseignements  biographiques  sur  ce  physi- 
cien éminent;  et  cela  d'autant  plus  que  M.  Marcel  Deprez  est  Français  et  qu'il 
représente  la  tête  d'une  génération  d'électriciens  qui,  continuant  les  travaux 
d'Ampère  et  d'Arago,  conserveront  à  la  France,  dans  la  science  électrique,  la 
brillante  place  qu'elle  conquit  pendant  les  premières  années  de  notre  siècle. 

M.  Marcel  Deprez  est  né  le  19  décembre  1843,  à  Chàtillon-sur-Loing,  qui 
est  également  le  lieu  de  naissance  du  physicien  Antoine  César  Becquerel  (de 
l'Institut),  père  de  M.  Edmond  Becquerel,  et  dont  les  travaux  sur  l'électri- 
cité furent  si  nombreux  et  si  appréciés. 

On  peut  dire  de  M.  Marcel  Deprez  qu'il  est  i  incarnation  du  génie  mathé- 
matique, particulièrement  appliqué  aux  questions  de  mécanique. 

Sa  vocation  spéciale  pour  la  mécanique  se  révéla,  chez  lui,  dès  le 
commencement  de  ses  études.  Et  quand  nous  parlons  de  mécanique, 
nous  n'entendons  pas  cette  science  banale,  qui  consiste  seulement  à  combi- 
ner des  leviers  ou  des  roues;  mais  cette  science,  immense  par  son  étendue, 
qui  comprend  l'étude  entière  de  la  force  et  du  mouvement,  depuis  le  calcul 
de  révolutions  célestes  jusqu'aux  mouvements  intimes  et  moléculaires  des 
corps;  qui  embrasse  la  marche  des  astres,  comme  celle  de  la  plus  humble 
machine.  Cette  science  en  suppose  beaucoup  d'autres.  Elle  exige  une  posses- 
sion approfondie  des  mathématiques  supérieures,  une  compréhension  com- 
plète des  parties  de  la  physique  où  l'on  étudie  les  agents  qui  se  rattachent  à  la 
force,  tels  que  la  chaleur  etl'électricité,  et  bien  d'autres  connaissances  encore. 

M.  Marcel  Deprez,  dès  sa  jeunesse,  comme  il  devait  le  faire  plus  tard,  dans 
le  complet  développement  de  ses  facultés,  aima  d'un  amour  exclusif  cette 
belle  science  de  la  mécanique;  elle  fut  le  sujet  unique  de  ses  travaux. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  539 

Mais  sa  passion  dominante  ne  lui  laissait  pas  le  temps  de  se  livrer  à  la 
diversité  d'études  qu'exigent  les  examens  scolaires.  Aussi  ne  prit-il  point  la 
voie  des  écoles.  Il  s'affranchit,  comme  Ampère  l'avait  fait  de  tout  ensei- 
gnement officiel.  Il  voulait  s'avancer  librement  dans  le  chemin  qu'il  s'était 
choisi.  f 

Yers  sa  vingtième  année,  il  entra,  comme  secrétaire,  auprès  de  M.  Combes 
(de  l'Institut),  directeur  de  l'École  des  mines  et  ingénieur  d'un  rare  mérite. 
Il  trouvait  là  un  milieu  scientifique  propre  à  favoriser  ses  études,  sous  la 
protection  assurée  d'un  savant  éminent. 

L'esprit  inventif  de  M.  Marcel  Deprez  se  montra  dès  cette  époque. 

Il  convient  de  dire  tout  de  suite  que  ses  travaux  peuvent  être  rangés  en  trois 
séries  :  les  premiers,  relatifs  aux  machines  à  vapeur,  les  seconds  relatifs  à 
l'étude  des  pressions  élevées,  des  mouvements  très  rapides  et  très  peu 
étendus,  les  derniers  concernant  l'électricité. 

Nous  n'essayerons  pas  d'énumérer  les  nombreuses  solutions  données  par 
l'inventeur  dans  les  deux  premières  séries  de  ses  travaux.  Disons  seulement, 
pour  la  première,  qu'il  indiqua  des  modes  nouveaux  et  très  avantageux  de 
distributions  delà  vapeur;  pour  la  seconde,  qu'il  créa  des  appareils  permet- 
tant de  mesurer  et  d'enregistrer  les  prodigieuses  pressions  produites  par  les 
gaz  détonant  dans  l'âme  d'un  canon,  ainsi  que  les  vitesses  énormes  impri- 
mées au  projectile  dans  un  temps  excessivement  court. 

Des  mêmes  principes  mathématique,  maniés  avec  une  admirable  habi- 
leté, il  fit  sortir  un  mode  de  mesure  des  pressions  et  des  vitesses  dans  les 
chemins  de  fer.  Comme  application  de  ces  données,  il  construisit  un  wagon- 
dynamomètre,  qui  est  aujourd'hui  en  usage  sur  le  réseau  de  l'Est,  à  l'aide 
duquel  on  peut  se  rendre  compte  de  tous  les  éléments  de  la  marche  du 
train,  vitesse,  travail  dépensé,  etc.,  et  les  enregistrer  automatiquement. 

M.  Marcel  Deprez  avait  préludé  à  ses  recherches  sur  le  transport  de  la 
force,  par  des  travaux  spéciaux  en  électricité.  On  lui  doit,  entre  autres  inven- 
tions, dans  le  domaine  de  l'électricité,  une  série  d'instruments  de  mesure, 
fondés  sur  un  principe  nouveau,  très  commodes,  très  pratiques,  et  sans  les- 
quels, peut-être,  les  belles  découvertes  qu'il  a  laites  plus  tard  eussent  été 
difficiles,  ou  au  moins  entravées  de  travaux  préalables,  lents  et  incommodes. 

Voilà,  pour  un  homme  jeune  encore,  une  carrière  remplie  d'une  façon 
/jrillante.  Après  avoir  énuméré  les  travaux  de  M.  Marcel  Deprez,  on  est  heu- 
reux de  se  dire  qu'une  telle  somme  de  résultats  acquis  n'est  même  qu'une 
promesse,  et  qu'il  reste  à  un  savant  si  bien  doué  toute  une  moitié,  et  la 
plus  active  de  sa  vie,  à  remplir  de  découvertes  et,  d'inventions,  qui  seront 
les  dignes  sœurs  de  leurs  aînées. 


XÏII 


Difficultés  propres  au  transport  de  l'électricité  à  grande  distance.  —  Travaux  de 
M.  Marcel  Deprez.  —  Expérience  faiteà  l'Exposition  de  Munich,  en  1881.  —  Expé- 
rience faite  à  Paris,  en  1883,  à  la  gare  du  chemin  de  fer  du  Nord.  —  L'expérience 
de  Grenoble. 

Le  principe  de  la  réversibilité  des  machines  dynamo-électriques  étant  le 
point  essentiel  du  transport  de  la  force  par  l'électricité,  et  ce  principe  ayant 
été  présenté  au  public  dès  l'année  1873,  on  se  demande  quelles  sont  les 
difficultés  qui  ont  empêché  le  transport  de  la  force  d'entrer  dans  la  prati- 
que; comment  il  n'a  pas  été  appliqué  dès  l'abord,  et  quels  progrès  il 
restait  à  accomplir  pour  le  faire  adopter  dans  l'industrie. 

Ces  difficultés,  les  voici. 

Dès  les  premières  expériences  que  l'on  fit  sur  ce  sujet,  on  reconnut  que  le 
transport  électrique  de  la  force  entraînait  une  perte  notable,  et  que  l'on  ne 
pouvait  jamais  recueillir  tout  ce  qu'on  avait  dépensé.  Il  n'y  a,  du  reste,  là 
rien  de  surprenant.  En  mécanique,  comme  dans  l'ordre  social,  tout  ser- 
vice se  paye;  ce  n'est  qu'au  prix  d'une  certaine  perte  que  l'on  obtient  un 
avantage  quelconque.  La  proportion  entre  la  force  effective  que  l'on  recueille 
et  celle  que  l'on  perd,  est  ce  que  l'on  nomme  le  rendement.  Votre  moteur,  a 
son  point  de  départ,  développe  une  puissance  de  20  chevaux-vapeur;  à  l'ar- 
rivée, votre  récepteur  électrique  ne  permet  d'en  utiliser  que  10  :  le  ren- 
dement est  de  50  pour  100. 

Les  premières  expériences  faites,  après  le  célèbre  labourage  électrique  de 
la  ferme-sucrerie  de  Sermaize,  firent  reconnaître  que  dès  que  la  distance 
entre  les  deux  machinesdevenait  un  peu  grande,  le  rendement  s'abaissait  ra- 
pidement; si  bien  qu'au  bout  de  quelques  centaines  de  mètres,  on  ne  ré- 
cupérait plus  qu'une  fraction  insignifiante  de  la  force  primitive,  et  que, 
dans  ces  conditions,  le  transport  électrique  devenait  un  véritable  leurre. 

On  sut  bientôt  oe  qui  occasionnait  cette  perte.  Pour  se  rendre  d'une  des 
machines  à  l'autre,  l'électricité  doit  suivre  un  fil  conducteur.  Pendant  ce 
trajet,  elle  rencontre  dans  le  fil  une  certaine  résistance,  qui  entrave  sa 
marche  ;  en  sorte  qu'elle  dépense  son  énergie  en  chemin,  et  qu'au  bout 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  541 

d'une  certaine  distance,  elle  n'est  plus  en  état  de  fournir  du  travail.  Plus  le 
fil  est  long,  plus  ,a  résistance  au  passage  de  l'électricité  est  grande,  et  par 
conséquent,  plus  le  transport  perd  de  son  efficacité. 

On  possède,  il  est  vrai,  le  moyen  de  triompher  de  la  résistance  du  con- 
ducteur. Tous  les  physiciens  savent  que  plus  un  conducteur  est  gros,  moins 
il  oppose  de  résistance  au  passage  de  l'électricité:  c'est  pour  cela  que  la 
terre  est  le  meilleur  de  tous  les  conducteurs,  en  raison  de  son  énorme  masse. 
Il  suffirait  donc  de  prendre  un  fil  assez  gros  pour  supprimer,  ou  au  moins 
pour  diminuer  à  volonté,  la  résistance  que  rencontre  l'électricité  dans  son 
voyage  d'une  machine  à  l'autre.  Ceci  est  de  toute  évidence  :  en  employant 
un  conducteur  d'une  grosseur  suffisante,  on  pourrait  opérer  le  transport  de 
la  force  à  une  distance  quelconque.  Seulement,  pour  grossir  ainsi  le  fil,  il 
faut  employer  des  quantités  considérables  de  métal,  ce  qui  devient  excessi- 
vement cher.  Avec  un  gros  conducteur  le  transport  n'aurait  aucun  avan- 
tage; car,  on  le  comprend  bien,  si  l'on  recueille  des  forces,  c'est  pour  les 
utiliser;  et  si  leur  transport  est  par  trop  coûteux,  il  faut  y  renoncer.  Pour 
que  l'opération  soit  rémunératrice,  il  faut  nécessairement  faire  usage  de 
fils  fins  et  peu  coûteux. 

D'autre  part,  les  transports  à  petite  distance,  tels  que  ceux  dont  nous 
avons  parlé,  et  qui  ont  été  tentés  depuis  l'année  1875,  seraient,  dans  la 
pratique  industrielle,  tout  à  fait  inutiles.  En  effet,  si  une  grande  force,  une 
puissante  chute  d'eau,  par  exemple,  se  trouve  à  peu  de  distance  d'un  centre 
de  fabrication,  les  usines  iront  bien  la  trouver;  elles  s'établiront  à  ses 
alentours.  Ce  n'est  que  dans  le  cas  où  la  source  d'énergie  mécanique  est 
très  éloignée  qu'il  est  utile  d'amener  la  force  à  l'usine.  Dans  ces  conditions 
seulement,  le  transport  électrique  trouve  sa  véritable  utilité,  et  s'impose, 
pour  ainsi  dire. 

Il  faut  donc  accepter  ces  deux  conditions  :  grande  distance  et  fil  fin, 
c'est-à-dire  forte  résistance  entre  les  deux  machines,  résultant  de  cette 
double  obligation. 

Tel  était  l'obstacle  qu'avaient  rencontré  les  auteurs  des  premières  expé- 
riences sur  le  transport  de  la  force,  et  ils  n'avaient  jamais  pu  en  triompher. 
La  question  n'avançait  pas;  on  commençait  même  à  mettre  en  doute 
l'exactitude  des  principes  sur  lesquels  reposait  l'entreprise,  iorsqueM.  Mar- 
cel Deprez  commença  à  s'occuper  de  cette  question.  M.  Marcel  Deprez  par- 
vint à  trouver  la  solution  cherchée,  et  il  ouvrit  ainsi  à  celte  belle  applica- 
tion de  l'électricité  la  carrière  immense  qu'elle  est  appelée  à  parcourir. 

On  peut  dire,  en  un  seul  mot,  par  quel  moyen  M.  Marcel  Deprez  triompha 
de  la  difficulté  qui  nous  occupe  :  ce  fut  en  employant  Yélectricitè  à  haute 


542 


LES   NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


tension.  L'électricité  se  comporte,  en  effet,  comme  le  ferait  un  corps  peu 
compressible,  l'eau  par  exemple.  Si  l'on  veut  transmettre  beaucoup  de  force 
au  moyen  de  l'eau,  comme  dans  la  presse  hydraulique,  il  faut  en  em- 
ployer peu,  en  lui  faisant  supporter  de  fortes  pressions.  On  ne  saurait  dire 
au  juste  ce  que  c'est  que  la  tension  de  l'électricité,  mais  il  est  cerlain  que 
l'électricité  se  comporte  comme  un  liquide  soumis  à  une  pression;  en  sorte 
qu'une  petite  quantité  d'électricité  fortement  tendue  peut  transmettre  beau- 
coup de  travail.  Or,  la  perte  d'électricité  qu'on  est  obligé  de  subir  quand 
on  transporte  la  force  par  un  fil  conducteur,  ne  dépend  pas  de  la  tension, 
elle  dépend  seulement  de  la  quantité  d'électricité  qui  passe.  Pour  aug- 
menter à  volonté  la  force  qu'on  recueille  sans  augmenter  la  perte,  il  faut 
donc  accroître  le  degré  de  la  tension  électrique. 

Arrêtons-nous  un  instant  sur  ce  qu'il  faut  entendre  par  la  tension  élec- 
trique. Nous  avons  compaié  la  tension  de  l'électricité  à  la  compression  de 
l'eau,  et  l'assimilation  est  exacte.  Quel  travail  peut-on  obtenir  d'un  mètre 
cube  d'eau?  Personne  ne  peut  le  dire.  Cela  dépend  de  la  hauteur  de  la 
chute,  qui  rendra  ce  mètre  cube  d'autant  plus  puissant  en  effets  mécani- 
ques, qu'il  tombera  d'une  plus  grande  hauteur.  Une  certaine  quantité 
d'électricité  peut,  de  même,  suivant  la  façon  dont  elle  est  produite  ou 
accumulée,  se  présenter  avec  une  pression  plus  ou  moins  grande.  Prenons 
une  machine  électrique  à  frottement,  donnant  de  l'électricité  statique,  et 
essayons  d'en  tirer  une  étincelle;  nous  en  obtiendrons  à  1  millimètre  d'a- 
bord, puis  à  1  centimètre,  ensuite  plus  loin.  Toutes  les  étincelles  sont 
à  peu  près  pareilles,  il  n'y  a  pas  plus  d'électricité  dans  l'une  que  dans 
l'autre;  mais  pour  franchir  une  distance  d'un  centimètre  il  faut  à  l'élec- 
tricité plus  de  tension  que  pour  franchir  un  millimètre. 

Dans  les  machines  dynamo-électriques,  qui  sont  aujourd'hui  nos  pro- 
ducteurs industriels  d'électricité,  la  tension,  dans  une  machine  donnée, 
s'accroît  avec  la  vitesse  de  rotation.  Seulement,  cela  se  conçoit,  on  ne 
peut  augmenter  indéfiniment  la  vitesse  de  cette  machine.  Les  premières 
machines  qui  furent  construites  ne  donnaient  pas  de  tensions  élevées,  même 
en  accélérant  leur  mouvement  jusqu'à  leur  limite.  Pour  dépasser  ces  ré- 
sultats, il  fallut  modifier  l'appareil  lui-même,  dans  un  sens  alors  ignoré. 

Voilà  donc  ce  que  les  physiciens  entendent  par  la  tension  de  l'électricité. 

L'influence  de  la  tension  sur  le  transport  était  vaguement  aperçue  avant 
les  travaux  de  M.  Marcel  Deprez,  lesquels  furent  entrepris  par  lui  en  1879. 
Seulement,  on  n'était  pas  pour  cela  très  avancé,  car  si  l'on  comprenait  qu'il 
fallait  marcher  vers  la  haute  tension,  on  ne  savait  ni  comment  l'employer, 
ni  même  comment  la  produire. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  543 

M.  Marcel  Deprez  commença  par  étudier  les  lois  du  transport  électrique 
de  la  force,  et  il  les  formula  d'une  façon  simple  et  claire.  Il  posa  en  fait 
que  le  rendement  ne  devait  pas  forcément  s'affaiblir  avec  l'accroisse- 
ment de  la  distance,  et  formula,  ce  principe,  devenu  célèbre,  que  le  rende- 
ment est,  théoriquement,  indépendant  de  la  distance.  Ensuite,  en  s'ap- 
puyant  sur  les  seules  et  peu  nombreuses  expériences  faites  jusque-là  avec  les 
machines  dynamo-électriques;  trouvant,  avec  une  admirable  facilité,  le 
moyen  de  se  passer  des  lois  encore  inconnues,  et  de  rester  mathématique- 
ment sur  le  terrain  qui  lui  était  imposé,  il  montra  avec  précision  quelles 
devaient  être  les  dispositions  nouvelles  des  machines  dynamo-électriques 
pour  donner,  à  coup  sûr,  une  tension  déterminée  au  courant. 

Ces  vues  simples  et  ces  limpides  théories,  qui  apportaient  un  si  grand 
progrès  dan«  me  matière  de  telle  importance,  auraient  dû  être  accueillies 
dans  le  monde  savant  avec  une  joie  sans  mélange.  Il  n'en  fut  rien,  et  l'on 
ne  saurait  se  figurer  la  nuée  de  contradictions  qui  s'éleva  autour  des  affir- 
mations de  l'inventeur,  lorsqu'il  les  formula  en  public,  pour  la  première  fois. 
C'était  au  Congrès  international  d'électricité  de  Paris,  en  1881.  La  plupart 
des  membres  de  ce  Congrès  repoussèrent  les  idées  du  novateur.  Quelques 
théoriciens,  déjà  engagés  dans  la  même  voie,  ne  considéraient  pas  sans 
ennui  le  hardi  coureur  qui  les  distançait  si  aisément.  La  résistance  et  l'in- 
crédulité furent  donc  générales.  Mais  ces  brouillards  ne  devaient  pas  tar- 
der à  se  dissiper  aux  lumières  de  la  vérité. 

Aujourd'hui  la  victoire  est  restée  à  M.  Marcel  Deprez,  mais  ce  n'a  pas  été 
sans  efforts. 

Plus  exigeant  pour  lui-même  que  les  théoriciens  qui,  satisfaits  d'avoir 
posé  un  principe,  ou  mis  en  lumière  une  idée,  s'arrêtent,  se  croyant  au 
bout  de  leur  tâche,  M.  Marcel  Deprez  s'engagea  dans  le  chemin  abrupt  et 
pénible  de  l'expérience  et  de  la  pratique.  Il  voulut  faire  passer  dans  les 
faits  ce  qu'il  avait  si  bien  conçu  dans  son  esprit. 

Après  celle  de  Paris,  une  Exposition  d'électricité  s'était  ouverte  à  Mu- 
nich. C'était  en  1882.  M.  Marcel  Deprez  venait  d'exposer  devant  la  commis- 
sion officielle  de  cette  Exposition  ses  théories  sur  le  transport  de  la  force.  On 
lui  demanda  de  les  appliquer  immédiatement  et  du  premier  coup.  On  lui 
proposa,  dans  ce  but,  une  ligne  télégraphique  qui  n'avait  pas  moins  de 
50  kilom.  de  longueur.  Piien  d'analogue  n'avait  encore  été  fait;  la  distance 
qu'il  s'agissait  de  franchir  dépassait  tout  ce  qui  avait  été  vu  jusque-là.  De 
plus,  on  n'avait  jamais  opéré  avec  les  fils  télégraphiques  qui,  placés  à  l'air,  et 
isolés  sans  aucuns  soins  spéciaux,  pouvaient  faire  surgir  de  graves  difficultés. 

Malgré  les  hasards,  malgré  les  craintes  de  ses  amis,  sûr  de  lui-même, 


544  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

M.  Marcel  Deprez  accepta.  Il  accepta  dans  des  conditions  d'autant  plus  dif- 
ficiles qu'il  ne  possédait  alors,  en  fait  d'appareils,  que  des  machines  dynamo- 
électriques d'anciens  types,  transformées  tant  bien  que  mal,  selon  ses  idées. 

Deux  de  ces  machines  furent  donc  envoyées  de  Paris  en  Bavière.  L'une 
fut  placée  à  Miesbach,  village  à  57  kilomètres  de  Munich  ;  l'autre  fut  in- 


FlC.   198.  —  HACHINE  DYNAMO-ÉLECTRIQUE   GÉNÉRATRICE  D'ÉLECTRICITÉ,    DE   il.    MARCEL   DEPREZ,  AYANT  FONCTIONNÉ 
A  MIESBACH,  POUR  LE  TRANSPORT  DU  COURANT  ÉLECTRIQUE  A  MUNICH,  EN  18&2. 

stallée  au  Palais  de  Cristal,  dans  cette  capitale.  Un  fil  télégraphique  de  4mm 
de  diamètre,  amenait  le  courant  ;  un  fil  semblable  le  ramenait  à  la  ma- 
chine génératrice. 

La  figure  198  représente  la  machine  génératrice  de  Miesbach,  avec  le 
petit  local  où  elle  fonctionnait. 


69 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


547 


Lorsque  vint  l'heure  de  cette  grande  et  décisive  expérience,  tous  les 
membres  de  la  commission  allemande  se  trouvaient  réunis;  et  il  faut 
bien  le  dire,  tout  en  ayant  demandé  l'expérience  à  l'ingénieur  français, 
ils  croyaient  peu  à  son  succès.  Aussi  lorsque,  au  signal  de  M.  Marcel  De- 
prez,  la  machine  de  Munich  entra  en  mouvement,  y  eut-il  un  moment  de 
grande  anxiété.  Mais  bientôt  éclata  un  grand  et  profond  enthousiasme  :  la 
transmission  était  parfaite! 

La  machine  de  Munich  était  employée  à  faire  marcher  une  pompe,  qui  ac- 
tionnait une  cascade.  La  figure  199  donne  l'idée  de  cette  belle  et  intéres- 
sante expérience. 

En  raison  de  son  importance  considérable,  cet  essai,  fut  jugé  sans  répli- 
que. La  commission  allemande  envoya  à  l'Académie  des  sciences  de  Pa- 
ris un  télégramme,  pour  lui  signaler  le  succès  obtenu  par  notre  compatriote. 

On  se  proposait  de  mesurer  avec  exactitude  les  résultats  ;  mais  divers 
accidentsentravèrent  les  opérations.  On  put,  toutefois,  constater  un  travail 
reçu  d'un  tiers  de  cheval-vapeur,  et  un  rendement  d'environ  50  pour  100. 

Un  pareil  succès,  un  résultat  si  nouveau,  devaient  encourager  l'inven- 
teur, qui  se  mit  immédiatement  à  faire  construire  des  machines  dynamo- 
électriques conformes  à  ses  théories,  c'est-à-dire  produisant  de  l'électricité 
à  haute  tension  et  capables  de  transmettre  de  sérieuses  forces. 

Ces  machines  n'étaient  point,  d'ailleurs,  imaginées  uniquement  pour 
servir  à  des  expériences.  Elles  devaient  être  consacrées  à  des  applications 
pratiques,  à  un  service  régulier,  dans  lequel  le  travail  serait  de  quelque  im- 
portance, la  distance  de  leur  portée  utile  étant  moins  grande  qu'à  Munich, 
et  comprise  entre  dix  et  vingt  kilomètres. 

On  construisit  d'abord  une  seule  nouvelle  machine  dynamo-électrique. 
Elle  devait  servir  de  génératrice,  c'est-à-dire  engendrer  le  courant  élec- 
trique par  l'action  du  moteur. 

La  figure 200  représente  ce  type  nouveau  demachine  génératrice. 

Comme  toutes  les  machines  dynamo-électriques,  elle  se  compose  de 
deux  bobines  électro-magnétiques,  A  B,  A'  B',  mais  le  mode  d'enroulement 
du  fil  diffère  essentiellement  de  celui  qui  est  en  usage  dans  les  machines 
Gramme  et  Siemens.  Le  récepteur  des  courants  D,  ainsi  que  les  balais,  E  E', 
ont  également  été  modifiés  par  M.  Marcel  Desprez,  pour  s'adapler  à  cette 
machine  génératrice,  dont  l'objet  spécial  est  de  produire  de  l'électricité  à 
haute  tension. 

Pour  machine  réceptrice,  on  prit  une  ancienne  machine  de  Gramme,  du 
plus  grand  type,  que  l'on  transforma,  comme  on  avait  fait  déjà.  Cette  der- 
nière resta  naturellement  médiocre,  mais  enfin  elle  pouvait  servir  à  un  essai. 


V 


548  LES  NOUVELLES   COAQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Cet  essai,  cette  nouvelle  expérience,  se  fit  dans  les  ateliers  du  chemin 
de  fer  du  Nord,  au  mois  de  mars  1885.  Les  deux  machines  génératrice  et 
réceptrice  dont  il  vient  d'être  question,  étaient  côte  à  côte.  Seulement,  le  fil 
qui  les  réunissait  allait  jusqu'au  Bourget,  pour  revenir  ensuite  à  Paris,  et 


présentait  ainsi  une  longueur  totale  de  1  7  kilomètres.  Le  transport  s'opérait 
donc  comme  si  les  machines  eussent  été  à  8  kilomètres  et  demi  l'une  de  l'autre. 

L'expérience  du  chemin  de  fer  du  Nord  fut  poursuivie  par  la  male- 
chance.  La  machine  de  Gramme  transformée  n'était  pas  en  très  bon  état,  et 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  551 

l'on  n'avait  pas  eu  le  temps  de  la  réparer.  La  machine  génératrice  nou- 
velle, à  son  arrivéeà  la  gare  du  Nord,  reçut  une  averse  énorme;  elle  fut  com- 
plètement trempée,  condition  néfaste  pour  un  tel  appareil,  dont  la  conduc- 
tibilité perd  sensiblement,  si  on  le  laisse  inonder  par  l'eau. 

Cependant,  une  commission  avait  été  nommée  par  l'Académie  des 
sciences,  pour  assister  à  l'expérience  du  chemin  de  fer  du  Nord  ;  la  com- 
mission avait  fixé  le  jour  :  il  fallut  opérer,  bon  gré  mal  gré. 

En  dépit  de  ces  conditions  défectueuses,  la  commission  de  l'Institut  con- 
stata un  travail  reçu  de  quatre  chevaux-vapeur  et  demi,  avec  un  rendement 
de  48  pour  100. 

Le  progrès  était  manifeste.  On  avait  obtenu  un  rendement  supérieur  à 
celui  de  Munich. 

L'aspect  général  de  l'expérience  du  chemin  de  fer  du  Nord  est  reproduit 
par  lafig.  201. 

Après  ce  succès,  qui  eut  un  grand  retentissement,  les  demandes  d'ap- 
plication commencèrent  à  arriver.  Elles  devinrent  bientôt  plus  nom- 
breuses et  plus  pressantes.  On  accepta  celle  qui  était  formulée  par  la 
ville  de  Grenoble,  pays  extrêmement  riche  en  forces  naturelles,  et  on  ré- 
solut de  réaliser  là  une  expérience  qui  fût  une  véritable  application  pra- 
tique, c'est-à-dire  dans  laquelle,  au  lieu  d'avoir,  comme  à  Paris,  les  deux 
machines  génératrice  et  réceptrice  côte  à  côte,  on  se  placerait  dans  les 
véritables  conditions  de  la  nature,  à  savoir  :  la  force  mécanique  au  loin 
et  la  réception  de  cette  force  à  une  grande  distance. 

Les  machines  qui  avaient  servi  à  Munich  furent  employées  à  Grenoble, 
seulement  bien  remises  en  état.  La  machine  génératrice  fut  installée  à 
Vizille,  près  d'une  puissante  chute  d'eau;  l'autre  à  Grenoble  (distance 
14  kilomètres).  Les  fils  conducteurs  n'étaient  pas  les  fils  du  télégraphe  élec- 
trique, mais  des  fils  en  bronze  siliceux,  qui  n'avaient  que  2[rm  de  diamètre. 

C'est  dans  ces  conditions  qu'au  mois  de  mai  1885,  le  transport  delà 
force  résultant  de  la  chute  d'eau  de  Vizille  fut  fait  à  la  ville  de  Grenoble. 
Une  commission  municipale,  nommée  à  cet  effet,  constata  un  travail  reçu 
de  sept  chevaux-vapeur,  avec  un  rendement  de  62  pour  100. 

Les  expériences  durèrent  deux  mois,  en  travaillant  deux  heures  chaque 
jour,  ce  qui  constituait  un  véritable  travail  industriel.  La  population  de 
Grenoble  était  émerveillée  de  voir  la  chute  d'eau  de  Vizille  venir  faire 
marcher  une  cascade  et  alimenter  des  becs  d'éclairage  électrique,  dans  le 
Hall  public.  Le  succès  fut  donc,  celte  fois,  définitivement  acquis,  et  tous 
les  doutes  s'évanouirent. 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


Nous  ajouterons,  d'ailleurs,  qu'on  reprit  à  Grenoble  la  distribution  éhb 
trique  de  la  force,  déjà  essayée  à  l'Exposition  de  Paris,  en  1881,  seulement 
en  y  joignant,  cette  fois,  l'élément  de  la  distance. 

Dans  le  journal  La  Lumière  électrique,  du  15  septembre  1883,  M.  le 
docteur  Cornélius  Herz  rendait  compte  sommairement,  en  ces  termes,  du 
résultat  des  expériences  de  Vizille  à  Grenoble  : 

«  Depuis  plus  de  deux  mois,  des  expériences  nouvelles  de  transport  et  de  distri- 
bution électrique  de  la  force  ont  été  faites  par  Marcel  Deprez,  de  Vizille  à  Gre- 
noble, à  la  distance  de  14  kilomètres.  Le  conducteur  reliant  les  deux  stations 
était  un  fd  en  bronze  silicieux  de  deux  millimètres  de  diamètre,  la  force  reçue 
à  Grenoble  s'est  élevée  à  sept  chevaux,  et  le  rendement  mécanique  industriel 
a  atteint  soixante-deux  pour  cent. 

Yoilà  des  faits  précis,  extraordinaires,  qui  ont  été  portés,  lundi  dernier,  à  la 
connaissance  du  monde  savant  dans  la  séance  de  l'Académie  des  sciences,  où  a 
été  lu  le  rapport  de  la  Commission  nommée  par  la  municipalité,  et  composé  d'in- 
génieurs des  ponts  et  chaussées,  d'ingénieurs  des  mines,  des  télégraphes  et  d'ingé- 
nieurs civils,  ayant  comme  président  M.  le  capitaine  du  génie  Boulanger. 

Le  transport  de  la  force  n'a  que  quelques  années  d'existence.  Au  Congrès  d'Élec- 
tricité, en  1881,  des  contradictions,  des  doutes  entourèrent  l'exposé  des  doctrines 
de  M.  Marcel  Deprez,  alors  appuyées  à  peine  sur  des  essais  de  laboratoire.  Deux  années 
ne  sont  pas  écoulées,  et  nous  voyons  aujourd'hui  les  machines  marcher  dans  des 
conditions  réellement  pratiques.  Les  conséquences  de  cette  découverte  sont  appré- 
ciées de  tous  :  l'accroissement  immense  de  richesse  qui  résultera  de  la  récolte  et 
de  l'apport  dans  les  villes  d'une  quantité  illimitée  de  force,  les  heureuses  modifi- 
cations sociales,  l'agrandissement  de  l'initiative  individuelle,  en  seront  les  pre- 
miers effets. 

La  municipalité  de  Grenoble,  qui  exploite  elle-même  son  usine  à  gaz  et  qui  pos- 
sède, dans  les  belles  montagnes  du  Dauphiné,  des  forces  naturelles  d'une  puissance 
inépuisable,  a  suivi,  avec  le  plus  vif  intérêt,  le  développement  de  la  découverte 
de  M.  Marcel  Deprez  dans  ses  progrès  successifs  à  l'Exposition  Internationale 
d'électricité  en  1881,  puis  à  Miesbach-Munich,  en  Bavière,  en  1882,  ensuite  au 
chemin  de  fer  du  Nord,  à  Paris,  en  1883. 

Le  maire,  M.  Edouard  Bey,  a  voulu  créer  une  œuvre  utile  à  ses  concitoyens,  et 
c'est  aux  frais  de  la  ville  que  toutes  les  installations  ont  été  effectuées.  Les  démons- 
trations qui  viennent  d'avoir  lieu  ont  enthousiasmé  les  populations  de  l'Isère. 

Aussi,  dans  la  séance  du  10  septembre  de  l'Académie  des  sciences,  tout  en 
faisant  ressortir  le  caractère  industriel  de  ces  expériences,  qui  ont  duré  deux  mois, 
M.  Bertrand,  secrétaire  perpétuel,  a-t-il  pu  dire,  au  milieu  de  l'approbation  una- 
nime de  ses  collègues  : 

«  Ces  nouvelles  expériences  ont  eu  un  succès  complet  et  la  ville  de  Grenoble 
peut  réclamer  l'honneur  d'avoir  fait  le  premier  pas  dans  une  voie  signalée 
à  plusieurs  reprises  par  les  encouragements  et  les  espérances  de  V Académie 
des  sciences.  » 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 


555 


La  voie  est  donc  désormais  ouverte  aux  applications  les  plus  générales 
du  transport  électrique  des  forces  naturelles.  On  verra  bientôt  des  machines 
génératrices  d'une  puissance  considérable  absorber  des  centaines  de  che- 
vaux-vapeur, les  transformer,  les  faire  courir  le  long  d'un  fil,  et  des 
machines  réceptrices  les  rendre,  sous  la  forme  d'un  travail  mécanique,  à 
une  grande  distance.  Les  chutes  d'eau  qui,  aujourd'hui,  coulent,  inutiles, 
aux  flancs  des  montagnes,  enverront  leur  puissance  au  centre  des  cités  ou 
dans  des  usines  Irès  éloignées.  Sur  toutes  les  côtes  de  l'Océan,  les  inces- 
santes dénivellations  liquides,  c'est-à-dire  les  marées  quotidiennes,  repré- 
sentent des  milliards  de  kilogrammètres  de  force,  qui  retombent  sans  utilité 
le  long  des  rivages.  Quand  on  saura  recueillir  ces  énergies  perdues,  et  les 
transporter,  grâce  à  l'électricité,  aux  lieux  où  l'on  pourra  les  utiliser,  on  dis- 
posera d'un  total  de  forces,  qui  remplacera  avec  avantage  celles  que  nous 
fournit,  non  sans  bien  des  opérations  préalables  et  dispendieuses,  le  char- 
bon extrait  du  sein  de  la  terre. 

De  cette  masse  énorme  d'énergie  mécanique  ainsi  transportée,  chacun 
prendra  sa  part,  chez  lui,  pour  l'utiliser  à  sa  fantaisie.  On  la  consacrera  à 
faire  agir  les  outils  et  mécanismes  dans  les  usines  ;  h  donner  le  mouvement  à 
des  tours,  à  des  métiers;  à  animer  les  ateliers  les  plus  divers;  ou  bien  à 
produire  l'éclairage,  soit  par  l'arc  électrique,  soit  par  des  lampes  à  incan- 
descence. Dans  les  pays  montagneux  où  abondent  torrents  et  cascades,  ces 
forces  naturelles  pourront  à  l'avenir  être  utilisées,  et  un  grand  nombre  de 
villes,  de  localités,  de  régions  industrielles,  trouveront  un  bénéfice  inespéré  à 
remplacer  la  machine  à  vapeur  par  cette  force  libéralement  donnée  par 
Dieu,  stérilisée  jusqu'ici,  et  que  le  génie  de  l'homme  a  su  reconquérir. 

On  se  fera  une  idée,  en  jetant  les  yeux  sur  la  figure  202,  du  mode 
général  d'utilisation  d'un  torrent  ou  d'une  chute  d'eau,  par  le  secours  de 
l'électricité.  Une  turbine  immergée  dans  le  lit  du  torrent,  et  mise  en  action 
par  la  chute  d'eau,  vient  faire  marcher  une  machine  dynamo-électrique, 
et  l'électricité  fournie  par  le  mouvement  de  cette  machine,  va,  à  grande  dis- 
tance, faire  agir  des  mécanismes  destinés  au  travail  de  la  construction  de 
maisons  ou  aux  opérations  des  ateliers.  Une  autre  partie  du  courant  est 
consacrée  à  produire  l'éclairage.  Comme  il  a  été  suffisamment  établi  dans 
le  cours  de  ce  volume,  l'électricité  jouit,  en  effet,  du  double  privilège  de 
produire  à  volonté  la  force  ou  la  lumière. 


XIV 


La  science  se  venge  de  ses  détracteurs  par  de  nouveaux  bienfaits. 

Après  tout  ce  que  nous  venons  de  dire,  on  pourra  envisager  avec  moins 
d'anxiété  qu'autrefois  la  question  de  l'épuisement  possible,  ou  probable, 
des  provisions  de  bouille  accumulées  dans  le  sein  de  la  terre.  Les  géo- 
logues et  les  métallurgistes  calculent  depuis  longtemps,  sur  des  bases 
plus  ou  moins  sûres,  pour  déterminer  l'époque  où  les  mines  de  houille 
actuellement  connues  cesseront  de  nous  fournir  le  combustible  qui  forme 
l'aliment  fondamental  de  l'industrie  moderne.  Il  est  maintenant  certain 
que  bien  avant  l'épuisement  de  nos  gisements  houillers,  on  aura  trouvé 
dans  l'électricité  le  moyen  de  produire  de  la  force  sans  recourir  au 
charbon. 

On  peut  même  croire  que  l'électricité  employée  comme  force  motrice, 
transformera  un  jour  le  mode  général  d'emploi  de  la  houille.  Que  de  frais 
ne  faut-il  pas  faire  pour  transporter  le  charbon  du  carreau  de  la  mine 
dans  les  usines  qui  le  consomment  !  Serait-il  impossible  de  brûler  la 
houille  aux  environs  des  houillères,  pour  produire  une  force,  qui  serait 
dirigée,  au  moyen  d'un  fil  conducteur,  dans  les  ateliers  et  manufactures? 
Dès  lors,  plus  de  transport  par  les  canaux  et  les  voies  ferrées.  On  brûle 
le  charbon  sur  place,  et  on  en  extrait  la  quintessence,  c'est-à-dire  la  force, 
que  l'on  expédie  ensuite  partout  où  elle  est  demandée.  C'est  l'histoire 
des  alcaloïdes  que  l'on  retire  du  Quinquina,  la  quinine  et  la  cinebo- 
nine,  qui  concentrent  sous  un  faible  volume  les  propriétés  médicinales 
de  l'écorce  du  Pérou. 

Pourquoi  voit-on  tant  de  verreries  aux  environs  des  houillères,  dans  le 
Nord  de  la  France  et  en  Belgique,  ou  dans  les  forêts  de  la  Bohême?  Parce 
qu'en  établissant  au  voisinage  des  gisements  de  houille  et  au  sein  des  forêts, 
la  fabrication  du  verre,  qui  n'exige  que  du  combustible  et  des  matières 
premières  sans  valeur,  on  supprime  les  dépenses  et  les  embarras  qu'en- 
traîne le  transport  du  charbon  ou  du  bois.  C'est  ce  qui  arrivera  un  jour  pour  , 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  557 

la  force.  On  la  fera  naître  au  pied  même  des  gisements  de  houille,  afin 
d'éviter  les  voyages  du  charbon. 

Autre  innovation.  Il  faut  aujourd'hui  élever  la  houille  des  profondeurs 
de  500  à  600  mètres,  pour  l'amener  hors  de  la  mine.  Cette  manœuvre  ne 
se  fait  pas  sans  frais.  Ne  pourrait-on  brûler  la  houille  à  l'intérieur 
des  galeries,  au  point  même  où  on  l'arrache  à  sa  roche  schisteuse,  et 
expédier  de  là,  par  un  fil  conducteur,  la  force  motrice  provenant  de  sa 
-combustion? 

Le  mode  général  d'emploi  du  charbon,  et  son  mode  particulier  d'ex- 
traction au  sein  de  la  mine,  seraient  ainsi  profondément  modifiés. 

Quelles  échappées  imprévues,  quels  horizons  nouveaux  nous  ouvre  la 
découverte  dont  nous  venons  de  retracer  l'histoire  et  les  procédés!  Quelle 
révolution  elle  présage  dans  l'industrie,  et  consécutivement,  dans  le  milieu 
social! 

Ainsi  se  trouve  justifiée  la  pensée  placée  en  tête  de  cette  Notice  :  la  révo- 
lution par  la  science.  Tout  annonce  que  la  science  est  appelée  à  boule- 
verser la  situation  présente  des  hommes  et  des  choses,  et  que  la  société  se 
réveillera,  un  beau  matin,  absolument  transformée,  renouvelée  des  pieds  à 
la  tête,  retournée,  comme  un  gant.  Par  suite  du  bas  prix  de  chaque  chose, 
il  n'y  aura  plus  ni  classe,  ni  démarcations  hiérarchiques,  ni  richesse 
extrême,  ni  pauvreté  reconnue.  Les  talents  naturels  et  le  travail  feront 
seuls  les  distinctions  entre  les  individus.  Celui  qui,  maintenant,  est  mar- 
chand de  peaux  de  lapin,  sera  archi-milionnaire;  tandis  que  cet  autre  qui, 
de  nos  jours,  trône  au  faîte  des  grandeurs,  ramassera  des  bouts  de  cigares  et 
ouvrira  les  portières  aux  abords  des  théâtres.  Ce  sera  la  bonne,  la  vraie 
révolution  sociale,  celle  que  personne  ne  soupçonne,  chez  nos  aveugles  et 
ingrats  contemporains. 

Ne  remarquez-vous  pas,  en  effet,  ami  lecteur,  avec  quel  sentiment  d'in- 
différence et  souvent  de  mépris  ou  d'hostilité,  la  science  est  accueillie  et 
traitée  par  le  commun  des  hommes  de  nos  jours?  N'est-il  pas  vrai  que  le 
titre  de  savant  est,  en  France,  le  synonyme  d'un  être  parfaitement  ennuyeux, 
d'un  bonhomme  qui  prend  du  tabac  à  priser  et  qui  se  mouche  dans  un 
mouchoir  à  carreaux;  en  un  mot,  d'un  personnage  assommant,  qu'il  faut 
fuir  comme  la  peste,  et  laisser  à  ses  bouquins? 

Quand  un  auteur  dramatique  met  en  scène  un  savant,  le  représente-t-il 
jamais  autrement  que  bêle  et  ridicule?  Pailleron,  Gondinet,  Labiche,  Meilhac 
et  Halevy,  n'introduisent  sur  la  scène  un  membre  de  l'Académie  française, 
de  l'Académie  des  sciences  ou  d'une  société  savante,  que  pour  en  faire  un 
pitre  ou  un  âne  bâté. 


558  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Ecoutez  cette  définition  du  savant  donnée  par  le  prince  des  poètes  fran- 
çais contemporains  : 

 Il  n'est  pas  d'animal, 

Pas  de  corbeau  goulu,  pas  de  loup,  pas  de  chouette, 
Pas  d'oison,  pas  de  bœuf,  pas  même  de  poète, 
Pas  île  mahométan,  pas  de  théologien, 
Pas  d'échevin  flamand,  pas  d'ours  et  pas  de  chien, 
Plus  laid,  plus  chevelu,  plus  repoussant  de  formes, 
Plus  caparaçonné  d'absurdités  énormes, 
Plus  hérissé,  plus  sale  et  plus  gonflé  de  vent 
Que  cet  àne  bâté  qu'on  appelle  un  savant1. 

Et  si  un  auteur  de  ma  connaissance  entreprend  de  produire  sur  la 
scène  les  grands  hommes  de  la  science,  pour  intéresser  le  public  aux  aven- 
tures émouvantes  de  leur  carrière,  pour  faire  apprécier  leur  génie  et  mêler 
l'enseignement  de  la  science  à  l'intérêt  d'une  action  dramatique;  s'il  fait 
représenter  Denis  Papin*  ou  s'il  çcri-t  Jean  Keppler,  une  coalition  générale 
s'élève  de  toutes  parts.  Au  lieu  de  l'acccueil  sympathique  et  de  l'appui  qu'il 
espérait,  il  n'entend  que  des  cris  de  colère  ou  de  dérision.  Pas  une  parole 
d'encouragement  ou  d'approbation  !  Rien  que  le  blâme  et  d'amères  criùques. 
Aucune  main  ne  se  tend  vers  lui.  Tout  se  réunit  pour  l'accabler,  et  ensuite 
un  silence  de  mort!  Il  faut  faire  la  nuit  et  l'oubli  sur  une  tentative  d'exal- 
tation littéraire  de  la  science  et  des  savants.  Il  faut  effacer  jusqu'au  sou- 
venir, jusqu'au  nom,  du  Théâtre  scientifique. 

Songez  donc!  vouloir  faire  d'un  physicien  ou  d'un  chimiste  un  héros  de 
théâtre;  vouloir  répandre  la  science  par  une  voie  nouvelle;  se  flatter  d'at- 
tendrir ou  d'amuser  le  spectateur  avec  les  péripéties  de  la  vie  d'un  astro- 
nome, quel  crime  abominable!  La  tradition  veut  qu'un  savant  soit  tou- 
jours désigné,  non  à  l'admiration,  mais  aux  risées  de  la  foule  assemblée, 
et  malheur  à  celui  qui  ose  remonter  l'irrésistible  courant  du  préjugé 
universel. 

Nos  journaux  accordent-ils  à  la  science  une  place  proportionnée  à  l'im- 
portance des  services  qu'elle  rend  à  chacun?  Ce  n'est  que  dans  un  petit 
nombre  de  journaux  que  l'on  trouve  un  compte  rendu  périodique  des 
séances  de  l'Institut,  de  l'Académie  de  médecine  ou  de  la  Société  des 

t.  Victor  Hugo,  Le  Roi  s'amuse,  acte  I,  scène  rv. 

2.  Denis  Papin,  drame  en  5  actes  8  tableaux,  par  Louis  Figuier,  représenté  pour  la  première 
fois  à  Paris,  sur  le  théâtre  de  la  Gaîté,  le  5  juin  1882.  Imprimé  à  Paris,  chez  Calmann-Lévy, 
ro-12,  1882. 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE  559 

ingénieurs  civils.  Quant  à  ce  que  l'on  appelle,  dans  le  style  du  journalisme, 
les  Variétés  scientifiques,  c'est  une  affaire  d'Etat  pour  les  faire  accepter 
par  le  directeur. 

Il  y  a  toujours  place  dans  un  journal  pour  la  politique  et  les  racon- 
tars, presque  jamais  pour  la  science  et  l'industrie,  c'est-à-dire  pour  ce  qui 
est  la  force  et  la  vie  des  peuples  modernes. 

Quand  je  rédigeais,  dans  la  Presse  de  Girardin,  le  feuilleton  scientifique, 
l'administrateur,  qui  ne  pouvait  digérer  Pappointement  mensuel  qu'il 
était  forcer  de  me  compter,  avait  coutume  de  me  dire  : 

«  Mon  Dieu,  mon  cher  Figuier,  que  votre  feuilleton  de  samedi  dernier 
était  ennuyeux!  » 

Et  moi  de  lui  répondre  :  «  Celui  de  samedi  prochain  le  sera  bien 
davantage.  » 

Entrez  à  la  Chambre  des  Députés  au  moment  où  le  Président  annonce 
une  loi  d'affaires,  ce  qui  signifie  une  question  de  chiffres  et  de  faits, 
aussitôt  la  salle  se  vide,  et  le  rapporteur  rapporte  dans  le  désert. 

Hélas!  tel  est  l'esprit  français.  11  fuit  tout  ce  qui  paraît  devoir  exiger  de 
lui  quelque  attention.  Combien  de  personnes  se  font  une  gloire  de  ne  rien 
entendre  aux  mathématiques,  et  se  déclarent,  avec  orgueil,  incapables 
de  faire  une  addition.  Ces  braves  gens  jouent  au  casse-tête  des  échecs; 
ils  comprennent  l'intrigue  du  Mariage  de  Figaro,  et  même  le  livret  de  la 
Flûte  enchantée,  c'est-à-dire  ce  qu'il  y  a  de  plus  difficile  au  monde,  et  ils  se 
croient  impropres  à  faire  la  preuve  de  la  division,  à  arpenter  un  champ, 
ou  à  comprendre  la  machine  à  vapeur,  ce  qui  n'exige  que  trois  minutes 
d'attention. 

C'est  par  suite  de  cette  paresse  d'esprit  que  la  plupart  de  nos  contempo- 
rains accablent  la  science  de  leurs  dédains,  et  metLent,  pour  ainsi  dire,  les 
savants  hors  la  loi. 

Amis,  laissons  dire,  et  aux  injures  opposons  des  bienfaits.  Les  savants 
sont  aujourd'hui  ce  qu'étaient  les  Chrétiens  des  premiers  siècles.  Les 
nouveaux  convertis  apportaient  à  la  société  de  leur  temps  la  plus  admi- 
rable des  révolutions.  Ils  transformaient  la  religion,  les  mœurs  et  les 
rapports  mutuels  des  hommes;  ils  bouleversaient  l'ancienne  société  par 
le  seul  secours  de  la  morale  et  de  la  charité,  et  leurs  contemporains  ne 
leur  accordaient,  en  retour,  que  dérision  et  mépris.  Le  titre  de  Chrétien 
était  un  outrage.  Loin  de  s'irriter  de  tant  d'ingratitude,  les  sublimes 
néophytes  répondaient  aux  colères  de  leurs  ennemis  en  continuant  de 
travailler  en  silence  à  leur  bonheur  :  ils  se  vengeaient  d'eux  par  des 
bienfaits.  Imitons  ce  grand  exemple,  et  pour  nous  confirmer  dans  ces 


560  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

nobles  dispositions  des  âmes  généreuses,  répétons  les  vers  sublimes  d'un 
poète  français  : 

Le  Nil  a  vu  sur  ses  rivages 
Les  noirs  habitants  des  déserts 
Insulter  par  leurs  cris  sauvages 
L'astre  éclatant  de  l'univers. 
Cris  impuissants,  fureur  impie! 
Tandis  que  la  troupe  ennemie 
Jetait  d'insolentes  clameurs, 
Le  Dieu,  poursuivant  sa  carrière, 
Versait  des  torrents  de  lumière 
Sur  ses  obscurs  blasphémateurs. 


FIN    DE    l'ÉLECTHICITÉ    FORCE  MOTRICE. 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ 

DE  PARIS  EN  mi 


La  plupart  des  inventions,  créations  et  découvertes  qui  sont  consignées 
dans  ce  volume,  ont  fait  pour  la  première  fois  leur  apparition,  ou  se  sont 
manifestées  avec  un  éclat  particulier,  à  l'Exposition  internationale  d'élec- 
tricité qui  se  tint  à  Paris  pendant  l'été  et  l'automne  de  1881.  Cette  Expo- 
sition a  été  un  des  événements  scientifiques  les  plus  importants  du  dix- 
neuvième  siècle.  Elle  éblouit  le  vulgaire  et  les  savants  eux-mêmes  par  le 
nombre  et  l'importance  des  découvertes  nouvelles,  dans  le  domaine  de 
l'électricité,  dont  elle  présentait  les  résultats,  sous  la  forme  d'instruments 
et  d'appareils  divers.  Enfin,  elle  donna  le  signal  et  le  modèle  d'un  grand 
nombre  d'expositions  analogues  qui  s'ouvrirent  pendant  les  années  sui- 
vantes, à  Londres,  à  Munich,  à  Vienne,  etc. 

A  ces  titres  divers,  nous  croyons  devoir  donner  une  description  géné- 
rale de  l'ExposiLion  internationale  d'électricité  de  Paris  de  1881. 

Dans  les  Expositions  universelles  de  Londres  (1862),  de  Paris  (1867  et 
1 878)  de  Vienne  (1875)  et  de  Philadelphie  (1876)  toutes  les  branches  de  l'in- 
dustrie étaient  largement  représentées,  mais  l'électricité  n'y  jouait  qu'un 
rôle  bien  secondaire.  La  télégraphie  et  quelques  machines  dynamo-élec- 
triques y  figuraient  seules  pour  rappeler  les  applications  pratiques  de  cette 
branche  de  la  science,  qui  tient  tant  de  place  aujourd'hui. 

A  Londres,  en  1862,  l'électricité,  englobée  dans  la  classe  des  instruments  de 
précision,  ne  comprenait  encore  que  les  appareils  de  télégraphie  et  leurs  ac- 
cessoires, les  horloges  et  chronographes  et  quelques  régulateurs  de  lumière 
électrique.  La  galvanoplastie  n'était  guère  représentée  qu'accessoirement, 
dans  la  classe  des  bronzes  d'art,  ou  dans  celle  des  applications  typographiques. 

n  71 


502  LES   NOUVELLES  CONQUETES  DE  LA  SCIENCE 

Mais  à  notre  Exposilion  de  1867  lout  le  matériel  de  la  télégraphie  formait 
déjà  une  classe  particulière;  la  galvanoplastie  constituait  une  section  dans 
la  classe  des  arts  usuels;  les  phares  électriques  trouvaient  leur  place  dans 
celle  des  travaux  maritimes,  et  les  autres  appareils  étaient  réunis  aux  in- 
struments de  physique  générale. 

Ils  ne  comprenaient  encore,  il  est  vrai,  comme  machines  dynamo-électri- 
ques, que  celle  de  Ladd  ;  cependant  le  développement  commençait  à  se  mani- 
fester. Il  se  prononça  encore  à  l'Exposition  de  Vienne,  en  1873,  où  parut, 
pour  la  première  fois,  la  machine  Gramme,  et  où  fut  réalisée  la  célèbre 
expérience  du  transport  de  la  force  à  distance,  au  moyen  de  l'électricité. 

En  1876,  à  l'Exposition  de  Philadelphie,  le  téléphone  fit  une  brillante 
apparition;  mais  ce  n'est  qu'à  l'Exposition  universelle  de  Paris,  en  1878, 
que  les -applications  de  la  science  nouvelle  commencèrent  à  être  largement 
représentées.  Le  téléphone  vint  étonner  le  monde  européen,  et  c'est  à  ce 
même  moment  que  l'avenue  de  l'Opéra,  nouvellement  ouverte,  s'illumi- 
nait dans  toute  sa  longueur  par  les  bougies  Jablochkoff. 

A  partir  de  celle  époque  l'élan  était  donné.  De  tous  les  côtés,  inven- 
teurs et  hommes  de  science  s'étaient  mis  à  l'oeuvre,  et  produisaient  chaque 
jour  les  appareils  les  plus  divers,  en  même  temps  qu'ils  trouvaient  de 
nouvelles  théories  destinées  à  faire  progresser  les  applications  de  l'élec- 
tricité. Aussi,  vers  le  commencement  de  1880,  l'idée  d'une  Exposition 
internationale  exclusivement  consacrée  à  l'électricité,  commença-t-elle  à 
prendre  de  la  consistance  et  à  se  répandre  parmi  les  pionniers  de  l'in- 
dustrie savante.  Mais  comme  toutes  les  idées  fécondes,  celle-ci  avait  besoin, 
pour  prendre  corps  et  arriver  à  sa  réalisation,  d'un  esprit  actif  et  déter- 
miné, qui  surmontât  les  hésitations  du  plus  grand  nombre,  et  sût  vaincre 
les  difficultés  qui  se  présentaient  dans  une  entreprise  aussi  nouvelle. 

Le  docteur  Cornélius  Herz,  propriétaire  et  directeur  du  journal  la  Lumière 
électrique,  était,  par  excellence,  l'homme  qui  convenait  à  la  situation. 

Comme  M.  Graham  Bell,  comme  M.  Edison,  le  docteur  Cornélius  Herz 
est  citoyen  américain,  mais  il  n'est  pas  natif  d'Amérique;  il  est  né  en 
France,  à  Besançon,  en  1845.  Il  fut  emmené  fort  jeune,  par  sa  famille, 
aux  États-Unis  d'Amérique,  et  fit  en  ce  pays  son  éducation  et  son  instruc- 
tion littéraire  et  scientifique. 

Le  docteur  Cornélius  Herz  revint  en  France,  pour  y  faire  ses  études  médi- 
cales. Pendant  la  guerre  franco-allemande  de  1870,  il  prit  du  service  dans 
notre  armée,  et  fil  la  campagne  de  la  Loire,  parmi  l'élat-major  du  général 
Chanzy;  ce  qui  lui  valut  la  décoration  de  la  Légion  d'honneur.  Pendant 
l'année  qui  suivit  nos  désartres,  le  docteur  Herz  regagna  l'Amérique,  et 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS  563 

s'établit  à  San  Francisco,  où  il  fit  partie  du  Conseil  de  santé,  et  devint 
bientôt  le  membre  le  plus  influent  de  tout  le  corps  médical. 


Mais  la  pratique  médicale  ne  satisfaisait  qu'imparfaitement  une  nature 
si  ardemment  tourmentée  parles  grands  problèmes  de  la  science  industrielle 


5G4  LES   NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

moderne.  Les  préocupations  du  docteur  Herz  étaient  sans  cesse  tournées 
vers  les  progrès  de  l'électricité,  science  naissante,  dont  il  prévoyait  déjà 
l'immense  développement. 

Pendant  son  séjour  à  San  Francisco,  le  docteur  Herz  avait  fondé  l'une  des 
usines  les  plus  importantes  des  Etats-Unis,  et  il  se  trouvait  intéressé  dans 
toutes  les  grandes  entreprises  électriques  du  Nouveau  Monde.  Aussi,  après 
les  Expositions  de  Vienne  et  de  Philadelphie,  qui  avaient  commencé  la 
réputation  de  la  machine  Gramme,  se  décida-t-il  à  venir  en  Europe,  pour 
se  rendre  acquéreur  du  brevet  de  cette  machine,  et  pour  étudier  de  près 
les  progrès  accomplis  chez  nous  dans  la  science  éléctrique. 

C'est  un  an  avant  l'Exposition  de  1878  que  le  docteur  Herz  arriva  à  Paris, 
et  put  acquérir  la  propriété  du  brevet  de  la  machine  Gramme  pour  les 
États-Unis.  Il  se  lança  alors  dans  le  courant  des  entreprises  électriques 
européennes,  qui  commençaient  à  devenir  très  sérieuses,  et  sut  transformer 
et  rendre  pratiques  plusieurs  inventions  qui,  sans  lui,  n'auraient  jamais 
pu  voir  le  jour. 

Le  docteur  Herz  obtint  la  première  concession  pour  l'exploitation  des 
téléphones,  et  bientôt  après,  il  se  mit  à  étudier  avec  passion  cette  partie  si 
intéressante  des  applications  de  l'électricité.  Dans  une  autre  Notice  de  cet 
ouvrage,  nous  avons  parlé  des  travaux  du  docteur  Herz  en  téléphonie. 
Tous  les  téléphones  connus  avaient  le  grave  inconvénient  d'être  troublés  par 
le  voisinage  d'une  ligne  télégraphique  ou  d'une  autre  ligne  téléphonique, 
c'est-à-dire  qu'ils  étaient  influencés  par  le  phénomène  de  l'induction;  et  en 
outre,  ils  ne  pouvaient  pas  transmettre  la  parole  à  de  grandes  distances.  Le 
docteur  Herz  s'appliqua,  avec  une  ardeur  sans  égale,  à  résoudre  ces  deux 
problèmes.  Il  obtint  des  gouvernements  de  l'Europe  la  libre  disposition 
des  réseaux  télégraphiques;  ce  qui  lui  permit  d'arriver  aux  remarquables 
résultats  que  nous  avons  rapportés  en  traitant  de  la  transmission  des  on- 
dulations télégraphiques  à  grande  distance  au  moyen  des  appareils  de 
ces  physiciens. 

Aussi,  l'idée  d'une  Exposition  internationale  d'électricité  à  Paris,  ne 
pouvait-elle  trouver  de  plus  chaud  partisan  que  le  docteur  Cornélius  Herz. 
Dès  qu'il  en  eut  bien  considéré  tous  les  immenses  avantage?,  au  point  de 
vue  du  progrès  de  la  science  nouvelle,  il  se  dévoua  à  la  réalisation  de 
cette  idée. 

Le  journal  La  Lumière  électrique  entama  une  campagne  en  faveur  de 
l'Exposition  projetée,  et  contribua  puissamment  à  amener  son  succès. 

Au  début,  l'initiative  privée  devait  se  charger  de  tous  les  détails  d'exécu- 
tion et  fournir  les  fonds  nécessaires.  Dans  ce  but,  le  docteur  Cornélius 


L'EXPOSITION  D'ELECTRICITE  DE  PARIS 


Herz  avait  provoqué  la  formation  d'un  comité,  composé  notamment  do 
MM.  Hébrard,  sénateur,  directeur  du  journal  le  Temps;  Jules  Bapst,  direc- 
teur du  Journal  des  Débats;  baron  Jacques  de  Reinach,  Georges  Berger, 
qui  devint  ensuite  le  commissaire  général,  et  le  docteur  Cornélius  Herz. 
Ce  comité  élabora  le  plan  d'ensemble  du  projet  d'Exposition  internationale 
d'électricité,  et  il  était  tout  disposé  à  se  cbarger  lui-même  de  son  exécution. 
Ce  projet,  présenté  au  Gouvernement,  ayant  été  très  chaudement  accueilli, 
par  M.  Varroy,  alors  ministre  des  Travaux  publics,  puis  par  son  successeur, 
M.  Sadi  Carnot,  fut  adopté  par  le  conseil  des  ministres.  Le  Gouvernement, 
jaloux  de  s'approprier  cette  création,  demanda  à  se  substituer  à  l'initiative 
privée,  et  à  faire  de  l'Exposition  d'électricité  une  entreprise  de  l'État.  Le 
ministre  des  Postes  et  Télégraphes,  M.  Cochery,  fut  chargé  d'en  diriger 
l'exécution. 

L'ouverture  officielle  de  cette  Exposition,  d'un  genre  absolument  nou- 
veau, se  fît  le  10  août  1881,  en  présence  du  Président  de  la  Piépublique, 
avec  une  solennité  qui  convenait  à  une  manifestation  aussi  importante,  au 
point  de  vue  des  progrès  de  la  science  électrique.  On  ne  se  doutait  guère 
que  dans  ce  vaste  Palais  de  l'Industrie,  construit  il  y  avait  trente  ans  à  peine, 
pour  renfermer  des  Expositions  universelles  et  générales,  s'ouvrirait  un 
jour  une  Exposition,  non  pas  même  d'une  science,  mais  d'une  branche 
restreinte  d'une  seule  science.  Ce  fut  là  un  phénomène  bien  remarquable, 
et  qui  montre  d'une  façon  bien  frappante  le  développement  qu'a  pris  de 
nos  jours  l'application  des  sciences  à  l'industrie. 

L'Exposition  de  1881  réussit,  comme  on  le  sait,  au  delà  de  toutes  les 
espérances.  Aussi,  dans  l'année  qui  suivit,  le  Gouvernement  français  vou- 
lut-il témoigner  sa  reconnaissance  à  l'initiateur  d'une  manifestation  si 
heureuse  pour  notre  pays,  en  nommant  M.  le  docteur  Ilerz  officier  de  la 
Légion  d'honneur. 

Depuis  plusieurs  années  déjà,  le  docteur  Herz  était  le  correspondant 
du  ministère  de  l'Instruction  publique  de  France,  et  au  moment  de  l'Expo- 
sition d'électricité  il  fut  le  représentant  officiel  du  Gouvernement  des  Etats- 
Unis,  ainsi  que  du  Gouvernement  français. 

La  grande  question  du  transport  de  la  force  au  moyen  de  l'électricité 
était  considérée  par  le  docteur  Herz  comme  une  des  plus  importantes  de 
notre  siècle.  Aussi  dès  que  cette  idée  commença  à  se  faire  jour,  se  dévoua- 
t-il  entièrement  à  son  succès.  En  1881,  les  expériences  du  transport  et 
de  la  distribution  de  la  force,  organisées  sous  son  influence,  à  l'Exposi- 
tion, avaient  déjà  donné  une  idée  de  ce  que  l'on  pourrait  obtenir  plus  tard 
avec  un  esprit  aussi  supérieurement  doué  que  M.  Marcel  Deprez.  Depuis  cette 


Î.C8  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

époque,  tous  les  efforts  du  docteur  Herz  ce  sont  tournés  vers  la  solution  de 
cet  immense  problème  industriel.  Rien  n'a  été  ménagé  pour  fournir  à  l'in- 
venteur tous  les  moyens  d'appliquer  ses  théories,  si  élevées  et  si  précises. 
Les  belles  expériences  de  Munich,  en  1881,  puis  celles  du  chemin  de  fer 
!du  Nord  en  1885,  et  enfin  celles  qui  ont  eu  lieu  à  Grenoble,  sur  la  demande 
de  la  municipalité,  ont  prouvé  que  la  question  élait  mûre  pour  entrer 
maintenant  dans  la  pratique  industrielle,  et  sont  venues  confirmer  la  con- 
fiance inébranlable  de  celui  qui  n'avait  pas  craint  d'employer  toute  son 
Snergie  et  une  grande  partie  de  son  avoir  à  faire  triompher  unedes  appli- 
cations de  l'électricité  dont  les  bienfaisantes  conséquences  sont  incal- 
culables. 

Revenons  à  l'Exposition  d'électricité  de  1881. 

Les  savants  n'ont  pas  été  les  seuls  à  profiter  de  l'enseignement  qu'ap- 
portait l'Exposition  du  Palais  de  l'Industrie.  Le  public  étranger  aux  sciences 
a  trouvé  un  plaisir  extrême  et  une  instruction  réelle  à  ce  spectacle,  si  nou- 
veau pour  lui. 

Les  innombrables  visiteurs  qui  ont  parcouru  le  Palais  de  l'Industrie, 
pendant  cette  fête  de  la  science,  ne  pourront  jamais  oublier  l'aspect  mer- 
veilleux que  présentait,  dans  son  ensemble,  la  grande  nef,  où  se  trouvait  un 
entassement  de  petits  édifices,  tous  encombrés  d'objets  les  plus  divers.  Le 
spectacle  était  étrange,  plein  d'animation  et  d'intérêt.  Et  le  soir,  lorsque 
les  foyers  électriques  inondaient  tout  l'édifice  de  leur  resplendissante 
lumière,  on  se  serait  cru  transporté  dans  un  de  ces  palais  féeriques  que 
rêve  l'imagination  des  poètes. 

Des  appareils  moteurs  montrant  quelle  révolution  mécanique  nous  ré- 
serve l'avenir,  —  un  système  d'éclairage  qui  laisse  bien  loin  derrière  lui 
la  flamme  du  gaz,  — les  accumulateurs  d'électricité,  —  le  transport  delà 
force  à  distance  par  le  courant  électrique,  — des  instruments,  en  nombre 
infini,  représentant  les  applications  les  plus  variées  de  l'électricité,  —  en 
un  mot,  tout  ce  qu'avait  pu  réaliser  l'habileté  et  la  sagacité  d'inventeurs  et 
de  constructeurs  de  premier  mérite,  dans  le  domaine  immense  de  l'élec- 
tricité, s'offrait  aux  regards  des  visiteurs. 

Nous  allons  faire  connaître  l'ensemble  des  appareils  qui  étaient  réunis 
dans  le  Palais  de  l'Industrie.  Pour  cela,  nous  commencerons  par  entre- 
prendre, avec  le  lecteur,  une  sorte  de  promenade  dans  l'intérieur  de  la  nef, 
ensuite  dans  les  galeries  du  premier  étage. 

Quand  on  entrait  dans  le  Palais  des  Champs-Elysées  par  la  porte  princi- 


I. 


72 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS 


571 


pale  de  la  façade  (exposée  au  nord),  on  se  trouvait,  au  milieu  du  rez-de- 
chaussée,  en  face  d'un  phare  électrique  de  première  classe,  appartenant  au 
ministère  des  Travaux  publics.  Ce  phare,  entouré  d'un  bassin  qui  recevait 
l'eau  en  jets  et  en  cascades,  est  le  type  des  nouveaux  phares  à  éclairage 
électrique  qui  doivent  être  installés  le  long  de  nos  côtes.  Ses  feux  tour- 
nants sont  de  diverses  couleurs  ;  il  doit  produire  son  effet  maximum  à  une 
certaine  dislance;  mais  dans  le  palais  il  éblouissait  la  vue,  et  l'on  ne  se 
rendait  pas  exactement  compte  de  sa  puissance.  <• 

En  prenant  à  droile,  du  côté  de  l'ouest,  on  trouvait  le  pavillon  du  minis- 
tère des  Postes  et  des  Télégraphes,  précédé  d'un  autre  pavillon,  réservé  à 
la  ville  de  Paris. 

On  voyait  dans  le  pavillon  du  ministère  des  Postes  et  des  Télégraphes, 
un  grand  nombre  d'instruments  télégraphiques,  le  circuit  horaire  qui 
remet  à  l'heure  de  l'Observatoire  les  horloges  de  précision  distribuées 
dans  la  ville  de  Paris.  Un  service  d'avertissement  des  sapeurs-pompiers, 
service  d'une  importance  exceptionnelle,  était  exposé  dans  le  même 
pavillon. 

Immédiatement  en  entrant,  à  droite,  on  rencontrait  successivement 
les  appareils  de  MM.  Gaston  Planté,  Bréguet,  Siemens  frères,  l'exposition 
du  ministère  de  la  Marine,  puis  l'exposition  du  ministère  de  la  Guerre,  etc. 

La  porte  du  côté  de  l'est  était  maintenue  ouverte,  pour  donner  entrée  à 
la  voiture  du  tramway  électrique,  qui  fonctionnait  entre  le  Palais  de  l'In- 
dustrie et  la  place  de  la  Concorde. 

Dans  le  côté  sud  du  Palais  étaient  installées  les  machines  à  vapeur  et 
les  moteurs  à  gaz,  qui  produisaient  une  force  totale  de  1600  chevaux- 
vapeur.  Cette  force  était  divisée,  transformée  de  mille  façons,  par  l'intermé- 
diaire de  fils  électriques,  qui  sillonnaient  l'Exposition  dans  tous  les  sens. 
La  même  force  engendrait  la  lumière,  pour  alimenter  les  becs  et  arcs 
éclairants  disséminés  dans  les  diverses  salles  ou  galeries,  et  pour  servir  à 
la  galvanoplastie,  l'électro-chimie,  etc. 

Montons  maintenant  au  premier  étage,  par  l'escalier  monumental  placé 
à  l'ouest.  Nous  arrivons  d'abord,  en  prenant  à  gauche,  à  une  série  de  salles. 
La  première  était  une  salle  de  théâtre,  renfermant  la  scène,  les  décors,  et 
les  accessoires,  le  tout  éclairé  par  les  becs  électriques. 

Dans  la  même  salle,  des  cors  de  chasse  téléphoniques,  du  système  Ader 
faisaient  entendre  des  fanfares  arrivant  de  plus  d'un  kilomètre  de  distance. 
A  côté,  une  galerie  de  tableaux  était  magnifiquement  éclairée  par  la  lampe- 
soleil. 


572  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Venaient  ensuite  un  salon,  une  salle  à  manger,  une  antichambre,  un 
autre  salon  renfermant  des  ustensiles  ou  engins  se  rapportant  à  l'électri- 
cité. Une  salle  entière  appartenait  au  bec  Jamin.  Près  de  là,  une  cuisine  et 
une  salle  de  bains,  puis  une  salle  de  vente,  l'exposition  du  système  aéro- 
nautique  de  la  Société  des  aéronautes,  etc.,  etc. 

En  parcourant  les  galeries  du  nord  qui  longent  toute  la  façade,  on  ren- 
contrait des  exibilions  variées  de  téléphones  et  d'appareils  accessoires  pour 
l'éclairage. 

De  petites  guérites,  disséminées  en  grand  nombre  au  premier  étage  et 
dans  la  nef,  recevaient  le  visiteur  qui  voulait  faire  connaissance  avec  le  té- 
léphone. Il  lui  suffisait  d'appliquer  à  son  oreille  le  récepteur.  Il  recevait 
aussitôt  la  réponse  à  ses  paroles,  et  se  retirait  enchanté  d'avoir  été  si  vite 
initié  au  fonctionnement  pratique  du  téléphone. 

La  salle  des  auditions  de  l'Opéra  et  du  Théâtre-Français,  le  musée  rétro- 
spectif, l'horlogerie,  la  bibliothèque  et  salle  de  lecture,  un  buffet,  la  salle 
des  conférences  et  la  salle  du  Congrès,  ainsi  que  les  deux  pièces  occupées 
par  les  inventions  de  M.  Edison,  étaient  attenantes  à  cette  même  galerie 
du  nord.  On  admirait,  dans  cette  partie  du  Palais,  un  nombre  prodigieux 
d'appareils  de  précision  ayant  pour  base  l'électricité. 

N'oublions  pas  la  salle  de  billard  et  le  mobilier  d'appartement,  qui  per- 
mettaient de  juger  de  quelle  utilité  l'électricité  peut  être  dans  la  vie  privée; 
car,  outre  l'éclairage,  les  sonneries,  les  avertisseurs,  etc.,  tout  était  des- 
servi par  cet  agent. 

Un  grand  nombre  d'appareils  scientifiques  étaient  distribués  dans  une 
série  d'autres  salles  du  premier  étage.  Us  comprenaient  :  les  piles,  les 
bobines  d'induction,  les  machines  d'électricité  statique,  les  électromètres, 
les  applications  de  l'électricité  à  la  médecine  et  à  la  chirurgie,  les  appareils 
pour  la  galvanoplastie,  pour  les  précipitations  métalliques  et  l'électron 
chimie. 

La  télégraphie  privée,  la  galvanoplastie  la  téléphonie,  les  avertisseurs 
d'incendies  et  d'inondations,  avaient  également  leur  place  dans  ce  récep- 
tacle, infiniment  varié  des  inventions  électriques. 

Au  fond  des  galeries  du  premier  étage  se  trouvaient,  ainsi  que  nous 
l'avons  dit,  les  deux  salles  occupées  par  l'exposition  de  M.  Edison.  In- 
dépendamment de  son  système  d'éclairage,  on  voyait  là  son  phono- 
graphe, ainsi  que  son  télégraphe  quadruple,  qui  envoie  à  la  fois  plu- 
sieurs dépèches  par  un  seul  fil,  ces  dépèches  pouvant  se  croiser  en  sens 
inverse. 

Les  appareils  scientifiques  exposés  dans  celte  partie  du  Palais  de  l'in- 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS  575 

dusliie  n'étaient  pas  tous  du  même  intérêt,  ni  tous  d'invention  récente. 
Nous  distinguerons  ceux  qui  se  signalaient  par  un  caractère  particulier.  A 
ce  titre,  il  faut  citer  les  appareils  du  colonel  Sébert  et  ceux  du  commandant 
de  vaisseau  Trêve,  exposés  par  le  ministère  de  la  Marine. 

Les  appareils  du  colonel  Sébert,  d'une  précision  vraiment  admirable, 
concernent  la  balistique,  la  cbronograpbie,  les  vélocimètres,  les  projectiles 
enregistreurs,  les  interrupteurs  électriques,  la  cible  disjonclrice,  etc.  On 
voyait  là  le  modèle  d'une  bouche  à  feu  coupée  en  deux  exactement  sur 
toute  sa  longueur,  et  montrant  le  projectile  inscrivant  lui-même  sa  vitesse 
dans  l'àmc  de  la  pièce,  en  ses  divers  points. 

Dès  l'année  1859,  le  commandant  Trêve  avait  abordé  les  applications 
de  l'électricité.  A  cette  catégorie  se  rapporte  l'invention  de  ce  savant  con- 
cernant les  signaux  faits  à  distance  au  moyen  de  l'électricité,  afin  de 
donner  l'heure  aux  navires  qui  passent  en  vue  du  port,  sans  s'y  arrêter. 

Un  appareil  d'induction  par  le  magnétisme  terrestre,  dû  au  même  physi- 
cien, figurait  encore  dans  cette  section. 

Dans  une  vitrine,  à  côté  de  l'appareil  de  M.  Trêve,  étaient  placées  les  tor- 
pilles électriques  du  même  physicien. 

Peu  de  personnes  savent  que  ces  engins  furent  utilisés  en  1870,  par 
M.  Trêve,  pour  la  défense  de  Paris  assiégé.  Il  avait  fait  installer  à  Châ- 
tillon,  avant  l'investissement,  une  série  de  grenades  (petites  bombes  sphé- 
riques)  reliées  électriquement  entre  elles.  Quand  l'étincelle  partait,  ces 
petites  grenades  éclataient  toutes  ensemble,  semant  le  ravage  et  la  mort 
au  milieu  des  ennemis.  Il  est  probable  que  les  torpilles  qui  éclatèrent 
à  Châtillon  firent  croire  aux  Prussiens  que  les  environs  des  fortications 
étaient  minés,  ce  qui  dut  contribuer  à  les  empêcher  d'avancer. 

Des  appareils  destinés  à  montrer  l'action  du  magnétisme  sur  les  gaz  et 
sur  leurs  spectres  optiques,  figuraient  dans  cette  même  vitrine.  M.  Trêve  y 
avait  encore  exposé  un  embrayeur  électrique,  un  appareil  destiné  à  opérer 
la  transformation  du  son  en  lumière,  etc. 

Enfin,  des  échantillons  d'aciers  étaient  classés  sous  le  rapport  du  magné- 
tisme. M.  Trêve  s'est  servi  des  variations  de  la  force  coercitive  pour  classer 
industriellement  les  aciers.  C'est  de  1869  à  1870  qu'il  entreprit,  avec  la 
collaboration  de  M.  Durassiers,  ingénieur  en  chef  des  travaux  chimiques  du 
Creùzot,  une  série  de  recherches  sur  l'acier,  qui  amenèrent  des  résultats 
pratiques  et  industriels  très  importants. 

Le  contrôleur  d'alarme  de  M.  Collin,  en  usage  au  grand  Opéra  et  dans 
d'autres  théâtres  et  établissements,  est  un  appareil  d'une  grande  utilité.  Le 
veilleur  qui  s'aperçoit  d'un  commencement  d'incendie,  n'a  qu'à  abattre 


576  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  LE  LA  SCIENCE 

le  bouton  de  l'alarme,  et  tout  aussitôt,  au  poste,  ou  chez  le  concierge,  une 
aiguille  indique  sur  un  cadran  le  lieu  d'où  le  signal  d'alarme  est  parti.  Un 


FlG.  207.  —  LE  PHARE  ÉLECTRIQUE  DE  L  EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ. 


timbre  électrique  ne  cesse  sa  sonnerie  que  quand  l'aiguille  a  été  remise 
au  zéro. 


I. 


17> 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS  579 

Les  horloges  de  M.  Collin,  donnant  l'unification  de  l'heure  par  l'électri- 
cité, des  modèles  de  paratonnerres,  des  contrôleurs  de  ronde,  complétaient 
celte  exposilion. 

Continuant  notre  promenade  à  travers  les  galeries  du  premier  étage, 
nous  rencontrons,  non  loin  de  la  pièce  consacrée  aux  appareils  d'éclairage 
de  M.  Jamin,  et  près  de  la  grande  salle  qui  servait  de  réunion  aux  membres 
du  Congrès  des  électriciens,  l'intéressante  installation  pour  les  auditions 
téléphoniques  des  représentations  de  l'Opéra. 

Cette  application  si  extraordinaire  du  téléphone,  consistant  à  faire  en- 
tendre à  dislance  des  sons  musicaux  et  autres,  fut  la  surprise,  la  merveille, 
e  grand  événement  de  l'Exposition  de  1881,  pour  le  public,  et  l'on  peut 
ajouter,  pour  les  savants  eux-mêmes.  Mais  comme  nous  nous  sommes  lon- 
guement étendu  sur  ce  sujet,  dans  le  cours  de  ce  volume,  nous  n'insisterons 
pas  davantage.  Disons  seulement  que  jamais  la  science  n'avait  produit  pareille 
merveille;  et  que  l'on  s'explique  parfaitement  la  vogue  immense  dont  ces 
auditions  ont  joui  pendant  toute  la  durée  de  l'Exposition.  On  inaugurait 
ainsi  l'une  des  plus  étonnantes  conquêtes  de  la  physique  de  tous  les  temps. 

Redescendons  maintenant  le  même  escalier  monumental  qui  nous  a  con- 
duit aux  galeries  du  premier  étage,  et  revenons  au  rez-de-chaussée,  c'est- 
à-dire  dans  la  nef,  pour  entrer  dans  quelques-uns  des  pavillons  les  plus 
intéressants  qui  remplissaient  cette  partie  du  palais. 

Il  faut  citer  ici,  en  première  ligne,  le  pavillon  du  ministère  des  Postes  et 
des  Télégraphes.  En  jetant  un  coup  d'œil  sur  la  série  d'appareils  réunis 
dans  ce  pavillon,  on  pouvait  refaire  l'histoire  de  la  création  et  des  progrès 
successifs  de  la  télégraphie  électrique  jusqu'au  moment  actuel. 

Là  se  voyaient  les  appareils  télégraphiques  de  Morse  et  de  Hughes,  ainsi 
que  le  télégraphe  à  cadran,  encore  en  faveur  chez  les  Anglais. 

Dans  le  système  Wheatstone,  aujourd'hui  en  usage  aux  Etats-Unis,  les 
signaux  sont  tracés  d'avance  par  des  trous  percés  sur  une  bande  de  papier, 
laquelle  est  engagée  dans  un  transmetteur,  qui  la  faitmarchcr  avec  rapidité. 
Lorsqu'un  trou  du  papier  vient  à  rencontrer  un  certain  point  où  se  trouve 
une  aiguille  à  ressort,  celle-ci  remonte,  pour  donner  un  conlact,  qui  lance 
le  courant  dans  le  fil.  Le  transmetteur  peut  envoyer  jusqu'à  trois  dépêches 
préparées  d'avance  par  trois  personnes,  au  moyen  de  ces  bandes  perlorées. 

Les  systèmes  de  Meyer  et  de  Baudot  permettent  à  plusieurs  employés 
d'expédier  ensemble  les  signaux  de  chacun  d'eux.  En  [outre,  l'appareil 
Baudot  imprime  les  dépêches  en  caractères  ordinaires,  ce  qui  économise 
le  temps  de  la  traduction. 


580  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES   DE  LA  SCIENCE 

Avec  le  procédé  dit  duplex,  les  employés  peuvent  parler  à  la  fois  aux 
deux  extrémités  de  la  ligne.  Les  dépêches  se  croisent,  sans  se  mêler;  elles 
sont  reçues  en  même  temps.  Ce  système  a  été  employé  par  M.  Edison 
pour  transmettre  simultanément  quatre  dépêches. 

La  télégraphie  sous-marine  trouve  naturellement  sa  place  ici.  Les  càhlcs 
sous-marins  exigent  des  courants  très  faibles.  C'est  pour  cela  que  le  récep- 
teur est  formé  d'une  toute  petite  aiguille  aimantée,  portant  un  miroir 
microscopique,  sur  lequel  on  projette  un  rayon  de  lumière,  qui  va  se 
réfléchir  sur  un  tableau  plan.  La  tache  brillante  ainsi  produite  oscille  sous 
l'influence  des  passages  du  courant,  et  ces  signaux  représentent  les  lettres  d'un 
alphabet  de  convention.  Si  la  ligne  a  une  longueur  moyenne,  on  se  sert  du 
siphon  recorder,  —  inventé,  ainsi  que  l'appareil  précédent,  par  sir  W.  Thom- 
son, —  qui  trace  une  ligne  pointillée  dont  les  sinuosités  forment  les  signaux. 

Une  série  d'appareils,  tant  nouveaux  que  déjà  connus  et  expérimentés, 
représentait  l'art  de  la  galvanoplastie. 

Continuant  notre  inspection,  nous  signalerons,  dans  l'exposition  du 
ministère  de  la  Guerre,  les  appareils  mis  en  œuvre  par  le  colonel  Mangin 
pour  les  projections  lointaines  de  la  télégraphie  optique. 

En  revenant  sur  nos  pas,  nous  trouvons  une  machine,  ou  presse  à  plomb, 
pour  la  fabrication  des  câbles  électriques.  Cette  machine,  construite  par 
MM.  Berthoud  et  Borel,  permet  de  produire  des  câbles  électriques  d'après 
un  mode  particulier  d'isolement  du  fil  conducteur.  Le  cuivre  constituant 
Y  âme  est  isolé  au  moyen  de  coton  imbibé  de  paraffine  et  de  résine.  Le  câble  est 
recouvert  d'une  couche  protectrice  de  plomb,  au  moyen  d'une  presse  hydrau- 
lique. Cette  enveloppe  de  plomb,  pressée  d'une  manière  continue,  entraîne  le 
câble,  qui  s'enroule  sur  une  bobine,  au  fur  et  à  mesure  de  sa  fabrication. 

L'emploi  de  l'électricité  pour  les  signaux  des  chemins  de  fer  a  pris 
aujourd'hui  une  grande  extension.  Tous  les  appareils  actuellement  en  ser- 
vice sur  nos  voies  ferrées  figuraient  à  l'Exposition,  dans  le  pavillon  des 
chemins  de  fer. 

Les  applications  de  l'électricité  à  l'économie  domestique  étaient  représen- 
tées par  quantité  de  spécimens.  Nous  ne  ferons  qu'indiquer  les  principaux. 

Les  sonneries  électriques  sont  assez  répandues  pour  que  chacun  puisse 
les  apprécier.  Les  appareils  pour  la  surveillance  des  opérations  de  science 
ou  d'induslrie,  au  moyen  de  signaux  fournis  par  l'électricité,  sont  aujour- 
d'hui très  nombreux.  Citons,  en  particulier,  les  enregistreurs  de  température, 
à  l'aide  desquels  on  peut  maintenir  une  étuve  ou  une  serre  à  un  degré 
constant.  On  peut  encore,  avec  un  appareil  de  ce  genre,  arrêter  un  métier 
à  filature  ou  à  tissage,  dont  un  fil  s'est  cassé. 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS  583 

On  a,  avec  l'électricité,  un  excellent  moyen  pour  avertir  qu'un  incendie 
commence  à  se  produire  en  un  certain  lieu.  Les  avertisseurs  d'incendie 
actionnés  par  l'électricité  étaient  en  grand  nombre  au  Palais  de  l'Industrie. 

L'électricité  ne  sert  pas  seulement  aux  correspondances  particulières; 
elle  facilite  la  surveillance  municipale.  On  a  alors  un  télégraphe  de  quartier, 
composé  d'un  cadran,  dont  l'aiguille  se  porte  sur  différentes  cases,  à  indi- 
cations spéciales. 

Les  applications  de  l'électricité  à  l'art  militaire  sont  nombreuses.  Avec 
la  lumière  électrique  projetée  au  loin,  on  surveille  la  situation  et  les  mou- 
vements de  l'ennemi.  Dans  la  télégraphie  optique,  nouvelle  acquisition  de 
la  science  transportée  dans  l'art  de  la  guerre,  on  se  sert  des  signaux  lumi- 
neux produits  par  le  soleil  ou  par  la  lumière  électrique.  On  a  fait,  en  1881, 
dans  la  Tunisie,  un  usage  continuel  de  la  télégraphie  solaire  et  électrique. 

Nous  n'en  finirions  pas  si  nous  voulions  parler  de  toutes  les  inventions 
utiles  et  curieuses  que  l'on  rencontrait  dans  une  simple  promenade  à  tra- 
vers les  galeries  de  cette  Exposition,  vraiment  unique  en  son  genre. 

Nous  avons  terminé  cette  course  rapide,  mais  méthodique,  qui  nous  a 
permis  de  signaler  à  peu  près  tout  ce  que  le  visiteur  rencontrait  sur  son 
passage.  Pour  résumer,  nous  dirons  que  les  questions  qui  ont  reçu  le  plus 
d'éclaircissements  utiles  de  ce  mémorable  concours  de  travaux,  représenté 
par  une  immense  réunion  d'appareils,  sont  les  suivantes  : 

1°  La  production  de  l'électricité  par  le  mouvement;  c'est-à-dire  les  ma- 
chines dynamo-électriques  ; 

2°  Les  piles  secondaires  et  les  accumulateurs; 

3°  L'éclairage  électrique  ; 

4°  Le  transport  de  la  force  par  l'électricité  ; 

5°  Le  téléphone. 

Nous  avons  consacré  ce  volume  à  traiter,  avec  étendue,  ces  diverses  ques- 
tions. Il  nous  reste  donc  seulement  à  faire  ressortir  les  conséquences  géné- 
rales, les  résultats  d'ensemble,  de  l'Exposition  d'électricité  de  1881. 

Cette  Exposition  était  bien  mieux  qu'un  spectacle  brillant,  elle  était  le 
champ  d'instruction  le  plus  complet,  l'enseignement  le  plus  clair  qu'on  pût 
imaginer;  et  cela  non  seulement  pour  les  hommes  spéciaux,  mais  aussi, 
surtout  peut-êlre,  pour  les  personnes  étrangères  à  la  science.  Depuis  cette 
grande  exhibition,  le  nom,  la  forme,  l'utilité  des  principaux  appareils  élec- 
triques, sont  connus  de  tous.  On  ne  saurait  passer  dans  une  rue,  un  télé- 
phone à  la  main,  sans  entendre  h  côté  de  soi  nommer  l'appareil.  Sans  doute, 
celui  qui  le  reconnaît  ainsi  n'en  sait  pas  la  construction,  n'en  donnerait  pas 


584  LES  NOUVELLES  CONQUETES  DE  Là  SCIENCE 

la  théorie  —  qui  la  sait  d'ailleurs?  —  mais  il  en  connaît  l'existence  et  les 
effets.  Il  l'a  entendu  à  l'Exposition.  N'est-ce  pas  quelque  chose?  Il  a  vu 
tourner  une  machine  dynamo-électrique,  et  sait  comment  se  fait  l'électri- 
cité. Il  a  l'idée  d'un  foyer  électrique.  Il  n'était  pas  allé  à  l'Exposition  celui 
qui  demandait  des  bougies  Jablochkoff  pour  les  lanternes  de  sa  voiture  !  Tous 
les  passants  ont  vu  rouler  le  tramway,  et  ont  déjà  l'idée  du  transport  de  la 
force  par  l'électricité.  Tous  ceux  qui  sont  entrés  au  Palais  de  l'Industrie,  et 
ils  se  comptent  par  centaines  de  mille,  ont  emporté  une  notion  sur  l'élec- 
tricité, petite  ou  grande,  claire  ou  obscure,  mais  en  tous  cas  nouvelle,  et 
d'ailleurs  acquise  avec  plaisir.  C'est  là  le  résultat  le  plus  immédiat  de  l'Ex- 
position, et  il  n'est  pas  sans  importance. 

Pour  les  gens  de  science,  l'enseignement  à  retirer  de  l'Exposition  était 
certain  et  attendu.  Ils  comptaient  faire  là  ample  moisson  de  connaissances 
nouvelles  et  importantes;  mais  on  peut  dire  que  la  récolte  fut  plus  grande 
encore  qu'on  le  pensait.  Le  côté  historique  des  inventions  relatives  à  l'é- 
lectricité s'est  considérablement  éclairci.  On  voyait  dans  les  expositions  de 
divers  physiciens  français  et  étrangers,  les  premiers  instruments  qui  avaient 
fourni  les  données  fondamentales  de  la  science;  on  retrouvait  les  formes  pre- 
mières de  nombreux  appareils  qui  sont*  depuis,  entrés  dans  la  pratique, 
sous  des  figures  différentes.  Des  machines  peu  ou  point  connues,  se  oont 
révélées  comme  ayant  réalisé,  bien  avant  l'heure  de  la  faveur  publique,  des 
idées  devenues  célèbres  plus  tard.  On  a  senti,  touché  du  doigt,  cette  grande 
vérité  que  toute  invention  procède  d'inventions  précédentes.  En  suivant 
ainsi  la  filiation  des  idées,  on  est  arrivé  à  mettre  mieux  chaque  chose  à  sa 
place;  à  concevoir  une  admiration  plus  haute  pour  les  hommes  vraiment  illus- 
tres qui  ont,  de  temps  en  temps,  apporté  ces  vues  de  génie  qui  renouvellent  la 
science,  tout  en  conservant  une  estime  respectueuse  pour  les  travailleurs  de 
second  ordre  qui,  après  eux,  ont  tiré  les  conséquences  et  construit  les  appareils. 

La  question  de  l'éclairage  électrique,  encore  si  mal  connue  avant  l'Expo- 
sition de  1881,  fut  complètement  élucidée  parles  nombreux  systèmes  d'éclai- 
rage, tant  par  l'arc  vollaïque  que  par  l'incandescence,  qui  étaient  distribués 
partout.  C'est  à  dater  de  cette  époque  que  chacun  a  été  convaincu  des  avan- 
tages et  de  l'avenir  immense  réservé  à  l'éclairage  par  l'électricité. 

C'est  encore  l'Exposition  qui  a  fait  pénétrer  dans  les  esprits  cette  vérité, 
que  nos  machines  électriques  actuelles  sont  infiniment  trop  petites,  et 
qu'il  en  faut  établir  de  beaucoup  plus  grandes.  Il  suffisait,  pour  en  être  con- 
vaincu, de  contempler  un  instant  la  galerie  des  machines  et  les  formidables 
batteries  de  générateurs  d'électricité,  avec  leurs  fleuves  de  courroies,  toujours 
courantes. 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS  587 

Chacun  s'écriait  :  «  Quelle  effrayante  complication  !  Quel  soin  il  a  fallu  pour 
faire  marcher  ensemble  tant  de  machines!  Voilà  évidemment  comment  il 
ne  faut  pas  faire.  «  C'est  là  un  mode  de  démonstration  connu  :  la  démonstra- 
tion par  l'absurde;  quoique  détourné,  il  n'en  est  pas  moins  convaincant. 

Cet  ensemble  formidable  d'appareils  mécaniques  eut  au  moins  l'avan- 
tage de  montrer  quelle  extension  avait  prise  l'industrie  électrique.  L'Expo- 
sition dans  son  ensemble  en  était  déjà  un  frappant  témoignage,  mais  le  fait 
était  plus  apparent  encore  dans  la  section  des  machines  dynamo-électriques. 
On  doit  se  souvenir,  en  effet,  que  les  premières  machines  pratiques  furent 
inventées  vers  1870;  encore  n'étaient-elles  qu'à  l'état  d'embryon.  Environ 
dix  ans  après,  l'Exposition  montrait  un  nombre  considérable  de  types  et 
une  fabrication  très  étendue,  très  florissante;  preuve  nouvelle  du  besoin 
si  vivement  ressenti  dans  le  public,  de  bons  générateurs  d'électricité.  De  ce 
côté,  l'Exposition  a  posé  la  question,  plutôt  qu'elle  ne  l'a  résolue. 

Enfin,  l'Exposition  montra  combien  l'on  était  allé  plus  loin  qu'on  ne  le 
pensait  dans  une  voie  nouvelle  ouvrant  à  l'électricité  une  carrière  sans 
bornes  :  celle  du  transport  et  de  la  distribution  de  la  force.  On  pensait 
généralement  que,  de  ce  côté,  on  en  était  à  des  essais  plus  ou  moins  in- 
formes et  timides.  On  était  resté  sous  l'impression  des  premières  tentatives 
assez  limitées  et  datant  de  1879  :  on  se  trouva,  avec  un  joyeux  étonnement, 
en  présence  de  tout  un  ensemble  d'appareils  spéciaux  de  transport  de  forces 
importantes.  Des  lois  précises  furent  données,  qui  renversaient  des  bar- 
rières qu'un  tâtonnement  timide  croyait  infranchissables.  Enfin,  résultat 
plus  frappant,  un  premier  exemple  sérieux  et  complet  de  distribution  de 
l'électricité  à  des  appareils  divers  et  indépendants,  fonctionnait  sous  les 
yeux  du  public  surpris,  et  sous  le  contrôle  des  gens  de  science. 

L'Exposition  d'électricité  de  1881  n'eût-elle  donné  que  ce  résultat,  il 
devrait  lui  être  compté  comme  un  mérite  suffisant.  D'autres  expositions 
semblables  sont  venues  après  celle  de  Paris,  maison  ne  doit  pas  oublier  ; 
qu'elles  sont  la  suite  de  cette  dernière.  Les  problèmes  qu'elles  ont 
résolus  avaient  été  posés  dans  celle-ci  ;  les  chiffres  qu'on  y  a  déterminé 
avaient  été  rendus  nécessaires  par  la  précédente.  L'Exposition  de  Paris, 
quelles  que  soient  les  suivantes,  aura  donc  été  la  première,  et  pour  long- 
temps la  plus  brillante.  Nous  lui  en  souhaitons  une  nombreuse  lignée,  s'il 
se  peut,  plus  riche  et  plus  fructueuse  encore  qu'elle-même;  mais  per- 
sonne n'oubliera  celle  qui  marqua  l'origine  de  ce  brillant  mouvement 
scientifique. 


Il  nous  reste,  pour  finir,  à  parler  du  Congrès  des  électriciens,  qui  s'est 


588  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

réuni  dans  une  des  salles  du  premier  étage  du  Palais  de  l'Industrie  et  qui 
s'était  donné  la  mission  d'étudier  les  questions  qui  se  présentaient  comme 
les  plus  importantes  pour  l'avenir  et  pour  l'harmonie  de  la  science  nouvelle. 

Le  Congrès  des  électriciens  tint  ses  séances  du  15  septembre  au  5 
octobre  1881. 

Le  15  septembre,  M.  Cochery,  ministre  des  Postes  et  des  Télégraphes, 
ouvrit  la  séance,  par  un  discours,  qui  fut  suivi  d'allocutions  de  MM.  Wàr- 
ren  de  la  Rue  et  Daubrée,  présidents  de  sections.  Ensuite,  les  délégués  étran- 
gers procédèrent  à  l'élection  des  vice-présidents  du  Congrès.  Furent  élus  : 
MM.  Gilbert  Govi,  professeur  de  physique  à  l'université  de  Naples,  commis- 
saire général  de  l'Italie  à  l'Exposition  d'électricité;  le  docteur  Helmhollz, 
conseiller  intime  du  gouvernement,  à  Berlin;  sir  William  Thomson,  pro- 
fesseur à  l'université  de  Glascow. 

Le  Congrès  s'occupa  alors  de  régler  le  programme  de  ses  travaux.  Il  fut 
décidé  que  l'on  tiendrait  trois  espèces  de  séances  :  d'abord,  des  séances  plé- 
nières,  consacrées  à  l'examen  des  questions  que  l'on  supposait  susceptibles 
d'être  suivies  d'un  vote  du  Congrès;  puis  des  séances  de  section,  destinées 
h  des  échanges  d'idées;  enfin,  des  séances  publiques,  dans  lesquelles  les 
membres  du  Congrès  feraient  des  conférences. 

Le  Congrès  international  des  électriciens  a  été  l'un  des  traits  les  plus 
caractéristiques  de  l'Exposition.  Afin  de  pouvoir  étudier  toutes  les  ques- 
tions qui  leur  étaient  proposées,  les  membres  du  Congrès  s'étaient  répartis 
en  trois  sections,  consacrées  :  la  première  aux  unités  électriques,  —  la 
deuxième,  à  la  télégraphie  internationale, —  la  troisième,  aux  applications 
diverses  de  l'électricité. 

Les  travaux  des  sections,  communiqués  et  discutés  dans  les  séances 
plénières,  occupèrent  sept  de  ces  réunions;  mais  nous  ne  voulons  pas 
nous  attacher  à  rendre  compte  des  différentes  séances  et  à  reproduire  la 
physionomie  spéciale  de  chacune  d'elles.  Il  nous  suffira,  pour  donner  une 
idée  générale  du  Congrès,  et  faire  ressortir  son  importance,  de  passer  en 
revue  les  diverses  questions  qui  ont  occupé  l'attention  de  ses  membres. 

Une  question  surtout  domina  les  travaux  du  Congrès:  c'est  celle  des 
unités  électriques.  Jusqu'en  1881,  chaque  pays  avait  ses  unités  propres.  En 
Allemagne,  les  trois  principales  unités  électriques  étaient:  le  iceber,  le 
daniell  et  Vunilé  Siemens.  En  Angleterre,  où  Y  Association  britannique 
avait  établi  un  système  coordonné  et  rationnel  d'unités,  on  avait  le  iceber 
(un  autre  iceber  que  celui  des  Allemands),  le  volt  et  le  ohm.  En  France,  les 
uns  avaient  adopté  les  unités  anglaises,  les  autres  conservaient  encore 
d'anciennes  unités,  fort  variables  et  peu  définies,  telles  que  le  mètre  de  ftl 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS  591 

télégraphique  ou  de  fil  de  cuivre  de  lmm  pour  la  résistance,  le  daniell,  le 
bunsen  ou  la  pile  à  cadmium,  pour  la  force  électro-motrice,  les  centimètres 
cubes  de  gaz  dégagé  dans  un  voltamètre,  ou  les  degrés  d'une  boussole 
donnée,  pour  l'intensité.  Il  a  appartenu  au  Congrès  de  1881  de  provoquer 
l'étude  internationale  de  cette  question,  et  de  faire  adopter  d'une  manière 
générale  un  système  d'unités  ayant  pour  bases  le  centimètre,  le  gramme  et 
la  seconde.  Ce  système  fut  défini  ainsi  qu'il  suit  par  le  Congrès  : 

1°  On  adoptera  pour  les  mesures  électriques,  les  unités  fondamentales  :  cen- 
timètre, masse  du  gramme,  seconde  (C.  G.  S.); 

2°  Les  unités  pratiques,  le  ohm  et  le  volt,  conserveront  leurs  définitions  actuelles  : 
108  pour  le  ohm  et  10s  pour  \evolt; 

'  3°  L'unité  de  résistance  (ohm)  sera  représentée  par  une  colonne  de  mercure  d'un 
millimètre  carré  de  section,  à  la  température  de  0°  centigrade; 

4°  Une  Commission  internationale  sera  chargée  de  déterminer,  par  de  nouvelles 
expériences,  pour  la  pratique,  la  longueur  de  la  colonne  de  mercure  d'un  milli- 
mètre carré  de  section  à  la  température  de  0°  centigrade,  qui  représentera  la  valeur 
du  ohm; 

5°  On  appelle  ampère  le  courant  produit  par  un  volt  dans  un  ohm  ; 

6°  On  appelle  coulomb  la  quantité  d'électricité  définie  par  la  condition  qu'un 
ampère  donne  un  coulomb  par  seconde  ; 

7°  On  appelle  farad  la  capacité  définie  par  la  condition  qu'un  coulomb  dans  un 
farad  donne  un  volt. 

Il  est  possible  que  ces  unités  aient,  parla  suite,  à  subir  quelques  modifi- 
cations, mais  elles  n'en  constituent  pas  moins  la  base  d'un  système  inter- 
national ;  et  la  création,  qui  a  été  décidée,  d'une  Commission  internationale 
des  unités,  par  la  généralité  même  de  son  action,  ôtera  tout  inconvénient 
aux  modifications  qui  pourraient  être  reconnues  nécessaires  dans  la  suite. 

Une  autre  question  intéressante,  au  point  de  vue  purement  scientifique, 
est  l'étude  des  variations  et  perturbations  du  magnétisme  terrestre.  Liées 
intimement  aux  aurores  boréales  et  aux  courants  terrestres,  ces  perturba- 
tions ont  été  jusqu'à  présent  difficiles  à  étudier,  non  seulement  en  elles- 
mêmes,  mais  encore  dans  leurs  rapports  avec  deux  autres  phénomènes.  Le 
Congrès  a,  sur  ce  point,  posé  les  bases  d'un  système  universel  d'observa- 
tions, sous  le  patronage  d'un  Comité  international,  et  avec  le  concours  des 
administrations  télégraphiques. 

Une  étude  qui  exigerait  aussi  des  observations  nombreuses  exécutées 
dans  tous  les  pays,  est  celle  de  l'électricité  atmosphérique,  et  de  l'efficacité 
des  paratonnerres.  Malgré  des  observations  intéressantes,  on  a  dû  recon- 
naître qu'on  ne  pouvait  formuler  sur  ces  points  de  conclusions  nettes, 
et  leur  élude  a  été  remise  aux  mains  d'une  Commission  internationale 


592  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Dans  le  même  ordre  d'idées,  les  progrès  accomplis  dans  ces  dernières 
années  ont  fait  naître  une  question  toule  nouvelle  aujourd'hui.  Un  grand 
nombre  d'habitations  servent  maintenant  de  support  aux  fils  destinés  aux 
communications  téléphoniques,  et  il  y  a  lieu  de  se  demander  si  ces  fils  sont, 
pour  les  édifices,  une  protection  ou  un  danger.  La  discussion  ne  put  éclair- 
cir  complètement  ce  point.  Si,  d'après  quelques  membres,  la  statistique 
montre  que  les  maisons  portant  des  fils  ne  sont  pas  plus  souvent  que  les 
autres  frappées  par  la  foudre,  on  a  cité,  d'autre  part,  quelques  cas  de  fou- 
droiement dans  lesquels  les  fils  semblent  avoir  joué  un  rôle  funeste.  Aussi 
le  Congrès,  tout  en  pensant  qu'on  ne  doit  pas  considérer  les  fils  télépho- 
niques et  télégraphiques  placés  sur  les  édifices  comme  présentant  un  dan- 
ger sérieux,  a-l-il  réservé  l'examen  de  ce  point. 

Cet  examen  du  danger  ou  de  l'innocuité  des  fils  électriques,  amène  tout 
naturellement  les  questions  qui  concernent  l'établissement  des  lignes. 
Cette  étude  provoqua  de  la  part  du  Congrès  deux  vœux  importants.  Le 
premier  vœu  se  rapporte  aux  lignes  qui  appartiennent  à  la  fois  à  plusieurs 
territoires.  Il  a  pour  objet  l'établissement  d'une  entente  entre  les  divers 
pays,  à  l'effet  d'instituer  des  expériences  périodiques  de  mesure  sur  les  fils 
internationaux.  Le  second  a  été  émis  dans  le  but  de  faire  disparaître  la 
confusion  résultant  de  l'emploi,  dans  les  divers  pays,  de  mesures  différentes 
pour  les  fils  métalliques.  Il  a  été  énoncé  ainsi  :  «  Dans  les  marchés  et  les 
publications  on  ne  désignera  désormais  les  fils  que  par  leur  diamètre 
exprimé  en  millimètres,  à  l'exclusion  de  tout  autre  indication  de  jauge.» 

Un  autre  vœu,  non  moins  important,  a  été  émis  relativement  à  la  pro- 
priété des  lignes  sous-marines.  Le  Congrès  a  exprimé  le  désir  que  les  gou- 
vernements des  différents  pays  s'occupent,  à  l'avenir,  de  régler  les  questions 
de  droit  international  et  de  droit  privé  que  soulèvent  la  propriété  et  l'u- 
sage de  ces  lignes. 

Les  méthodes  employées  pour  mesurer  l'intensité  de  la  lumière  élec- 
trique fournirent  également  au  Congrès  le  sujet  d'une  longue  discussion. 
La  difficulté  de  comparer  la  lumière  blanche  des  foyers  électriques  avec  la 
lumière  jaune  du  bec  Carcel  ou  de  la  bougie,  fut,  tout  d'abord,  facilement 
admise;  mais  les  nouveaux  étalons  mis  en  avant  ne  parurent  pas  pré- 
senter des  garanties  suffisantes.  Le  Congrès  se  trouva  amené  à  recon- 
naître que  l'on  doit  encore  recommander  provisoirement,  comme  terme  de 
comparaison  d'intensité  lumineuse,  la  lampe  Carcel  et  la  bougie;  mais  il 
a  émis  le  vœu  qu'une  Commission  internationale  soit  chargée  de  détermi- 
ner l'étalon  définitif  de  lumière,  et  d'indiquer  les  dispositions  à  observer 
dans  les  expériences  de  comparaison. 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS  593 

La  Commission  des  méthodes  photométriques  fut  chargée  aussi  d'étudier 
la  question  suivante  :  «  Déterminer  les  moyens  pratiques  les  plus  exacts 
d'évaluer  la  force  transmise  par  une  courroie  à  une  machine  magnéto  ou 
dynamo-électrique.  » 

Une  des  plus  importantes  questions  d'électricité  appliquée  qui  aient 
occupé  le  Congres,  est  celle  de  la  distribution  de  l'électricité  et  du  transport 
électrique  de  la  force  à  distance.  Cette  grande  question  est  trop  connue  de 
nos  lecteurs  pour  que  nous  nous  y  attardions.  Nous  croyons  cependant 
devoir  rappeler  les  doutes  qui  furent  émis  au  Congrès  des  électriciens,  au 
sujet  de  cette  assertion  de  M.  Marcel  Deprez,  que  le  rendement,  dans  le 
transport  de  la  force  par  l'électricité,  est  indépendant  de  la  distance.  Toute 
la  discussion  qui  se  produisit  à  ce  sujet  n'était  qu'une  querelle  de  mots.  Le 
principe  ci-dessus  énoncé  ne  voulait  pas  dire,  en  effet,  comme  on  a  persisté 
à  le  comprendre,  que  si  l'on  éloigne  les  deux  machines,  génératrice  et  récep- 
trice, sans  autre  changement  que  l'allongement  du  fil  intermédiaire,  la 
force  transmise  reste  la  même;  il  signifiait,  au  contraire,  que  si  l'on 
augmente  la  distance  entre  une  machine  génératrice  et  une  machine  récep- 
trice d'un  type  donné,  on  peut,  en  modifiant  leurs  enroulements ,  leur 
conserver  le  rendement  et  la  force  totale  qu'elles  donnaient  précédemment. 
Une  expérience  faite  en  1 881  a  confirmé  ce  principe  en  réalisant  le  transport, 
d'une  force  de  12  chevaux,  d'une  distance  d'environ  60  kilomètres  et  avec 
un  rendement  de  60  pour  100. 

Dans  un  autre  ordre  d'idées,  le  Congrès  consacra  un  certain  temps  aux 
applications  de  l'électricité  à  la  médecine.  Il  s'agissait  de  définir  d'une  fa- 
çon scientifique  les  courants  dont  on  fait  usage  dans  les  opérations  chirur- 
gicales et  d'en  rattacher  la  mesure  aux  unités  électriques.  Sur  cette  question 
le  Congrès  ne  put  guère  que  poser  des  bases  provisoires,  et  donner  aux  mé- 
decins et  aux  physiologistes  un  certain  nombre  de  conseils  pratiques.  Il 
n'en  a  pas  moins  jeté  un  jour  utile  sur  une  branche  de  l'électricité  jus- 
qu'alors assez  confuse. 

Nous  citerons  enfin  la  proposition  faite  au  nom  de  l'Observatoire  royal 
de  Bruxelles,  d'établir  un  système  de  télé-météorographie  internationale,  qui 
remplacerait  avec  avantage  les  télégrammes  de  service  actuellement  en 
usage.  L'utilité  d'une  pareille  organisation  a  été  facilement  reconnue,  mais 
on  a  pensé  que  l'on  devait,  avant  toute  application,  en  renvoyer  l'examen 
à  un  comité  international. 

Le  Congrès  des  électriciens  a  été  clos,  le  5  octobre  1881,  par  un  discours 
de  M.  Dumas.  Nous  ne  saurions  mieux  terminer  cette  Notice  qu'en  mettant 

75 


594 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  les  éloquentes  paroles  de  l'illustre  secrétaire 
perpétuel  de  l'Académie  des  sciences  de  Paris. 
Voici  le  discours  de  M.  Dumas  : 

«  Une  force  qui  circule  aujourd'hui  dans  toutes  les  parties  du  globe,  dont  les  or- 
ganes, transportant  la  pensée  ou  la  parole  à  travers  les  airs,  sous  la  terre,  au  fond 
des  mers,  bravant  toutes  les  distances  et  tous  les  obstacles,  devait  donner  naissance 
à  une  vaste  industrie. 

«  L'intensité  de  cette  force,  sa  puissance  de  jet,  la  résistance  que  les  agents  de 
transmission  opposent  à  son  passage,  autant  de  conditions  qu'il  était  indispensable 
de  définir  et  de  préciser,  pour  rendre  comparables  les  divers  appareils  en  usage 
aujourd'hui. 

«  Cependant  les  mesures  employées  dans  les  divers  pays  pour  désigner  cette 
intensité,  cette  puissance  de  jet,  cette  résistance,  ne  se  ressemblaient  pas.  Sous  le 
même  nom,  on  désignait  autant  de  valeurs  différentes  qu'il  y  avait  autrefois  de  pieds, 
de  livres,  de  quintaux,  de  boisseaux,  avant  l'établissement  du  système  métrique. 
En  passant  d'un  pays  à  l'autre,  il  fallait  changer  de  dictionnaire,  et  pour  metire 
d'accord  les  appareils  de  deux  contrées  entrant  en  communication  télégraphique, 
il  fallait  se  livrer  à  de  longs  et  inutiles  calculs. 

«  Non  seulement  chaque  nation,  mais  chaque  électricien,  semblait  se  plaire  à 
imaginer  de  nouvelles  unités  de  mesure  pour  les  effets  de  l'électricité.  Le  désordre 
allait  croissant,  lorsque  l'heureuse  initiative  de  Y  Association  britannique  pour 
Y  avancement  des  sciences  s'est  appliquée  à  le  faire  cesser.  Il  appartenait,  en  effet, 
à  cette  réunion  de  tous  les  hommes  éminents  de  l'Angleterre,  de  prendre  en 
main  les  intérêts  de  l'immense  réseau  télégraphique  sous-marin,  dont  on  doit  la 
création  à  sa  puissante  industrie,  et  de  faire  servir  les  vues  purement  scientifiques 
de  Gauss  et  de  AVeber  aux  besoins  de  la  pratique. 

Prenant  pour  bases  les  découvertes  des  grands  géomètres  et  des  illustres  physi- 
ciens, l'honneur  de  notre  siècle,  dont  les  noms  survivront  aux  noms  plus  reten- 
tissants, célèbres  parla  politique  ou  les  armes,  Y  Association  britannique  parvint, 
après  de  longs  travaux,  à  instituer  un  système  de  mesures  électriques  étroitement 
coordonnées. 

«  Qu'il  fût  question  de  force  mécanique,  de  pouvoir  magnétique,  de  courants 
électriques,  d'électricité  statique,  de  développement  de  chaleur  ou  de  décomposition 
chimique,  toutes  ces  modifications,  manifestations  de  la  puissance  électrique,  pou- 
vaient être  rapportées  désormais  à  une  mesure  commune,  dérivant  de  trois  unités 
absolues,  et  pouvaient  être  formulées  en  termes  clairs  et  précis,  ne  laissant  prise 
à  aucun  malentendu. 

«  En  présence  d'un  tel  monument  scientifique,  digne  de  tous  les  respects  et  de 
tous  les  hommages,  la  tache  du  Congrès  était  tracée.  Il  n'a  pas  hésité  un  seul  in- 
stant à  adopter  les  principes  posés  par  Y  Association  britannique.  Du  leur  côté,  les 
représentants  illustres  que  l'Angleterre  avait  délégués  au  Congrès,  n'ont  pas  hésité 
non  plus  à  accepter  les  changements  de  détail  que  l'état  de  la  science  indiquait,  et 
à  souscrire  à  toute  modification  de  nature  à  rendre  plus  facile  l'adoption  univer- 
selle du  système. 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS 


595 


«  La  décision  que  le  congrès  a  prise  à  ce  sujet  n'est  pourtant  pas  le  résultat  de 
concessions  réciproques  motivées  par  l'esprit  de  conciliation,  à  laquelle  aucune 
lumière  n'a  manqué. 

«  Les  savants  les  plus  autorisés,  dont  la  parole  est  écoutée  avec  respect  dans  le 
monde  entier,  ces  savants  dont  le  nom  est  sur  vos  lèvres,  y  ont  pris  tous  une  part 
animée  et  convaincue.  Si  l'esprit  de  concorde  et  le  sentiment  de  la  plus  délicate 
courtoisie  n'ont  jamais  cessé  de  régner  dans  ces  profonds  débats,  croyez  bien 
cependant  que  la  science,  dans  son  expression  la  plus  absolue,  et  la  pratique  dans 
son  sens  le  plus  élevé,  se  sont  trouvées  en  présence,  défendant  avec  une  égale 
vigueur,  et  pied  à  pied,  leurs  territoires  respectifs. 

«  L'accord  s'est  fait,  et  par  une  décision  unanime,  vous  avez  rattaché  d'une 
part  les  mesures  électriques  absolues  au  système  métrique,  en  adoptant  pour  bases 
le  centimètre,  la  masse  du  gramme  et  la  seconde;  de  l'autre,  vous  avez  institué 
des  unités  usuelles,  pins  voisines  des  grandeurs  qu'on  est  accoutume  à  consi- 
dérer dans  la  pratique  et  vous  les  avez  rattachées  par  des  liens  étroits  aux  unités 
absolues.  Le  système  est  complet. 

«  L 'Association  britannique  avait  eu  l'heureuse  idée  de  désigner  ces  diverses 
unités  par  les  noms  des  savants  auxquels  nous  devons  les  principales  découvertes 
qui  ont  donné  naissance  à  l'électricité  moderne:  vous  l'avez  suivie  dans  cette  voie, 
et  désormais  les  noms  de  Coulomb,  de  Volta,  d'Ampère,  de  Ohm  et  de  Faraday 
demeureront  étroitement  liés  aux  applications  journalières  des  doctrines  dont  ils 
furent  les  heureux  créateurs. 

«  L'industrie,  en  apprenant  à  répéter  chaque  jour  ces  noms,  dignes  de  la  véné- 
ration des  siècles,  rendra  témoignage  de  la  reconnaissance  due  par  l'humanité 
tout  entière  à  ces  grands  esprit  dont  les  bienfaits  se  répandent  sur  les  plus  igno- 
rants et  les  plus  humbles,  et  dont  le  génie  et  les  efforts  ne  peuvent  être  appréciés 
que  par  l'élite  des  générations  qui  se  succèdent.  N'est-il  pas  juste  que  ceux  qui 
reçoivent  en  quelques  heures,  des  pays  les  plus  lointains,  des  nouvelles  d'un  être 
aimé,  sachent  que  Volta,  Ampère  et  Faraday  ne  sont  pas  étrangers  à  cet  outillage 
merveilleux,  dont  la  puissance  fait  battre  les  cœurs  à  l'unisson,  aux  deux  extrémités 
delà  terre.  Coulomb,  Volta,  Ampère,  Ohm,  Faraday,  ont  appliqué  leurs  forces, 
sacrifié  leur  bien-être  et  voué  leur  vie  entière  à  ces  travaux  dont  nous  recueillons 
les  fruits,  et  si  leur  existence  modeste  et  désintéressée  n'a  réclamé,  pour  de  si 
grands  bienfaits,  d'autre  profit  qu'un  peu  de  gloire,  soyons  assez  justes  pour  en 
faire  mesure  large  à  leur  souvenir. 

«  Les  représentants  de  la  France,  dans  cette  assemblée,  ne  sauraient  oublier 
avec  quelle  unanimité  et  quel  empressement  leurs  collègues  de  tous  les  pays  se 
sont  réunis  pour  demander  que  les  unités  électriques  nouvelles  fussent  rattachées 
aux  unités  anciennes  du  système  métrique.  Cette  décision  du  Congrès  forme  le  com- 
plément de  l'œuvre  accomplie,  il  y  a  bientôt  un  siècle,  par  la  Convention  nationale. 
L'adoption  universelle  des  mesures  électriques  contribuera  sans  doute  à  décider  les 
nations  qui  hésitent  encore,  à  introduire  dans  leur  législation  l'usage  du  système 
métrique.  Ce  sera  un  grand  bienfait.  Ce  n'est  pas  aux  savants  ou  aux  industriels 
seuls  que  son  usage  est  nécessaire  :  c'est  à  la  population  la  plus  humble  qu'il  offre 
des  conditions  claires  pour  toutes  les  transactions  et  rapides  pour  tous  les  calculs 


59G 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


«  En  présence  du  merveilleux  spectacle  que  l'initiativ  1  hardie  de  M.  le  minisire 
des  postes  et  des  télégraphes  a  réuni  sous  nos  yeux,  a-t-on  besoin  d'insister  pour 
justifier  l'importance  que  le  Congrès  a  mise  au  choix  des  unités  électriques  et  à 
leur  universelle  adoption  par  une  convention  internationale?  Comment  se  recon- 
naître au  milieu  de  ces  appareils  si  puissants,  si  délicats,  si  divers,  où  se  déploient 
toutes  les  ressources  de  la  force  mécanique,  toutes  les  splendeurs  de  l'éclairage, 
toutes  les  magies  des  actions  chimiques  et  tous  les  mystères  de  l'acoustique,  si 
on  ne  peut  comparer  entre  elles  toutes  ces  manifestations  d'une  même  force  et  en 
rapporter  tous  les  phénomènes  aux  mêmes  étalons. 

Le  Congrès  dote  la  science  et  l'industrie  de  ces  mesures  communes  de  toutes  les 
grandeurs  dont  l'influence  apparaît  dans  les  actions  électriques  les  plus  diverses. 
11  ouvre  à  l'espèce  humaine  une  ère  nouvelle  de  progrès  et  de  fécondité,  dont  le 
concours  empressé  de  toutes  les  nations  à  l'Exposition  a  révélé  l'importance,  par 
l'infinie  variété  des  moyens  matériels  mis  au  service  de  l'électricité,  par  la  pro- 
fondeur des  débats  que  les  savants  les  plus  illustres  sont  venus  enrichir  libéralement 
des  résultats  les  plus  précieux  de  leurs  travaux. 

«  La  mythologie  grecque,  personnifiant  avec  bonheur  les  forces  de  la  nature, 
avait  rangé  les  vents,  les  flots  et  le  feu  sous  les  ordres  de  divinités  secondaires; 
elle  avait  fait  du  dieu  de  la  poésie  et  des  arts  le  représentant  céleste  de  la  lumière  ; 
par  une  admirable  prescience  elle  avait  réservé  la  foudre  à  Jupiter. 

«  La  science  et  l'induslrie  se  sont  emparées  depuis  longtemps  des  forces  que 
l'air  et  les  eaux  mettent  à  la  disposition  de  l'homme.  La  vapeur,  animée  par  le  feu, 
lui  permet  de  franchir  tous  les  obstacles  et  de  dominer  les  mers. 

«  La  lumière  n'a  plus  de  secrets  pour  la  science,  et  les  arts  multiplient  chaque 
jour  ses  plus  surprenantes  applications.  Restait  un  dernier  effort  à  accomplir  :  il 
fallait  saisir  entre  les  mains  du  maître  des  dieux  la  foudre  elle-même  et  la  plier 
aux  besoins  de  l'humanité  ;  c'est  cet  effort  que  le  dix-neuvième  siècle  vient  d'ac- 
complir, et  dont  vous  constatez  le  succès  dans  ce  brillant  Congrès. 

«  Cet  effort  restera  comme  une  date  mémorable  dans  l'histoire;  au  milieu  du 
mouvement  de  la  politique  et  des  agitations  de  l'esprit  humain,  il  deviendra  l'ex- 
pression caractéristique  de  notre  époque.  Le  dix-neuvième  siècle  sera  le  siècle  de 
l'électricité  !  a 


FIN  DE 


l'exposition 


d'électricité  de  taris 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ 

DE  MUNICH  EN  -1882 


A  peine  le  Palais  de  l'Industrie  avait-il  fermé  ses  portes,  qu'une  seconde 
Exposition  d'électricité  s'ouvrait  en  Angleterre,  à  Sydenham.  Instituée  sous 
la  direction  des  propriétaires  du  palais  de  Cristal,  cette  Exposition  eut,  par 
cela  môme,  un  côté  mercantile,  qui  diminua  son  importance. 

Ce  fut  autre  chose  à  Munich.  Les  organisateurs  de  cette  entreprise 
créèrent,  dans  la  capitale  de  la  Bavière,  une  sorte  de  concours  internatio- 
nal d'appareils  électriques,  auquel  on  ne  donna  pas  le  titre  d'Exposition, 
bien  qu'elle  en  fût  le  type  achevé.  On  l'appela  Essais  électro-techniques  dans 
le  Palais  de  cristal.  Celte  dénomination  avait  été  choisie  pour  bien  mettre 
en  relief  le  caractère  pratique  et  expérimental  de  ce  nouveau  concours.  Ce 
que  l'on  voulait,  en  effet,  c'était  voir  à  l'œuvre  les  appareils  électriques  qui 
sont  aujourd'hui  à  l'ordre  du  jour,  c'est-à-dire  la  transmission  de  la  force 
à  grande  distance,  la  téléphonie  sur  de  longues  lignes,  la  lumière  élec- 
trique appliquée  à  l'éclairage  des  rues,  des  théâtres  et  des  habitations, 
enfin  les  mesures,  appliquées  rigoureusement,  des  effets  des  courants  élec- 
triques et  de  l'électricité  statique.  Tels  furent,  en  effet,  les  points  princi- 
paux sur  lesquels  portèrent  les  essais  des  physiciens  et  des  industriels 
allemands. 

Un  trait  tout  particulier  et  bien  caractéristique  de  l'Exposition  de  Mu- 
Inich,  c'est  qu'on  n'y  décerna  pas  de  médailles.  En  revanche,  les  exposants 
obtinrent  un  rapport  sur  les  expériences  faites  avec  leurs  appareils,  et  ce 
rapport,  émanant  d'un  comité  composé  d'hommes  très  autorisés,  vaut 
toutes  les  médailles  et  tous  les  diplômes  possibles. 

C'est  dans  la  magnifique  et  spacieuse  serre  du  jardin  botanique  de  Mu- 
nich (Fig.  213)  que  l'Exposition  fut  installée.  La  force  motrice  pour  l'éclai- 


598 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


rage  et  pour  le  fonctionnement  des  différentes  machines,  était  fournie  en 
partie  par  la  machine  à  vapeur  du  Polytechnicum,  en  partie  par  les  chutes 
de  l'Hirschau,  distantes  de  cinq  kilomètres  du  Palais  de  cristal. 


A  l'intérieur  du  palais,  éclairé  par  les  foyers  électriques  les  plus  variés, 
fonctionnaient  les  divers  appareils  électriques,  les  auditions  téléphoniques, 
les  essais  d'éclairage  électrique  des  théâtres,  exécutés  sur  une  scène  con- 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  LE  MUNICH 


509 


struite  spécialement  dans  ce  but.  Le  transport  de  la  force  par  l'électricité 
el  la  distribulion  d'électricité  de  M.  Marcel  Deprez,  affirmaient,  une  fois  de 
plus  les  merveilleux  progrès  accomplis  par  la  science  nouvelle. 


Cette  Exposition  s'ouvrit  le  15  septembre  1882;  le  public  y  fut  admis 
pendant  un  mois.  Bien  qu'elle  occupât  beaucoup  moins  d'espace  que  celle 
de  1881,  à  Paris,  elle  réunissait,  néanmoins,  un  ensemble  intéressant 


600  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

des  machines.  Le  comité  se  trouvait  ainsi  dans  d'excellentes  conditions 
d'instruments  nouveaux,  qui  présentaient,  grâce  à  une  décoration  très 
artistisque,  et  un  arrangement  ingénieux  des  lampes,  un  aspect  des  plus 
agréables. 

Nous  allons  passer  en  revue  ce  que  présentait  de  plus  original  et  de 
plus  saillant  l'Exposition  bavaroise,  à  savoir  : 

1°  Les  expéi'iences  faites  par  un  Comité  spécial,  pour  mesurer  les  effets 
des  divers  appareils  électriques; 

2°  Les  machines  dynamo-électriques  exposées  dans  la  Galerie  des  ma- 
chines; 

5°  Les  lampes  électriques  à  arc  et  à  incandescence,  et  leurs  principales 
applications  et  dispositions; 

4°  L'éclairage  électrique  appliqué  aux  théâtres; 

5°  L'éclairage  électrique  appliqué  aux  salles  de  peinture  et  de  sculpture; 
6°  Le  transport  de  la  force  par  l'électricité. 

Mesures  électriques.  —  Commencées  dès  l'ouverture,  ces  mesures 
furent  poursuivies  chaque  jour,  avec  une  grande  activité.  Les  locaux 
affectés  à  ces  travaux  étaient  installés  d'une  façon  magnifique.  Deux 
salles,  très  spacieuses,  étaient  destinées  aux  appareils  de  mesures.  Cha- 
que appareil  était  placé  sur  une  colonne  de  pierre,  traversant  le  plan- 
cher et  reposant  sur  de  solides  fondations.  Le  long  des  murs,  de  grands 
commutateurs,  ingénieusement  combinés,  servaient  à  relier,  de  diverses 
façons,  les  fils  allant  aux  galvanomètres,  rhéostats,  etc.  Dans  des  essais 
comme  ceux  auxquels  se  livrait  le  Comité,  il  était  utile  d'avoir  un 
rhéostat  dans  lequel  on  pût  faire  passer  impunément  des  courants 
intenses. 

Les  différentes  mesures  furent  faites  pour  les  machines  et  lampes 
électriques.  Elles  comprenaient  :  les  mesures  mécaniques  du  travail  fourni 
par  les  moteurs  à  vapeur  ou  à  gaz  aux  machines  dynamo-électriques,  ou 
celles  du  travail  rendu  par  ces  machines,  lorsqu'elles  fonctionnaient  comme 
moteurs,  enfin  les  mesures  photométriques.  Le  dynamomètre  d'Hefner-Alte- 
neck  ;  ceux  qui  reposent  sur  le  principe  émis  par  le  général  Morin;  celui  de 
Richler,  à  Winterthur,  avaient  été  adoptés  par  le  Comité.  Pour  la  mesure  du. 
travail  fourni  par  un  moteur  électrique,  on  s'est  servi  du  frein  Prony.  Pourles> 
expériences  du  transport  électrique  de  la  force,  avec  les  appareils  de  M,  Marcel 
Deprez,  c'est  le  frein  funiculaire  de  M.  Carpenlier  qui  a  été  employé.  Le 
laboratoire  des  mesures  était  complété  par  deux  postes  téléphoniques 
mettant  en  relation  les  laboratoires  d'expérience  du  Comité  avec  la  galerie 


78 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH  603 

pour  effectuer  les  comparaisons  des  différents  genres  de  moteurs  élec- 
trique^. 

Dans  la  salle  du  laboratoire  s'effectuaient  principalement  les  mesures 
concernant  les  machines,  parce  que  c'est  là  que  se  trouvaient  le  commu- 
tateur général  et  la  clef  à  déclanchement. 

L'ensemble  des  méthodes  de  mesures  adoptées  par  le  Comité  d'essais, 
étaient  simples  et  bien  étudiées;  les  quelques  défauts  provenant  de  l'em- 
ploi de  certains  appareils,  signalés  comme  défectueux  ou  peu  commodes, 
étaient  largement  compensés  par  les  soins  extrêmes  apportés  à  l'organisa- 
tion des  laboratoires  d'essais  et  par  les  dispositions  nouvelles  qu'elle  a  pré- 
sentées. On  peut  dire  que  l'installation  des  appareils  de  mesure  à  l'Expo- 
sition de  Munich  est  la  première  qui  ait  été  faite  d'une  façon  aussi  complète 
et  aussi  pratique  qu'on  pût  le  désirer. 

Machines  productrices  d'électricité,  ou  machines  dynamo-électrique.  — 

La  galerie  des  machines,  que  nous  représentons  dans  la  figure  215, 
occupait  un  long  espace.  Les  machines  à  courants  alternatifs  étaient  uni- 
quement représentées  par  l'alternative  de  Gramme  et  par  la  machine  bien 
connue  de  Siemens.  Les  machines  à  courant  continu  étaient  représentées, 
d'abord  par  un  type  historique  de  machine  Gramme,  la  première  qui  ait  été 
utilisée  pour  l'éclairage  électrique,  c'est-à-dire  la  machine  de  Paccinotti, 
dont  M.  Gramme  a  reproduit  la  disposition  dans  son  anneau.  La  machine 
Paccinotti  n'é  ait  pas,  à  vrai  dire,  représentée  par  elle-même,  mais  on  en 
rencontrait  dans  l'Exposition  un  certain  nombre  de  modifications.  Citons, 
en  particulier,  la  machine  Schuckart,  qui  est  assez  répandue  en  Allemagne, 
mais  peu  connue  en  France. 

Une  autre  modification  de  la  machine  Gramme  est  la  machine  Frein,  de 
Stuttgart,  dans  laquelle  l'inventeur  a  cherché  à  faire  agir  les  inducteurs 
sur  la  partie  intérieure  de  l'anneau,  aussi  bien  que  sur  la  partie  extérieure. 
On  voyait  encore  une  autre  machine  à  anneau  Gramme,  celle  de  Scheward 
Schamweber. 

La  machine  Siemens  à  courants  continus  était  représentée  par  deux  mo- 
dèles Waston,  exposés  par  M.  Schœffer,  de  Grappingcn. 

La  machine  Edison,  que  l'on  voit  au  premier  plan  de  la  figure  215,  se 
rapproche  beaucoup,  en  ce  qui  concerne  son  armature,  de  la  machine 
Siemens.  Dans  la  galerie  se  trouvaient  deux  grands  appareils  de  ce  type, 
à  six  électro-aimants  chacun.  Ils  pouvaient  alimenter,  à  eux  deux, 
500  lampes.  Il  y  avait  également  une  machine  pour  64  lampes,  et 
une  petite  pour  16  lampes. 

Ces  machines  contribuaient  à  l'éclairage  du  théâtre,  du  restaurant,  de  la 


604  LES  NOUVELLES   CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

salle  Edison,  d'une  salle  de  téléphones,  de  l'école  de  dessin  et  de  YArcis 
slrasse  (rue  de  Munich). 

En  outre,  deux  machines  Edison,  une  grande  et  une  petite,  étaient 
employées  pour  un  transport  de  forces  à  quelques  mètres  de  distance. 

Les  deux  machines  Bûrgin,  exposées  par  M.  Crompton,  de  Londres,  ali- 
mentaient des  lampes  à  arc  Crompton  et  des  lampes  à  incandescence  Swan 
et  Maxim. 

Enfin,  la  machine,  bien  connue,  de  Brush,  était  représentée  par  deux 
types. 

Nous  ne  citons  que  pour  mémoire  les  deux  machines  employées  par 
M.  Marcel  Deprez,  pour  le  transport  de  la  force  de  Miesbach  à  Munich, 
:ette  importante  question  ayant  été  traitée  dans  un  chapitre  spécial  de  cet 
ouvrage. 

On  trouvait,  en  somme,  à  l'Exposition  de  Munich,  les  principaux  types 
connus  de  machines  dynamo-électriques. 

Les  lampes  électriques  à  arc  et  à  incandescence.  —  Dans  la  figure  215, 
qui  présente  l'aspect  général  de  la  galerie  des  machines,  on  ne  voit  aucun 
des  moteurs  à  gaz  ou  à  vapeur  destinés  à  mettre  en  marche  les  appareils 
dynamo-électriques.  Ces  moteurs  étaient  placés  en  arrière  de  la  galerie, 
dans  une  sorte  d'annexé  allongée,  ajoutée  au  Palais  de  cristal.  Là,  chaque 
exposant  avait  un  moteur  spécial  et  indépendant.  Les  courroies  de  trans- 
mission traversaient  la  cloison,  pour  communiquer  le  mouvement  aux  axes 
correspondant  à  chaque  installation. 

Cette  indépendance  a  beaucoup  facilité  l'exécution  des  mesures  du 
Comité  d'essais,  relativement  aux  machines  et  aux  lampes.  En  général, 
chaque  machine  dynamo-électrique  correspond,  comme  on  le  sait,  à  une 
lampe  particulière,  et  forme,  pour  ainsi  dire,  un  ensemble  avec  elle.  Il 
eût  été  certainement  original  de  voir,  dans  la  galerie  des  machines,  figurer 
à  côté  de  chacune  d'elles  la  lampe  correspondante.  L'éclairage  eût  été  ainsi 
très  varié,  peu  harmonieux  peut-être,  mais  on  eût  plus  aisément  comparé 
les  effets  obtenus  avec  chaque  mode  d'éclairage.  On  avait  cependant  préféré 
adopter  un  éclairage  uniforme,  et  l'on  n'avait  disposé  dans  la  galerie  des 
machines  que  des  lampes  différentielles  de  Siemens. 

Parmi  les  brûleurs  a  arc  la  bougie  Jablochkoff  ne  figurait  que  comme 
pièce  historique.  La  lampe  différentielle  de  Siemens,  de  Brush,  de  Piette  et 
Krizik,  ou  lampe  de  Pilsen,  etc.,  etc.,  éclairaient  diverses  parties  de  l'Expo- 
sition, en  même  temps  que  les  nombreux  modèles  de  lampes  à  incandes- 
cence d'Edison,  Swan,  Maxim,  Muller,  Nothomb. 

Du  reste,  l'Exposition  de  Munich  a  présenté,  au  point  de  vue  de  la  déco- 


FlO.   215.  —  GALEKII.  DES  MACHINES,   A  l'cXTOSITIOS  I>E  MUNICH 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH 


607 


ration  artistique  des  lampes,  une  différence  marquée  avec  l'Exposition 
d'électricité  de  Paris.  Là,  l'effort  fait  pour  donner  aux  lustres  et  supports 
des  lampes  un  aspect  agréable  à  l'œil,  semblait  général.  Il  s'appliquait 
aussi  bien  aux  lampes  à  arc  voltaïque  qu'aux  lampes  à  incandescence.  La  plu- 
part des  brûleurs  à  arc  étaient  renfermés  dans  d'élégantes  lanternes,  et  nous 
avons  représenté,  dans  le  cours  de  ce  volume,  le  lustre  des  lampes  Siemens, 
qui  ornait  l'entrée  de  l'Exposition,  ainsi  que  les  dispositions  variées 
auxquelles  avait  donné  lieu  la  lampe  Werdermann.  Pour  les  lampes  à 
incandescence,  les  solides  montures  d'Edison  et  ses  lustres  en  cristaux  tail- 
lés à  facettes,  rivalisaient  avec  l'élégant  lustre  en  verre  soufflé  de  Swan. 

A  Munich,  au  contraire,  fort  peu  de  chose  avait  été  fait  pour  l'ornemen- 
tation des  lampes  à  arc  voltaïque.  Tous  les  efforts  semblaient  s'être  portés 
sur  les  lampes  à  incandescence;  comme  si  l'on  eût  admis  qu'elles  seules 
fussent  destinées  à  pénétrer  dans  les  intérieurs,  et  qu'elles  seules  eussent 
besoin  d'être  ornementées. 

11  semblait  que  pour  les  lampes  à  arc  voltaïque  on  n'eût  cherché  qu'à 
exposer  des  systèmes,  sans  rien  faire  pour  la  décoration  des  lampes;  et 
nous  n'avons  guère  à  citer  à  ce  point  de  vue  que  la  suspension  de 
lampes  Crompton,  une  lampe  Schuckarl,  exposée  par  la  maison  Zettler  et 
Soller,  de  Munich,  et  un  candélabre  à  abaissements  pour  lampes  Schuc- 
kart,  analogue  à  ceux  employés  par  M.  Jaspar,  exposé  par  MM.  Anspach 
Fœrdereutber. 

Pour  les  lampes  à  incandescence,  le  contraire  avait  eu  lieu;  les  dis- 
positions ornementales  étaient  en  grand  nombre.  La  chose  est,  d'ail- 
leurs, facile  à  expliquer.  Donner  un  aspect  artistique  à  une  lampe  à 
arc  voltaïque,  ou  en  réunir  plusieurs  ensemble,  pour  former  un  lustre 
élégant,  est  chose  difficile,  tandis  que  les  lampes  à  incandescence,  par 
leurs  petites  dimensions,  se  prêtent  admirablement  aux  combinaisons  les 
plus  diverses. 

D'un  autre  côté,  les  lampes  à  incandescence  peuvent  s'adapter  aisément 
sur  les  supports  construits  pour  le  gaz  ou  la  bougie;  et  la  faculté  qu'elles 
ont  de  pouvoir  brûler  dans  toutes  les  positions,  rend  encore  leur  instal- 
lation plus  facile. 

C'est  ainsi  que  l'on  avait  pu  disposer  dans  le  jardin  du  restaurant,  un 
éclairage  des  plus  originaux  et  des  plus  pittoresques.  Des  lampes  Swan  étaient 
suspendues  dans  les  feuillages  des  arbres  verts  et  autour  des  plantes  grim- 
pantes. Attachées  sans  raideur,  à  l'aide  de  leurs  fds  conducteurs,  et  jouissant 
d'ailleurs,  parleur  mode  même  de  montage,  d'une  certaine  flexibilité,  elles 
participaient  au  mouvement  des  feuilles;  si  bien  que  le  jardin  ainsi  illu- 


G08  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

miné  semblait,  comme  dans  un  conte  des  Mille  et  une  Nuits,  éclairé  par 
les  fruits  lumineux  d'arbres  magiques. 

Mais  ce  n'est  là  qu'une  disposition  ingénieuse  qui  montre  toute  la  facilité 
d  emploi  que  présentent  les  lampes  à  incandescence.  Pour  revenir  aux 
appareils  d'éclairage  proprement  dits,  nous  aurions  à  considérer  d'abord  les 
supports  et  appliques  destinés  aux  lampes  isolées;  mais  on  les  retrouvait 
à  Munich  tels  qu'on  les  avait  vusà  l'Exposition  de  Paris,  en  1881.  Bien 
étudiés  à  cette  époque,  ils  sont  restés  tels  qu'ils  étaient.  Nous  n'avons 
donc  pas  à  y  revenir,  et  nous  nous  occuperons  surtout  des  dispositifs, 
plus  compliqués,  des  lustres  électriques,  pour  lesquels  l'imagination  des 
constructeurs  s'était  donné  largement  carrière. 

Les  lustres  électriques  étaient  fort  nombreux  dans  le  Palais  de  cristal  de 
Munich.  L'Exposition  d'électricité  ayant  été  rattachée  à  une  Exposition 
d'art  décoratif,  de  nombreux  fabricants  avaient  tenu  à  montrer  qu'ils  pou- 
vaient disposer  des  appareils  d'éclairage  pour  l'électricité  aussi  bien  que 
pour  le  gaz  et  les  autres  modes  d'éclairage.  De  là  une  grande  profusion  de 
modèles  variés. 

Parmi  ces  modèles,  les  uns  n'étaient  que  des  lustres  à  gaz,  légèrement 
modifiés  pour  la  circonstance;  les  autres  avaient  été  dessinés  spécialement 
pour  les  lampes  électriques.  Mais  ce  qui  frappait  particulièrement,  c'est 
que  presque  tous  avaient  un  grand  cachet  artistique. 

Munich,  on  le  sait,  est  un  centre  artistique;  mais  cette  capitale  ne  se 
contente  pas  de  donner  l'hospitalité  à  de  nombreux  peintres  et  sculpteurs,  et 
de  recueillir,  dans  ses  musées  de  peinture  et  de  sculpture,  les  chefs-d'œuvre 
des  maîtres  anciens.  Elle  a,  en  outre,  fait  son  industrie  spéciale  de  la 
reproduction  des  objets  d'art.  Meubles,  ustensiles,  fers  forgés  du  Moyen 
âge,  sont  reproduits,  avec  beaucoup  d'habileté  et  de  goût,  par  les  artisans 
bavarois,  qui  ne  manquent  pas,  d'ailleurs,  pour  cela,  de  modèles.  Le  Musée 
national  de  Bavière,  sorte  d'immense  musée  de  Cluny,  contient,  non  pas 
entassées,  mais  classées  de  la  manière  la  plus  méthodique,  d'innombrables 
richesses  artistiques,  qui  sont  pour  l'ouvrier  autant  de  modèles  à  consulter. 

On  conçoit  que  dans  un  pareil  milieu  et  avec  de  telles  ressources,  les 
exposants  de  Munich  aient  pu  allier  à  l'éclat  de  la  lumière  électrique  l'élé- 
gance de  leurs  lustres.  On  pouvait  s'en  faire  une  idée  en  examinant  la 
grande  variété  de  dispositions  données  par  les  fabricants  aux  appareils 
d'éclairage  électrique.  Cet  examen  suffisait  pour  comprendre  que  l'artiste 
peut  tirer  des  appareils  d'éclairage  par  incandescence  un  excellent  parti. 
Moins  lourdes  que  les  becs  de  gaz,  les  lampes  électriques  par  incandescence 
peuvent  s'adapter  à  des  lustres  d'une  grande  légèreté,  et  comme  elles  no 


1 


77 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH  611 

dégagent  qu'une  quantité  de  chaleur  très  faible,  on  peut  les  disposer  de 
toutes  les  façons  possibles,  sans  avoir  à  craindre,  comme  cela  a  lieu  pour 
le  gaz,  que  les  ornements  placés  directement  au-dessus  des  foyers,  soient 
endommagés  par  les  émanations  et  produits  provenant  de  la  combustion 
de  l'hydrogène  carboné. 

C'est  là  un  des  avantages  de  l'éclairage  électrique,  et  un  des  éléments  qui 
militent  pour  lui  dans  sa  lutte  contre  le  gaz.  L'éclairage  électrique,  lorsqu'on 
se  sert  des  lampes  à  arc  voltaïque,  est,  pour  la  plupart  des  installations, 
bien  supérieur  au  gaz,  au  point  de  vue  du  prix  de  revient,  à  intensité  égale 
s'entend. 

En  revanche,  les  effets  ornementaux  sont  plus  difficiles  à  obtenir  avec 
les  foyers  à  arc  voltaïque;  mais  on  doit  considérer  qu'ils  sont  surtout  desti- 
nés à  éclairer  de  grands  espaces,  soit  des  ateliers  pour  lesquels  la  question 
artistique  disparaît,  soit  de  vastes  salles,  comme  celles  des  théâtres  ou 
autres  lieux  de  plaisir,  et  là  l'espace  dont  on  dispose  permet  de  résoudre 
plus  aisément  la  question  d'ornement. 

Mais  c'est  surtout  avec  les  lampes  à  incandescence,  comme  on  vient  de 
le  voir,  que  cette  dernière  difficulté  est  aisément  résolue;  et  cette  facilité 
d'ornementation  vient  s'ajouter  aux  résultats  déjà  obtenus  du  côté  du  prix 
de  revient  de  l'éclairage  électrique. 

La  lampe  à  incandescence  avait  paru,  dès  l'abord,  devoir  être  d'un  prix 
de  revient  fort  élevé.  Le  peu  de  renseignements  que  l'on  possédait  sur  ce 
sujet,  l'indécision  relative  à  la  durée  que  l'on  doit  assigner  à  une  lampe, 
avaient  contribué  à  affermir  le  public  dans  cette  opinion.  Peu  à  peu,  cepen- 
dant, les  installations  se  sont  multipliées,  les  renseignements  ont  été 
obtenus  progressivement,  et  l'on  est  arrivé  à  se  rendre  compte  de  ce  fait 
qu'il  n'est  pas  difficile  aujourd'hui  d'installer  un  éclairage  à  incandescence 
revenant  sensiblement  au  prix  que  coûte  actuellement  le  gaz.  On  peut 
même  dire  qu'avec  une  fabrication  soignée,  la  vie  des  lampes  à  incandes- 
cence peut  être  prolongée  et  que  lorsqu'il  s'agira  d'installations  un  peu  con- 
sidérables, leur  prix  de  revient  sera  certainement  inférieur  à  celui  du  gaz.  La 
nouvelle  lumière  aura,  de  plus,  ses  avantages  bien  connus,  relativement  à  sa 
fixité  et  au  peu  de  chaleur  dégagée;  et  puisqu'elle  se  prête  admirablement 
à  des  dispositions  décoratives,  elle  est  dès  à  présent  prête,  sous  tous  les  rap- 
ports, à  entrer  en  lutte  avec  le  gaz. 

Une  des  particularités  que  présente  la  lampe  à  incandescence,  c'est  la 
grande  facilité  avec  laquelle  on  peut  modifier  la  dimension  des  foyers. 
Les  constructeurs  ont  généralement  deux  types  de  ces  lampes,  doubles  l'un 
de  l'autre,  et  l'on  a  pu,  dans  ces  derniers  temps,  faire  des  lampes  à  incan- 


612  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

descente  presque  microscopiques,  de  véritables  petits  joujoux  lumineux, 
qui  se  prêtent  admirablement  à  différents  effets  décoratifs.  C'est  ainsi  que 
dans  un  des  théâtres  de  Londres,  on  a  vu  de  ces  petites  lampes  alimentées 
par  des  accumulateurs  portatifs,  orner  la  tête  des  danseuses,  dans  un  bal- 
le!, disposition  des  plus  curieuses,  que  M.  Trouvé,  à  Paris,  en  1885,  a  su 
réaliser,  de  son  côté,  de  la  manière  la  plus  charmante,  dans  des  espèces  de 
diadèmes  lumineux,  destinés  à  briller  au  front  des  danseuses  des  ballets  et 
féeries.  À  Munich,  quelques  vitrines  d'objets  d'art  étaient  éclairées  à  l'inté- 
rieur, de  la  façon  la  plus  agréable,  par  des  lampes  à  incandescence  de  très 
faibles  dimensions,  et  l'on  a  vu  des  lampes  à  incandescence  supportées  par 
une  statuette  en  bronze. 

Reste  une  application  des  lampes  à  incandescence  dont  nous  n'avons  pas 
encore  parlé.  Il  s'agit  de  l'éclairage  des  rues.  Cette  application  semblait 
tout  d'abord  impossible,  car  pour  l'éclairage  d'une  voie  publique,  il 
semble  plus  logique  d'avoir  recours  aux  foyers  à  arc,  qui  sont  moins 
coûteux  que  les  lampes  à  incandescence.  Cependant,  la  lumière  blanche  de 
la  bougie  Jablochkoff  semble  désagréable  à  un  certain  nombre  de  personnes, 
et  la  Société  Edison  avait  tenu,  à  Munich,  à  démontrer  la  possibilité  d'é- 
clairer une  rue  au  moyen  de  lampes  à  incandescence.  Elle  avait  établi  cet 
éclairage  dans  Y  Arcis-strasse.  Les  candélabres  supportaient  à  leur  partie 
supérieure  un  réflecteur,  et  au-dessous  une  sorte  de  coupe  en  verre,  dans 
laquelle  se  trouvaient  trois  lampes. 

L'effet  obtenu  était  très  agréable  et  rappelait  un  vif  éclairage  au  gaz; 
mais  il  est  certain  qu'éclairer  les  rues  de  cette  façon,  serait  fort  coûteux. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'installation  de  Y  Arcis-strasse,  fort  bien  combinée  par 
la  Société  Edison,  pourra  servir  de  type  clans  des  cas  particuliers,  et  elle 
mérite,  en  ce  sens,  de  fixer  l'attention. 

Éclairage  électrique  des  théâtres.  —  Pendant  l'Exposition  de  Munich, 
on  a  étudié  avec  un  soin  particulier  la  question  de  l'éclairage  des 
théâtres 

Nous  avons  longuement  insisté,  dans  le  cours  de  ce  volume,  sur  les  dan- 
gers qui  sont  inhérents  à  l'emploi  du  gaz  pour  l'éclairage  des  lieux  publics, 
des  salles  de  réunion  et  de  spectacle,  et  nous  avons  fait  connaître  l'état 
actuel  de  cette  question,  en  citant  les  principaux  théâtres  de  l'Europe  où 
l'éclairage  électrique  a  été  substitué  à  l'éclairage  au  gaz.  Enfin,  nous  avons 
décrit  les  moyens  aujourd'hui  usités  pour  appliquer,  avec  économie  et  sécu- 
rité, les  lampes  électriques  à  l'illumination  de  la  scène  et  de  la  salle  d'un 
théâtre.  Nous  n'avons  pas  à  revenir  sur  ces  questions.  Tout  ce  que  nous 
avons  rapporté  à  cet  égard  prouve  que  la  question  de  l'application  de 


FlG.  217.    SALON  D  UBJLTS  u'aRÏ  ÉCLAIRÉ  PAR  UN  LUSTRE  DE  LAMPES  A  INCANDESCENCE. 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH  615 

l'éclairage  électrique  aux  théâtres  a  fait  de  grands  progrès  et  qu'elle  excite 
un  intérêt  général. 

Les  organisateurs  de  l'Exposition  de  Munich  avaient,  dans  le  but  d'étu- 
dier cette  application  spéciale  de  l'électricité,  fait  élever  dans  la  nef  une 
salle  de  théâtre,  dont  l'intérieur  est  représenté  dans  la  figure  219. 

Le  théâtre  de  l'Exposition  pouvait  contenir  six  cents  spectateurs,  en  de- 
hors de  l'espace  réservé  aux  musiciens.  Son  éclairage  était  fait,  d'une  part, 
au  moyen  d'un  plafond  transparent,  au-dessus  duquel  se  trouvaient  six 
lampes  Schuckart.  L'intensité  de  la  lumière  projetée  pouvait  être  modifiée 
au  besoin  en  excluant  plusieurs  lampes  du  circuit  et  les  remplaçant  par 
des  résistances  équivalentes. 

Outre  cette  lumière  tamisée,  la  salle  recevait  encore  celle  de  guirlandes 
de  lampes  d'Edison,  disposées  le  long  des  murs,  comme  cela  avait  été  fait  à 
l'Exposition  de  1881,  dans  la  grande  salle  du  Congrès,  et  les  deux  lumières 
combinées  produisaient  un  effet  fort  agréable. 

La  scène  était  éclairée  uniquement,  mais  d'une  façon  complète,  avec  des 
lampes  Edison.  La  rampe,  les  portants,  les  herses,  en  étaient  munis. 

Les  lampes  étaient  disposées  de  manière  à  pouvoir  éclairer  avec  leur  lu- 
mière naturelle,  ou  à  projeter  sur  les  objets  environnants,  pour  la  production 
de  certains  effets  spéciaux,  des  rayons  rouges  ou  bleus.  Ce  dernier  résultat 
était  obtenu  en  faisant  passer  la  lumière  de  chaque  lampe  à  travers  un 
écran  de  gélatine  colorée,  qu'il  était  facile  de  faire  arriver  devant  la  lampe, 
au  moment  voulu. 

Pour  la  rampe,  chaque  lampe  était  entourée  à  sa  base  d'une  poulie  ho- 
rizontale, dont  la  circonférence  pouvait  être  considérée  comme  divisée  en 
trois  parties.  Un  premier  tiers  restait  libre,  le  second  portait  verticalement 
un  écran  de  gélatine  rouge,  à  courbure  cylindrique;  le  troisième  était  muni 
d'un  semblable  écran,  en  gélatine  bleue.  Une  corde  passait  alternativement 
devant  et  derrière  toutes  les  lampes  consécutives;  de  sorte  que  si  l'on  tirait 
cette  corde,  elle  imprimait  à  deux  lampes  voisines  des  mouvements 
inverses.  Mais  les  écrans  étaient  placés  de  façon  que,  toutes  les  lampes  se 
trouvant  d'abord  à  nu,  un  seul  et  même  mouvement  de  la  corde  amenait 
devant  elles  tous  les  écrans  rouges  ou  tous  les  écrans  bleus. 

Pour  les  lampes  des  herses,  la  disposition  des  écrans  était  inverse  :  les 
lampes  étant  renversées.  En  outre,  la  corde  de  commande  agissait  d'une 
façon  différente.  Le  mouvement  de  l'un  des  écrans  entraînait  de  proche  en 
proche  celui  de  tous  les  autres,  et  de  chaque  écran  partaient  deux  cordes, 
qui  permettaient  d'amener  devant  la  lampe  la  gélatine  bleue  ou  la  gélatine 
rouge,  suivant  le  côté  que  l'on  lirait. 


616  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Pour  les  portants  les  écrans  de  gélatine,  au  lieu  d'être  parallèles  l'un  à 
l'autre,  dans  le  sens  vertical,  étaient  superposés  et  glissaient  sur  deux  tiges 
verticales.  Une  corde  passant  sur  une  poulie  les  entraînait  tous,  d'un  même 
mouvement.  A  l'état  normal,  ils  dégageaient  les  lampes;  en  tirant  plus  ou 
moins  la  corde,  on  amenait  devant  elles  les  écrans  rouges  ou  les  écrans  bleus. 

Dans  ces  écrans,  pour  les  trois  installations,  la  gélatine  était  soutenue 
par  un  quadrillé  de  fils. 

L'éclairage  de  la  scène  comportait  encore  des  appareils  destinés  à  pro- 
jeter sur  certains  points,  sur  la  toile  de  fond  par  exemple,  une  plus  vive 
lumière.  Ces  appareils  consistaient  en  trois  rangées  de  quatre  lampes  Edi- 


FlG.   218.  —  APPAREIL  POUR  LE  RÉGLAGE  DE  LAMPE  ÉLECTRIQUE  PAR  INCANDESCENCE ,  AU  THEATRE  DE  l'eXPOSITIO» 

DE  MUNICH. 

son,  montées  dans  une  sorte  de  caisse  inclinée,  faisant  fonction  de  réflec- 
teur. 

Le  système  était  enfin  complété  par  des  lampes  à  arc  voltaïque  muni  de 
réflecteurs. 

Pour  le  réglage  des  lampes  à  incandescence,  on  avait  recours  à  un  jeu 
de  résistances  fort  bien  disposé,  que  représente  la  figure  218.  Les  fils  de 
résistance,  placés  dans  une  grande  caisse  à  jour,  pouvaient  être  introduiis 
progressivement  dans  chaque  circuit,  à  l'aide  d'une  série  de  poignées, 
placées  sur  une  table,  C,  D,  au-dessus  de  la  caisse.  Sur  la  table,  des  ins- 
criptions indiquaient  à  quel  circuit  correspondait  chaque  poignée.  En  outre, 
les  extrémités  de  toutes  les  poignées  s'appuyaient  sur  une  même  barre, 
EF,  à  l'aide  de  laquelle  on  pouvait  les  manœuvrer  toutes  ensemble,  soit 
à  la  main,  et  d'un  seul  coup,  soit  progressivement,  à  l'aide  d'une  vis  fixée 
sur  le  bord  de  la  table. 


I. 


7  S 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH 


619 


La  figure  220  montre  comment  étaient  placés  les  différents  appareils 
que  nous  venons  de  passer  en  revue;  elle  représente  une  coupe  verticale 
de  la  scène  et  de  la  salle. 

Pendant  la  durée  de  l'Exposition  de  Munich,  des  représentations  de  bal- 
let eurent  lieu  tous  les  soirs,  dans  ce  théâtre;  et  le  26  septembre,  après  de 
nombreuses  expériences,  le  Congrès  des  directeurs  de  théâtre  émit  une  opi- 
nion favorable  à  l'éclairage  des  salles  de  spectacle  par  l'électricité,  surtout 
en  ce  qui  concerne  l'absence  de  danger  d'incendie. 

«  L'éclairage  par  incandescence,  dit  à  ce  sujet  le  rapport  officiel  de  l'Expo- 
sition de  Munich,  en  dehors  de  la  sécurité  qu'il  présente,  au  point  de  vue  du 
danger  d'incendie,  possède  toute  une  série  d'avantages  qui  sautent  aux  yeux. 
Ainsi,  avant  tout,  la  chaleur  produite  par  les  lampes  à  incandescence,  relativement 
à  celle  <juc  dégagent  les  becs  de  gaz,  est  excessivement  faible.  D'autre  part,  elles 
ne  consomment  pas  d'oxygène,  et  ne  fument  pas,  et  ce  sont  là  des  avantages  qu'ap- 
précieront particulièrement  les  artistes  qui  ont  à  produire  des  effets  à  l'aide  des 
poumons  et  de  la  gorge.  Un  fait  très  important  est  que  l'allumage  des  lampes  à 
incandescence  et  leur  réglage  soit  pour  l'ensemble,  soit  pour  les  diverses  parties, 
peuvent  être  faits  d'un  point  unique  par  un  seul  homme,  sans  présenter  les  dangers 
qui  résultent  de  l'allumage  des  herses  de  gaz.  En  outre,  l'éclairage  par  incandes- 
cence a  certaines  propriétés  infiniment  précieuses  au  point  de  vue  décoratif,  si  im- 
portant pour  les  scènes  de  théâtre.  On  peut  le  disposer  partout  sans  aucun  danger, 
il  donne  une  teinte  plus  chaude  et  plus  ensoleillée  que  l'éclairage  au  gaz,  ce  qui 
est  important  pour  la  peinture  des  décors;  il  est  particulièrement  fixe,  ce  qui 
t'ait  que  le  ton  des  décors  reste  toujours  le  même  ;  il  n'exerce  pas  d'influence, 
comme  cela  a  lieu  avec  les  lampes  à  arc,  sur  la  couleur  des  costumes  et  des  décors, 
exécutés  pour  l'éclairage  au  gaz.  Combiné  avec  des  projecteurs  à  arc  voltaïque,  l'éclai- 
rage par  incandescence  permet  d'atteindre  à  une  intensité  inconnue  jusqu'ici,  et  il 
permet  aussi  d'aller  jusqu'à  l'obscurité  complète,  que  l'on  n'obtient  jamais  avec  le 
gaz.  On  pourra  ainsi,  grâce  à  son  emploi,  dans  un  lever  de  soleil,  obtenir  par  des 
gradations  insensibles  toutes  les  teintes  de  la  nuit,  de  l'aurore  et  du  plein  soleil, 
ou  bien,  dans  un  orage,  produire  des  effets  subits  de  lumière,  comme  ceux  des 
éclairs.  » 

En  somme,  le  théâtre  installé  dans  le  Palais  de  Cristal  de  Munich,  a 
montré,  une  fois  de  plus,  la  possibilité  d'employer  dans  les  théâtres  les 
lampes  à  incandescence,  en  les  combinant,  pour  l'éclairage  de  la  salle  et 
pour  certains  effets  de  scène,  avec  les  grands  foyers  à  arc  voltaïque. 

La  question  de  l'éclairage  électrique  des  théâtres  en  est  arrivée  à  un 
point  tel  que  l'on  peut  dès  aujourd'hui  formuler  une  opinion  au  sujet  de 
son  avenir. 

L'éclairage  des  théâtres  par  les  lampes  à  incandescence,  combinées  avec 
les  lampes  à  arc  voltaïque,  est  appelé  à  prendre  de  plus  en  plus  de  dévelop- 


£20*  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

pemcnt.  Le  fait  que  la  plupart  des  salles  de  spectacle  sont  aujourd'hui 
munies  d'une  installation  de  gaz  fort  complète  et  très  bien  entendue,  retar- 
dera ce  progrès;  mais  il  sera,  d'un  autre  côté,  favorisé  par  deux  autres 
circonstances  :  la  facilité  avec  laquelle  on  peut  aujourd'hui  écarter  d'une 
installation  électrique  tout  danger  d'incendie,  et  le  besoin  croissant  de 
lumière,  besoin  qui  se  fait  sentir  dans  les  théâtres,  aussi  bien  que  dans 
tous  les  endroits  publics  et  même  dans  nos  habitations. 

Cette  dernière  circonstance  est  aujourd'hui  un  fait  incontestable.  Elle  est, 
d'ailleurs,  une  conséquence  de  la  progression  toujours  croissante  que  suit 
le  luxe  de  la  décoration.  Si  l'on  augmente  les  dorures,  les  peintures,  les 
ornements  de  toutes  sortes,  il  faut  nécessairement  plus  de  lumière  pour 
les  faire  valoir,  et  les  théâtres  subiront  forcément  cette  loi.  Mais,  dans  ces 
établissements,  si  l'accroissement  de  l'éclairage  est  obtenu  au  moyen  du 
gaz,  on  verra  s'augmenter  et  croître  dans  une  fâcheuse  proportion  tous  les 
inconvénients  de  ce  dernier.  En  adoptant  l'éclairage  électrique,  au  con- 
traire, on  augmentera  l'éclairage  en  supprimant  ces  inconvénients. 

Eclairage  électrique  des  musées  et  salons  de  peinture  et  de  sculpture. 
—  Après  la  question  de  l'éclairage  des  théâtres,  celle  de  l'éclairage  des 
ateliers  de  peinture  et  de  sculpture,  ainsi  que  des  salons  d'objets  d'art, 
a  élé  étudié  avec  grand  soin,  à  l'Exposition  de  Munich.  La  vieille  capi- 
tale de  la  Bavière,  si  célèbre  par  ses  écoles  de  peinture  et  de  sculpture 
et  ses  immenses  richesses  artistiques,  ne  pouvait  manquer  de  réserver, 
dans  son  premier  concours  électro-technique,  une  large  place  aux  appli- 
cations des  nouveaux  procédés  d'éclairage  dans  les  diverses  manifestations 
de  l'art. 

On  sait  que  Munich,  depuis  sa  fondation  en  1168,  vit  successivement 
s'élever  ses  divers  monuments,  qui  semblent  construits  pour  une  immense 
cité,  quoiqu'elle  ne  possède  pas  aujourd'hui  deux  cent  mille  habitants,  en 
comptant  la  population  des  faubourgs.  C'est  surtout  vers  le  dix-septième 
siècle,  pendant  le  règne  de  Maximilien  Ier,  que  commença  sa  réputation 
artistique.  Ce  prince  ayant  p^ssé  plusieurs  années  de  sa  jeunesse  en  Italie, 
en  avait  rapporté  un  goût  très  prononcé  pour  les  arts.  Il  s'empressa,  dès  le 
commencement  de  son  règne,  de  donner  à  sa  capitale  un  aspect  de  gran- 
deur et  d'élégance,  qui  faisait  déjà  l'admiration  des  étrangers.  Les  souve- 
rains du  siècle  dernier,  et  le  roi  Louis  en  particulier,  ont  continué  avec 
ardeur  les  constructions  de  cathédrales,  de  palais  et  de  musées,  et  c'est 
déjà  sous  Joseph-Maximilien  IV  que  fut  tracé  le  plan  du  faubourg  Maximi- 
lien, qui  est  devenu  la  ville  nouvelle,  et  où  sont  réunis  à  peu  près  toutes 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH  623 

les  grandes  constructions  modernes.  C'est  de  1825  à  1848,  sous  le  règne 
du  roi  Louis,  que  la  plupart  de  ces  édifices  ont  été  construits.  On  peut  admi- 
rer, à  divers  points  de  vue,  le  nouveau  Palais,  l'église  de  Saint-Louis,  la  Ba- 
silique, la  Glyptothèque,  la  Pinacothèque,  l'Odéon,  la  Bibliothèque,  l'Univer- 
sité, la  Manufacture  de  peinture  sur  verre,  la  Duhmeshalle,  la  Nouvelle  Pina- 
cothèque, le  Siégistor,  l'Isarthor,  la  Feldhernhalle,  la  maison  d'éducation 
pour  les  demoiselles  nobles,  etc.,  etc.  Presque  tous  ces  monuments  renfer- 
ment des  collections  uniques  au  monde,  qui  ont  attiré,  dans  ce  milieu  si 
bien  fait  pour  entretenir  le  feu  sacré  de  l'art,  une  multitude  de  travailleurs, 
dont  quelques-uns  ont  acquis  une  grande  célébrité. 

Les  antécédents  de  la  ville  de  Munich  et  le  culte  des  beaux-arts  qu'elle 
continue  à  honorer  avec  tant  d'empressement,  étaient  de  sûres  garanties 
des  efforts  qui  seraient  tentés,  pendant  l'Exposition  de  1882,  pour  étudier 
l'application  de  l'éclairage  électrique,  soit  aux  classes  de  dessin  le  soir,  soit 
pour  les  cours  de  peinture,  soit  enfin  pour  permettre  d'étudier  les  chefs- 
d'œuvre  des  maîtres  à  des  heures  beaucoup  plus  commodes,  et  sans  être  limité, 
comme  on  l'a  été  jusqu'ici,  par  la  durée  si  variable  de  la  lumière  du  jour. 

Aussi,  dès  que  l'on  commença  à  installer  les  diverses  parties  du  Palais 
de  Cristal  pour  l'ouverture  de  l'Exposition  d'électricité,  quelques  salles 
furent-elles  spécialement  réservées  pour  montrer  aux  visiteurs  les  applications 
de  la  lumière  aux  productions  artistiques.  Une  galerie  de  tableaux,  un  modèle 
d'école  de  dessin,  une  chapelle,  avec  ses  effets  de  boiseries  sculptées,  ses 
ornements  gothiques  et  ses  accessoires  de  toute  sorte,  avaient  élé  disposés 
par  le  comité  d'organisation. 

La  galerie  de  peinture,  dont  nous  donnons,  dans  la  figure  221,  une  vue 
d'ensemble,  devait  au  peintre  Gedon  l'heureuse  disposition  qu'elle  présentait. 
Des  tentures  rouges  couvraient  tous  les  panneaux  de  la  grande  salle,  et 
formaient  un  fond  très  bien  compris  pour  faire  ressortir  les  larges  bor- 
dures dorées  des  tableaux  et  surtout  les  œuvres  peintes  qu'elles  entouraient. 

Il  y  avait,  pour  les  communications  avec  les  salles  voisines,  trois  riches 
portes  en  simili-marbre,  d'une  architecture  grandiose  et  sévère,  qui  s'har- 
monisait on  ne  peut  mieux  avec  la  décoration  générale  un  peu  sombre. 
Au  centre  de  la  pièce,  un  large  bassin  rectangulaire  portait,  en  son 
milieu,  une  vasque  de  laquelle  s'échappait  un  jet  d'eau,  des  plantes 
vertes  et  des  arbustes.  Des  figures  décoratives,  empruntées  à  la  collection  des 
plâtres  de  l'Université,  complétaient  cet  ensemble,  que  les  rayons  intenses 
des  lampes  électriques  à  arc  animaient  et  faisaient  valoir  avec  un  éclat  in- 
comparable. Du  reste,  ce  n'étaient  là  que  les  parties  accessoires,  car  dans 
ectic  galerie  on  avait  pu  réunir  une  série  de  toiles  des  premiers  artistes  de 


624  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

Munich,  parmi  lesquels  nous  citerons  :  Gabriel  Max,  Franz  von  Lenbach, 
Fritz  Aug.  Kaùîbacli,  Piglhein,  Hermann  Schneider,  Albert  Kelïer,  Joseph 
Brandt,  Gedon,  Neubert,  V.  Miller,  V.  Cramer,  qui  avaient  gracieusement 
envoyé  leurs  œuvres.  Les  maisons  Humpel-Mayr  et  Fleischmann  de  Munich, 
Lehmann  de  Prague,  avaient  aussi  mis  des  tableaux  fort  intéressants  à  la 
disposition  du  Comité. 

Quoique  des  expériences  suivies  n'aient  pas  pu  être  organisées  pour  ap- 
précier les  effets  de  lumière  dans  le  salon  de  peinture,  on  a  pourtant  pu  se 
rendre  compte  des  services  que  rendrait  le  nouvel  éclairage,  en  remplaçant 
la  lumière  du  jour,  et  il  a  été  démontré  que  les  grands  foyers  à  arc  vol- 
laïque  pouvaient  parfaitement  suppléer  la  clarté  solaire.  M.  Franz  Van 
Langbach  s'était  mis,  dans  son  atelier,  à  la  disposition  du  Comité,  pour 
prouver  qu'il  était  possible  de  peindre  à  la  lumière  électrique.  Le  célèbre 
peintre,  chez  lequel  on  avait  installé  une  lampe  cà  arc  voltaïque,  fit  des  séances 
de  peinture,  et  montra  qu'en  dirigeant  les  rayons  lumineux  directement 
sur  la  toile  par  la  gauche  et  en  arrière,  on  peut  travailler  comme  en  plein 
jour.  Il  exécuta  un  portrait  pendant  ces  intéressantes  expériences,  et  on 
put  se  convaincre  que  les  modelés  avaient  la  même  finesse  de  tons  que 
dans  les  œuvres  du  même  artiste  accomplies  pendant  la  journée. 

Le  Comité  put  ainsi  acquérir  la  certitude  que  l'on  peut,  avec  la  lampe 
à  arc  voltaïque  de  M.  Schukart,  qui  fut  employée  dans  cet  essai,  distinguer 
sur  la  palette  les  plus  délicates  nuances  et  exécuter  un  mélange  de  couleurs 
quelconques,  pour  produire  tous  les  tons  des  carnations  les  plus  tendres. 
Dans  l'atelier,  de  dimensions  relativement  restreintes  et  tout  rempli  d'ébau- 
ches et  d'études  aux  couleurs  encore  fortement  accentuées,  la  lumière  élec- 
trique ne  paraissait  pas,  comme  on  aurait  pu  s'y  attendre,  d'un  ton 
bleuâtre  et  froid  ;  elle  était  chaude  comme  la  lumière  solaire,  surtout  quand 
on  était  resté  dans  la  pièce  pendant  un  certain  temps. 

Ces  résultats  montrent  donc  nettement  qu'il  serait  possible  de  rendre 
accessibles,  le  soir,  les  galeries  et  les  musées  ;  ce  qui  constituerait  un  im- 
mense avantage  pour  ceux  qui  se  livrent  aux  études  du  dessin  et  de  la 
peinture,  et  activerait  encore  la  production  artistique. 

D'après  le  rapport  officiel  de  l'Exposition,  les  meilleures  méthodes  pour 
obtenir  un  éclairage  électrique  convenant  aux  galeries  d'art,  seraient  les 
suivantes,  qui,  pour  différentes  raisons,  n'ont  pu  être  mises  en  pratique 
au  Palais  de  Cristal  bavarois  : 

«  La  première  méthode,  dit  ce  rapport,  était  celle  qu'avait  mise  en  avant  M  l'in- 
génieur Oscarvon  Miller  suivant  le  système  de  Jaspar;  elle  ne  put  être  employée, 
parce  qu'on  n'avait  pas  à  sa  disposition  assez  de  lumière. 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH 


G27 


Il  proposait  d'éclairer  le  salon  de  peinture  au  moyen  d'une  lampe  à  arc  vol- 
taïque  d'au  moins  10000  bougies,  placée  de  telle  façon  que  le  foyer  restât  caché 
aux  yeux  des  spectateurs  et  éclairât  les  tableaux  par  double  réflexion.  Une  fon- 
taine avec  bassins,  élevée  au  milieu  de  la  salle,  aurait  servi  à  supporter  cette 
lampe  et  sa  partie  supérieure  aurait  été  construite  en  forme  de  réflecteur.  La 
lumière  émise  par  cette  lampe  et  celle  renvoyée  par  le  réflecteur  auraient  élé 
reçues  et  réfléchies  par  un  plafond  blanc  et  or  auquel,  pour  donner  un  ton  plus 
chaud  à  la  lumière,  on  aurait  pu  mêler  une  pointe  de  jaune.  C'est  par  ce  plafond 
que  la  lumière  aurait  été  renvoyée  sur  les  murs  et  les  parties  basses  de  la  salle. 
On  aurait  obtenu  par  ce  mode  d'éclairage  une  lumière  très  régulière  impres- 
sionnant agréablement  l'œil  et  qui,  vraisemblablement,  comme  la  lumière  diffuse 
en  général,  aurait  fait  un  très  bon  effet  sur  les  tableaux.  On  pouvait  craindre 
cependant  que  cet  éclairage  n'eût  pas  assez  d'éclat  pour  donner  aux  tableaux  toute 
leur  valeur.  Des  essais  préliminaires,  faits  avant  l'Exposition  par  la  maison  Rié- 
dinger,  en  présence  de  plusieurs  artistes,  dans  la  grande  salle  des  trois  maures 
d'Augsbourg,  ont  montré,  comme  cela  avait  été  reconnu  dans  l'atelier  de  Lenbach, 
que  la  lumière  électrique  directe  augmente  essentiellement  l'effet  des  tableaux. 

Une  autre  méthode  d'éclairage  de  la  galerie  de  peinture  eût  été  de  construire 
dans  cette  salle  un  double  plafond  et  de  disposer  dans  l'intervalle  un  certain 
nombre  de  réflecteurs  dans  l'intérieur  desquels  se  trouveraient  des  lampes  à  arc. 
La  forme  de  ces  réflecteurs  est  très  importante,  car  on  sait  que  la  lumière  à  arc 
envoie  son  cône  de  lumière  surtout  en  arrière,  et  des  réflecteurs  placés  au-dessus 
de  ce  cône  seraient  complètement  inutiles.  Si  l'on  veut  donc  éclairer  d'une  façon 
intense  les  murs  d'une  galerie  de  tableaux,  il  faut  d'abord  que  la  section  transver- 
sale du  réflecteur  soit  placée  obliquement  à  la  muraille,  en  outre  le  profil  de  la 
section  doit  être  calculé  de  telle  façon  que  la  plus  grande  fraction  possible  du 
cône  de  lumière  soit  embrassée  par  lui. 

Cette  méthode  aurait  l'avantage  que  la  lumière  vive  n'éclairerait  directement 
que  les  murs  destinés  à  être  garnis  de  tableaux,  tandis  que,  comme  dans  la  pre- 
mière méthode,  le  spectateur  est  complètement  à  l'abri  de  la  lumière  intense  di- 
recte de  l'arc,  de  sorte  qu'il  peut  se  livrer  sans  trouble  à  l'examen  des  œuvres  d'art.  » 

A  côté  de  la  galerie  de  peinture  qui  avait  été  aménagée  pour  montrer 
combien  les  œuvres  d'art  peuvent  être  appréciées  à  la  lumière  électrique, 
et  quels  services  l'application  des  nouveaux  procédés  rendrait  au  public 
en  doublant  la  durée  du  temps  pendant  lequel  les  galeries  et  les  musées 
resteraient  ouverts,  on  avait  aussi  voulu  disposer  un  modèle  d'école  de 
dessin. 

Le  peintre  Langbach  fit  dans  son  atelier  un  grand  dessin,  pour  prouver 
que  les  dessinateurs  n'auraient  plus,  à  l'avenir,  à  compter  avec  les  diffi- 
cultés d'éclairage  qui  sont  souvent  si  graves  pour  eux,  lorsque  des  œuvres 
importantes,  commencées  dans  la  période  des  courtes  journées,  doivent 
être  prêtes,  comme  chez  nous,  par  exemple,  pour  le  Salon  annuel,  dans  le 
courant  du  mois  de  Mars.  Aujourd'hui  que  les  procédés  sont  devenus 


628' 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES   DE  LÀ  SCIENCE 


suffisamment  pratiques,  les  installations  électriques  ne  tarderont  pas  à  se 
multiplier  dans  les  ateliers  particuliers,  et  ces  terribles  journées  d'hiver 
pendant  lesquelles  la  nuit  vient  si  vile,  et  qui  ne  permettent  souvent  que 
des  séances  très  médiocres,  par  suite  des  brouillards  ou  des  nuages 
obscurcissant  le  ciel,  ne  seront  plus  un  obstacle  insurmontable  cà  l'achève- 
ment des  travaux  artistiques. 

Comme  l'Exposition  de  Munich  avait  été  conçue  dans  un  but  tout  à  fait 
pratique,  il  était  naturel  que  celte  importante  question  de  l'éclairage 
artistique  lût  étudiée  avec  soin,  au  point  de  vue  expérimental;  ce  que  n'a 
pas  manqué  de  faire  le  Comité  d'organisation.  Nous  donnons  dans  la 
figure  222  la  vue  perspective  d'une  salle  disposée  en  école  de  dessin,  avec 
ses  tables  pour  les  élèves,  ses  modèles  d'ornementation  et  divers  spécimens 
de  moulages  de  la  statuaire  antique,  tout  cela  éclairé  par  une  série  de 
lampes  à  incandescence  et  n'attendant  que  les  artistes  en  herbe  et  leurs  pro- 
fesseurs pour  faire  . apprécier  la  valeur  du  nouvel  éclairage. 

Cette  démonstration  a,  du  reste,  été  complète,  comme  on  peut  le  voir 
dans  les  lignes  suivantes,  que  nous  empruntons  encore  au  Rapport  officiel  : 

«  Les  essais  faits  en  prenant  en  considération  l'importance  de  nos  écoles  du 
soir  ont  été  particulièrement  appuyés  par  la  direction  de  l'école  des  beaux-arts  et 
de  l'industrie  de  Munich,  et  le  professeur  Strâhuber  a  sacrifié  une  partie  de  ses 
vacances  pour  s'occuper  de  l'organisation  de  la  salle  de  dessin.  Les  résultats  ob- 
tenus furent  très  satisfaisants,  car  on  reconnut  qu'avec  la  lumière  Edison,  em- 
ployée après  que  la  maison  Siemens  et  Halske  eut  retiré  son  concours,  on  pouvait 
faire  les  dessins  les  plus  délicats  sans  fatigue  des  yeux.  Cela  était  dû  en  partie  au 
faible  dégagement  de  chaleur  et  à  la  fixité  complète  de  la  lumière.  Des  essais  de 
dessin  furent  faits  chaque  soir  par  les  élèves  de  l'école  des  beaux-arts  et  de  l'in- 
dustrie, et  dans  ce  cas  onput  réunir  un  nombre  d'expériences  suivies  qui,  comme 
nous  l'avons  dit,  sont  on  ne  peut  plus  favorables  aux  projets  d'établissement 
d'écoles  de  dessin  du  soir  éclairées  par  les  nouveaux  procédés  que  fournit  l'élec- 
tricité. Des  salles  d'école  et  des  amphithéâtres  éclairés  de  cette  façon  constitueraient 
un  véritable  bienfait,  et  plus  tard,  quand  les  prises  d'installation  de  la  lumière 
électrique  auront  subi  la  réduction  naturelle  qui  ne  peut  manquer  de  se  produire, 
et  que  l'application  générale  de  cet  éclairage  aura  fait  son  chemin,  on  ne  pourra 
plus  comprendre  comment  on  a  pu  si  longtemps  laisser  compromettre,  dans  des 
salles  éclairées  au  gaz,  la  santé  et  la  vue  des  enfants  ainsi  que  celles  des  professeurs. 
A  l'heure  qu'il  est,  même  le  prix  du  nouvel  éclairage  n'est  pas  trop  élevé  relati- 
vement à  ses  précieuses  qualités,  pour  que  l'on  ne  s'empresse  de  l'adopter  dans 
tous  les  cours  du  soir  où  se  réunit  la  jeunesse  studieuse.  » 

Les  considérations  hygiéniques  auxquelles  se  livre  le  rapporteur  ne  sont 
certainement  pas  à  négliger,  la  vue  des  enfants  devant  s'altérer  bien  vite 
dans  les  études  du  dessin,  si  ces  études  sont  continuées  avec  le  triste  éclai- 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICII  (531 

rage  dont  nous  disposions  jusqu'ici.  C'est  donc  une  amélioration  capitale 
qui  serait  introduite  dans  tous  les  centres  importants  où  se  réunissent  des 
élèves  pour  les  écoles  de  dessin  du  soir,  pour  les  classes  de  modèle  vivant 
en  peinture.  Ce  n'est  plus  même  seulement  une  amélioration  :  c'est  une 
vraie  création,  puisqu'on  rendra  ainsi  possible  ce  qui  ne  pouvait  avoir  lieu 
dès  que  le  soleil  était  descendu  au-dessous  de  l'horizon. 

Éclairage  électrique  des  églises.  —  Nous  avons  souvent  rappelé  que 
toutes  les  installations  de  l'Exposition  électro-technique  de  Munich  avaient 
été  organisées  à  un  point  de  vue  essentiellement  pratique.  Aussi,  après 
s'être  occupé  de  l'art  dans  les  musées  et  galeries,  ainsi  que  dans  les  salles 
d'école  pour  le  dessin  et  la  peinture,  aussi  bien  que  des  travaux  des  peintres 
à  domicile,  s'est-on  préoccupé  des  effets  à  produire  dans  la  mise  en  scène 
religieuse,  qui  peut  trouver  dans  les  cérémonies  du  culte  catholique  de 
puissants  moyens  pour  frapper  l'imagination  des  foules. 

On  avait  construit,  dans  ce  but,  une  chapelle,  au  caractère  mystérieux, 
avec  des  voûtes  à  ouvertures  ogivales,  portant  des  vitraux  dans  le  genre 
ancien.  Dans  l'intérieur,  l'autel,  aux  sculptures  gothiques,  s'élevait  majes- 
tueusement au-dessus  de  quatre  marches,  et  se  trouvait  entouré  de  grands 
arbustes  verts,  qui  faisaient  ressortir,  sous  le  rayonnement  des  rayons  élec- 
triques, la  blancheur  de  la  nappe,  aux  riches  broderies.  En  avant,  des 
stalles  en  boiseries  sombres,  puis,  sur  les  côtés,  des  écussons,  des  éten- 
dards et  l'armure  de  quelques  preux  chevaliers,  formaient  un  décor  des  plus 
réussis,  comme  couleur  locale.  Sur  l'autel,  un  candélabre  à  sept  branches 
et  des  flambeaux  étaient  allumés,  tandis  que  sur  les  dalles,  un  de  ces  ap- 
pareils en  fer  forgé  destinés  à  supporter  les  cierges  que  les  fidèles  viennent 
offrir  en  ex-voto  au  saint  du  lieu,  ornait  le  premier  plan, comme  le  montre 
notre  dessin,  qui  a  été  fait  d'après  une  photographie.  Pour  compléter  l'il- 
lusion, on  avait  voulu  aller  plus  loin  encore.  Comme  il  eût  été  difficile  de 
placer  à  demeure,  dans  cette  intéressante  chapelle,  un  prêtre  officiant  de- 
vant le  public,  un  mannequin  habilement  drapé  et  représentant  un  prince 
de  l'Église,  revêtu  de  ses  riches  vêtements  sacerdotaux,  était  agenouillé  au 
pied  des  marches  de  l'autel,  et  semblait  lire  le  livre  sacré. 

Pour  fournir  des  renseignements  plus  précis  sur  ce  dernier  ordre  d'ap- 
plication de  l'éclairage  électrique,  nous  reproduirons  les  détails  contenus 
dans  le  Piapport  de  la  Commission  officielle,  en  ce  qui  concerne  la  partie 
électrique  appliquée  à  l'exercice  du  culte  : 

«  L'éclairage  de  la  chapelle  était  opéré,  du  dehors  à  l'aide  d'une  lampe  à  arc 
Crompton.  Il  n'y  a  à  priori  aucun  doute  que  l'on  ne  puisse  éclairer  de  cette  façon 
une  église  aussi  bien  qu'une  gare  ou  tout  autre  grand  édifice.  En  effet,  l'emploi 


LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 


direct  de  l'arc  a  quelque  chose  de  prosaïque  et  de  profane,  et  l'on  avait  voulu  es- 
sayer comment  on  pourrait  éclairer  de  l'extérieur  un  espace  de  ce  genre  avec  des 
foyers  à  arc,  sans  nuire  à  son  caractère  mystique. 

M.  Gedon  avait  organisé  l'essai  d'éclairage,  de  façon  que  la  source  ne  vint  agir 
en  plein  que  sur  les  parties  où  des  effets  marqués  étaient  justifiés  au  point  de  vue 
artistique.  Le  reste  de  la  nef  se  trouvait  alors,  relativement  aux  parties  éclairées, 
dans  une  sorte  de  demi-jour  permettant  parfaitement  la  lecture  et  portant  à  cette 
concentration  intérieure  de  l'esprit  qui  est  nécessaire  pour  éveiller  les  sentiments 
religieux.  M.  Gedon  n'avait  pas  non  plus  perdu  de  vue  que  la  lumière  élec- 
trique ne  doit  pas  supprimer  l'emploi  liturgique  des  cierges,  comme  le  montre 
le  cierge  votai  brûlant  dans  la  chapelle. 

Un  accroissement  de  cet  éclairage  au  moyen  de  lampes  à  incandescence  aurait  sans 
doute  produit  un  bon  effet,  car  ces  lampes  se  prêtent  très  bien  à  des  cfiets  décora- 
tifs. Ce  qui  le  prouve,  c'est  la  couronne  votive  suspendue  à  l'entrée  de  la  chapelle 
qui  était  munie  de  lampes  Greiner  et  Fricdricks,  et  qui  produisait  un  très  bel 
effet. 

L'éclairage  de  cette  chapelle  n'était  qu'un  essai,  mais  il  a  bien  démontré  la 
possibilité  d'éclairer  dignement  les  églises  au  moyen  de  la  lumière  électrique. 

L'intérieur  de  la  chapelle  a  été  photographié,  ajoute  le  rapport  de  la  Commission 
allemande,  à  la  lumière  électrique  par  voie  humide  et  a  donné  un  bon  résultat 
après  cinq  quarts  d'heure  d'exposition.  Le  cliché  obtenu  fut  ensuite  soumis  au 
procédé  i'autotypie  de  MM.  G.  Mcisenbach  et  Van  Schmadel. 

Dans  ce  procédé,  destiné  à  utiliser  la  photographie  directement  pour  l'impii 
merie,  les  tons  du  négatif  sont  transformés  par  une  méthode  purement  méca- 
nique en  lignes  et  en  points  et  transportés  ensuite  sur  une  plaque  de  métal  que 
l'on  fait  mordre  par  un  acide,  mais  ce  transport  exige  une  lumière  très  intense. 
Lorsqu'il  fait  du  soleil,  la  lumière  du  jour  est  suffisante,  mais  quand  le  ciel 
est  couvert  il  faut  se  servir  d'une  source  artificielle.  Il  était  tout  naturel  alors 
de  songer  à  la  lumière  électrique,  et  les  essais  faits  ont  montré  qu'avec  une 
exposition  de  cinq  heures  à  cinq  heures  et  demie  on  pouvait  fixer  complètement 
les  traits  et  les  points  sur  la  plaque  de  métal.  L'exposition  au  soleil  n'exige  que 
deux  heures  et  demie  à  trois  heures,  mais  comme  pour  les  essais  avec 
les  lampes  à  arc  on  n'avait  à  sa  disposition  qu'environ  1200  bougies,  on  peut 
admettre  avec  certitude  qu'en  employant  une  plus  grande  intensité  lumineuse, 
on  pourrait  réduire  la  durée  de  l'exposition  au  même  temps  qu'avec  le  soleil. 

L'atelier  d'autotypie  de  la  fabrique  d'art  de  M.  Meisenbach  travaille  depuis  cette 
époque  à  la  lumière  électrique,  provisoirement  avec  les  lampes  Schukart,  de 
1200  bougies  chacune.  Mais  on  s'occupe  de  remplacer  ces  foyers  par  d'autres 
plus  intenses.  La  majeure  partie  des  reproductions  autotypiques  contenues  dans 
ce  rapport  a  été  transportée  sur  métal  à  la  lumière  électrique,  et  pour  ce  qui 
concerne  la  vue  intérieure  de  la  chapelle  (fig.  225),  il  est  bon  de  faire  remarquer 
qu'elle  est  entièrement  produite  par  l'électricité.  » 

Eclairage  des  places  publiques  et  des  rues.  —  Nous  avons  déjà  dit  que 
dans  les  rues  et  places  de  la  ville  de  Munich,  six  différents  systèmes  avaient 


L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH  635 

permis  de  faire  des  éludes  comparatives  d'éclairage  électrique.  La  Briem- 
rerstrasse,  si  riche  en  constructions  monumentales,  avait  de  grands  foyers 
à  arc  voltaïque,  d'environ  mille  bougies  chacun.  Les  rues  Arcis,  Karl  et 
Sophie  étaient  éclairées  par  des  foyers  à  incandescence.  Dans  la  première  se 
trouvaient  les  lampes  Edison  ;  dans  les  deux  autres,  divers  autres  systèmes.  I 
Dans  le  Palais  de  cristal,  pour  la  salle  du  restaurant,  le  jardin,  la  biblio- 
thèque et  la  salle  de  lecture,  c'était  aussi  les  lampes  à  incandescence  qui 
produisaient  l'éclairage. 

Transport  de  la  force  par  l'électricité.  —  Les  expériences  faites  à  l'Ex- 
position de  Munich,  par  M.  Marcel  Deprez,  pour  le  transport  de  la  force  du 
village  deMiesbach  à  Munich,  furent  l'événement  capital  de  l'exposition  bava- 
roise. Mais  comme  nous  nous  sommes  largement  étendu  sur  cette  question 
dans  la  Notice  sur  l'Electricité  force  motrice,  nous  ne  pourrons  que  mention- 
ner ici  pour  mémoire  la  belle  expérience  de  notre  illustre  compatriote. 

Nous  venons  de  passer  en  revue  tout  ce  que  présentait  d'intéressant 
l'Exposition  de  Munich,  au  point  de  vue  des  applications  scientifiques  et 
artistiques,  et  nous  avons  constaté  que  les  résultats  obtenus  étaient  des  plus 
notables.  L'Exposition  électro-technique  a  donc  pleinement  justifié  ses 
prétentions,  indiquées  dans  le  journal  La  Lumière  électrique,  au  moment  de 
l'ouverture,  par  M.  le  docteur  Cornélius  Herz,  qui  disait  : 

«  L'Exposition  de  Munich  a  un  caractère  spécial.  Bien  que  faisant  appel  aux 
électriciens  de  tous  les  pays,  elle  a  été  conçue  en  partie  dans  un  but  local.  Frappés 
des  importants  progrès  réalises  dans  ces  dernières  années  à  l'aide  du  courant  élec- 
trique, les  organisateurs  allemands  ont  songé  à  en  faire  profiter  la  capitale  de  la 
Bavière  avec  d'autant  plus  de  raison  que  cette  ville  se  trouve  à  portée  de  grandes 
chutes  d'eau,  d'une  force  d'environ  7000  chevaux,  susceptibles  d'être  utilisées 
pour  la  production  du  courant.  Habitant  une  ville  où  les  applications  de  l'élec- 
(ricité  étaient  encore  très  rares,  ils  ont  voulu  se  rendre  compte  par  eux-mêmes  de 
ce -que  peut  faire  ce  merveilleux  agent;  mais  ils  ont  voulu  aussi  que  les  expériences 
faites  pussent  profiter  à  tout  le  monde.  » 


FIN  DE  L'EXPOSITION 


d'électricité  de  musicu. 


EPILOGUE 


Dans  les  Notices  que  ce  volume  renferme,  l'Éclairage  électrique,  —  le 
Téléphone  et  le  Microphone,  —  l'Électricité  force  motrice,  —  nous  avons 
étudié  avec  détails,  conformément  au  titre  de  cet  ouvrage,  les  applications 
récentes  de  l'électricité.  Dans  les  revues  que  nous  avons  faites  des  deux 
Expositions  d'électricité  de  Paris  et  de  Munich,  nous  avons  trouvé  l'occa- 
sion de  signaler  rapidement  un  grand  nombre  d'instruments  et  d'appareils 
représentant  des  applications  très  variées  du  même  agent  physique.  Mais 
nous  n'avons  pas  la  prétention  d'avoir  épuisé  le  sujet,  et  tracé  le  tableau 
complet  des  récentes  applicalions  de  l'électricité.  La  télégraphie,  —  la  gal- 
vanoplastie et  l'électro-chimie,  —  la  médecine  et  la  chirurgie,  —  la 
mécanique  générale  de  l'électricité  appliquée  aux  divers  besoins  de  l'in- 
dustrie et  des  arts,  —  les  chemins  de  fer,  —  l'agriculture,  —  se  sont 
enrichis  de  quantité  d'appareils  utiles  et  pratiques  fonctionnant  par 
la  pile  voltaïque  ou  les  machines  dynamo-électriques.  Nous  n'avons  pu 
mentionner  ces  divers  appareils,  n'ayant  pas  l'intention  d'écrire  un 
traité  complet  des  applications  récentes  de  l'électricité,  mais  voulant 
seulement  faire  connaître  les  plus  importantes  et  les  plus  usuelles  des 
nouvelles  acquisitions  de  la  science  dans  l'ordre  de  faits  qui  nous  occupe. 

Combien  notre  tache  eût  été  plus  longue  et  plus  difficile  encore,  si,  au 


638  LES  NOUVELLES  CONQUÊTES  DE  LA  SCIENCE 

lieu  de  nous  borner  aux  acquisitions  récentes  de  la  science  électrique, 
nous  avions  voulu  embrasser  l'ensemble  des  découvertes  faites  dans  le 
domaine  de  l'électricité  en  mouvement,  depuis  l'origine  de  cette  science, 
c'est-à-dire  depuis  l'année  1800.  Un  écrivain  et  un  savant  que  nos  lecteurs 
connaissent  bien,  M.  Th.  du  Moncel,  a  entrepris  et  exécuté  l'œuvre  consi- 
dérable consistant  à  faire  connaître  toutes  les  applications  de  l'électricité, 
et  cinq  volumes  in-8  ne  lui  ont  pas  suffi  pour  achever  son  magistral  Exposé. 

C'est  que  l'électricité  est  véritablement  un  agent  universel,  qui  se  mani- 
feste dans  les  milieux  les  plus  divers,  dans  l'air,  dans  la  terre  etdans  l'eau, 
que  l'on  trouve  intimement  mêlé  à  la  vie  des  êtres  organisés,  comme  aux 
actions  du  monde  minéral.  La  chaleur,  la  lumière,  le  son,  le  magné- 
tisme, apparaissent  sous  son  influence.  Agent  puissant  et  sans  rival  de 
décompositions  chimiques,  l'électricité  provoque  aussi,  par  une  apparente 
et  bizarre  contradiction,  les  combinaisons  des  corps  entre  eux.  Ajoutez 
qu'elle  a  le  privilège  de  franchir  l'espace  avec  la  rapidité  de  la  pensée. 
Toutes  ces  modifications  profondes  qu'elle  produit  dans  la  substance  des 
corps,  bruts,  ou  vivants,  la  chaleur,  la  lumière,  le  son,  l'aimantation,  elle 
peut  les  provoquer,  grâce  à  un  simple  fil  conducteur,  d'un  bout  du  monde 
ù  l'autre! 

Quel  est  donc  ce  Protée  mystérieux,  ce  sylphe  aux  mille  bras,  cet  être 
aux  mille  formes?  Quelle  indéchiffrable  énigme  il  pose  à  la  sagacité  du 
philosophe  et  du  penseur,  comme  aux  entreprises  de  l'expérimentateur  et 
du  chercheur!  L'esprit  humain  aura-t-il  jamais  la  puissance  d  eclaircir  ce 
prodigieux  mystère,  jeté  comme  un  défi  à  sa  curiosité? 

Considérez  maintenant  que  nous  connaissons  l'électricité  depuis  bien 
moins  d'un  siècle.  C'est  sur  le  phénomène  de  l'induction  que  reposent  ses 
plus  extraordinaires  applications,  c'est-à-dire  la  télégraphie  électrique,  le 
téléphone,  le  microphone,  le  transport  de  la  force,  l'éclairage  électrique, 
Or,  le  physicien  à  qui  l'on  doit  la  découverte  de  l'induction,  Michel  Faraday, 
est  mort  en  18G8.  Si,  d'ailleurs,  on  voulait  remonter  à  l'origine  même, 
à  la  naissance  de  la  science  de  l'électricité  en  mouvement,  on  ne  pourrait 
aller  plus  loin  que  l'année  1800,  date  célèbre  de  la  construction,  par 


ÉPILOGUE  030 

Alexandre  Yolta,  de  l'admirable  instrument  qui  porte  son  nom.  L'époque  de 
la  naissance  de  l'électricité  dynamique  est  si  peu  éloignée  de  la  nôtre,  qu'un 
savant  contemporain,  le  chimiste  Chevreul,  a  assisté  à  la  lecture  du  mé- 
moire d'Alexandre  Volta  sur  son  «  électro-moteur  »  à  l'Académie  des  scien- 
ces de  Paris,  et  qu'il  vous  dira  lui-même  qu'il  a  vu,  en  1801.  «  M.  Volta  » 
montrer  les  effets  physiques  et  chimiques  de  son  appareil  à  la  foule  des 
visiteurs  et  des  curieux  qui  se  pressait  dans  l'amphithéâtre  du  Muséum 
d'histoire  naturelle. 

Si  un  intervalle  aussi  court  a  suffi  pour  nous  révéler  tant  d'attributs 
merveilleux  et  d'applications  extraordinaires  de  l'électricité,  que  n'avons- 
nous  pas  à  attendre  de  cette  même  science,  dans  l'avenir?  Tout  annonce  que 
nous  ne  sommes  qu'au  début  de  nos  surprises,  et  que  des  phénomènes  d'un 
ordre  absolument  inconnu  aujourd'hui,  nous  seront  révélés  un  jour,  par 
une  étude  plus  approfondie  du  môme  agent,  grâce  aux  mille  et  un  expéri- 
mentateurs qui,  dans  les  deux  mondes,  s'attachent  à  l'envi,  et  avec  une 
ardeur  non  pareille,  à  ce  genre  d'études. 

Nous,  cependant,  chers  lecteurs,  estimons-nous  heureux  et  montrons- 
nous  fiers  d'assister  à  cette  splendide  évolution  scientifique,  d'être  les  con- 
temporains, les  témoins,  les  spectateurs,  de  tant  de  merveilles.  Que  cette 
circonstance  soit  pour  nous  motif  de  nous  attacher  davantage  et  d'un 
plus  ferme  cœur  à  la  science  et  à  son  culte,  de  lui  consacrer  nos  forces, 
de  lui  sacrifier  nos  convenances  et  notre  bien-être,  et  de  travailler,  dans 
la  mesure  de  notre  pouvoir,  à  faire  progresser  une  science,  appelée  certai- 
nement à  produire  une  véritable  révolution  dans  les  conditions  d'existence 
de  l'humanité. 


FIN    DES    APPLICATIONS    NOUVELLES    DE    l'ÉLECTIUCITI' . 


I 


TABLE  DES  MATIÈRES 


L'ÉCLAIRAGE  ÉLECTRIQUE 


I.  Léon  Foucault  et  le  Dr  Donné  à  l'hôpital  des  Cliniques.  —  Léon  Foucault  remplace  le 
soleil,  dans  le  microscope  solaire,  par  la  lumière  électrique  en  faisant  usage  de 
charbon  de  cornue  de  gaz,  —  Première  expérience  publique  d'éclairage  par  l'arc 
voltaïquc,  faite  à  Paris,  sur  la  place  de  la  Concorde,  par  Delcuil  et  Léon  Foucault, 
en  décembre  1844.  —  Léon  Foucault  invente,  en  18  48,  le  régulateur  de  la  lumière 
électrique.  —  M.  Archereau,  fait,  en  1849,  des  démonstrations  publiques  de  l'illu- 
mination des  grands  espaces  par  l'arc  voltaïque   4 

fj.  Premiers  essais  d'éclairage  électrique  faits  en  Angleterre,  par  W.  Slaitc,  en  1848.  — 
Lacasjagne  et  Thiers  inventent  un  régulateur  de  la  lumière  électrique,  et  font,  à 
Lyon,  des  expériences  d'éclairage.  —  Nouvelles  expériences  à  Paris,  de  1850  à  1856. 

—  L'éclairage  électrique  appliqué  aux  travaux  de  nuit.  —  Invention  de  nouveaux 
régulateurs.  —  Le  régulateur  Scrrin.  —  La  lampe  Jaspar.   20 

III.  Suite  des  travaux  de  Léon  Foucault.  —  L'expérience  du  pendule  au  Panthéon.  —  Le 

gyroscope.   -  Travaux  de  Léon  Foucault  à  l'Observatoire  de  Paris.  —  Mort  de  ce 
physicien   26 

IV.  Invention  de  la  bougie  électrique.  —  La  vie  et  les  travaux  de  M.  Paul  Jablochkoff.  — 

Description  de  la  bougie  électrique.  —  Applications  réalisées  en  1870,  1878  et 
1879,  de  l'éclairage  électrique  avec  le  système  Jablochkoff   33 

V.  Modifications  apportées  au  système  de  la  bougie  Jablochkoff.  —  La  bougie  Wii  Je.  —  La 

bougie  Jamin. —  La  lampe-soleil.  —  Le  système  Werdermtnn   5i 

VI.  La  vie  et  les  travaux  de  Sir  Humphry  Davy  '.   66 

VII.  Les  premiers  inventeurs  de  l'éclairage  électrique  par  incandescence.  —  W.  Starr,  en 

Amérique.  —  Sa  mort  mystérieuse.  —  Greener  et  Staite,  en  Angleterre.  —  Travaux 
de  M.  de  Chanzy.  —  Sa  lampe  à  conducteur  de  charbon  et  à  conducteur  de  platine.  — 
Accueil  fait  à  celte  invention.  —  Un  ingénieur  en  chef  des  mines  difficile  à  con- 
tenter et  un  physicien  bourru   92 

VIII.  Les  lampes  électriques  russes.  —  Lampe  à  incandescence  et  à  conducteur  de  charbon 

de  M.  Lodyguine;  ses  défauts.  —  Lampe  du  même  système  de  MM.  Konn  et  Bouli- 
guine.  —  Encore  M.  Jablochkoff;  sa  lampe  à  incandescence  à  conducteur  de  kaolin.  109 

IX.  Thomas  Edison.  —  Sa  vie  et  ses  travaux  112 

X.  Les  lampes  à  incandescence  de  M.  Swan,  de  iN'ewcastle,  de  M.  Lanc  Fox,  de  Liverpool, 

et  de  M.  Hiram  Maxim,  de  New- York  H 7 

XI.  Moyens  de  produire  lecouran;  électrique  destiné  à  l'éclairage.  — ■  Les  piles  voltaïques. 

—  La  pile  de  Bunsen  et  la  pile  au  bichromate  de  potasse.  — ■  Emploi  de  la  pile  au 
bichromate  de  potasse  pour  l'éclairage  du  Comptoir  d'Escompte,  à  Paris.  —  Les  piles 
accumulalrices  de  M.  Gaston  Planté.  — ■  Travaux  de  M.  Ga?ton  Planté  sur  les  courants 
vollaïques  secondaires.  —  Construction  des  piles  deslinées  à  l'emmagasinement  de 
l'électricité.  —  Le  laboratoire  de  la  rue  des  Tournelles.  —  Application  industrielle 
faite  par  M.  Faure,  en  1880,  des  piles  accumulalrices  de  M.  Gaston  Planté.  —  Des- 
cription des  accumulateurs  en  usage  dans  l'industrie  de  l'éclairage  électrique.  .  .  160 
i.  ^  81 


642  TABLE  DES  MATIÈRES 

XII.  Production  de  l'électricité  par  le  mouvement.  —  Machine  électro-magnétique  de  la 

Compagnie  V Alliance.  —  Les  machines  dynamo-électriques.  —  La  machine  Gramme. 

—  La  machine  Werner  Siemens.  —  Les  machines  analogues  aux  types  Gramme  et 
Siemens   *   489 

XIII.  Revue  des  principales  applications  de  la  lumière  électrique.  —  Éclairage  des  places 

publiques  et  des  rues.  —  Expériences  faites  à  Paris,  à  l'Avenue  de  l'Opéra  et  à  la 
place  du  Carrousel.  —  L.'éclairage  des  places  publiques  et  des  rues  en  Angleterre,  en 
Suède,  en  Allemagne.  —  Divers  systèmes  de  réflecteurs  applicables  à  la  lumière  élec- 
trique. —  Les  réflecteurs  de  la  Compagnie  Lyonnaise.  —  Le  réflecteur  Million  essayé 
à  Paris,  en  1881,  —  Le  réflecteur  américain  Partz.  —  Système  de  réflecteur  em- 
ployé à  San-José  (Californie)  214 

XIV.  La  lumière  électrique  appliquée  à  l'éclairage  des  chantiers  de  nuit.  —  Son  emploi  pour 

l'éclairage  des  ateliers  et  des  manufactures.  —  L'éclairage  électrique  des  ateliers  de 
filature  et  de  tissage.  —  L'éclairage  électrique  dans  les  imprimeries.  —  La  lumière 
électrique  dans  les  Musées.  —  L'éclairage  des  gares  de  chemin  de  fer  232 

XV.  La  lumière  électrique  dans  les  phares.  —  Substitution  de  la  lumière  électrique  aux 

lampes  à  huile  et  à  essence  minérale,  dans  les  deux  phares  de  la  côte  du  Havre,  en 
1863.  —  L'éclairage  électrique  au  phare  du  cap  Gris-Nez,  en  1868.  —  Emploi  gé- 
néral de  l'électricité  pour  l'éclairage  des  phares  français,  arrêté  en  principe  en  1882. 
— ■  Le  phare  de  Planier,  à  Marseille.  —  Description  de  son  appareil  d'éclairage  et  du 
système  à  feux  éclipsés.  —  Les  phares  électriques  anglais.  —  Autres  tours  à  signaux 
éclairées  par  l'électricité  dans  les  diverses  parties  du  monde  245 

XVI.  La  lumière  électrique  à  bord  des  navires.  —  Premiers  essais  faits  de  1855  à  1871.  — 

Le  yacht  du  prince  Jérôme  Napoléon.  —  Expériences  de  la  Compagnie  translatlantique 
française  sur  le  Saint-Laurent,  le  Coligny,  etc.  —  Mêmes  essais  faits  par  la  marine 
autrichienne  et  la  marine  russe.  —  La  découverte  de  la  machine  Gramme  décide 
l'adoption  générale  de  la  lumière  électrique  à  bord  des  bâtiments  transatlantiques 
français.  —  La  marine  militaire,  en  France  et  à  l'étranger,  adopte  l'éclairage  élec- 
trique. —  Services  rendus  par  les  fanaux  électriques  des  bâtiments  cuirassés  pen- 
dant la  guerre  de  Tunisie,  en  1882.  —  Les  fanaux  électriques  et  les  bateaux  tor- 
pilleurs. —  iimploi  de  l'illumination  électrique  pour  les  reconnaissances  militaires  par 
les  armées  en  campagne.  —  La  lumière  électrique  au  siège  de  Paris  en  1871.  .  .  .  252 

XVII.  La  lumière  électrique  sur  les  trains  de  chemins  de  fer.  —  Dispositiou  du  fanal  élec- 

trique sur  une  locomotive.  —  L'éclairage  de  l'intérieur  des  wagons  par  l'électricité.  275 

XVIII.  Éclairage  des  travaux  sous-marins  par  l'électricité.  —  Éclairage  général  de  l'eau  pro- 

fonde et  éclairage  particulier  de  l'ouvrier  scaphandrier.  —  L'électricité  appliquée  à 
la  pèche  de  nuit.  —  Incertitude  de  la  question.  —  La  pèche  par  l'électricité  est-elle 
licite?   .  .  281 

XIX.  L'éclairage  électrique  des  théâtres.  —  Dangers  et  inconvénients  du  gaz,  dans  les 

théâtres.  —  L'éclairage  électrique  à  l'Opéra  de  Paris,  à  l'Hippodrome,  au  théâtre  du 
Châtelet.  —  Les  lampes  à  incandescence  Swan,  au  théâtre  Savoy,  de  Londres.  — 
Essai  du  même  système  et  des  piles  accumulatrices  au  théâtre  des  Variétés,  h  Paris, 
en  1882-1883.  —  Le  système  Edison  au  théâtre  de  la  ville  de  Briinn,  en  Roumanie, 
et  au  théâtre  du  Parc,  à  Bruxelles  —  La  lumière  électrique  dans  les  jardins  publics, 

—  Le  Concert  des  Champs-Elysées,  à  Paris.  —  Le  Prado,  à  Madrid  28 

XX.  L'éclairage  électrique  à  domicile.  —  Projets  de  M.  Edison  pour  la  distribution  de  l'élec- 

tricité au  moyen  d'usines  centrales,  dans  un  quartier  de  New-York.  —  Tableau  des 
avantages  de  l'électricité,  comme  agent  d'éclairage  à  domicile.  —  Conclusion  géné- 
rale concernant  la  lumière  électrique  comparée  aux  autres  modes  d'éclairage.  .  .  .  509 


LE  TÉLÉPHONE  ET  LE  MICROPHONE 

M.  Graham  Bell  à  l'Institution  des  sourds-muets  de  Boston.  —  Ses  premiers  essais  pour 
la  transmission  de  la  parole  à  distance.  —  Travaux  des  physiciens  des  deux  mondes 
qui  ont  mis  M  Graham  Bell  sur  la  voie  de  la  création  du  téléphoii*.  —  Helmholtz 


TABLE  DES  MATIÈRES 


043 


reproduit  la  voix  par  les  vibrations  d'un  diapason.  —  Le  professeur  Page  crée  la  mu 
sique  galvanique.  —  Découverte  du  premier  téléphone  musical  par  le  maître  d'école 

allemand  Philippe  Reiss.  —  La  vie  et  les  travaux  de  Philippe  Reiss  315 

H.  M.  Graham  Bell,  s'inspirant  des  travaux  de  Philippe  Reis,  est  amené  à  la  construction  de 
son  premier  téléphone  :  V oreille-téléphone.  —  Deuxième  appareil  de  M.  Graham 
Bell  :  le  téléphone  à  pile  et  à  membrane  d'or.  —  Troisième  forme  du  téléphone»  de 
M.  Graham  Bell  :  le  téléphone  à  pile  et  à  membrane  animale  encastrant  une  mem- 
brane de  fer  556 

III.  Ce  qui  se  passa  le  24  février  1876,  dans  le  bureau  du  directeur  des  patentes  améri- 

caines de  Washington.  —  Le  téléphone  à  pile  de  M.  Graham  Bell  et  le  téléphone  à 
pile  de  M.  Elisha  Gray  se  trouvent  face  à  face.  —  Un  conflit  judiciaire.  —  Comment 
les  tribunaux  américains  proclament  M.  Graham  Bell  l'inventeur  du  téléphone,  et  ce 
qui  s'ensuivit  545 

IV.  Comment  M.  Graham  Bell  a  pu  être  conduit  à  la  découverte  du  téléphone  magnétique. 

—  Le  télégraphe  à  ficelle  amène  M.  Graham  Bell  à  l'idée  d'un  téléphone  sans  pile.  — 
Ce  que  c'est  que  le  téléphone  à  ficelle.  —  Obscurité  de  son  origine.  —  Description 
du  téléphone  magnétique  de  M.  Graham  Bell.  —  Effet  produit  par  cette  invention  à 
l'Exposition  de  Philadelphie.  —  Sir  William  Thomson  et  l'Empereur  du  Brésil  pa- 
tronnent, en  Europe,  l'invention  américaine.  —  Succès  du  téléphone  en  Amérique. 

—  Expériences  publiques  faites  par  l'inventeur,  de  Boston  a  Salem.  —  Le  téléphone 

de  M.  Graham  Bell  fait  son  apparition  en  Europe  357 

V.  Perfectionnements  apportés  en  Amériqne  et  en  Europe,  au  télégraphe  électro-magné- 

tique de  M.  Graham  Bell.  —  Le  téléphone  Gower.  —  Le  téléphone  à  pile  de  M.  Edi- 
son. —  La  découverte  du  microphone  venant  perfectionner  le  transmetteur  du  télé- 
phone de  M.  Graham  Bell  308 

VI.  M.  Th.  du  Moncel,  sa  vie  et  ses  travaux  375 

VII.  M.  Hughes,  inventeur  du  télégraphe  imprimant  et  du  microphone.  —  La  vie  et  les  dé- 

couvertes de  M.  Hughes  379 

VIII.  Description  du  microphone  et  de  ses  effets.  —  Dispositions  diverses  données,  en  France 

et  en  Angleterre,  au  microphone.  Le  microphone  employé  comme  transmetteur  du 
téléphone  Bell  383 

IX.  Les  divers  systèmes  de  téléphonie  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris  en  1881.  — 

Succès  du  téléphone  de  H.  Graham  Bell.  —  Les  auditions  de  l'Opéra  et  leur  influence 
pour  la  vulgarisation  de  la  téléphonie.  —  Etablissement  de  la  correspondance  par  le 
téléphone  en  Amérique  et  en  Europe.  —  Le  transport  à  grande  distance  reste  le 
seul  desideratum  de  la  téléphonie.  —  Limites  actuelles  de  la  portée  du  téléphone. 

—  Les  appareils  téléphoniques  du  Dr  Herz  pour  les  transmissions  à  grandes  distances. 

—  Système  de  M.  Van  Rysselberghe,  de  Bruxelles.  —  Le  système  llopkins  et  les 
expériences  de  transmission  à  grandes  distances  faites  en  1883,  de  New- York  à  Chi- 
cago et  Cleveland  394 

X.  Les  applications  du  téléphone  aux  usages  domestiques.  —  La  correspondance  par  le  té- 

léphone, entre  particuliers.  —  Disposition  des  fils  le  long  des  égouts.  —  La  salle 
des  rosaces.  —  Organisation  des  bureaux  téléphoniques.  —  Le  bureau  central  et  l'in- 
stallation chez  l'abonné.  —  Description  des  bureaux  de  correspondance  de  la  Com- 
pagnie des  téléphones,  à  Paris.  —  Le  bureau  central  de  l'Avenue  de  l'Opéra.  —  Le 
bureau  central  de  la  rue  Lafayette  411 

XI.  La  correspondance  téléphonique  dans  les  villes  de  France.  —  Le  téléphone  à  l'étranger. 

—  Appareils  téléphoniques,  et  mode  d'installation  des  fils,  en  France  et  à  l'étranger.  454 

XII.  Les  applications  du  téléphone  à  l'art  militaire,  '  la  marine,  aux  arts  industriels.  — 

Les  auditions  téléphoniques  des  représentation.      àtrales.  —  L'opéra  à  domicile. 

—  L'opéra  à  tous  les  étages.  —  Le  téléphone       i  iustice,  ou  les  murs  ont  des 
oreilles.  —  Les  cours  d'eau  souterrains  et  le  micr.       e   443 

XIII.  Un  peu  de  philosophie  à  propos  de  téléphonie  459 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


L'ÉLECTRICITÉ  FORCE  MOTRICE 

I.  La  révolution  par  la  science  4C3 

II.  Principes  sur  lesquels  repose  l'emploi  de  l'électricité  comme  force  motrice  :  l'ai 

lion  mutuelle  des  courants  électriques;  —  l'aimantation  artificielle  par  les  cou- 
rants; —  l'électricité  d'induction   467 

fil.        François  Arago  ;  sa  vie  et  son  œuvre   468 

IV.  André-Marie  Ampère;  sa  vie  et  ses  découvertes  en  électricité   478 

V.  Michel  Faraday  ;  sa  vie  et  ses  découvertes  en  électricité   489 

VI.  Sir  William  Thomson;  ses  travaux  relatifs  h  l'électricité   496 

VII.  Première  période  de  la  création  des  moteurs  électriques.  —  Principe  physico-méca- 

nique sur  lequel  repose  le  jeu  des  moteurs  électriques  de  la  première  période.  — 
Expérience  de  Jacobi,  en  Russie,  sur  la  Néva,  en  1839.  —  Les  moteurs  électriques 
de  Gustave  Froment  500 

VIII.  Défaut  des  moteurs  électriques  fondés  sur  la  simple  attraction  magnétique  508 

IX.  Les  petits  moteurs  électro-magnétiques.  —  Le  moteur  de  M.  Marcel  Deprez  et  ses  ap- 

plications. —  Le  moteur  Trouvé  et  ses  applications.  —  La  navigation  électrique.  .  210 

X.  Découverte  de  la  réversibilité  des  machines  dynamo-électriques.  —  Importance  fonda- 

mentale de  cette  découverte  519 

XI.  Labourage  et  autres  travaux  agricoles  accomplis  par  le  transport  de  la  force  au  moyen 

de  l'électricité,  en  1879.  —  Appareil  de  MM.  Chrétien  et  Félix,  à  Sermaize.  —  Le 
tramway  électrique  de  M.  Werner  Siemens  expérimenté  h  Berlin  en  1880,  en  1881 
et  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris.  —  M.  Werner  Siemens,  de  Berlin,  ses  travaux. 
—  Les  frères  Siemens  522 

XII.  M.  Marcel  Deprez,  sa  vie  et  ses  travaux.  —  Les  appareils  de  M.  Marcel  Deprez  pour  le 

transport  de  la  force  par  l'électricité  à  l'Exposition  d'électricité  de  Paris  en  1881.  .  536 

XIII.  Difficultés  propres  au  transport  de  l'électricité  à  grande  distance.  —  Travaux  de 

M.  Marcel  Deprez.  —  Expérience  faite  à  l'Exposition  de  Munich,  en  1881.  —  Expé- 
rience faite  à  Paris,  en  1883,  à  la  gare  du  chemin  de  fer  du  Nord.  —  L'expérience 
de  Grenoble   .  .  540 

XIV.  [,a  science  se  venge  de  ses  détracteurs  par  de  nouveaux  bhntaits  556 

L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  PARIS,  EN  188h  561 
L'EXPOSITION  D'ÉLECTRICITÉ  DE  MUNICH,  EN  1882-  597 

FIN    DE    LA    TABLE    DES  MATIÈRES 
DES    APPLICATIONS    NOUVELLES    DE  L'ÉLECTRICITÉ 


CORDE1L.  —  IMPRIMERIE  B.  RENAUDET. 

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